DE LA PRODUCTION DES RICHESSES
Les éléments de la richesse publique sont multiples. Ils comprennent les produits de la terre^ de l'industrie et du commerce. On peut, dans leur ensemble , les diviser en quatre classes, savoir : les richesses matérielles, intellectuelles, réelles, fictives. Les richesses matérielles sont les seules qui nous occuperont. Celles qui résident dans les facultés de Tesprit, celles qui ont par elles-mêmes une valeur intrinsèque, c'est-à-dire en dehors de toute convention, celles enfin qui ont pour base la confiance ne ressortent pas du système économique de Sully.
Il y a deux sortes de richesses matérielles, les richesses naturelles et les richesses productives. La richesse produite constitue le fonds de la science économique, parce qu'elle en est Tobjet. Mais que signifie ce mot production? L'homme ne crée point.
il n'a jamais créé. Il n'est pas en son pouvoir d'ajouter la moindre molécule au monde dans lequel il vit. Modifier, transformer cet univers dans lequel il meut son activité physique et intellectuelle, il le peut à son gré. Mais les substances restent substances et l'indéfini se résout toujours en un indestructible atome. L'impulsion, ou, pour mieux dire, la tranformation, voilà le fait personnel à l'homme, le seul que l'économie lui reconnaisse au nom de la raison. La richesse n'est pas, en effet, la valeur échangeable. On n'échange qu'après avoir produit et la production constitue le premier élément nécessaire à toute richesse (1).
Les • idées de liberté étaient peu en faveur au seizième siècle. Que venait-on demander à Sully la hberté du travail ? Il ne comprenait qu'une chose : protéger le peuple, soulager sa misère. Les tapissiers flamands que nous verrons implorer son appui pour doter la France d'une industrie nouvelle, ces marchands, le premier ministre les traiterait volon-
(i) Nous sommes ici en face de trois systèmes. Le système mercantile, celui des physiocrates et le système industriel. Le mercantilisme trouvait la richesse publique dans l'argent et l'exportation, (^e fut pour réagir contre lui que les physiocrates réclamèrent la liberté industrielle et commerciale, mais le produit net de la terre constituait pour eux, la richesse seule. Le troisième système plaçait dans le travail le principe fondamental de la vie industrielle que la liberté fécondait.
tiers comme le sire Henriot (1). S'il éprouve un regret, c'est qu'il n'y ait pas pour l'industrie des prescriptions semblables à ces traites foraines qui préjudicièrent tant à Texportation des grains. Il lui paraissait impossible que le travail libre fût un principe d'ordre en même temps qu'il favorisait la production. Il était peu familiarisé avec la valeur personnelle de ses agents et ignorait les lois de la division du travail.
Il admettait bien, en principe^, la possibilité de la concurrence, mais enchaînée par une réglementation royale. Il ne voyait pas que l'abus de l'administion ruinait la tendance de ceux qui, au nom de la liberté, auraient concentré leurs efforts et leurs capitaux sur une même industrie ou une production uniforme. De là la teneur de l'ordonnance d'avril 1597 qui aggrava, d'après Turgot lui-même, les dispositions de l'édit d'Henri III. En décembre 1581, ce dernier « établit les arts et métiers en corps et communautés dans toutes les villes et lieux du royaume. » Associées dans l'intérêt général , les
(1) Les marchands de soie de Paris avaient chargé Henriot, l'un d'entre eux, de défendre leurs intérêts auprès de Sully. 11 avait à peine fléchi le genou, que Sully le releva et après l'avoir tourné de tous côtés : « Eh là ! mon bonhomme, lui dit-il, venez-vous ici avec votre compagnie pourvous plaindre? Mais vous êtes plus beau que moi ! Comment donc ! Voici du taiïelas, voici du damas, voici du brocart. » Et il renvoya la députation sans rien lui accorder.
gm
corporations des arts et métiers aidèrent, durant le Moyen-Age, à l'émancipation des communes. Mais Tunité du pouvoir fit de la protection un abus réglementé par la volonté royale.
Le seizième siècle, si peu favorable à la lilierté commerciale et industrielle, confondait la monnaie et le capital. La monnaie lui paraissait la suprême richesse et non un moyen d'échange. Quant au capital, produit épargné pour reproduire encore, il ignorait sa nature, sa division, ses lois d'accroissement et son mode d'action. En étudiant THistoire, il pouvait voir que Fémancipation des communes s'était accomplie grâce aux capitaux de la bourgeoisie non moins qu'aux forces vives de l'association. De rares esprits rapprochaient alors ces faits. Sully \ que l'on peut considérer comme un des fondateurs de l'unité territoriale, l'était non moins du pouvoir royal, on sait à quel prix.
C'est un des malheurs de la monarchie française, par elle-même ou par ses premiers ministres, d'avoir fait de la centralisation administrative alors qu'elle centralisait pohtiquement. La centralisation administrative ne découlait pas de la politique, loin de là. Mais l'organisation du pouvoir traînait à sa suite un mal dont nous souffrons encore; cela est si vrai, que le publiciste de Vancien régime l'a caractérisé en ces termes :
« Quand on jette un premier regard sur l'ancienne
administration du royaume, dit-il, tout y paraît diversité de règles d'autorité, encheYêtrement de pouvoirs. La France est couverte de corps administratifs ou de fonctionnaires isolés qui ne dépendent pas les uns des autres et qui prennent part au gouvernement en vertu d'un droit qu'ils ont acheté et qu'on ne peut leur reprendre ; souvent leurs attributions sont si entremêlées et si contiguës qu'ils se pressent et s'entrechoquent dans le cercle des mêmes affaires (1). »
Ce fait était d'autant plus réel après les Valois (2), que les discordes civiles l'avaient puissamment aidé. Henri IV et Sully ne purent même y remédier qu'en réorganisant à la paix l'administration générale. Qu'y a-t-il d'étonnant que dans une telle œuvre ils se soient surpris, trompés ! Esprits supérieurs, ils ont pu prévoir l'avenir en politique, mais en économie ils furent essentiellement de leur temps.
(1) V Ancien régime et la Révolution, par Tocqueville , 1. II, c. 2.
(2) « Le règne de la maison do Valois, dit M. de Rémusat, a été, avant le règne de Louis XV, la plus triste époque des cinq derniers siècles. Il est difficile de trouver, entre 1515 et 1589, des années où une sincère et judicieuse pensée du bien public ait, avec un peu de suite, prévalu dans les conseils du prince. A des guerres malheureuses succédèrent bientôt des guerres civiles. Toutes les questions d'ordre, de pouvoir ou d'indépendance devinrent l'instrument des factions. Le parti du roi lui-même fut une faction. » Critiques et études littéraires, t. II, art. Richelieu.