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CHAPITRE II

Industrie manufacturière.

Le luxe de la capitale contrastait avec la misère des provinces. Les vêtements de draps et d'étoffes de soie étaient devenus d'un emploi général. L'industrie nationale ne produisait plus en raison de la consommation. Quant aux étoffes de soie, elles lui faisaient complètement défaut. Tributaire des pays étrangers, la France payait en numéraire la valeur de leurs marchandises. L'importation attirait l'argent hors du royaume. Henri IV voulut remédier à ce mal par la création des industries et spécialement des industries de luxe.

L'industrie peut se définir : une science par laquelle l'homme approprie à ses besoins les matières premières dont il ne saurait se servir sous les formes qui leur sont naturelles, c'est-à-dire primitives.

Le 4 novembre 1556, FAssemblée des Notables se réunissait à Rouen par ordre du Roi :

« Mon désir, disait-il dans son discours d'ouver- )j ture, me pousse à deux glorieux titres, qui sont » de m'appeler libérateur et restaurateur de la » France... Je vous ai assemblés pour recevoir vos » conseils, pour les croire, pour les suivre, bref, » pour me mettre en tutelle entre vos mains, envie » qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et » aux victorieux. »

La France n'était pas habituée à entendre un tel langage, alors surtout que les faits suivaient les paroles. Le Roi ne voulut pas assister à des délibérations que sa présence aurait gênées. 11 laissa ce soin à Sully. L'Assemblée avait pour principal oljjet de révision le rétablissement de l'industrie en France. Mais la routine, au dire du Ministre, prit le dessus dans les règlements de F Assemblée. Elle oublia que les manufactures travaillaient dans fort peu de villes. Elle chercha en tout à plaire au Conseil des tlnances et créa un nouvel impôt, un sou par livre à percevoir sur toutes les marchandises vendues et achetées dans le royaume. Le blé seul fut excepté. Sully fut si indigné de cette proposition que le dédain qu'il manifesta frappa le Roi plus que les murmures de la Cour. L'habileté du Ministre eut son plein effet. Il pria le souverain d'approuver le projet du nouveau Conseil de raison^ prédisant à ses mem-

bres un insuccès certain. Après trois mois de travaux où l'impossibilité allait croissant, le Conseil conjura le Roi de l'en décharger. Il appartenait encore à Sully de réparer ces erreurs.

Le 17 janvier 1597, les Notables furent sommés de délibérer spécialement sur la création des manufactures (1). C'est alors que fut communiqué le mémoire de Barthélémy de Laffemas, valet de chambre du Roi. Le Reiglement généi^al pour dresser Les manufactures en ce Royaimie était dédié à Henri IV. Laffemas proposait quatre moyens pour arrêter l'exportation du numéraire. En principe, il prohibait l'importation des draps et étoffes de soie, de fîl d'or et d argent, il se hâtait d'ajouter que cette mesure ne durerait que trois ans. Les soies écrues (second moyen) devaient s'acheter à l'étranger pour être manufacturées dans le pays. Il réclamait l'extension de la culture du mûrier, citant par exemple les pays du Sud-Est, du Sud-Ouest et du centre, et la supériorité des ouvriers français dans les fabriques italiennes (2). Il proposait de créer

(1) « Renvoyé aux dits sieurs de l'assemblée, pour voira juger de l'utilité qui peut provenir du dict reiglement et en donner advis à Sa Majesté, afin d'en ordonner ce qu'il verra estre à faire par raison. Fait à Rouen, le ■17'^ jour de janvier mil cinq cens nonante-sept. »

(2) « Les ambassadeurs du Roy qui ont été dans ces payslà, dit Laffemas , tesmoigneront que les ouvriers qui font aujourd'huy les draps de soye à Gênes, Lucques, Naples et

dans chaque ville une Chambre de commerce et par ville principale de diocèse un Grand bureau des manufactures, des marchands et artisans (1). Enfin^ il recommandait de multiplier les manufactures et d'y renfermer les gens sans profession pour leur apprendre la probité.

Le Conseil des Notables ne tint pas compte de ce remarquable Mémoire. Il n'emprunta à Laffernas que le système prohibitif. Son règlement porte, en effet:

« Qae l'entrée du fil, drap et passements d'or et d'argent, ensemble de toutes sortes de marchandises de soie et de laines manufacturées hors du royaume, soit défendu en icelui. Que les soies et laines escrues soyent déchargées des impôts et droits de douanes qu'elles payent et que les monopoles soyent empeschez. Qu'il y ait d offenses de transporter les laines et autres estoffes non manuautres lieux, ce sont partie des François qui depuis vingt ou trente ans sont sortis de France... Pour les draps de soie, il s'en peut faire en plusieurs villes de France, 3t ainsi qu'ils ont commencé en la ville de Lyon et Tours, il y a longtemps. »

[\) « Il y aura, dit le règlement général, un nombre de marchands et artisans, gens de bien et de bon le réputation, qui ne prendront aucuns salaires ny esmolumîns; qui s'employeront pour les pauvres ; qui vuideront les différends des ouvrages et manufactures qui viendront à leur connoissance. Les justiciers et officiers des villes ne sont propres à cognoistre les manufactures et ouvrages ; c'est faire juger les couleurs aux aveugles ; il faut des maîtres experts pour en décider. »

» facturées. Sera par Sa Majesté faict déclaration que » ceux qui viendront en France et y travailleront con- » tinuellement durant trois ans^ jouiront des mes- » mes privilèges que les François naturels (1). »

Ce fut avec le concours. d'Olivier de Serres que s'établit rindustrie de la so'.e, mais Thonneur d'avoir créé les manufactures revient seul à Henri IV. Les résultats furent merveilleux. On les a d'autant plus appréciés que la culture du mûrier, introduite sous Charles VIII, abandonnée, puis reprise, avait rencontré des obstacles chez Sully. Le Ministre basait son opposition sur la différence des climats et des régions. Il lui semblait que Dieu avait fait de la diversité des produits la cause première de réchange. Le commerce n'avait pas d'autres causes à ses yeux. Son sentiment sur l'origine et la nécessité de la circulation était certes très élevé, mais il ne s'ensuivait point que le ver à soie ne pût être introduit en France.

c( Pour faire tant plus expérimenter au nicsnager, » disait Obvier de Serres, la libéralité de la nature, " je le vestirai et meublerai pompeusement, en lui » donnant l'adresse d'avoir abondance de soye, dont » il tirera grands deniers, et par l'admirable arti- » fice de vers qui la vomissent toute filée, estant » nourris de la feuille du meurier. »

(I] Entrait du roiglemeat général fait tni l'Assemblée tenue à R(MU'n, p. .^i.

L'année IGOl avait vu la création d'une Chambre de commerce pour vaquer au rétablissement des manufactures. Ce fut alors que les marchands de Tours prièrent Sully de concéder l'établissement de manufactures pour la fabrication d'étoffes d'or^ d'argent et de soie. Ils ne réclamaient de l'Etat que la prohibition pour les marchandises étrangères ; Sully refusa, objectant les besoins de l'exportation et leur insuffisance de fonds (1). Quoique autorisés par le Roi, ils furent peu aidés par la consommation ; en butte, d'après le chronologiste septennaire, aux cris des banquiers et des douaniers dont ils diminuaient les profits, ils se virent retirer l'autorisation. L'introduction de la soie ne fut définitive qu'en 1663. Le mûrier fut cultivé alors dans presque toutes les parties de la France. Le Ministre s'avoua vaincu et planta lui-même dans sa terre de Rosny l'arbre si longtemps repoussé.

11 est peu de conversations aussi instructives que celle de Sully avec le Roi sur l'introduction de la soie.

(1) « Mais ne se laissant pas persuader par nos raisons, ils s'adressèrent à la propre puissance du Roy, laquelle ils sollicitèrent ou plutôt importunèrent tellement par le moyen d'amis et de présents, qu'enfin, pour ce que vous ne voulustes pas insister à soutenir vostre opinion ils obtindrent ce qu'ils demandoient. Mais tout cela ayant esté ainsi basty sans les fondements nécessaires pour un si grand dessin, s'en alla, dans six mois, en ruine, les incommoditez que toute la France recevoit de ces deffences ayant contraint le Roy de les révoquer, estant à Lyon. » Economies royales, t. I. c. lO'i, p. 317.

Sully la rapporte avec la simplicité digne d'un tel serviteur et Ton ne regretterait pas son obstination sMl ne semblait y persister ;;«?' la pensée. Dans cette visite à TArsenal qui est restée si mémorable, Henri IV lui parlant de sa résolution inébranlable s'écrie :

c( Je ne sais pas quelle fantaisie vous a pris de » vouloir, comme on me Ta dit, vous opposer à ce » que je veux établir pour mon contentement parti- » culier, l'embellissement et enrichissement de mon » royaume et pour oster l'oysiveté de parmy mes » peuples. »

Sully répond que c'était acheter un peu cher cette satisfaction, puisqu'elle faisait tort aux desseins qu'il avait ébauchés par son ordre avec le roi d'Angleterre.

« Oui dea, je le veux bien, reprend le Roy, je suis » content d'ouyrvos raisoas, mais aussi veux-jeque ') vous entendiez après les miennes, car je m'as- » seure qu'elles vaudront mieux que les vostres. »

Le Ministre développe aussitôt sa belle théorie de l'échange. Il compare la fertilité du sol français à celle de l'Egypte, et voit dans son pays une abondance exceptionnelle. L'agriculture prime ses raisonnements et il combat l'industrie de tout l'amour qu'il porte à la production territoriale. Le blé, les grains et les légumes, les vins, le lin et les chanvres, les sels et les laines, les huiles et les pastels,

le gros et menu bétail qu'il trouve innombrable, mettent la France en état de ne rien envier aux autres. Elle peut même le disputer aux plus riches contrées de l'Europe, telles que Tltalieet l'Espagne. La soie ne saurait s'acclimater, dit-il, parce que le printemps commence tard et reste toujours humide. L'exemple de cinq années perdues en cultures inutiles, en frais irrecouvrés, cela ne suffit-il pas pour proscrire la sériciculture ? L'oisiveté s'estimera trop heureuse de trouver des prétextes à changement pour ne se pas armer de ce précédent. De là délaissement de l'agriculture, perte de Tarmée par le manque des laboureurs qui font les meilleurs soldats, et le luxe envahira l'Etat en traînant après lui la volupté et la mollesse. Le mot fatal est prononcé.

Le luxe, voilà l'ennemi que poursuit Rosny, le mieux est de s'en passer, d'en proscrire l'entrée, surtout de fixer la qualité des habits et des ameublements.

Sully proposait de rétabhr les choses sur le pied où elles étaient sous Louis IX, Charles VIII et Louis XII. La nécessité de s'habiller de telle façon n'était pour lui qu'une mode qu'on s'impose, un vice de fantaisie. Des vêtements il passe aux objets de luxe, pierreries, statues et tableaux. Les vaisselles, les équipages, les jardins et les bâtiments paraissent somptueux à sa rudesse. Il se plaint du prix élevé mis à certaines charges qu'il avait taxées lui-

même sans en prévoir la vénalité. Il affirme que les manufactures étrangères dont on redoute la concurrence n'emportent pas la dixième partie de l'or qui se dissipe en France. La magistrature n'aurait de commun avec ses ancêtres que le nom. Gardiens du bon ordre et de l'épargne, ils ne font que l'anéantir l'un et l'autre.

« Sont-ce là, dit lors le Roy, les bonnes raisons » et beaux expédients que vous me devez alléguer ? » Ho, que les miennes sont bien meilleures, qui » sont en effet que je veux faire les expériences des » propositions que l'on m'a faites et que j'aimerois » mieux combattre le roy d'Espagne en trois batail- » les rangées que tous ces gens de justice, definan- » ces, d'escritoire et de villes, et surtout leurs fem- » mes et filles que vous me jetteriez sur les bras » par tant de bizarres reiglements, que je suis » d'advis de remettre en une autre saison (1).

Sully promit de se taire, c'est tout ce qu'Henri IV put en tirer. Les contemporains ne pensèrent pas tous comme lui. Cayet, entre autres, se félicite du rétablissement des manufactures de soieries et hautes-lisses autorisées par le Roi. 11 loue l'aptitude de son pays à inventer et découvrir toutes sortes

(1) Au dire de Cayet, Henri IV aurait autorisé l'introduction de la soie, non seulement pour augmenter la prospérité commerciale du pays, mais parce que « ceux qui alloient quérir ces estoiïes-là, remportoient tout l'argent de France. »

d'arts ou d'industrie. Il s'applaudit de ce génie inventif qui le pousse à les élaborer tous^ mais il craint le manque de persévérance. « Si Ton veut » considérer^ dit-il, ce qui s'en est faict es nations » étrangères, ce sont toujours les François qui en » ont été les premiers auteurs ; mais le François a » cela de mauvois qu'il ne continue pas, il n'a que » la première poincte. »

En cela du moins, le chronologiste s'est heureusement trompé. L'enquête publique à laquelle a donné lieu le Traité de commerce avec V Angleterre, qw 1860, montre que la France n'a rien à redouter de la concurrence étrangère sur les tissus de soie et de bourre de soie mêlés d'or et d'argent (1).

Gayet, cependant, partageait quelques-unes des erreurs de Sully. Nous insistons sur ce sentiment parce qu'il était fort répandu, et il ne fallut rien moins que la constante volonté d'Henri IV pour donner à la France une de ses industries les plus

(1) On lit, en effet, dans la troisième séance tenue le 14 août, et relative à l'enquête sur l'/ndwsf rie de la soie, cette note succincte d'un manufacturier de Nîmes, M. Sagnier-Teulon, communiquée par le commissaire général : « Nous nous croyons capables de lutter contre toute concurrence étrangère, et nous ne demandons pour notre industrie aucune espèce de protection. Seulement, pour que la lutte fût égale, nous désirerions que les fils de toutes provenances étrangères, qui sont frappés d'un droit à l'entrée, entrassent désormais en franchise. » T. V des Enquêtes, p. 778.

fécondes et les plus productives. « Les soies, dit le » chronologiste scsptennaire, ne se peuvent four- » nir pour les ouvrages susdicts en quantité sufii- » santé, sinon qu'il y en eust une continuelle pro- ») duction en France. » Aussi, Tédit créateur ne se contente point des essais faits au château de Madry près de la capitale. Sur le conseil des commissaires royaux, il enjoint aux généralités de Paris, d'Orléans, de Tours et de Lyon, de faire des pépinières de mûriers blancs et noirs, destinées à Télève du ver à soie (1).

Le 7 décembre parut un mandement pour l'établissement d'un plant de mûriers et l'entretien des vers à soie. Laffemas fut chargé de surveiller la répartition des arbres. Chaque élection eut droit à une pépinière, d'après Tordonnance même. Il fut enjoint aux habitants des paroisses de dresser dans la quinzaine un état, certifié conforme par les curés

(I) « Maintenant (1855), d'après M. Wolowski, on estime à '160 mille les métiers employés à l'industrie de la soie et nous consommons quatre millions et demi de kilogrammes d'une valeur de près de trois cents millions de francs de matières premières.

» L'importation nous en procure les deux cinquièmes, la production mdigèno suffit au reste et fournit une partie des soies exportées. »

Henri IV et Olivier de Serres estimaient la consommation française sur la production nationale à quatre millions d'écus d'or, ou quarante millions de notre monnaie. Elle dépasse aujourd'hui 313 millions.

ou les greffiers, de la quantité de mûriers blancs ou noirs cultivés dans leurs bourgs respectifs. Les délinquants étaient frappés de 30 livres d'amendes. La culture devait échoir aux plus capables ; à leur défaut, les syndics et procureurs la revendiquaient pour eux-mêmes. L'édit "leur assurait comme encouragement la propriété des dits arbres. Enfin^ des inspecteurs étaient nommés, et le temps de leur tournée désigné d'avance (1).

On conçoit facilement que Sully, opposé à Tintroduction de la soie, ne devait pas favoriser, pour être logique avec lui-même, l'établissement des industries de luxe. Les manufactures de verre, de cristal, de tapisseries flamandes et de haute-lisse lui restèrent indifférentes. L'industrie n'est redevable des toiles fines de la Hollande, des dentelles et des cuirs dorés qu'à la ferme initiative d'Henri IV.

(1) Une nouvelle déclaration fut rendue le 16 novembre ■1605, pour l'établissement dans tous les diocèses de France, d'une pépinière de cinquante mille mûriers blancs pour l'entretien des vers à soie.

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