LES QUINZE PREMIERES ANNEES
Les quinze premières années. — Gomment Sully fut attaché à la personne de Henri de Navarre. — Gomment il fut sauvé par un livre de messe du massacre de la Saint-Barthélémy et demeura trois ans à Paris, d*où il partit pour se jeter dans la guerre civile.
Maximilien de Béthune, baron de Rosny, plus tard duc de Sully, naquit en 4560 au château de Rosny, non loin de Mantes. Sa famille était illustre : les Béthune descendaient des comtes de Flandre, qui avaient été jadis de très puissants seigneurs; mais la branche à laquelle appartenait le héros de cette histoire était une branche cadette; Sully a lui-même n'était qu'un cadet, et, dans un temps où presque toute la fortune appartenait à Taîné, il ne semblait pas destiné à devenir riche. A coup sûr il n'était pas destiné à vivre tranquille. La France était alors profondément divisée. Un grand nombre de Français, parmi lesquels beaucoup de nobles, s'é-
1. C'est seulement à partir de 1606 que Maximilien de Rosny a porté le titre de duc de Sully; mais nous lui donnerons dèslt début ce nom, sous lequel il est connu dans Thistoire.
.^fi: \ \ .. .-;: ; : sully.
^.. -taÎQtttxjoav^rtis. au* protestantisme, L'Église catho- .*••.: iîqiits,*q(iî:aEvatfVi longtemps compris dans son sein toute la nation, résistait autant qu'elle pouvait au progrès de la doctrine nouvelle, et les rois, étroitement unis à l'Église depuis l'origine de la monarchie, avaient pris contre les protestants des mesures rigoureuses. Pour comble de malheur, des princes faibles ou mauvais se succédèrent sur le trône de France: Henri II était mort en 4559; son fils aîné, François II, n'avait régné qu'un an; son fils cadet, Charles IX, était mineur, et la régence était exercée par une étrangère, la reine mère Catherine de Médicis. De puissantes familles, jalouses les unes des autres, se disputaient les honneurs et formaient des cabales à la cour; les unes tenaient pour les protestants, les autres pour les catholiques; le respect de l'autorité royale s'affaiblissait; partout les haines s'allumaient. Deux ans après la naissance de Sully éclata la guerre civile, qui fut longue et terrible.
Les Béthune étaient protestants, et dans ce château de Rosny, situé à quelques lieues de Paris où les passions religieuses étaient très ardentes, on ne pensait pas à l'avenir sans inquiétude.
Nous savons peu de chose sur la première enfance de Sully. Son père lui donna pour précepteur un savant homme; mais les études furent bientôt interrompues. Sully avait onze ans quand vint à passer par Vendôme un jeune prince de dix-huit ans, le roi Henri de Navarre*, chef du parti protesr tant. C'était alors la coutume que l'on attachât de
1. Henri de Navarre était fils d'Antoine de Bourbon, lequel descendait en droite \\$(ne de Robert, sixième fils de saint Louis, roi de. France. G*est par sa mère, Jeanne d*Albret , qu'il était roi de Navarre et seigneur de Béarn.
LES QUINZE PREMIÈRES ANiNËES. 7
jeunes gentilshommes à la personne des princes. Sully fut présenté par son père au roi de Navarre, auquel il fît une belle révérence et un gentil compliment: Henri le retint auprès de sa personne. Voilà un grand événement dans la vie de Sully : il ne quittera plus guère le prince auquel il vient d'être attaché, et ce prince sera un jour le roi Henri IV, un des plus grands et un des meilleurs parmi ceux qui ont gouverné la France.
Certes on ne pouvait deviner alors que le Béarnais deviendrait roi de France. Charles IX était encore jeune, et s'il mourait sans enfants, il avait pour lui succéder deux frères, Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon. Pourtant des prophéties couraient par le monde, annonçant que Henri de Navarre monterait un jour sur le trône, et on croyait fort à ces prédictions au château de Rosny. Henri et Sully étaient nés, à sept ans de distance, le même mois et le même jour, et dans ce temps-là on atta- .chait de l'importance à ces rencontres fortuites. Nos pères s'imaginaient que le jour de la naissance décidait de toute la vie, parce qu'on était placé sous l'influence de tel ou tel astre bienfaisant ou pernicieux. L'astre qui avait présidé à la naissance du roi de Navarre et de SuUy était, paraît-il, très bienfaisant; il promettait au premier la couronne de France et une grande gloire, au second toutes sortes de biens et de dignités. Sully pensait toujours à cette prophétie, et l'espoir d'acquérir honneurs et richesses accroissait son dévouement ; car de très bonne heure il était résolu à faire fortune.
C'est à la cour de France que Henri mena d'abord son jeune compagnon. Catholiques et protestants étaient réconciliés, après s'être fait quatre fois la
guerre. Charles IX paraissait vouloir sincèrement la paix. Il avait mis dans les honneurs plusieurs protestants illustres et consenti au mariage de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, sa sœur. Les noces furent en effet célébrées en grande pompe ^ le 48 août 1572. Mais six jours après, pendant la nuit du 24 août, le tocsin sonne à l'église de Saint- Germain l'Auxerrois; des bandes d'hommes armés portant écharpes et croix blanches se répandent dans les rues, courant à des maisons marquées d'avance; de toutes parts éclatent les détonations des armes à feu, des cris d'assassins, des hurlements de victimes. On tue dans les rues, on tue dans les maisons, au Louvre même on tue. C'était le massacre de la Saint-Barthélémy. Catherine de Médicis, effrayée de la faveur des protestants et craignant de perdre toute autorité, avait arraché à son fils l'ordre de ce crime abominable.
Henri et Sully furent épargnés. Henri demeurait au Louvre. Charles IX le manda dans sa chambre et,, rendu furieux par le massacre même et par l'énormité de son crime, le somma de se faire catholique, sous peine de mort. Henri de Navarre ne voulut pas mourir: il se fit catholique. Quant à Sully, qui demeurait au quartier latin, où il suivait les cours du collège de Bourgogne, il fut réveillé à trois heures du matin par le tumulte. Son gouverneur et son valet de chambre sortirent pour apprendre ce qui se passait. Il ne les revit jamais. Son hôte, protestant comme lui, mais tremblant de peur, voulait l'emmener à la messe, pour sauver sa maison et sa vie; mais l'enfant, avec autant de sang-froid que s'il eût eu vingt ans de plus, mit sa robe d'écolier, un gros livre sous son bras, et sortit pour se rendre au
collège. Il rencontra rue Saint-Jacques un poste de massacreurs qui l'arrêtèrent; mais quand ils regardèrent le gros livre, qui était un livre de messe, ils le laissèrent passer. Chemin faisant, il vit enfoncer les portes, piller des maisons, massacrer hommes, femmes, enfants. De toutes parts retentissait le cri: Tue! tue! Enfin il arriva au collège, dont le principal le cacha pendant trois jours.
Le roi fit publier alors la défense de tuer ou de piller davantage. Le jeune écolier sortit de sa prison et reçut bientôt après deux messages où son père l'exhortait à aller à la messe et à se faire catholique. Il obéit. On était très prudent dans cette famille, et, si jeune qu'il fût, Sully était fort avisé. Ce n'était certainement point par hasard qu'il avait pris un livre de, messe sous son bras pour traverser ces rues où l'on tuait les protestants.
A la suite de cette exécrable journée, Henri de Navarre demeura prisonnier à la cour. Il y vit mourir, au mois de mai 1574-, Charles IX fou de remords. Charles n'ayant point d'enfants, son frère Henri III lui succéda. Efféminé, n'ayant de goût et de force que pour les plaisirs, le nouveau roi n'inspirait à per^ sonne ni crainte ni estime. Entre les protestants et les catholiques, qui de nouveau se préparaient à la guerre , il était isolé. Son frère le duc d'Alençon était chef des catholiques; le prince de Condé, cousin de Henri de Navarre, commandait les protestants. Tous les deux avaient quitté la cour pour commencer les hostilités. Henri de Navarre fit comme eux. Sous prétexte d'une grande partie de chasse vers Senlis, il s'enfuit et courut jusqu'en Anjou. Sully le suivit. Les voilà tous les deux, et pour longtemps, jetés dans la guerre civile.