CHAPITRE II
Comment Henri de Navarre juge Sully. — La bataille de cinq jours et cinq nuits. — Les premières blessures et la bonne trouvaille. — Pourquoi Sully quitte Henri de Navarre. — Le séjour qu'il fait dans sa terre de Rosny. — Comment, étant allé chercher de la gloire et un héritage, il ne trouva ni Tun ni Tautre. — Le beau mariage qu'il fit et le bon maître de maison qu'il était.
Sully était bien jeune pour faire ce terrible métier : il avait quinze ans. Dès qu'il le vit à l'œuvre, Henri de Navarre, qui savait apprécier le courage, reconnut en lui un soldat héroïque. Un jour qu'il le trouva s'exposant aux plus grands périls dans une occasion qui n'en valait pas la peine : « Ce n'est pas ici, lui dit-il, que je veux que vous hasardiez voire vie, » et il le fit retirer du combat. Puis se tournant vers ceux qui étaient auprès de lui : « Voilà, dit-il, un jeune gentilhomme de bonne maison; il a un fort gentil esprit, et croyez que s'il vit il fera un jour quelque chose de bon, ou je serai fort trompé. >
La paix se fit bientôt, une de ces paix qui ne duraient guère. Au printemps de l'année 1576 la guerre recommença pour finir à l'automne. Après quoi on fut tranquille pendant trois années.
Le nom de Henri de Navarre grandissait au milieu de ces troubles. Il était le protecteur général des églises protestantes ; car, une fois libre, il avait abjuré le
catholicisme. Sully avait fait comme lui : il n'avait point quitté son maître d'une semelle tant qu'avait duré la lutte, et il fut un des premiers à le rejoindre quand elle recommença au mois de juin 1580. Tous les deux se couvrirent de gloire dans un des plus rudes combats de cette rude guerre.
Henri, qui était à Montauban, avait résolu de s'emparer de Gahors. La ville était forte, environnée de rivières de trois côtés, gardée par des habitants bien armés et résolus et par une garnison de deux mille hommes. Le commandant, très brave gentilhomme, avait reçu un billet où on lui révélait le projet du Béarnais ; mais il avait méprisé l'avis, et trois fois écrit sur le billet : Nargue pour les huguenots! Cette confiance lui coûta cher.
Une nuit — minuit allait sonner — la petite armée du roi de Navarre arrive à un quart de lieue de Cahors. On fait halte dans un grand vallon, sous des noyers, auprès d'une source où les soldats se désaltèrent : le temps était orageux; le tonnerre grondait, et l'on étouffait. Henri prend ses dispositions : deux pétardiers iront en avant pour faire sauter les portes. Vingt hommes armés et trente arquebusiers les suivront pour entrer les premiers dans la ville ; puis quarante gentilshommes des plus déterminés, parmi lesquels Sully et soixante soldats des gardes ; puis le roi avec deux cents hommes d'armes divisés en trois troupes ; enfin le gros de la petite armée, environ douze cents hommes, en six troupes.
Dans un profond silence, entrecoupé par les éclats du tonnerre, les pétardiers s'avancent jusqu'aux portes, qu'ils trouent; les soldats d'aVant- garde élargissent la brèche à coups de hache, et y passent à quatre pattes. Mais la ville &'est réveillée ; plus
de deux cents combattants se pressent dans les rues; à la lueur des arquebusades , on voit leurs jambes nues, car ils n'ont pas eu le temps de mettre leurs chausses. Cependant les cloches sonnent à toute volée l'alarme; les cris : Charge! charge! Tue! tue! le cliquetis des armes, les coups d'arquebuse, le fracas des tuiles, des pierres, des tisons jetés du haut des maisons emplissent l'air et le déchirent. On se prend corps à corps : le roi s'en donne à cœur joie ; il brise deux hallebardes en frappant et reçoit dans ses armes plusieurs coups de pistolet. Sully est jeté à terre par une grosse pierre lancée d'une fenêtre ; ses compagnons le relèvent. A l'attaque d'une barricade ses cuissards tombent ; il est blessé d'un coup de feu à la cuisse gauche ; mais il ne se retire pas du combat, qui durecinq jours et cinq nuits ! Il fallut prendre rue à rue, maison à maison. Les combattants ne se reposaient point ; par-ci par-là ils buvaient un coup ou mangeaient un morceau; ils dormaient en casque et cuirasse, appuyés contre les étaux des boutiques. Vingt fois ils furent mis en émoi par l'annonce que les assiégés allaient recevoir du secours ; le secours approchait en effet, et les plus hardis, croyant la partie perdue, adjuraient Henri de monter à cheval et d'abandonner la ville. Calme et le visage riant, il répondit : c II est dit làhaut ce qui doit être fait de.moi. Souvenez-vous que ma retraite de cette ville sera la retraite de ma vie hors de mon corps ; que l'on ne parle donc plus que de combattre, de vaincre ou de mourir! » Un renfort qui survint à propos triompha des dernières résistances. C'est dans des combats de cette sorte, où l'ennemi malheureusement était Français, que se trempa l'âme de Sully.
Dans ce temps-là, ville prise c'était ville pillée. Sully ne s'épargna point dans le pillage plus que dans le combat. Il eut le bonheur de trouver une petite boîte de fer qu'il fit emporter. Elle contenait quatre mille beaux écus en or. Il aimait ces bonnes aubaines, car il s'en fallait de beaucoup qu'il dédaignât l'argent. Il en donna même bientôt une preuve singulière au roi de Navarre.
Depuis qu'il était au service du roi de Navarre, il avait perdu son père et son frère aîné. Il était donc chef de famille, et c'est à lui qu'il appartenait de revendiquer les biens du vicomte de Gand, son oncle, seigneur très riche dont les domaines étaient situés aux Pays-Bas. Le vicomte, qui était catholique, avait déshérité son neveu, mais Sully ne désespérait pas de rentrer en possession de l'héritage. Or il arriva que les provinces des Pays-Bas, révoltées contre le roi d'Espagne, àqui elles appartenaient, choisirent pour duc le frère du roi de France, Henri d'Alençon. Celui-ci offrit à Sully de l'emmener aux Pays- Bas. Sully résolut de le suivre. La paix n'était pas encore signée, et le Béarnais voulait retenir auprès de lui son vaillant serviteur : « Vous allez, lui dit-il, vous faire Flamand et catholique, et vous ne reviendrez jamais. )> Sully protesta de sa fidélité, c Un mien précepteur, nommé la Brosse, dit-il, qui se mêle de prédire, ayant vu que j'avais l'honneur d'être né, comme Votre Majesté, en décembre, le jour'de Sainte- Luce, m'a plusieurs fois assuré, avec de grands serments, qu'infailliblement vous serez un jour roi de France, que vous régnerez longuement et heureusement, et que je serai des mieux auprès de Votre Majesté, laquelle me donnera beaucoup de biens et m'élèvera aux plus hontes dignités. Soyez donc assuré
que je vous servirai toujours très loyalement. » Parler ainsi, c'était avouer naïvement qu'il aimait le profit en même temps que l'honneur, et, en effet, il aimait l'une et l'autre chose. Le Béarnais le laissa partir, et Sully quitta son maître, après lui avoir embrassé les genoux et baisé les mains, avec force promesses de revenir.
Il se rendit d'abord dans sa terre de Rosny. En ce temps-là il y avait encore en France des seigneurs. 11 est vrai qu'ils obéissaient au roi et qu'ils n'étaient plus maîtres chez eux comme au moyen âge ; mais leurs sujets leur payaient de certaines redevances en argent, ils travaillaient pour eux, ils étaient en de certains cas jugés par eux. Dans son vieux château flanqué de grosses tours, entouré de fossés profonds, le seigneur, gardé par ses hallebardiers, escorté par ses pages et ses gentilshommes, avait des airs de roi. Sully se plaisait dans la pompe seigneuriale; nul plus que lui n'était glorieux de ses ancêtres, des grandes alliances qu'ils avaient eues avec plusieurs maisons royales, en particulier avec la maison de France. Il en parlait à toute occasion. Il aimait à se retrouver de temps en temps dans la maison de ses pères, au milieu de ses amis et vassaux. C'est parmi eux qu'il leva la troupe dont il se fit accompagner à l'armée du duc d'Alençon, et il partit joyeux pour cette expédition, pensant y recueillir de la gloire et la succession tant convoitée: il n'eut ni l'une ni l'autre.
La gloire ne se pouvait trouver dans la compagnie du duc d'Alençon, ce prince sans énergie, sans honneur. Quant à l'héritage, le duc en disposa en faveur d'un autre. Sully se souvint alors qu'il avait encore une tante, madame de Mastin, qui l'avait
aussi déshérité ; il essaya de la faire revenir sur sa résolution. Il alla donc la voir. La bonne dame était très dévote, et l'idée de recevoir un huguenot lui faisait horreur. Quand son neveu se trouva en sa présence, elle osait à peine le regarder, pensant qu'il ne croyait ni à Dieu ni au diable, et jamais ne faisait ses prières. Elle le mena dans une grande église qu'elle avait fondée et où étaient réunies les sépultures de marbre des ancêtres de la famille. Sully s'arrêta devant les tombeaux des plus illustres; mais quand il vint à celui que sa tante avait fait préparer pour elle-même, elle lui dit, les larmes aux yeux: « Hélas! mon neveu, mon ami, que mon père votre aïeul et ma sœur votre grand'mère, s'ils étaient en vie, jetteraient de larmes en voyant un de leurs enfants ne point croire en Dieu ni en sa mère, et n'adresser ses prières qu'à l'ennemi d'enfer ! »
Sully se récria fort; il vit bien que sa vieille tante ne savait pas au juste ce qu'était un protestant. Dans ces jours de haines religieuses, catholiques et huguenots, aveuglés par la passion, pensaient et disaient beaucoup de mal les uns des autres. Pour faire voir à la bonne dame qu'il savait ses prières, il lui récita dévotement TOraison dominicale et le Symbole des apôtres. Elle l'écouta en silence tant qu'il ne parla que de Dieu et de Jésus-Christ ; mais dès qu'il fut arrivé à ce passage du symbole : « qui est né de la vierge Marie, » et à cet autre : « Je crois à la communion des saints, > elle ne put se contenir : t Venez m'embrasser, lui dit-elle; car je vous aime comme mon bon neveu, et il me semble en vous voyant que ma pauvre sœur est encore en vie. Que j'ai de déplaisir de vous avoir déshérité ! Je veux essayer de défaire tout cela. Je vous le jure, par la sainte
Vierge! > Sully partit emportant cette promesse; mais aucun effet ne la suivit. On n'eut pas de peine sans doute à démontrer à madame de Mastin que son bon neveu s'était fait un peu plus catholique qu'il n'était, et Sully revint en France, déshérité comme devant.
On était en 1583. Il alla saluer Henri de Navarre, qui fut très heureTux de le retrouver et qui le chargea d'aller voir à la cour de France ce qui s'y passait, pour lui en rendre un compte fidèle; car Henri savait fort bien que Sully n'était pas seulement un brave soldat, et qu'il avait un « gentil esprit » fort avisé. C'est à la suite de ce voyage à la cour que Sully se maria.
11 avait d'abord jeté les yeux sur mademoiselle de Saint-Mesmin, fille d'un magistrat, et, ses hommages étant fort bien agréés, on crut que le mariage allait se faire; mais il entendit sur ces entrefaites parler de mademoiselle de Gourlenay, qui avait beaucoup de biens et une très illustre naissance, puisque les Courtenay descendaient du roi Louis VI de France. Sans hésiter, dès qu'il sut que la noble jeune fille ne lui refuserait pas sa main, il se dégagea des promesses qu'il avait faites et J 'épousa; car il était ainsi fait que son cœur se laissait très docilement conduire par son intérêt. Sa femme avait d'ailleurs, outre la noblesse et la richesse, la vertu et la beauté. Pendant toute l'année 4584 elle retint son mari auprès d'elle. Sully ne lui donna pas tout son temps: il mit, en bon propriétaire, ordre à ses affaires, établit le compte de ses recettes et de ses dépenses, écrivant tout par le menu, lui-même, sans se fier à personne. Il ne dédaignait pas, si fier gentilhomme qu'il fût, les profits du commerce ; il faisait
acheter jusqu'en Allemagne, à très bon marché, des chevaux qu'il revendait fort cher en Gascogne. C'est grâce à cette économie et à cette habileté qu'il pouvait mener un train de grand seigneur, entretenir auprès de lui une compagnie de gentilshommes de belle famille. Henri de Navarre, qui le voyait faire, pensait à part lui qu'un homme si habile à bien conduire sa fortune serait capableun jour de gérer celle de l'État.