CHAPITRE XIIÎ
Sully surintendant des bâtiments et fortifications.— Pourquoi Henri lY aimait beaucoup les bâtiments et pourquoi Sully les aimait moins. — Lettres que Henri IV écrit au sujet de ses bâtiments, et quel ton il prend pour écrire à Sully. — Quelles sortes de bâtiments aimait Sully.
Le roi Henri aimait beaucoup les bâtiments. Il croyait que c'était le devoir d'un prince d'assainir et d'embellir les villes ; il importait à la gloire du roi, pensait-il, que la ville capitale fût digne d'un grand royaume et que le prince fût logé en de superbes palais. Comme il eut soin d'employer presque partout des artistes français, il cultiva dans la nation le goût et la connaissance des arts, sans lesquels il n'est pas de gloire complète pour un pays.
Sully, comme surintendant des bâtiments, fut l'auxiliaire du roi, mais il ne fut qu'un auxiliaire. Les grandes dépenses lui faisaient peur; il aimait mieux dessiner le plan d'un canal ou d'une forteresse que celui du Louvre ou de la place Royale. Il s'y entendait beaucoup mieux. Aussi le roi fut-il en vérité son propre surintendant. C'est à d'autres que Sully qu'il fait confidence de son goût pour les bâtiments. Par exemple il écrit au connétable : « Je me plains de vous, mon compère, de ce qu'ayant vu mes bâtiments et jardins de Paris et de Saint-
Germain, vous ne m'en avez rien mandé. Bien que nous soyons accablés d'affaires, il ne faut pas au contraire s'y laisser succomber, mais quelquefois récréer notre esprit à nous enquérir du ménage. ^ Quand le cardinal Joyeuse revient d'Italie, où il a séjourné longtemps, le roi lui écrit tout exprès pour lui donner des nouvelles de ses bâtiments et de ses jardins. 11 parle de sa galerie qui va du Louvre aux Tuileries, de ses belles fontaines et de ses beaux jardins, de la place Royale qui s'achève, de la belle rue qui va du Pont-Neuf à la porte de Buci, de trois ou quatre mille ateliers où l'on travaille à l'embellissement de Paris. « Il n'est pas croyable, dit-il, comme vous y trouverez du changement. » Il parle de son parc de Saint-Germain, où il a fait planter seize mille arbres, de ses palissades, des animaux qu'il a mis, en particulier des hérons, de sa basse-cour, de ses cuisines... « Somme toute, dit-il à la fin avec un visible plaisir, vous verrez que j'ai fort travaillé. »
Quand il écrit à Sully, Henri IV ne paraît pas si à Taise. Il le charge bien de veiller aux travaux, de faire, par exemple, que les propriétaires des maisons de la rue qui va du Pont-Neuf à la porte de Buci, construisent des façades semblables. « Car ce serait d'un bel ornement, dit-il, de voir au bout de ce pont cette rue tout d'une même façade. » Il lui écrit une autre fois : « Je vous recommande la place Royale ; » il lui recommande aussi la place Dauphine ; il l'envoie faire un tour à Saint-Denis, où l'on travaille à la sépulture du feu roi Henri IH. Mais on voit bien que Sully ne met pas d'empressement à fournir aux dépenses. Un jour le conseil a décidé d'employer au payement du pavé de Paris les sommes destinées à la construction de portes et de fontaines. Le roi.
qui est à Fontainebleau, envoie vite un laquais à Sully, tout exprès pour le prier d'empêcher l'effet de cette décision, à laquelle Sully s'était certainement associé. Dès qu'il arrive quelque argent sur lequel il ne comptait pas, Henri IV exprime le désir d'en consacrer une part aux bâtiments ; il pense que Sully n'aura rien à dire, puisqu'il s'agit d'employer des ressources inattendues. Quelquefois il prend Sully par les sentiments. « Mon ami, lui écrit-il en 1608, ma femme m'a dit que l'on ne faisait rien cette année à Monceau, et qu'elle me suppliait de vous mander que vous trouvassiez dix ou douze mille écus pour y travailler. Faites-le donc, je vous prie, car vous savez que j'aime cette maison-là. i II le prend aussi par l'intérêt : t Mon ami, lui écrit-il un jour, j'ai su que vous faites bâtir à la Chapelle et y faites un parc. Gomme ami des bâtiments et votre bon maître, je vous donne six mille écus pour faire quelque chose de beau. > On voit au ton de ces lettres que le roi demandait surtout à son ministre de ne point contrarier son goût.
Dès qu'il s'agissait de bâtiments utiles, de fortifications par exemple, Sully devient un autre homme. Il trouve et fournit de l'argent sans difficulté, bien que Henri IV ait employé à ces travaux une somme qui équivaudrait à trente millions de francs d'aujourd'hui. Il prend part à toutes les délibérations du conseil sur ce sujet; il donne son avis sur le choix des officiers du génie qui doivent les diriger. La comptabilité de ces entreprises fut très bien teune, et Sully contribua certainement beaucoup à ce bon ordre. Comme il connaissait la matière, il dirigeait souvent lui-même les ingénieurs. Ici, comme dans l'administration de l'artillerie, Sully était chez lui.