‹ SullyChapitre 34 sur 34 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le jugement de l'histoire sur Sully. — Comment il était à la fois avide de gloire et d'argent et homme d'honneur. — Sully soldat. — Énergie au travail; netteté dans l'esprit; en quoi son esprit était limité, arriéré. — Gomment il aimait le peuple et le défendait contre la cour, mais aussi comment il était fier d'être noble, et la grande ambition qu'il avait pour la noblesse; pourquoi Sully aurait-il voulu que le roi convoquât les états généraux? — Sully est un homme du passé : en quoi il a tort et en quoi il a raison. — L'éloge qu'il a fait de lui, et qu'il a mérité.

Quand on a raconté consciencieusement la vie d'un homme, on a le devoir de le juger : devoir difficile, quand il s'agit de Sully, car son caractère semble d'abord plein de contradictions.

Sully aimait les honneurs et il aimait l'argent : il ne faisait rien pour rien. Rarement il attendait la récompense : il la demandait, et, quand elle arrivait, ne la trouvait pas suffisante. C'est sa propre fortune qu'il cherchait auprès du roi, et la prédiction de son « diable de précepteur » a certainement soutenu sa fidélité dans les moments difficiles; il a montré qu'il n'était pas homme à sacrifier son intérêt à celui de son maître, par exemple le jour où il a quitté Henri de Navarre pour aller chercher une succession aux Pays-Bas ; mais combien plus souvent Henri IV ne l'a-t-il pas trouvé pr êtà courir tous les périls et patient à supporter toutes les fatigues? Combien de

fois aussi ne Ta-t-il pas vu résister à ses volontés, lorsqu'elles n'étaient pas justes? Ceci est à louer surtout en Sully, qu'il ne fut pas un ambitieux sans scrupules ni remords. Une servait pas le roi sans condition; il neTeùl point servi aux dépens de son honneur. Il n'était pas seulement le serviteur de la personne du prince, il était le serviteur de l'État. Lorsque Henri IV eut quelques caprices qui menaçaient de nuire à l'intérêt public, Sully ne craignit pas de lui résister, de lui déplaire, de lui désobéir. Un homme qui n'eût aimé que les honneurs et l'argent n'aurait-il pas craint de lasser à la fin par ses résistances le distributeur souverain de l'argent et des honneurs?

Après la mort de Henri IV il semble que Sully n'aurait pas dû offrir ses services à la cour, qui n'en voulait plus. Sully les offrit dix fois ; mais si avide qu'il fût de garder son pouvoir et ses dignités, il n'alla point jusqu'à se courber devant un Concini. Il n'est point le personnage tout d'une pièce que l'on représente quelquefois : il sait se mouvoir, et très agilement, dans les circonstances difficiles; mais ce gentilhomme n'a pas l'échiné si souple qu'il la plie devant un homme de Wen. Une fois sa démission acceptée, il aurait dû se retirer tète haute, sans quêter une dernière récompense ; mais cela excédait sa nature. Il fit à son honneur le sacrifice de quitter la cour; puis il satisfit son amour de la richesse en demandant de l'argent.

J'aime en lui qu'il ait été un vaillant soldat. Heureux, grands et forts sont les pays où tout homme, de quelque naissance qu'il soit, à quelque vie qu'il se destine, a passé dans les rangs de l'armée, vécu sous la tente, manié l'épée, le mousquet et le canon.

Sans doute il y a un courage civil, et il y aura encore de vaillants hommes quand il n'y aura plus de guerres; mais le vrai courage est* celui du soldat : le danger est certain, la mort en face et toute voisine ; celui qui va tranquillement ou fièrement vers elle, d'un pas mesuré ou par élans et par bonds, est le vrai héros. J'aime que Sully ait été dans sa jeunesse, au milieu des champs de bataille, « étourdi comme un hanneton ». J'aime aussi que, dans l'âge mûr, déjà comblé de richesses et de dignités, il se soit si fort approché des murs de Charbonnières. S'il a su commander mieux que ces hommes de robe longue dont il aime trop à se moquer, c'est sans doute parce qu'il était un homme de guerre. Quand il avait déposé l'épée pour reprendre la plume, écrire ses comptes et ses avis au roi, le soldat était encore en lui.

L'énergie et la constance dans le travail, deux rares vertus, ont été des vertus de Sully. Quand il se levait à trois heures du matin, il aimait qu'on le sût, et, pour cela, le disait très haut: il avait de ces petites faiblesses; mais l'important est qu'il se soit levé pour travailler au bien de l'État, si longtemps avant l'aube. Ce sont des faiblesses encore que son humeur querelleuse, sa promptitude à l'injure, ses jalousies; mais elles valent mieux mille fois que l'humeur complaisante de ses prédécesseurs, qui, pour ménager leur crédit, laissaient se perdre l'argent du roi. Le soin qu'il prenait de se bien faire payer de ses services est une vertu auprès de cetta malhonnêteté de ses devanciers qui ne rendaient point de services et se payaient si chèrement de leurs propres mains.

La netteté, la régularité, voilà les qualités principales de son esprit. Dans les affaires les plus embrouillées il voulait voir et voyait clair. Il était ingé-

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nieux à trouver toutes sortes de moyens pour pénétrer les mauvais desseins de ses collègues ou de ses subordonnés et pour procurer de l'argent au roi par les moyens alors en usage. Son esprit était fertile en ruses dans les œuvres de paix comme dans les œuvres de guerre. 11 était un diplomate retors; sa bonhomie apparente, son air de franchise et de rudesse l'aidaient à tromper le monde.

Cet esprit ferme et souple n'était pas très étendu. Sully n'a pas été un homme de génie : il n'a rien innové, rien inventé. 11 a aidé son roi à remettre en état la royauté française, mais il ne l'a point secondé dans les nouveautés, et même il a fait tout le possible pourle gêner et le retenir. Il est un hommedu passé, qui boude contre le présent. Il n'aime pas l'industrie, il maudit le luxe et veut l'interdire; le commerce lointain et les établissements coloniaux lui déplaisent et lui font peur. 11 parle toujours de la simplicité ancienne, des mœurs des ancêtres: c'est la preuve qu'il aurait voulu retourner en arrière; mais on ne retourne pas en arrière : il faut se résigner à être de son temps. Sully ne s'y résignait pas.

Il aimait le peuple, il le défendait contre les pilleries des financiers, contre l'avidité des courtisans. Un jour on lui représentait qu'il fallait bien laisser au roi de l'argent pour ses plaisirs et pour en gratifier ses cousins, courtisans, amis et cœtera. « Cela serait bon, répondit-il, si le roi prenait l'argent dans sa bourse; mais il faut le prendre sur les marchands, artisans, laboureurs et pasteurs; ce sont ces pauvres gens qui nourrissent le roi et nous tous; ils se contentent bien d'un seul maître, sans avoir tant de parents, de cousins et d'amis à entretenir. » Cette sollicitude pour le peuple ne doit pas faire

croire que Sully fût un ennemi de la noblesse. Il était trop fier de sa naissance et de ses titres pour ne pas estimer la naissance et les titres des autres. Au contraire, il détestait la bourgeoisie et la méprisait. Sa colère contre les gens d'écritoire et de robe longue et contre les financiers vient de son orgueil de grand seigneur. Illuidéplaîtàlui, le descendant des Bélhune, de siéger à la même table qu'un homme de robe longue, bourgeois et fils de bourgeois. 11 ne peut souffrir qu'un financier soit mieux logé et mieux vêtu que tant de vaillants gentilshommes qui sont pauvres. Il aurait voulu que les hauts emplois dans l'Etat appartinssent aux nobles ; il était inquiet de voir la noblesse, écartée des affaires, s'affaiblir et se déshonorer dans l'oisiveté de la cour. 11 pensait que les nobles les plus qualifiés pouvaient bien comme lui se mettre aux affaires de finances. Il écrit un jour au roi qu'il ne cesse d'exhorter les princes, ducs, pairs, officiers de la couronne et autres seigneurs de grande extraction à quitter les fainéantises de cour pour s'appliquer aux choses vertueuses et mériter, par des occupations sérieuses et l'intelligence des affaires, d'être honorablement employés. Il les engageait à venir au conseil, où il aimait mieux les voir « qu'un tas de maîtres des requêtes et de bonnets cornus toujours prêts à chicaner ».

Servir le roi dans les conseils et sur les champs de bataille, tel était aux yeux de Sully le devoir, le droit de la noblesse. Il ne faut pas croire pourtant qu'il reconnût au roi le droit de commander despotiquement à sa noblesse et à son peuple. Il était un fidèle serviteur de la royauté; cette fidélité lui semblait le premier devoir de tous, nobles ou non; mais il avaitl'âme trop fière pour s'accommoder delà ser-

vitUde. Pourtant il n'eût pas voulu réduire le roi à n'être plus, comme les rois constitutionnels d'aujourd'hui, que le premier citoyen et le premier magistrat deTEtat. Il aurait fallu pour cela qu'il devançât son temps et devinât l'avenir, qui ne se devine pas. — Il se contentait de se souvenir du temps où les rois, quand il s'agissait d'imposer de nouveaux sacrifices à leurs sujets, assemblaient les députés des trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, pour requérir leur consentement. Il a plusieurs fois rappelé à Henri IV ce souvenir. Il n'est pas bon, lui disait-il, que les rois fassent de leur propre autorité des levées d'argent sur leurs sujets; car leurs désirs deviennent plus déréglés; ils dépensent sans compter, se ruinent et ruinent leurs peuples. Prenant pour exemple le roi François P% il disait : c François I"" augmenta les tailles ; mais, ce qui est bien pis, il donna l'exemple à ses successeurs de ne plus requérir le consentement des peuples et d'ordonner les levées de tailles en vertu de leur pleine puissance et autorité, sans alléguer d'autre raison que celle-ci : « Cartel est notre bonplaisir! » Ces paroles remarquables achèvent de nous faire connaître les idées de Sully sur le gouvernement de la France. Sully veut que le roi gouverne et commande ; que les plus élevés parmi la noblesse l'entourent et l'aident dans le gouvernement; que les autres le servent dans l'armée et les grandes fonctions. Il ne faut point s'étonner qu'il parle peu du clergé, puisqu'il est protestant. Quant à la bourgeoisie, il fallait bien qu'il lui reconnût le droit d'occuper les offices de justice; elle était en possession depuis longtemps, et il était impossible de l'en chasser. Mais il aurait mieux aimé qu'elle se contentât des offices de finances et qu'elle vécût de commerce.

de labour et d'industrie, non de cette industrie nouvelle où l'on employait trop de soie et d'or^ mais de l'ancienne industrie, plus modeste, du temps des ancêtres. Quant au paysan, son lot était de vivre sur sa terre ou sur la terre de son seigneur, protégé par lui, commandé par lui. Sully aurait voulu que chacun fût retenu ainsi dans le rang où sa naissance l'avait mis. Pour empêcher que le paysan ou le bourgeois ne s'élevât au-dessus de sa condition en achetant beaucoup de terres, il fit revivre un vieux droit oublié en vertu duquel la couronne prélevait tous les vingt ans une année de revenu sur toute terre noble achetée par un roturier. C'était assez pour empêcher qu'il ne se formât de grands domaines bourgeois. Sully n'admettait pas qu'il y en eût d'autres que ceux des nobles, et il voulait garder à la noblesse sa richesse, afin qu'elle vécut honorée et flère derrière les fossés et ponts-levis, dans ces châteaux dont les donjons et les tourelles dominaient les bois et les champs de blé.

Cela fait, et chacun se tenant à son rang, Sully reconnaissait que la France ne se composait pas seulement du roi et des nobles; il donnait au tiers état sa place dans le royaume et dans les grandes assemblées où le roi appelait à délibérer les représentants de tout son peuple.

Sully était donc dans cette cour de Henri IV un homme des temps passés. Est-ce un éloge? est-ce un blâme? C'est l'un et l'autre. Sully avait tort de ne point aimer les grandes entreprises commerciales et industrielles. Depuis que l'Amérique avait été découverte, le commerce s'était étendu ; la richesse du monde s'était accrue : il fallait bien que cette richesse fût employée à des entreprises nouvelles, et

en particulier à l'industrie. Les règlements qu'imagine Sully pour proscrire le luxe sont puérils. Il n'y a pas de gouvernement qui puisse empêcher ses sujets de s'habiller comme ils l'entendent. Sully était aveuglé par un préjugé lorsqu'il prétendait empêcher les bourgeois de s'élever au-dessus de leur condition et d'aspirer aux grandes charges de l'État : à ce compte plus d'un grand ministre sorti de la bourgeoisie fût demeuré inconnu, et l'État, en se privant de ses services, se fût affaibli. Voilà qui est blâmable; mais voici qui est à louer. De grands maljieurs auraient été conjurés si les rois et la noblesse de France avaient suivi les conseils de Sully , si les rois avaient employé les nobles au gouvernement et si les nobles s'y étaient appliqués. Le peuple de France aurait respecté une noblesse servant dans les conseils comme dans les camps, remplissant les ambassades, les charges, les gouvernements de province, et, lorsqu'elle n'était point ainsi occupée, résidant sur ses terres pour les exploiter, gouverner ses vassaux, représenter et défendre leurs intérêts.

Si les rois avaient convoqué les états généraux plus souvent, les trois ordres de la nation seraient peutêtre arrivés un jour à s'entendre entre eux pour respecter le pouvoir royal, mais aussi pour l'empêcher de se compromettre par des excès. La noblesse et le clergé auraient voulu garder sans doute la prééminence dont ils étaient si fiers ; mais le tiers état, si nombreux, instruit, habitué à l'ordre, àl'économie et à la pratique des affaires, serait probablement, comme en Angleterre, arrivé à être le principal représentant de la nation. Tout ce progrès se serait fait lentement, mais tranquillement, sans secousse ni révolution! Mais les rois continuèrent à ne pas se servir des nobles

pour leurs grandes affaires, parce qu'ils se défiaient d'eux; les nobles continuèrent à perdre leur temps en cajoleries et baguenauderies de cour ; ils désertèrent de plus en plus leurs domaines pour se faire courtisans. Les rois devinrent de plus en plus absolus; ce que Sully avait prévu arriva. Guidés par leur seul bon plaisir, ne rencontrant point d'obstacles, ils finirent par mettre les finances en tel état, que le royaume souffrit profondément et imputa ses souffrances à ce roi qui l'accablait d'impôts, et à cette noblesse de cour inutile au pays et vivant à ses dépens. Alors le désaccord se mit entre les ordres de la nation, puis entre la nation et le roi. Ily eutla révolution française. Sully n'était donc pas si aveugle quand il voulait assigner à chacun son rang, mais aussi sa fonction dans l'État.

Après qu'on a ainsi mesuré l'esprit de Sully, jugé son caractère, mis ses défauts en regard de ses qualités; après avoir dit qu'il était avide, mais homme d'honneur ; exigeant, maislaborieux; querelleur, mais serviteur fidèle ; entêté de quelques préjugés, mais ferme dans des idées justes ; incapable de comprendre certaines choses, mais' faisant à merveille celles qu'il comprenait bien; point créateur, ni novateur, mais le plus habile homme pour réparer des ruines, il faut toujours se souvenir des services qu'il a rendus. Sully n'avait garde de les laisser tomber en oubli; il lésa bien souvent rappelés, quelquefois avec trop d'orgueil; mais un jour il en a dit très exactement ce qu'il convient d'en dire. C'est dans une des lettres à la reine régente Marie de Médicis écrites après qu'il eut quitté la cour :

€ Pour le moins j'aurai cet honneur et cette gloire d'avoir satisfait par mes services le plus grand roi,

le plus grand capitaine et le plus grand homme d'État qui ait fleuri depuis des siècles, et d'avoir été l'un des instruments dont il s'est servi pour remédier aux désolations que les désastres de plusieurs années avaient engendrées et pour changer toutes les nécessités et misères de l'État en abondances et félicités. Lorsqu'il m'appela au maniement de ses finances, la pauvreté se faisait sentir jusque sur sa table, dans sa chambre et son cabinet: les choses les plus ordinain^s lui manquaient; mais en moins de dix ans il s'est servi en partie de mon travail et de ma fidélité pour diminuer les tailles de 5 millions environ et d'autres impositions de moitié, pour acquitter près de 100 millions de dettes de la couronne, racheter 30 ou 35 millions de dettes ou de domaines, augmenter par ses économies ses revenus ordinaires de 3 ou 4 millions, acquérir une province, assembler toutes sortes d'armes et de munitions de guerre, fortifier la plupart des provinces frontières de son royaume et mettre dans ses coffres plus de 20 millions. »

Sully s'est jugé et très justement en disant qu'il a été un des instruments dont s'est servi Henri IV. On a bien vu par toute son histoire qu'il ne peut prétendre à une gloire plus haute : il n'est point, comme Richelieu, supérieur à son roi. ïl n'aurait pas su faire, comme Richelieu, d'un prince médiocre le premier roi de l'Europe. Au contraire, il serait resté obscur sous un prince qui n'aurait su discerner ses qualités et s'en geryir, ni connaître ses imperfections et y porter remède. La principale gloire du règne de Louis XIII appartient à Richelieu, au lieu que la gloire de Sully est un reflet de celle de Henri IV; mais la qualité, la variété des services rendus par Sully

lui valent, au-dessous du maître, une de ces belles places que donne l'histoire aux ininisires qui, sous l'ancienne monarchie, ont à la fi^is servi les rois et la patrie.

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