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CHAPITRE XXV

Sully, bien reçu par la reine, reçoit mal Goncini. — Comment il se démet de ses charges et retourne à sa maison, où il reste, malgré l'envie qu'il avait de revoir la cour. — Combien dure la retraite de Sully. — Ce qui se passe en France pendant ce temps-lA. — Sully chez Louis XIIL — La vie solennelle qu'il mène dans son château. — Pourquoi et comment il fait écrire ses mémoires.

La reine fît très bon visage à Sully et lui témoigna un grand contentement de sa venue ; elle lui parla de toutes sortes d'affaires, comme si elle avait voulu vraiment le garder pour principal ministre. Elle l'aurait fait peut-être, si Sully avait pu s'entendre avec Goncini. L'orgueilleux favori attendit trois jours une visite qui ne lui fut point faite. Alors il alla voir Sully à l'Arsenal. Il eut soin de lui faire comprendre qu'il ne venait pas pour le saluer, et qu'il voulait seulement lui parler d'affaires. L'entrevue fut très froide. Goncini ayant conseillé à Sully d'obéir aux commandements de la reine sans faire aucune difficulté, Sully répondit qu'il obéirait tout de suite aux commandements utiles pour le service du roi, le bien de l'État, le soulagement du peuple, et qui seraient approuvés par son honneur et par sa conscience. Le lendemain, il trouva la reine plus froide à son égard ; pourtant elle lui parla encore des demandes extravagantes qui étaient faites; elle lui dit

qu'elle les renverrait au conseil, le priant de faire écarter toutes celles qui seraient préjudiciables au Service de l'État et du roi, et elle lui promit de Tappuyerde son autorité comme avait fait le feu roi. En prononçant ces paroles, Marie de Médicis retira son gant pour toucher la main de Sully. Celui-ci se reprit à espérer qu'il pourrait encore conduire les affaires. Mais il vit bientôt que la reine accordait, sur la sollicitation de Concini, tout ce que Sully faisait refuser dans le conseil. Il se résolut alors à prendre congé pour tout de bon. Avant de revenir à Paris, il s'était dit que, s'il ne pouvait rester à la cour, il aviserait du moins à se défaire de ses charges le mieux possible et à en tirer une grosse somme d'argent qu'il placerait au dehors, partie en Suisse, partie à Venise, partie en Hollande.

Il annonce d'abord à la reine sa résolution de se démettre de sa charge de surintendant des finances ; la reine lui exprime son regret de cette résolution, puis, sur son insistance, accepte sa démission, lise démet ensuite du commandement de la Bastille. Le roi, en récompense de ses bons services, lui fait don d'une somme de trois cent mille livres. Sully se rend alors au château de Sully. Il est à peine parti que les calomnies commencent à pleuvoir sur lui. On va jusqu'à l'accuser d'avoir dilapidé les finances. Gomme ses successeurs tardent à s'acquitter envers lui des sommes qui lui avaient été promises, il écrit à la reine pour lui proposer de se justifier des calomnies, mais aussi pour lui demander que le paiement ne soit pas plus longtemps différé. La reine répond qu'on ne la fera jamais douter de sa fidélité, et que son intention est de le faire jouir de toutes les grâces qui lui ont été accordées. Cependant le retard du paiement se pro-

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longe. Sully écrit une nouvelle lettre plus longue que la première. Il y fait de grands compliments à la reine sur l'excellence de son esprit, sur son bon naturel et sur son inclination à toutes les vertus. Il lui rappelle les efiorts qu'il a faits pour la bien servir, même avant son mariage, au point, dit-il, que le défunt roi son maître, de très grande et heureuse mémoire, l'accusait d'aimer mieux la reine que lui-même. Puis il se plaint qu'on n'ait pas encore exécuté les promesses qu'on lui a faites. Il parle des grands services qu'il a rendus; il demande qu'on s'acquitte envers lui des sommes qu'on lui a promises et qu'on le laisse tranquille possesseur des charges qu'il a gardées. Il paraît d'ailleurs content de son sort; car il dit dans un passage de sa lettre : « Grâce à Dieu, je ne fus jamais si heureux que je le suis maintenant; j mais il rappelle ailleurs qu'il est revenu à la cour sur le désir exprimé par la reine, et qu'il est encore tout disposé à y revenir: « Sur la moindre de vos paroles, je me rendrai en tel lieu qu'il plaira à Votre Majesté. » Il n'était donc pas encore résigné. La reine lui répondit encore une lettre bienveillante; mais elle ne le rappela ppint auprès d'elle. Sully, malgré lui, demeura dans la retraite. Du reste il n'y fut pas inoccupé, car, après s'être défait de ses charges de capitaine des chevau-légers de la reine et de grand voyer, il garda celles de surintendant de l'artillerie et de gouverneur du Poitou,

Il survécut plus de trente ans à son maître ! Sa vie nous est moins connue depuis le jour où il quitta la cour. 11 vit de loin les intrigues grossir et devenir des révoltes; des princes du sang recommencer la guerre civile, où se jetèrent bientôt les protestants. Parmi les chefs de ceux-ci étaient son gendre Rohan

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et son fils le marquis de Sully. Il est bien difficile de croire qu'il n'eût point de sympathies pour des hommes qui lui tenaient de si près et qui étaient demeurés fidèles à cette cause des huguenots qu'il n'avait point cessé d'aimer. La fortune de ceux qui l'avaieat supplanté fut courte. En l'année 1616, Concini, devenu le premier personnage de l'État, fut assassiné du consentement de Louis XIII, et la disgrâce de Marie de Médicis commença. Le caprice de Louis XIII éleva aux plus hautes dignités, un jeune homme du noni de Luynes. Comme les embarras de l'État allaient croissant, Sully fut plusieurs fois mandé à la cour, qu'il trouva bien changée. Partout de nouveaux visages, d'autres mœurs, d'autres modes. Sully, vêtu simplement et sévèrement comme au temps de Henri IV, semblait, au milieu de cette frivole jeunesse de cour, un portrait d'ancêtre détaché d'un cadre et marchant. La première fois qu'ils le virent, les courtisans ne purent se retenir de rire, même en présence du roi : « Sire, dit Sully à Louis XIII, quand le feu roi votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l'honneur de m'appeler auprès de sa personne pour s'entretenir avec moi de grandes et importantes affaires, il faisait d'abord sortir les bouffons. » On ne voit point d'ailleurs que les conseils de Sully aient été suivis. Luynes eut à combattre une révolte de protestants comme son prédécesseur Concini, et Sully fut soupçonné d'y avoir été mêlé.

Enfin, après quatorze ans de troubles, d'incertitudes et de mauvaise politique, Louis XIII fait de Richelieu son principal ministre. Alors la France est de nouveau gouvernée ; elle reprend la lutte contre la maison d'Espagne, et Sully voit s'accomplir quelques-uns des grands projets qu'il avait si souvent

discutés avec son maître. En Tannée leS^, au moment où la guerre allait devenir générale en Europe, Sully fut fait maréchal de France. Il avait alors soixantetreize ans, et n'était plus d'âge à reparaître sur les champs de bataille.

Sa vie se passait dans ses domaines : il résidait la plus grande partie de l'année à Villebon ; au printemps et à l'automne, il allait à Rosny et à Sully. Il vivait en grand seigneur, bien qu'il fût très économe, et sa maison, qu'il administrait bien, semblait celle d'un prince. La duchesse de Sully avait des dames et des demoiselles d'honneur; le duc, des gentilshommes, des écuyers et des pages, et une garde composée de Français et de Suisses. Il dînait solennellement, dans une grande salle ornée de tableaux représentant les scènes principales de la vie de Henri IV; car il aimait à s'entourer des souvenirs du grand règne, et il garda fidèlement la mémoire de son prince. Il portait sur sa poitrine une médaille où était gravée la figure de Henri IV; souvent il la prenait, la contemplait et la baisait. A sa table il y avait deux fauteuils, pour lui et pour la duchesse; les plus âgés parmi les convives étaient assis sur un tabouret, les plus jeunes à une autre table. Ceux-ci réclamaient quelquefois et demandaient à être reçus à la grande table : « Vous êtes trop jeunes, répondait Sully; vous m'ennuieriez et je vous ennuierais. » En se levant de table il passait par la salle des Illustres, qu'on nommait ainsi à cause des portraits des grands personnages du siècle, qui en couvraient les murs. Puis il se promenait comme il dînait, solennellement. Le son d'une grosse clocîhe avertissait qu'il allait sortir. Les gens de la maison se rangeaient sur l'escalier pour lui faire honneur : deux Suisses armés de la halle-

barde prenaient la tête du cortège; venaient ensuite les écuyers, les gentilshommes ; puis le duc avec quelques parents et amis; derrière, les officiers de ses gardes et les gardes suisses. Quatre Suisses formaient Tarrière-garde. Le soir, on soupait comme on avait dîné, comme on s'était promené, solennellement, et Sully donnait de très bonne heure le signal du coucher.

C'est ainsi qu'il gardait jusque dans la retraite l'image de la grandeur qu'il avait tant aimée. Il gardait aussi l'image d'une vie active. Il se levait de bonne heure, comme au temps où son roi venait le surprendre à l'Arsenal, courbé sur ses papiers depuis trois heures du matin. Il avait encore pour s'occuper les devoirs de ses charges, le gouvernement de sa maison, de ses vassaux, de ses domaines ; puis il faisait écrire ses mémoires par ses secrétaires. C'était aussi le moyen de préparer sa gloire dans l'avenir. Sully n'était pas homme à négliger la postérité.

Il avait gardé, lorsqu'il prit sa retraite, un grand nombre de papiers à l'aide desquels il pouvait écrire son histoire et celle de son temps, et un journal où il avait écrit depuis son enfance les actes importants de sa vie ; tous les conseils qu'il avait donnés sur les grandes affaires dont il avait été chargé, enfin des pièces officielles, parmi lesquelles trois mille lettres du roi. Il pouvait donc composer ses mémoires comme faisaient beaucoup d'hommes célèbres de ce temps et raconter lui-même sa vie; mais Sully aimait à ne pas faire comme les autres. Il remit entre les mains de ses secrétaires cet amas de papiers, parmi lesquels beaucoup étaient embrouillés et raturés ; il leur ordonna d'en tirer un récit abrégé de sa vie, et de le lui adresser à lui-même, comme s'ils lui parlaient.

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Les secrétaires se mirent à l'œuvre ; ils tâchèrent d'abréger, sans, y réussir, il est vrai, car leur livre est bien long ; et ils racontèrent à Sully toute l'histoire de Sully. Ils travaillaient sous les yeux du maître, et, quand une assez grande période était achevée, ils la lui lisaient. Il se passait alors au château de Villebon une scène singulière. Sully, assis dans son fauteuil ducal, s'entendait rappaler par le lecteur, qui lui parlait à la seconde personne, les choses qu'il savait mieux que personne. On lui disait, par exemple: « Monseigneur, nous rappellerons à Votre Grandeur que Monsieur votre père avait quatre enfants. » Et les mémoires continuent sur ce ton : Vous avez fait ceci, vous avez fait cela... Ils sont difficiles à lire; les phrases tiennent souvent des pages entières et de longues pages; elles sont embarrassées d'un grand nombre de mots qui disent la même chose et enchevêtrées de parenthèses ; on y trouve des qui et des qœ qui renvoient le lecteur à droite, à gauche, en arrière. Quand on arrive au bout, on a oublié le commencement. Les secrétaires de Sully donnent aux détails la même importance qu'aux grands faits, et leur livre serait monotone, si l'on n'y trouvait parfois quelque récit de bataille énergiquement fait, quelque joyeuse saillie' de Henri IV et des anecdotes placées là pour faire rire Sully. D'autres auraient donné au livre le simple titre de Mémoires; Sully a préféré celui-ci, plus ample et plus solennel : Mé^ moires des sages et royales économies d'État^ dômestiqueSj politiques et militaires^ de Henri le Grand, et des servitudes utiles, obéissances e( administrations royales dé Maximilien de Béthune.

Le livre, malgré tous ces défauts, est le document le plus précieux que nous possédions sur le grand

règneMe Henri IV. Il n'est pas bon de croire sur parole un homme qui parle de lui-même. Aussi les historiens ont-ils étudié de très près les mémoires de Sully, pour voir s'il a toujours dit la vérité sur lui-même et sur les autres. Ils ont trouvé des erreurs de dates et de chiflres, et, dans les lettres de Henri IV, quelques changements et quelques additions. Ce n'est pas assez j^ur que nous soyons en droit de mettre en doute la véracité des mémoires; aussi nous en sommes-nous abondamment servi pour écrire ce petit livre. Il est vrai que Sully s'y fait la part très belle. En même temps que la gloire de son roi, il y célèbre la sienne. Henri IV a eu d'autres serviteurs que Sully et qui lui ont été très utiles : des- uns, Sully ne parle pas; il parle mal des autres. Lorsque Henri demandait les avis de ses conseillers pour quelque grande résolution à prendre, plusieurs, sans aucun doute, se sont rencontrés avec Sully dans une même opinion, que le roi a suivie : Sully ne parle que de sa propre opinion, l'expose tout entière et semble ainsi avoir eu raison tout seul. Il y a donc quelques précautions à prendre en lisant ses mémoires; mais la vérité n'y a pas été altérée, pour une raison toute simple. Toute l'histoire de Sully nous a montré qu'il était très satisfait de lui-même ; ses secrétaires le savaient : c'est pourquoi ils ont montré ses défauts aussi bien que ses qualités. Un peintre n'a pas besoin de flatter le portrait d'un homme qui se trouve bien tel que Dieu l'a fait.

De toutes les occupations de Sully celle que lui donnaient ses mémoires était certainement la plus agréable, pendant cette retraite de trente ans où s'acheva une existence qui avait été si active. Les

hommes qui ont pendant longtemps commandé aux autres emportent avec eux, en descendant du faîte des honneurs, des regrets et des souvenirs. Les souvenirs adoucissent les regrets. Sully se consolait de son oisiveté présente par le souvenir de ses grandes actions et de ses grands services, qui l'accompagna jusqu'à son dernier jour. Il mourut au château de Villebon, au cours de l'année 1641.

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