‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 1 sur 30 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le cadet de Béthune. - Le maître et le serviteur. - Catholiques et huguenots. - La nuit du 24 août 1572. - L'évasion du ro. de Navarre. - Les premières armes de Rosny. - Valeur gucrnere et bon ménage. — Première brouillerie et raccommodement.

Près de la ville de Mantes-la- Jolie, — une des dernières étapes d'Henri IV dans le cours de ses chevauchées à la conquête du trûne de France, — se trouvent, sur la rive gauche de la Seine, le bourg et le château de Rosny. Le site est des plus riants; toute la contrée environnante est couverte d'églises

2 SlJLLY ET SON TEMPS

curieuses et de ruines d'antiques châteaux foiis. Le cours du fleuve, assez rapide en cet endroit, est parsemé d'iles ombi-cuses qui ajoutent encore aux attraits du paysage. Rosny, désigné successivement dans les ancicunes chartes sous k^s noms de Rhodomm?!^ Rooniacum, Roony ou Rhoni, est une de ces vieilles seigneuries dont l'origine remonte aux temps quasi fabuleux de la féodalité. Une immense forêt, qui ne subsiste plus qu'en partie, dépendait jadis de ce domaine, qui des 31 auvoisin, les premiers possesseurs historiques du fief, passa par mariage, au xvi° siècle, enire les mains de l'illustre famille des Béthune '. C'est là que, le 13 décembre lo59, naquit de François, cinquième du nom, Maximilion de Béthune de Rosny, qui fut ensuite duc de Sully. — Six années auparavant, le 13 octobre 1553, à l'extrémité opposée de la France, au château de Pau en Béarn, était né du sang de saint Louis un autre enfant, que son aïeul maternel Henri d'Albret avait présenté aux montagnards comme destiné à mettre hors de pair la maison de Bourbon : cet enfant devint plus tard Henri IV.

L'un et l'autre, le futur ministre et le futur roi, ne trouvèrent point leur haute fortune toute faite au bei'ceau. Huguenots ■ de haissance, ils avaient en

1 Un ancêtre des BtUhune avait porté , au temps des croisades, le titre de roi d'Aiidniiople.

2 L'étymoiuyie de ce mot a été fort controversée : les uns ont cru qu'il dérivait, comme terme de mépris, d'une ancienne petite monnaie appelée huguenote , les autres qu'il venait du roi Ilugon, espèce de

quelque sorte une même tache originelle ; leur patrimoine était, à proportion, également léger : Rosny, simple fils puîné, réduit à la légitime', ne pouvait compter sur l'iiéritage d'ailleurs médiocre des Béthune; Henri de Bourbon avait pour père un roi presque sans royaume '. Tandis que le jeune prince navarrais, en attendant que les événements le fassent héritier du trône de France, 'grandit avec le costume et le genre de vie du paysan dans les montagnes du Bigoi're, le cadet de Béthune excite déjà par sa « grande vigueur de corps et d'esprit' » les espérances et l'orgueil de sa famille. C'est sur lui que sou père jette les yeux pour relever l'ancienne splendeur de sa maison, tombée trois fois en quenouille , et fort appauvrie par suite des « mauvais

personnage fantastique (comme le moine bourru de Paris ou le féroce chasseur des ballades transihénanes) , que les légendes de Touraine nous représentent semant la terreur sur les rives de la Loire. L'expression de huguenot vient en réalité, par corruption, de l'allemand eidgenossen (confédéré par serment), nom que l'on donna d'abord aux Genevois en lutte contre le duc de Savoie.

' On nommait ainsi autrefois la portion assez mince de patrimoine qui revenait aux cadets.

2 Le petit royaume de Navarre , divisé géogi-aphiquement en deuï parties , l'une espagnole , l'autre française, n'avait jamais formé un tout compacte ; déjà échancré , depuis 1512, au profit de l'Espagne, il devait fatalement se fondre par moitié dans chacune des deux grandes monarchies sur lesquelles il était à cheval.

3 Économies royales de Sully, édit. in-f", 2 vol. Pour éviter des répétitions fastidieuses de notes, nous nous bornerons la plupart du temps ùl mettre entre guillemets, sans aucun renvoi, les emprunts textuels faits parnous aux Économies,

■'' Ibid., 1. 1.

Un jour donc il le fait appeler dans sa chambre de la Haute -Tour, à Rosny, et, en présence de son précepteur la Durandière, il lui tient ce langage : « Maximilien, puisque la coutume ne me permet pas de vous faire le principal héritier de mes biens, je veux en récompense essayer de vous enrichir de vertus, et j'espère que par là vous ferez un jour quelque chose. Préparez-vous donc à supporter avec courage toutes les traverses et difficultés que vous rencontrerez dans le monde, et eu les surmontant généreusement acquérez - vous l'estime des gens d'honneur, et particulièrement celle du maître à qui je veux vous donner, au service duquel je vous commande de vivre et de mourir; et quand je serai sur mon départ pour aller à Vendôme trouver la reine de Navarre et monsieur le prince son fils, disposez-vous à venir avec moi, et préparez- vous par une harangue à lui offrir votre service lorsque je lui présenterai votre personne. »

Ce voyage eut lieu au mois de mai 1 570, époque où le roi de Navarre se rendait à Paris pour y épouser, peu de temps après, Marguerite de Valois, sœur de Charles IX. Maximilien de Rosny n'avait alors que onze ans; Henri de Béarn en avait dix-sept environ. Le petit page se mit à genoux devant le fils de Jeanne d'Albret, et lui jura obéissance « avec tant de grâce, d'assurance et d'un ton de voix si agréable », qu'il toucha de prime aboi'd le jeune prince, qui le releva et l'embrassa par deux fois, eu lui promettant

UOSNY F.T LE UOI DE NAVARRE 5

« de l'aimer toujours ' ». — Pour le plus grand bien do la France, l'un et l'autre furent fidèles à leur engagement. A partir de ce jour décisif où ils s'acheminèrent ensemble vers Paris, le maître et le serviteur ont vécu si étroitement joints, que la mort même ne lésa point séparés, et qu'on les retrouve, sinon pairs, du moins compagnons dans l'histoire, comme ils l'ont été dans la vie.

De sombres pages s'amassaient alors pour l'histoire; le vieux Qmdnloge d'Alain Chartier % où la patrie, dolente et éplorée, debout sur sa terre en friche, rappelle en vain ses enfants à la concorde, était redevenu une réaUté. Déjà le sang français avait coulé par des mains françaises dans trois guerres civiles consécutives, et ces luttes, entrecoupées de paLx boiteuses et mal assises, devaient se renouveler cinq fois encore en un quart de siècle. L'esprit de faction poUtique s'était de bonne heure enté sur les dissidences religieuses, et, à cette date de 1570, on eût dit qu'il y avait deux peuples en une môme

nation.

Pour bien comprendre les sentiments qui agitèrent

1 Économies, l. 1-

•>■ Poële-chroniqueur de la première raoïlu

é du xve siècle.

le monde catholique, lorsque la Réforme éclata, il faut se replacer par la pensée au sein de cette immense patrie chrétienne, telle que l'Église l'avait créée et coordonnée à travers l'anarchie violente du moyen âge. Jusqu'alors les sectes d'hérétiques et de visionnaires que l'Église avait expulsées de son sein, comme n'étant pas d'elle, suivant l'expression de l'Apôtre, n'avaient eu ni la force ni l'audace de faire une guerre en règle à la société orthodoxe ; mais, avec Luther et Calvin ', un germe de révolutions et de luttes sanglantes se trouva semé en Europe. Les victoires des réformés allemands sur Charles - Quint ( paix d'Augsbourg , 1535), la politique d'abord toute protestante de François 1", le triomphe des calvinistes écossais, la conduite hésitante et contradictoire de Catherine de Médicis et de Charles IX, cent causes diverses contribuèrent aux progrès de l'hérésie ^ En France les nouvelles doctrines, bien que peu sympathiques de leur nature au génie afûrmatif et unitaire de la nation, avaient fait de nombreux prosélytes, surtout parmi la noblesse et la magistrature. La mode s'en était mêlée dès le début presque autant que l'in-

J Ce fut en -1520 que Luther brilla la huJUe du pape; ce fut en 1535 que Calvin fit paraître son InslituHon chrétienne.

"! M. Segrétain , dans son ouvrage sur Sixte-Quint et Henri IV (Paris, 1801), fait remarquer que si la Réforme fut favoris(5e dès le début par un mouvement d'opinion , cela vint de ce que les novateurs la présentèrent aux peuples comme une épuration et non comme une destruction de l'Église.

slinct de révolte ou la conviclion; il y avait eu un moment, sous François 1", où afficher le calvinisme avait paru affaire de bon ton; et la favorite du roi, la duchesse d'Étampes, s'était rangée du côté de ces religmmaires , qui, le soir, dans le Pré-aux-Clercs, entonnaient à tue-tcte les psaumes français de Clément Marot, ou parfois se rassemblaient dans des prêches en plein vent pour y écouter, comme une iiTitante nouveauté, les chaudes [»aroles d'indépendance que le pasteur leur jetait du haut d'un tertre ou d'une charrette. Cependant, on le verra surabondamment, la masse du peuple était et devait rester profondément catholique.

En France, comme en Allemagne du reste, le protestantisme s'était présenté dès sa naissance avec des allures agressives et intolérantes au fond qui n'étaient point faites pour conjurer les^ colères des catholiques fervents. Dès le règne d'Henri II, les calvinistes s'occupaient ouvertement dans leurs assemblées des affaires d'État, et ne visaient à rien moins qu'à s'emparer du gouvernement et à imposer leurs doctrines au pays. La situation s'était encore aggravée sous le faible François II, l'époux de Marie Stuart. La reine mère Catherine de Médicis, depuis longtemps avide du pouvoir, avait, selon le mot de Rcguier de la Planche-' , « empoigné l'occasion » ; uîais, ne pouvant suffire à la rude tâche qu'elle

' Histoire de l'élat de la France.

assumait, elle avait appelé auprès d'elle les princes de Guise, oncles de la reine d'Ecosse '. Cette famille, d'origine étrangère, mais naturalisée française, avait conservé l'orgueil des souverains indépendants de Lorraine et des prétendants au trône de Naples. Les Guises étaient d'ailleurs vaillants, adroits, faits pour les rôles brillants et hardis. Le duc François, idole du peuple depuis qu'il avait reconquis Calais sur l'Angleterre (1558), avait pris tout de suite en main la défense de l'Église contre les hérétiques. Le triomphe du duc et de son frère le cardinal de Lorraine parut d'abord complet; mais il ne fut pas de longue durée ; une autre famille , à laquelle on n'avait guère songé jusqu'alors, réclamait sa place autour du trône : c'était celle des princes du sang, la hgnée cadette des Bourbons.

Le chef de cette dernière famille % qui était issue de Robert, comte de Clermont, sixième fils de saint Louis, avait acquis, en 1555, par son mariage avec Jeanne d'Albrct, le titre de roi de Navarre et la souveraineté du Béarn : c'était un homme de valeur médiocre ; un de ses frères , qui était cardinal do Bourbon, et deux de ses cousins, de la branche de Montpensier, n'avaient pas davantage la vigueur

1 Claude I", duc de Guise, mort en -1550, dlait le cinquième fils de René II, duc de Lorraine. Une de ses filles, Marie de Guise, avait 6pous6 Jacques V d'Ecosse ; de ce mariage était née Marie Stuart , nièce des Tiuises par conséquent.

^ Antoine de Bourbon, duc de Vendôme.

morale qui fait les chefs de parti ; mais son troisième frère, Louis de Coudé, avait l'esprit ambitieux, le naturel inquiet et frondeur, qui seront d'ailleurs l'apanage de tous les Coudés , y compris le vainqueur de Rocroy. Condé eut vite groupé autour de lui nonseulement tous ces mécontents , ces solliciteurs évincés, comme il s'en rencontre dans les cours à toutes les époques, mais encore et surtout cette classe nombreuse de la noblesse qui , par jalousie contre le clergé, par esprit d'indépendance ou de convoitise, bien plus que par zèle religieux, avait embrassé le protestantisme. Depuis qu'elle se reposait dans ses manoirs, l'aristocratie d'épée avait senti remuer de nouveau en elle le vieux levain féodal; elle désirait regagner sur la royauté le terrain qu'elle s'était vue forcée de lui céder pouce à pouce depuis un siècle ; en outre , ayant dépensé une bonne part de son avoir, soit dans les aventureuses expéditions d'Italie, soit dans les tournois et les fêtes brillantes de la cour, elle n'eût pas été fâchée d'usurper sur l'Éghse, à l'instar des seigneurs d'Allemagne et d'Angleterre, grasses abbayes et riches domaines.

Lorsque Condé eut été tué à Jarnac, en 1569, Jeanne d'Albret, une femme résolue, avait donné pour chef au parti protestant, sous la direction des deux neveux de Montmorency, Coligny et Dandelot, son fils Henri de Béarn. Bien que vaincus à Montcontour et à Arnay-le-Duc, les réformés avaient retiré d'immenses avantages de la troisième guerre.

La paix de Saint- Germain (1570) leur accordait, outre l'amnistie et l'accès à tous les emplois , la liberté pour leur culte daus deux villes par province, et quatre places de sûreté, la Rochelle, Montauban, Cognac et la Charité. Cette paix, quoi qu'on en ait dit, n'était pas un piège. Charles IX , qui était volontiers , selon le mot d'un moraliste ' , « ferme par faiblesse et audacieux par timidité , » suivait d'ordinaire avec fureur la dernière idée qui avait reçu son assentiment; il avait entrepris pour le moment d'exécuter à la lettre, avec une rigueur presque farouche, le récent édit de pacification. Il ne négligeait rien pour donner aux réformés des gages manifestes de sa bonne foi; il les recevait à sa cour les bras ouverts, et avait résolu de cimenter l'union des deux partis par le mariage de sa sœur Marguerite de Valois avec Henri de Béarn. Lui-même venait d'épouser, cette année même, la fille de l'empereur Maximilien II, prince tout favorable aux protestants, et il ne tint pas à lui que son frère le duc d'Anjou, qui régna ensuite sur la Pologne, ne devînt le mari d'Elisabeth d'Angleterre. Enfin la politique de la cour était si bien changée, que le roi songeait à intervenir contre l'Espagne dans la révolte des gueux aux Pays-Bas. Le's trois princes de Guise, indignés de cette conduite, s'étaient éloignés de la cour : le cardinal de Lorraine était parti

1 La Rochefoucauld, 11» Maxime; ià\\. Hachette et O»^ collection des grands écrivains de la France.

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pour Rome, le duc de Mayenne était allé combattre les Turcs, et Henri le Balafré s'était retiré dans ses terres pour y surveiller de loin les événements.

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Les événements ne se firent pas attendre. Quand la cour fut revenue de Blois à Paris, suivie de tout l'état-raajor de la faction hérétique, l'irritation du peuple fut extrême ; de toutes parts des rixes avaient lieu entre catholiques et huguenots; on parlait tout haut dans les rues d'en finir avec ces derniers par le meurtre des principaux chefs de leur parti. La mort subite et mystérieuse de Jeanne d'Albret ', le coup de carabine tiré par Maurevert contre Coligny achevèrent d'irriter les défiances des religionnaii'es , qui sentaient d'ailleurs sous leur main tous les éléments d'une insurrection formidable. Un matin, Catherine de Médicis se rendit auprès de Charles IX, et lui déclara qu'il était temps d'aviser; elle invoquait les nécessités les plus urgentes de la pohtique, la dignité même de la cou-

1 Les huguenots prétendirent qu'elle avait été empoisonnée par Zamet, à qui l'opinion publique, au xvi» siècle, attribua du reste bien d'autres coups du même genre; Jeanne d'Albret parait être morte en réalité, comme le démontra l'autopsie, de ce qu'on appelait alors un « apostume au poumon ». — Voy. Palma Cayet, Chronologie novennaire.

ronnc ': d'une part, les huguenots s'armaient pour venger l'attentat commis contre l'amiral; de l'autre, les catholiques, cessant de compter sur un prince apostat, avaient résolu d'élire entre eux un capitaine général, une sorte àe pt^otecteiir ^ ; Charles IX allait donc se trouver sans pouvoir et sans appui entre deux partis également hostiles ; un seul coup d'épée pouvait conjurer cette humiliation et ce malheur : il fallait tuer l'amiral. La guerre étant infaillible, ajoutait Tavannes, il vaut mieux gagner une bataille dans Paris que d'en risquer une indécise en campagne. Au premier abord le roi, bien que touché de ces graves raisons et de l'imminence du péril , repoussa de toutes ses forces la sinistre proposition, et défendit hautement qu'on touchât à un cheveu de la tète de Coligny; puis, obsédé sans trêve par ses conseillers, qui connaissaient la pente de sou naturel excessif et aveugle, il se leva subitement avec fureur, et déclara que, puisqu'on jugeait bon de tuer l'amiral, il était d'avis qu'on tuât en même temps tous les huguenots de France, aOu qu'il n'en restât pas un seul pour lui reprocher cette violence. Ainsi fut résolu sur un pur transport de colère, et sans plus de préméditation de la part du fantasque Charles IX, le coup d'État de la 'Saiut-Barthélcmy. C'est dans cette nuit sanglante du 24 août 1572 que nous retrouvons à Paris le jeune Maximilieu

• Là se Irouvenl en réalité l'anlécéderil le [ilus lointain et la prcmièro pensée de la Ligue.

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de Rosny. La veille il s'était couché de bonne heure dans le dessein d'aller faire sa cour dès le matin. Sur les trois heures il fut réveillé en sursaut par des cris et par le son du tocsin : c'était la lugubre tragédie qui s'accomplissait. Son gouverneur et sou valet de chambre, étant sortis aussitôt pour voir ce qui se passait, ne rentrèrent point, et l'on ne sut jamais ce qu'ils étaient devenus. Rosny, demeuré seul daus sa chambre , ne savait à quoi se résoudre ; son hôte, désireux de sauver sa propre vie et sa maison, le pressait d'aller avec lui à la messe. Rosny, qui avait un sang-froid précoce , préféra tenter une voie de salut plus hasardeuse ; il prit sa robe d'écolier, et, un livre sous le bras, il se mit en devoir de chercher un refuge dans le collège de Rourgogne, où il suivait comme externe des cours de langues savantes, de mathématiques et d'histoire. Ce trajet téméraire ne fut pas sans péripéties : arrêté à trois reprises, rue Saint- Jacques , rue de la Harpe, et près du cloître Saint -Renoit, le jeune homme fut fort rudoyé par les soldats de ces divers postes, et il ne dut son salut qu'à son livre , qui se trouvait être un livre (I heures, et qui lui servit trois fois de passeport. Partout dans les rues massacre et pillage allaient leur traiu, d'autant que les bandes de truands des cours de miracles ' ne manquèrent pas

1 Les h'uands, — c'est ainsi qu'on appelait les mendiants vagabonds, — avaient leurs repaires ou truandei-ies , nom conservé encore aujourd'hui à deux rues du quartier des Halles centrales , dans des cours ou

cette occasion belle. Rosny atteignit euiin le collège de Bourgogne, dont le portier, après lui avoir deux fois refusé l'entrée, s'humanisa sur l'offre de quatre testons^ , et alla prévenir le principal, nommé la Faye. Celui-ci fit cacher l'écolier dans une chambre secrète, et l'y garda pendant trois jours que dura le massacre. Trois mille huguenots environ, Cohgny en tête, périrent en cette occurrence. Le père de Rosny , fort inquiet , envoya d'abord au collège deux archers de la garde avec hoquetons et hallebardes ■ pour avoir des nouvelles de son fils; puis , le sachant hors de danger, il lui écrivit pour lui mander de rester à Paris et d'y continuer ses études. Le jeune homme dut faire toutefois prudente contenance et se résoudre à entendre la messe.

Le roi de Navarre, de son côté, n'avait pas couru un moindre péril ; plusieurs de ses gentilshommes avaient été égorgés sous ses yeux , et lui-même n'avait évité un sort pareil qu'en allant à la messe, comme Rosny, et en perdant sa liberté. Son existence fut d'abord

cités , où s'opérait , comme par miracle, au retour de leurs tournées dans Paris , la disparition subite de leurs prétendues plaies ou infirmités.

1 Monnaie d'argent qui valait dix sous tournois, et qui tirait son nom de l'effigie représentant la tête du roi ; elle eut cours depuis Louis XII jusqu'au XVII» siècle.

2 On appelait hoquetons les casaques des archers, et par extension les archers eux-mêmes. — La hallebarde, conservée encore aujourd'hui par les suisses des églises , était , on lo sait, une arme ayant à un bout une hache et à l'autre une pointe ; elle fut introduite en France par les Suisses; l'élymologie de ce mot est évidemment dans les deux termes allemands hell, brilianl, et Barte, hache, fanon.

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assez ennuyt^e, si l'on en croit les Economies , qui nous montrent le Béarnais, au palais du Louvre, réduit pour toute distraction « à faire voler des cailles dans sa chambre »; mais, à la longue, cet internement s'adoucit ; Henri de Navarre , qui avait un fonds de joyeuse humeur invincible et qui savait faire à mauvaise fortune bon visage, finit par se lier de camaraderie avec tous les jeunes seigneurs de la cour, y compris les Guises, dont il partageait, nous apprend d'Aubigné, les fêtes, les carrousels, les mascarades et même les orgies. Il va sans dire que le scandale était grand chez ses sévères et solennels amis les huguenots ; le Béarnais , aux yeux de ses coreligionnaires , représentait alors le guerrier Renaud de la Jérusalem délivrée s'oubliant parmi les jardins d'Armide.

C'est pendant ce laps de trois années (1572-1575) que Rosny se prépare , sous l'œil du prince navarrais, à celle vie d'aventures guerrières et de chevauchées périlleuses qu'ils devaient si longtemps mener ensemble. L'écolier du collège de Bourgogne passe des mains des régents entre celles des hommes d'armes ; il quitte le livre pour l'arquebuse, et s'il doit revenir à celle élude des «langues savantes» que son père, le sage gentilhomme, lui a recommandée, ce ne sera

plus qu'au milieu des camps, entre deux combats, eutre deux assauts, ou plus tard, soit daus les rares loisirs de son laborieux ministère , soit dans le repos forcé de sa retraite prématurée.

Taudis que le roi de Navarre et son page épiaient le moment de s'évader de Paris, les huguenots, concentrés dans leur place forte de la Rochelle, préparaient ime quatrième guerre civile. Elle ne fut pas de longue durée; car le mobile Charles IX, revenu à la politique protestante, montrait maintenant une ardeur fougueuse pour la paix. Aussi les réformés obtinrent -ils un accommodement qui leur laissait leurs villes de sûreté et une puissance formidable, accrue encore de l'appui d'Elisabeth d'Angleterre. Cette trêve n'eu fut pas moins suivie presque aussitôt d'une cinquième prise d'armes, qui aboutit à la paix de Beaulieu , plus avantageuse encore pour « ceux de la religion » que tous les traités antérieurs. Charles IX était mort, âgé à peine de vingt-quatre ans, au milieu de cette dernière guerre (1574.)

En attendant l'arrivée de son troisième fds, Henri, qui avait été élu roi de Pologne l'année précédente, par suite de l'extinction des Jagellons, l'Italienne Catherine de Médicis s'évertuait à tenir en bride tous les partis. Amie tour à tour des catholiques et des protestants, très-indiiî'érentc au fond en matière de religion, à une époque où la foi était si ardente, celle femme étrange n'avait qvi'un but: sauver la couronne de ses enfants et réfruer en leur

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uom. Comme l'a dit énergiquement un historien, « elle aimait ses petits; » c'était la seule affection que contînt cette âme raisonneuse et froide. Mais, à la faveur de ces équivoques làtonnemeuts du pouvoir, la popularité était passée définitivement à ces princes de Guise, que Catherine avait d'abord appelés à son aide, se flattant « de les manier à sou appétit ' », et qui étaient en réalité, elle-même le reconnaissait, les ennemis les plus redoutables des Valois. En dehors des huguenots, irréconciliables, il y avait bien un tiers parti, composé d'éléments mixtes et flottants, qui eût pu dès lors prêter un utile appui à la royauté; mais ce parti même était irrité contre la cour : il avait après la Saint -Barthélémy donné un refuge aux protestants, et Montmorency-Damville, qui en était considéré comme le chef, aspirait à se faire de son gouvernement du Languedoc une principauté souveraine.

Ce fut peu de temps après l'arrivée du nouveau roi Henri III, qui, en apprenant la mort de son frère, avait quitté à bride abattue son palais de Cracovie -, qu'Henri de Béarn, à qui l'avenir réservait de si hautes destinées, trouva l'occasion de s'é-

1 Régnier de la Planche.

2 Henri III n'avait pas même pris le temps de pourvoir au gouvernement du pays qui lui avait conQé ses destinées. Ce fut un étrange steeple-chase ; ses sujets le poursuivirent ventre à terre jusqu'aux frontières du royaume; il est viai que le fugitif emportait dans ses bagages une partie des diamants de la couronne. Voyez les Mémoires de Beauvais-Nangis, édition Monmcrqué, 1862, p. 9 et suiv.

chapper (7 février 4575). Pi'ofitant d'une chasse vers Senlis, il s'était débarrassé de ses gardes et de SCS espions; puis, tout d'une traite, il était venu passer la Seine près de Poissy, et avait gagné Alençon, où quantité de nobles et de soldats l'avaient rejoint; de là il était entré dans la Rochelle. Le jeune Rosuy avait naturellement suivi dans sa fuite le maître dont il devait jusqu'au bout partager les traverses et la gloire. Enseigne dans la colonelle ' de Lavardin, son parent, il fera bravement le métier de soldat, en attendant qu'il fasse honnêtement celui de ministre ; en même temps il révélera les côtés divers de son humeur, et, par ses nombreuses aptitudes, ses énergies intellectuelles et morales, il se montrera disne des honneurs bien avant de les obtenir.

C'est donc comme homme d'action que Rosny prend tout d'abord pied dans sa fortune; c'est eu faisant son « tour de faction » , en maniant « le pic et la pioche » , en vivant « dans l'eau et la boue » , en se tenant toujours prêt à « entrer dans les forêts de piques », qu'il commence à gagner l'estime particulière de ce maître , qu'il servira encore

• On désignait parce mot la première compagnie d'un régiment, celle qui portait le drapeau blanc.

ROSNV ET LI' ROI DE NAVARRK 19

mieux plus tard « avec des mains de papier, des traits de plume et de la cire ' » . On était alors dans tout le feu de la sixième guerre civile, et le roi de Navarre luttait pied à pied dans la Guiennc. Dans chaque combat, dans chaque escarmouche, Rosny paye valeureusement de sa personne. Après avoir assisté à la prise de la Réole, puis à la tentative sur Saint-Macary, où sa bouillante ardeur manque de lui être fatale, il est au siège de Villefranche , où il court de nouveau les plus graves dangers. Il raconte lui-même dans ses Economies que, portant à l'assaut son enseigne, il fut renversé à coups de piques et de hallebardes au fond du fossé , où il demeura si bien enfoncé dans la vase qu'il y faillit être suffoqué. Retiré de cette position critique par son valet de chambre la Trape et par quelques soldats, il n'eut rien de plus pressé que de recommencer l'escalade. Aussi Rosny, à peine sorti de l'adolescence, encourait- il déjà par les téméintés de son courage les affectueux reproches de sou maître, si téméraire lui-même.

Il n'alliait pas, à vrai dire, le désintéressement à la bravoure\ Au temps où il vivait, la première de ces deux vertus n'était point de mise à la guerre : ville prise, ville saccagée; tout vainqueur butinait à l'aise et dévalisait sans scrupule les vaincus; c'était une « besogne », nous disent naïvement les Éco-

' Économies royales.

nomies, dont les gens d'armes et surtout les voisins du lieu mis à mal s'acquittaient en « braves Gascons », A Villefranche , le cadet de Béthune gagne lui-même et empoche, « par le plus grand des hasards, » quelque mille écus d'or, contenu de la bourse d'un habitant qui s'enfuyait. Ces profits et ces « inventions » faisaient partie de ce que le futur surintendant des finances appelait son « ordre merveilleux ». Vivre de ses soldes, de ses trouvailles ou encore des rançons qu'il exigeait de ses prisonniers, épargner plusieurs années de suite ses revenus , tel fut tout d'abord le procédé de ce gentilhomme , qui se vantait d'être bofi inénager, et qui l'était effectivement, selon toutes les nuances que comporte cette expression. Aussi lui seul, dans le camp bcsoigneux du roi de Navarre, avait-il toujours une réserve d'écus sonnants, et c'est par là, non moins que par sa bravoure, qu'il plut chaque jour davantage au Béarnais, sans cesse réduit aux emprunts et aux expédients '\

• Il élait, par la mort prématurée de son frère aîné, devenu le chef de la famille et l'héritier de ce patrimoine endommagé, qu'il ne tarda pas à restaurer merveilleusement.

2 Le roi de Navarre n'avait pas alors, cela va sans dire, de quoi faire des gratifications à ses amis les plus méritants. Un jour Agiippa d'Aubigné, son écuyer, lui ayant rendu un signalé service, le Béarnais se cuiituntj de lui donner son portrait; de quoi d'Aubigné fut si piqué, qu'il écrivit au bas du inélaillun ce quatrain :

Ce prince est d'élranpe nature, Je ne sai!> qui iliublc la fuit; Car il récompense en peinture Ceux qui le servent en effet.

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Le premier soin de Rosny, lorsqu'il eut, comme il le dit, économisé « une bonne somme », fut de quitter l'enseigne colonelle de Lavardin, qu'il donna au jeune de Béthune, son cousin, pour sortir de la société assez « malotrue des soudards », et se ranger directement à la suite du roi de Navarre, avec un équipage bien pourvu des choses nécessaires. Il est vrai que la guerre, telle que le roi de Navarre était alors réduit à la faire, était surtout une guerre de coups de main, de surprises, et, au besoin, de guets-apens et de brigandages; c'était la guerre de partisans, féconde en émotions et en aventures, où se décuplent par la nécessité toutes les énergies individuelles. Rosny, devenu ministre, se vantait d'y avoir reçu, en faisant « fumer le pistolet », plus de horions et de blessures que ses collègues qui le jalousaient au conseil du roi n'avaient trempé de plumes dans leur écritoirc. Et c'était la vérité pure; le Béarnais lui-même qui, à l'occasion, gourmandait fort son serviteur, et lui reprochait d'être étourdi comme un hanneton, était le premier, dans cette guerre, à s'exposer en soldat, après avoir commandé en capitaine. L'un et l'autre l'échappèrent belle plus d'une fois. A Eause, par exemple, le roi de Navarre, accompagné de quinze ou seize gentilshommes, au nombre desquels était Rosny, avait surpris une des portes et était entré à la sourdine dans la ville; mais, l'alarme une fois répandue, la sentinelle du portail avait eu le temps de couper la corde de la

herse ', qui s'abattit presque sur la croupe du cheval de Rosny : si bien que voilà le roi, son serviteur, et quelques autres cavaliers séparés du reste de la troupe et pris comme au trébuchet. Et le tocsin de sonner aussitôt avec fureur, et toute la garnison de charger l'audacieux peloton, qui, sans autres armes que des épéos et des pistolets, poussa en avant, le roi en tête, tandis que ceux de la ville criaient de tirer au fameux -panache hlanc, fort en danger de « rallier » là pour la dernière fois. Par bonheur, une partie du peuple d'Eause ayant pris fait et cause pour le Béarnais, il s'ensuivit un tumulte qui permit aux soldats restés au dehors de rompre la porte, de sorte que les magistrats de la cité rebelle, -:— car Eause appartenait en propre au roi de Navarre, — n'eurent plus qu'à faire amende honorable , en priant Henri de s'opposer au pillage : on pendit seulement pour l'exemple quatre de ceux qui avaient tiré au panache blanc.

C'était alors, il le faut reconnaître, un beau temps pour le batailleur et pour le conteur; en se souvenant d'avoir été l'un dans sa jeunesse, on devenait volontiers l'autre sur ses vieux jours : témoin Biaise de Montluc, Duplessis-Mornai, et tant d'autres; témoin Sully lui-même, qui nous retrace dans ses mémoires celte époque pleine de vigueurs étranges et parfois sauvages. La prise de Cahors (1579) en

I On sait que la /lerse était une lourde grille en fer, on une fermeture composée de pieux, glissant dans des rainures pratiquées aux murailles.

olîre l'image raccourcie. Le Béarnais, qui n'en était encore qu'à conquérir à la pointe du glaive la dot de sa femme Marguerite, dont Cahors faisait justement partie, était arrivé par une soirée orageuse à un quart de lieue environ de cette ville. Lui et les siens avaient fait halte sous des noyers dans un grand vallon pierreux arrosé d'une source limpide. La place de Cahors, environnée d'eau de tous c()tés, était bien armée, défendue par une garnison de deux mille hommes, sans compter les bourgeois, et, ce qui valait deux fois autant, avertie du coup de main. L'attaque eut lieu de nuit; on emporta trois portes à coups de pétards et de haches; mais la mêlée fut terrible dans la ville; les habitants se battirent nu -jambes et firent pleuvoir sur les assaillants tuiles, pierres et tisons : un véritable épisode de la prise de Troie , où l'on en vint à se « colleter » à bras-le-corps avec « un tel tintamarre » que Sully avoue dans ses mémoires n'avoir jamais rien vu de plus beau ni tout ensemble de plus effroyable. Le Béarnais lui-même s'y trouva engagé, selon sa coutume, au point qu'il rompit deux hallebardes et eut plusieurs coups dans ses armes. Quant à Rosny, qui était en cette occasion sous les ordres de M. de Roquelaure, il reçut, à l'attaque de la barricade qui était dressée sur la grande place , un coup de pique dans la cuisse, ce qui ne l'empêcha pas de se trouver « aux exploits, qui furent, dit-il, en grand nombre » . Durant trois jours on so battit sans boire ni manger,

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si ce n'est « un coup et un morceau par-ci par-là », et la nuit on dormait debout, les cuirasses appuyées sur des ctaux de boutiques. L'arrivée de Chouppes avec des renforts vint enfin assurer la victoire plus que douteuse du Béarnais , qui avait résolu de périr dans la ville plutôt que d'en sortir. — L'opération réglementaire du pillage commença aussitôt après; Rosny ne s'y épargna pas pour son compte, et, avec sa cbance accoutumée, il mit la main c< sur une petite boîte de fer, dans laquelle il se trouva qu'en l'ouvrant il y avait quatre mille écus en or ».

En faisant ainsi le « fol et simple soldat », le cadet de Bélhune travaillait, le cas échéant, à devenir homme du monde. Quand, par intervalles, le bruit des armes se taisait, il profitait de ses loisirs pour s'essayer, « comme les autres », au métier de courtisan; il apprenait même à courir la bague *, à danser les pas de ballet, à faire l'aimable et l'empressé autour des dames; mais sans cesser jamais, au sein de cette cour huguenote de Nérac, non moins dissolue que celle d'Henri IIl, d'observer la décence des mœurs et la réserve du langage. Parfois aussi tout ce petit monde gascon s'en allait au Béaru ou bien à Foix chasser l'ours dans les montagnes. Ces trêves, à la vérité, étaient rarement de

' Ce jeu, usité encore dans les carrousels de Luuis XIV, venait du moyen âge; le cavalier s'efforçait d'enlever en courant , à la pointe d'une lance, une bague suspendue vers l'extrémité de l'arène. Certains jeux forains de nos jours, communément appelés chevaux de 6ois, en offrent une image réduite.

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longue dim'c; on v.ain quelques tètes graves dans le parti eussent tlésii'c conserver la paix; les frivoles seigneurs qui entouraient le roi de Navarre se plaisaient au jeu de la guerre, et les hostilités se rallumaient comme d'elles-mêmes. Le roi de France avait d'ailleurs, de son coté, perdu barre sur les événements ; la réalité du pouvoir était aux mains du duc de Guise, qui se présentait comme le descendant de Charlemagne à la tète d'une ligue clandestine formée, dès 1576, en Picardie pour la défense de la foi. On verra quelles graves conséquences faillit avoir ce déplacement de l'autorité.

C'était une singulière armée que celle du roi de Navarre. Catholiques et protestants, car il y en avait de l'une et de l'autre religion, se gourmaient volontiers entre eux presque sous les yeux du Béarnais. Celui-ci, malgré sa bonne volonté, était impuissant à satisfaire tant de caprices et d'esprits discordants. Des gentilshommes de son entourage, les uns le servaient par attachement pur à sa personne , les autres suivaient en lui le protecteur officiel des églises réformées, d'autres le prince du sang et l'héritier possible du trône : il fallait payer de différentes monnaies tous ces dévouements divers. Les hugue-

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nots surtout , par leurs exigences, leurs soupçons ou leurs désaccords mutuels , causaient souvent à Henri de graves embarras. Le roi de Navarre, qui devait plus tard, en qualité de roi de France, réprimer si sévèrement la manie des duels, ne permettait pas que ses gentilshommes se battissent autour de lui sous les prétextes les plus futiles. Un jour, ayant appris que Rosny avait servi secrètement de second dans une rencontre de ce genre, il se fâcha tout rouge contre lui, l'injuria, et alla jusqu'à le menacer de lui « faire trancher la tête ». Rosny, de son côté, le prit de haut avec le roi; il lui déclara qu'il n'était ni son sujet ni son vassal; que s'il s'était mis à sa suite par un motif d'affection et à ses dépens, c'était pour acquérir de la gloire et non pour périr d'une mort ignominieuse; il ajouta que devant de pareilles menaces il était résolu à se retirer, sûr de ne pas manquer de maîtres le jour où il lui plairait d'en trouver. Le Béarnais, piqué au vif, répliqua sur le même ton, disant que Rosny était libre de s'en aller, et que lui, non plus, il ne manquerait pas de serviteurs. Bref, ils furent tout près de se quitter; mais la reine Marguerite et la princesse de Navarre, servant sans doute à point les désirs secrets de l'un et de l'autre , raccommodèrent si* bien les choses, que depuis ce moment le roi « fit quasi meilleure chère à Rosny' ». Telle fut la première brouillerie

I Économies. — Chère, c'est-à-dire visage, de l'italien ciera, ccra: le mot (5lait alors souvent pris dans ce sens.

entre le maître et le serviteur; ce ne sera pas la dernière; mais jamais, par bonheur, aucune n'ira jusqu'à la rupture définitive: désormais, quand, à la suite d'un déni de faveur ou d'ime discussion, Rosny dira « de grosses paroles » , le roi s'en ira « d'un autre côté », afin de laisser passer l'orage, sachant bien, pour l'avoir maintes fois éprouvé, que son serviteur, bien qu'exigeant et bourru, est homme d'honneur avant tout, et incapable de rien faire « de méchant ni de honteux ' ».

1 Voyez, pour les notes et éclaircissements relatifs aux divers chapitres, l'jlpjjendice placé à la (in de ce volume.

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