CHAPITRE II
Rosny, homme de tète et diplomate. — Suite du bon ménage. — La sainte Ligue. — Préliminaires de guerre.— La bataille de Coutras. — Rosny artilleur. — Le Balafré à Paris. — Les états généraux de 1588. — L'assassinat du dernier Valois.
En l'année 1580, la septième guerre civile avait pris fin par le traité de Fleix, qui renouvelait en faveur des réformés les stipulations de celui de Bergerac. Rosny, toujours attentif à ses intérêts particuliers comme il le sera plus tard à ceux du royaume, profite de ce répit pour suivre aux Pays-Bas le duc d'Anjou, qu'il n'aimait guère, mais qui avait promis de lui faire recouvrer les biens que les Béthime, ses aucctrcs, avaient jadis possédés dans ces provinces.
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L'avisé gentilhomme espérait aussi, dans cette expédition, qui autrement n'eût été pour lui qu'une promenade buissonnière , rentrer en grâce auprès d'une vieille tante catholique dont il convoitait l'héritage. Quant à quitter le maître auquel son père l'avait voué dès le berceau, sa raison comme son cœur le lui défendaient. En sa jeunesse un de ses précepteurs, nommé Labrosse, qui « avait un diable de vérité dans le corps » , lui avait prédit que le roi de Navarre serait un jour roi de France, et que lui, Rosny, serait « des mieux » auprès de lui. Il confesse dans ses mémoires que cette prédiction ne laissa pas que d'encourager sa fidélité, qui, on le voit, n'allait pas absolument sans calcul et sans prévoyance. Le Béarnais, qui, de son côté, ne croyait guère aux horoscopes, sentait que cet homme lui était non - seulement utile, mais nécessaire; qu'en dépit de toutes ses boutades, il donnerait un bon coup d'épaule à sa fortune, et se tiendrait toujours au niveau des événements. « Je vous promets, lui avait dit Rosny au moment de prendre congé, je vous promets que si vous avez la guerre sur les bras, je quitterai Monsieur ' et la Flandre pour vous venir servir. » Sur quoi le roi l'avait embrassé avec ces mots : « Adieu, mon ami, souvenez-vous de vos promesses. »
Rosny eut d'autant moins de peine à s'en souvenir
1 Le duc d'Anjou; on appelait Monsieur la preraier des frères du roi.
que sou voyage des Pays-Bas ne lui rapporta au demeuraut qu'enuuis et déboires. Il était parti superbeuieut équipé , avec de magnifiques chevaux d'Espagne et de Sardaigue , et , à la tête de quatre-vingts de ses amis, il avait rejoint le duc d'Anjou à la Fère. Le commencement de la campagne fut assez heureux : le prince de Parme ' ayant battu en retraite , on était entré tour à tour dans Cambrai et dans Gâteau- Cambrésis, nou sans commettre en cette dernièi'e ville, où régnait déjà la peste, les atrocités ordinaires; puis le duc d'Anjou était redescendu en France, pour passer quelques mois après en Angleterre, et revenir de là en Zélande, toujours accompagné de Rosny, qui avait pour système de garder à vue, en quelque sorte, ceux dont il attendait quelque chose. Le duc d'Anjou, dont les affaires n'allaient pas bien, ne se pressait point de tenir l'engagement, téméraire peut-être, qu'il avait pris; il s'ensuivit entre lui et son impatient solliciteur un refroidissement qui se tourna en aigreur, si bien que Rosny quitta Monsieur pour se mettre un instant, mais sans plus de succès, au service de l'illustre prince d'Orange. Quant au frère d'Henri III, il demeura encore cinq ou six mois dans les Pays-Bas, « rôdant par -ci par-là avec sa misérable armée », taudis que le prince de Parme prenait l'une après l'autre toutes les places des provinces méridionales,
I Alexandie Farnùse.
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dont la populaliou d'ailleurs, catholique de religion et wallonne de race, ne pouvait pas vivre en intelligence avec les Bataves protestants du nord.
Revenu, la tète un peu basse, auprès du roi de Navarre (1583), qui le plaisanta familièrement sur sa déconvenue , Rosny se remit à conduire sagement de front sa fortune et celle de son maître. Jusqu'alors il n'avait été qu'un soldat à peu près unique de son espèce au camp uavarrais, un soldat homme d'affaires joignant le goût de l'épargne au goût des combats, et montrant cette habileté rare en tous temps, qui consiste dans l'art de nourrir la résistance en attendant le moment de vaincre ; maintenant il va s'essayer au rôle plus relevé de diplomate et de négociateur. Il n'avait pas trop les dehors brillants de l'emploi ; mais il en avait le fond et les qualités sohdes, le don d'observation, la vigilance, la sagacité et surtout la patience : or c'est par la patience que son roi et lui devaient vaincre. D'ailleurs, dans cet entourage de nobles qui formaient l'état- major bariolé d'Henri, il était le seul homme peut-être qui fût vraiment propre à remplir de délicates et secrètes missions, car il était le confident de son prince, et, à force de se manier mutuellement, tous deux finirent, nous disent les Économies , par «s'entendre à demi-mot».
Rosny partit donc pour Paris, où ses deux jeunes frères, Salomou et Philippe, revenus à TÉglise romaine , étaient eu grande faveur auprès d'Henri III.
]1 avait, cuire autres missions, cell» d'iuformer le Valois (l'une singulière démarche que Philippe II avait faite cette année même auprès du prince Navarrais : il lui avait, eu tout mystère, proposé un subside considérable, s'il voulait recommencer sur-lechamp la guerre contre le roi de France. Uue fois dans la capitale, Rosny eu profita pour surveiller de près hommes et choses, pour suivre les menées de la cour des Valois , celles des Guises , et faire passer à l'occasion de précieux avis à son maître. Jeté tout à coup dans une vie d'oisiveté relative et de délices inaccoutumées, il n'en demeura pas moins fidèle à sa maxime, que « celui qui veut acquérir de la gloire et de l'houneur doit tâcher à dominer ses plaisirs ». L'histoire de son premier mariage le prouve surabondamment. Épris de la fille du président de Saint- Mesmin, « laquelle en vérité le méritait bien, » Rosny tient en bride ce mouvemeut du cœur, et préfère épouser M"^ de Courleuay , qui à la beauté unissait « beaucoup de moyens. » Après les noces, il va passer la lune de miel dans sa terre de Rosny, où il s'occupe de gérer ses affaires avec ordre et économie, contrôlant lui-même la recette et la dépense de son bien, écrivant tout par le menu, sans se fier à ses gens touchant « cette cortaiue matière d'or qui ne se laisse pas attraper pour la désirer. » 11 n'y avait certes pas, des frontières de Flaudre aux marches du Roussillon , un propriétaire ni un comuierçaut plus entendu que Rosny. On s'é-
UOSNV HT I.li nui DU XAVAlUiF. 33
tonnait autour de lui que le serviteur d'un maître aussi pauvre que l'était alors le Béarnais pût avoir autant de « gentilshommes honnêtes » à sa suite, et suffire sans s'endetter à « une si honorable dépense » ; c'est que le (ils de François de Béthune ' ne se bornait pas à faire valoir avantageusement ses domaines; sans crainte de déroger, il joignait à ce fonds de revenu un trafic fort lucratif, bien qu'assez peu noble en soi, celui des chevaux; il envoyait jusqu'en Allemagne acheter à bon marché « quantité de beaux courtauds » , qu'il revendait ensuite si cher en Gascogne, que cela seul lui payait en grande partie les dépenses de sa maison. C'est ainsi qu'au siècle suivant le plus aristocrate et le plus fier des gentilshommes, le duc de la Rochefoucauld, l'auteur même des Maximes, ne dédaignera pas de faire, sous un nom d'emprunt, le commerce des vins ou Angleterre -.
Le moment était venu d'ailleurs (1385) où le roi de Navarre allait avoir à tirer un profit sérieux de
1 Ce dernier était mort en 1575,
2 Voyez dans notre recueil des lettres de la Rochefoucauld, édit. Hachette et Cie, Collection des grands écrivains, tome III , une lettre curieuse du père de l'auteur des Maximes.
34 SULLV KT SON TKMPS
la prévoyance et de rindustric de Rosuy. Henri III était malade; le duc d'Anjou était mort sans enfants en 1584; avec lui avait disparu le dernier héritier du trône dans la lignée des Valois. Il ne restait plus que le cadet des cadets, Henri de Bourbon, dit le Béarnais, que la majorité des catholiques repoussait comme hérétique. Les Guises, «voulant, comme tout le monde sait , dit le marquis de la Force dans ses mémoires ', faire tomber la couronne de France sur leurs têtes, s'unirent avec le roi d'Espagne" pour détrôner Henri III. » L'acte d'Union , juré par les ligueurs dès 1577, stipulait que les provinces seraient remises « aux mêmes droits, franchises et libertés qu'elles avaient au temps de Clovis » , et qu'une « prompte obéissance » serait prêtée « au chef qui serait nommé » , c'est-à-dire au duc de Guise. C'était une réaction significative contre les doctrines césariennes des légistes et la fameuse maxime centralisatrice, SijvcuU le roy, sy veult la loy , de plus en plus prépondérantes depuis deux siècles. Henri III, effrayé, impuissant, sollicitait le Béarnais de se faire catholique; celui-ci, de son côté, lançait contre la Ligue des manifestes où il attaquait l'ambition des Guises, et faisait appel à toutes les ressources de son parti. ,
Ces ressources étaient maigres , comparées aux
IT. 1, p. 42.
2 Traité de Joinville , décembre 158i.
IIOSNV KT LU llOI I)I<; N.WAKKK 3")
forces dont ses euuemis disposaient. Ceux-ci n'avaient pas seulement à leur service la puissance matérielle, ils avaient encore la puissance morale, c'est-à-dire l'aveu des consciences et l'assentiment des esprits. Ce n'était plus Henri III, présent à Paris, cpii y régnait; c'était Guise, qui gouvernait de loin la grande ville , destinée à être pendant dix ans le foyer ardent de cette Ligue sainte, qui, impuissante en politique, parce qu'elle fut abandonnée de la plupart de ses adhérents avant d'avoir pu achever sou œuvre, eut du moins, à un autre point de vue, une incontestable vertu, celle de sauver le catholicisme en deçà des Alpes. En réalité, les passions populaires d'où sortit la Ligue s'appuyaient sur une ancienne tradition nationale, que les états généraux de 1570 avaient rappelée en la formulant comme il suit : « Il y a une différence entre les lois du roi et les /ois du royaume. Celles-ci, de même qu'elles ne peuvent être faites qu'en générale assemblée de tout le royaume , ne peuvent aussi être changées qu'avec l'accord et le consentement des trois États... La religion catholique, eu sa naissance, au temps de Clovis, n'a pas été reçue à la seule volonté des rois, mais elle a été consentie et approuvée en générale assemblée des trois Etats, et la couronne de France est si conjointe à la religion catholique que les sujets ne sont tenus d'obéir aux rois qu'après leur sacre ; . es états du royaume ne vouant fidélité au roi qu'aux conditions du serment juimitif. » La Ligue eut donc
pour adhérents de bonne foi tous ceux qui , ne tenant pas compte du travail ultérieur des légistes, entendaient demeurer les défenseurs de l'ancien principe et de la vieille France; ce fut comme une traînée de poudre cachée qui gagne mystérieusement de proche en proche. Ea quelques mois (1584-1585) les premiers cadres de l'association, qui dataient de 1576- 1377, se trouvèrent complétés , grâce à l'active px'opagande d'un comité occulte, mi- parti clerc et laïque. Étant donnée l'organisation des corps de métier, telle qu'elle existait autrefois ', on comprend qu'il suffisait d'avoir les têtes de corporation (syndics et jurés) pour avoir le reste; on eut donc vite embauché tout le monde, depuis les membres des cours des aides et des comptes jusqu'aux sergents à pied et à cheval, depuis les procureurs jusqu'aux mariniers, aux bouchers et aux charcutiers. A Paris, malheureusement, le conseil des Seize ', institution d'essence toute démagogique, qui se couvrait du masque de la religion, ne tardera pas à prendre le devant de la scène, au grand détriment des vrais ligueurs, patriotes et croyants, qui ne doivent, à aucun moment, èlre confondus avec cette minorité auarchique et violente.
Henri III, tout à la merci dès princes lorrains, menacé ouvertement par ses ministres et ses cour-
1 Voyez notre ColbcH ; chap iv, \i. 100), chez A. Maine el fils.
2 Le conseil des Seize se composait de quai-aiile-cin<i membres, choisis parmi les seize quartiers de la ville.
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tisans, dut rendre, sous la pression de l'opinion publique, un édit qui retirait aux protestants toutes leurs villes de sûreté, défendait l'exercice d'une religion autre que la catholique, et livrait à la Ligue les meilleures places du royaume. Le roi de Navarre apprit cette nouvelle au château de la Force près de Bergerac ; il comprit tout de suite la gravité des circonstances. « La tête appuyée sur sa maiu , il réfléchit profondément », dans un tel accablement de douleur, à la prescience des maux effroyables qui allaient fondre sur le royaume, qu'une moitié de la moustache lui blanchit, dit -on, en un moment*.
Cependant il n'y avait plus h « regarder en arrière ' » . A quelques jours de là , au sortir d'un conseil tenu à Montauban et où Rosny avait été appelé à donner son avis, le Béarnais manda son serviteur, et lui dit : « Monsieur le baron de Rosny, ce n'est pas tout que de bien dire, il faut encore mieux faire. Êtes- vous pas d'avis que nous mourions ensemble? Il n'est plus temps d'être bon ménager, il faut que tous les gens d'honneur et qui ont de la conscience emploient la moitié de leurs biens pour sauver l'autre.
t Mémoires de la Force, t. I p. 50, ^lhid.,-p.41i
Je suis sûr que vous serez des premiers à m' assister; aussi je vous promets que si j'ai bonne fortune, vous y participerez. — Non, Sire, répliqua Rosny, je ne veux point que nous mourions ensemble, mais que nous vivions et rompions la tête à nos ennemis. Mon bon ménage y servira plus qu'il n'y nuira ; mais vous m'en donnerez xinjour davantage, lorsque vous serez bie?i riche. »
Sur quoi, le gentilhomme partit en hâte pour sa terre de Rosny, afin d'y réunir le plus d'amis qu'il pourrait et de réaliser une grosse somme, qui se trouvait disponible d'avance; car il avait vendu pour quarante mille livres de ses bois de haute futaie, assuré qu'au jour du règlement de comptes sou maître ne manquerait pas de reconnaître généreusement ce sacrifice et de rendre le cèdre pour l'hysope. Toujours soigneux de son équipement, il se procura des chevaux, et cette fois encore il s'y piùt bien; car il est question dans ses Mémoires d'un certain « roussin fleur de pêcher», acheté quarante écus au marché, lequel ne semblait propre qu'à « porter la malle » , et qui devint sans doute, à l'user, un si bon coursier que Rosny le revendit six cents écus au vidame de Chartres ', — sans parler d'un
1 Ce titro, qui a été en usage jusqu'à la révolution de 1780, cl qui signifie étymologiquement remplaçant du Scii/ncur vice Domini , se donnait aux premiers vassaux et officiers de la maison de certains évoques , à savoir : ceux de Laon , de Chartres, d'Amiens et du Mans. Les barons d'Esneval, seigneurs de Pavilly , i-n Normandie, portaient aussi le litre de vidâmes.
cheval d'Espagne, du coiil de six cents écus, recédé au prix de douze cents écus à M. de Nemours la Ganache, qui, ne pouvant payer en monnaie, s'acquitta en une tapisserie « des Forces d'Hercule », dont fut décorée plus tard la grande salle du château de Sully '.
Le retour de Rosny auprès du roi de Navarre ne fut pas sans difficultés; car il eut une longue traite h faire à travers un pays ligueur, semé d'ennemis et d'embûches. Accompagné de ses gentilshommes et de ses domestiques, il alla coucher d'abord à Nonancourt, d'où il repartit la nuit pour se diriger sur Vendôme. Par prudence , il avait confié la conduite de la caravane au sieur de Bois-Brueuil, tandis que luimême, en costume de valet, suivait monté sur un bon courtaud, « portant néanmoins une malle où il y avait six raille écus en or ». A Vendôme il y eut une si grave alerte qu'il fallut s'enfuir « par une fausse ruelle » . Rosny, s'étant rasé de près la barbe et les moustaches, rejoignit enfin, à travers de nouveaux périls et des aventures de toute sorte, le roi de Navarre à Bergerac.
Malgré les secours d'ÉUsabeth d'Angleterre, Henri se ti'ouvait fort embarrassé. Ses places étaient mal munies, et il ne savait où se réfugier pour éviter le premier choc d'un adversaire relativement formi-
1 SuUj-sur-Loire (Loiret).
dablc. D'ailleurs la bulle lancée contre lui par le pape Sixte-Quint le déclarait excommunié et incapable de porter la couronne. Parmi ses conseillers, les uns l'exhortaient à se retirer dans le voisinage de la Navarre, les autres voulaient qu'il passât en Angleterre ou en Allemagne. L'avis de Rosny fut qu'il ne fallait point s'en aller si loin : « Cantonnez-vous si bien, disait- il à son maître, dans les provinces en deçà de la Loire que vous puissiez en retenir la plus grande partie, qui vous servira un jour à conquérir le total. »
Henri III cependant, plus préoccupé de son pouvoir que de la religion, redoutait l'issue d'une guerre dont il ne pouvait donner la conduite qu'à ses j'ius redoutables ennemis, les Guises, qui seuls en devaient recueillir le fruit. Il pressa de nouveau avec instances le roi de Navarre de se convertir; il suspendit même les hostilités, déjà commencées en Languedoc et en Poitou, pour faire des ouvertures d'accommodement; Rosny, de son côté, alla derechef en négociateur auprès du Valois à Saint -Maur, et la reine mère Catherine de Médicis eut avec le Béarnais ù Saint- Bris ' une conférence où assistèrent les principaux seigneurs des deux partie (1586); mais, dit un contemporain ^ « après plusieurs discours inu-
1 Château situé en SaintonRC, près de la Charente, entre Jarnac et Cognac.
' Mhnoircs de la Force . t. I, p. 55.
HOSNV ET LK UOl DIv N.VVARItF. il
tiles qui venaient tous au changement de religion, au lieu d'avoir une bonne paix , on ne conclut qu'une trêve de quelques jours, et chacun se retira chez soi. »
Au printemps de l'année 1587, Henri III, dont l'indignation générale a secoué les incertitudes, veut en finir une bonne fois, et envoie contre le roi de Navarre une formidable armée sous les ordres du duc de Joyeuse, son favori '; mais le Béarnais, qui, avec l'argent d'Elisabeth, a levé des troupes en Allemagne, bat, dans la plaine de Contras (20 octobre), l'armée du vaniteux général de cour. Cette victoire fut due en partie à Rosny, qui se conduisit, ce jour-là, non pas seulement en soldat, mais encore en artilleur d'élite; car il lui suffit de deux canons et d'une coulevrine * pointés avec précision pour renverser en un instant des files d'ennemis. Bien peu d'officiers, dans l'une comme dans l'autre armée, avaient alors la connaissance et le maniement de cette arme savante , le canon , qui était appelé à jouer sur les champs de bataille un rôle de plus en plus prépondérant; aussi plus tard Henri IV, lors-
' Joyeuse avait épousé la sœur de la rf ine , Marguerite de Vaudemont- Lorraine.
, ■' Canon dont la forme rappelait celle de la couleuvre.
qu'il s'occupera de réorganiser sur des bases nouvelles les forces militaires de la France, n'oublierat-il point rax'tillerie, d'accord sur ce point avec Rosny, qui en aura bien mérité la grande-maîtrise, érigée tout exprès pour lui en office de la couronne.
Après la victoire de Contras, les bandes allemandes indisciplinées, et voguant à l'aventure, essayèrent de se jeter sur Paris; mais Henri de Guise eut la gloire de les écraser à Anneau et à Vimory. Ce fut une effroyable déroute ; les paysans massacrèrent impitoyablement les traînards; une seule femme, dit Davila, en égorgea dix-huit dans une grange avec le même couteau. Ces deux succès portèrent au comble la popularité déjà si grande de la maison de Lorraine; la devise du cardinal, le lierre grimpant autour dun arbre, devenait une réalité : l'arbre étreint, c'était le trône. Le peuple, qui voyait dans le Balafré l'infatigable défenseur du catholicisme , exaltait avec enthousiasme la gloire du nouveau Machabée. Quelle différence entre ce noble champion de la foi, si intelligent et si brave, ce vainqueur des lansquenets ' et des rcîtres -, ces « diables noirs empistolés ^ », comme disait un éloqut-nt prédicateur de
1 De l'allemand Landsknecht ; Charles Vlll, le premier, avait prisa sa solde ces fantassins d'outre-Rliin.
2 Cavaliers mercenaires (de l'allemand Reiter).
' On se servait de pistolets dans les armées françaises depuis François I" ; de là l'expression de diables empistolés appliquée aux reitres ,
l'époque, et ce Valois énervé, « toujours coiffé à la turque d'un turban ', » et que la voix publique accusait d'avoir encouragé cette année même (l;i87) la fière Elisabeth à faire périr Marie Stuart! Henri III, à son retour dans sa capitale, se vit donc accueilli par des moqueries et des huées. « Il n'y eut prédicateur, dit l'Estoile dans ses Mémoires, qui ne criât que Saûl en avait tué mille et David dix mille. » Les ligueurs ne parlaient que du « grand duc » le Balafre ;\di Sorbonne, outre-passant d'ailleurs ses pouvoirs, décrétait qu'on pouvait découronner les princes qui ne faisaient pas leur devoir; on demandait le bannissement des favoris; on voulait que le roi, sans trêve et sans repos, poursuivît la guerre dans le Midi.
Henri III , ne sachant oii se prendre devant l'émoi universel, donna ordre à six mille Suisses d'entrer dans Paris et de s'y cantonner. En réponse à cet attentat commis contrôles privilèges delà ville, les Seize appelèrent aussitôt le duc de Guise, qui, malgré les formelles défenses du roi, partit en hâte de Nancy. Tout le peuple courut le recevoir à son arrivée, en chantant les louanges du héros, et le Balafré pénétra au Louvre, la tête haute, avec quatre cents de ses gentilshommes.
dont Henri Etienne dit, dans son Apologie d'Hérodote : « Ils ne se sont pas contentés de porter jusqu'à six et huit pistolets à l'enlour des selles de leurs chevaux; mais ils en ont farci leurs manches et leurs
chausses »
I Sermon de Jean Boucher, curé de Saint-Benoit, de Paris.
SULLV ET SON TRMPS
Tandis que la duchesse de Montpensier, sœur des Guises, affile les ciseaux d'oi" qui, au besoin, tondront pour le cloître le survivant des Valois, le peuple élève de toutes parts des barricades et désarme les Suisses, qui se voient sur le point d'ôtrc massacrés tous en masse. La vieille Catherine de Médicis, par sa diplomatie florentine, sauve seule une deruicre fois la situation. Taudis qu'elle amnse le fier Lorrain par ses devis d'accommodement, le roi a le temps de s'enfuir à Chartres '. Aussitôt les Seize sont revêtus de toutes les fonctions municipales, et la ville, affranchie de l'autorité royale, devient pour six années le centre et le château fort de la Ligue. Le roi de Beauce, Henri III, est contraint de céder à Guise, le roi de Paris : par l'édit d'Union il ratifie tout ce qui s'est passé, nomme le Lorrain généralissime de toutes ses armées, et convoque les états généraux à Blois. Comme on devait s'y attendre, les élections furent entièrement favorables aux Guises et au conseil de l'Union. Le timide Henri III, se 'heurtant de toutes parts à des murs d'airain , se sentit tout à coup hardi
' Il sortit du Louvre à pied , faisant mine de s'aller promener aux Tuileries, une baguette à la main, selon sa coutume. (Félibien , Histoire de Paris, 1725, t. II.) Voyez Vappendice placé à la fin du volume.
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jusqu'au crime; il résolut de tuer les Guises. Ce foil'ait fut exécuté, le 22 décembre 1588, au château do Blûis, avec une simplicité d'appareil qui le reud encore plus odieux. Le Balafré avait reçu diflcreuts avis du péril qui le menaçait; mais, avec sa fierté habituelle, il avait dédaigné d'en tenir compte, et s'était rendu au conseil. Comme il allait entrer dans le cabinet du roi, les quarante-cinq (jentilshommes ordinaires, apostés dans l'antichambre, se jetèrent sur lui et l'égorgèrent, non sans peine, avec leurs épées et leurs poignards. Le cardinal son frère, ayant voulu appeler du secours, fut appréhendé au corps, conduit eu prison, et tué le lendemain à coups de hallebardes. L'autre frère, Mayenne, le moins redouté des trois, eut le temps de se sauver en Bourgogne'. Quelques jours après, Catherine de Médicis mourait, désespérée de laisser son enfant de prédilection au milieu de cette crise, sans conseil et sans ami.
A Paris, lorsqu'on apprit le meurtre de Blois, il y eut une explosion de douleur et de colère terrible jusqu'au sublime. Le célèbre prédicateur Guincostre, du haut de la chaire de l'église Saiut-Barthélemy, fit jurer à chacun de ses auditeurs, y compris le politique ■ président de Harlay, d'épuiser sa bourse et
1 Voyez sur ce meurtre la collection Petitot : Mémoires de Sully , de l' Étoile, de Palnm-CayetjCtla relation de Miron, racdecin d'Henri III.
2 On sait qu'on désignait sous le nom de politiques les hommes d'un troisième parti intermédiaire entre les huguenots et les ligueurs.
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SOU sang à l'œuvre sacrée de la vengeance. Ce fut une scène qui n'eut d'analogue que cette procession où plus de cent mille personnes portant des cierges les éteignirent tout à coup en s'écriant : « Dieu! éteignez ainsi la race des Valois! » La race maudite allait bientôt disparaître en effet. En attendant, elle avait bien réellement cessé de régner; partout se formaient des Conseils d'union qui correspondaient entre eux et avec le conseil central, et qui firent comme celui-ci le serment de vivre et de mourir pour la religion; serment grandiose, à coup sûr, au déclin d'un âge où le lien principal des sociétés avait été la conformité de foi religieuse. Le troisième Guise, Mayenne , fut nommé lieutenant général du royaume, et il se mit en relations avec Philippe IL Une bonne moitié du parlement fut jetée à la Bastille, et l'on créa une commission de gouvernement composée de quarante personnes.
Henri III, bravant l'opinion publique, se rapproche alors de son beau-frère le Béarnais hérétique; le roi qui ne l'est plus implore l'assistance de celui qui ne l'est pas encore, et c'est la diplomatie de Rosny qui amène l'entrevue de Plessis -lès -Tours et le traité de réconciliation qui en résulte. Bien qu'exclu deux fois du trône, comme hérétique et relaps, d'abord par la bulle pontificale, puis par le vote solennel des états de Blois, Henri de Navarre lance un très-adroit manifeste, où il se pose comme nié-
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diateur entre la fraction espagnole de la Ligue et la royauté , appelant à lui tous les « bons Français » , et faisant déjà pressentir sa conversion. Les huguenots, lieureux de se rallier pour la première fois sous la bannière qui abrite le souverain légitime et régnant, accourent de toutes parts au camp où catholiques et religionnaires commençaient à se donner la main. L'armée des deux rois, après avoir attaqué Pontoise et l'avoir «battu furieusement * », était venue camper à Saint -Cloud, dans le dessein d'assiéger Paris, lorsque Henri III fut assassiné le 2 août 1589. Le dernier Valois en mourant avait formellement désigné le Béarnais pour son successeur, et lui avoit dit en l'embrassant : « Soyez certain que vous ne serez jamais roi , si vous ne vous faites catholique. »
1 Mémoires de la Force . 1. 1 , p. 62.