‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 27 sur 30 · LA CHAIRE A LA FIN DU XVI« SIECLE · texte numérisé non relu

LA CHAIRE A LA FIN DU XVI« SIECLE

Quel a été sur la littérature sacrée, sur l'éloquence de la chaire, l'influence de l'antiquité, si pieusement exhumée au xvi" siècle? Quel bien et quel mal sont-ils résultés pour le langage de la prédication de cette grande révolution intellectuelle?

Nous avons vu , par les sermonnaires de la Ligue , que la trivialité et le burlesque avaient envahi l'éloquence religieuse. Les audacieuses familiarités des moines et de la milice ecclésiastique inférieure pouvaient passer, aux yeux des sages ou des délicats, comme un moyen d'action équivoque et compromettant. c( Sur le rivage d'Hippone, dit un écrivain moderne % aux murs d'Arles ou d'Alexandrie, les Pères s'adressaient aussi à des multitudes grossières ; mais ils savaient descendre jusqu'à elles sans s'abaisser à leur niveaM. »

La littérature religieuse, expression de sentiments et de priiici|)es en grande partie étrangers ou même hostiles à l'an-

' Au xvi"^ siocle, Louis Meigiel essaya de noter la [uononciation et l'accenl fiançais par des sifçnes musicaiix.

'>■ Des Prédicateurs avant Bossuet, par M. V. Jacquinet; l'aiis, 1863.

tiquité paienne , aurait dû être préservée par son esprit même et par sa tradition particulière , des erreurs , des exagérations du goût classique renaissant, et du pédantisme qu'enfanta l'érudition profane. Il n'en fut point ainsi. Elle-même se laissa entraîner au torrent de la mode ; la chaire fut inondée, comme le reste.

« Qu'on se représente un pêle-mêle de citations et d'exemples où (dans le même sermon) Martial donnait la réplique à Job, . Aristote à TertuUien , où Mucius Scievola figurait à côté de saint Etienne, Phocion en regard de saint l'aul, et même, faut-il le dire, Regulus auprès du Christ!... Les sept dons du Saint-Esprit étaient représentés par les sept bouches du Nil : les vertus , par les signes du zodiaque, etc. Au contact des orateurs anciens, la langue du sermon était devenue moins rude, plus souple, plus abondante; mais, trop jalouse de leur ressembler, elle s'étudiait aux phrases nombreuses , aux périodes cadencées, se chargeait de ligures oratoires, s'affublait d'ambitieux latinismes, et ne réussissait le plus souvent qu'à parodier ses modèles... ' »

Ajoutons que ces abus du style cicéronien et de l'emphase n'excluaient pas de fréquents retours au style grotesque et trivial d'auparavant ; de sorte que le résultat le plus clair des changements amenés par la mode semblait être l'addition d'un défaut nouveau aux défauts de l'âge précédent. L'Eglise, pourtant, n'avait pas manqué de rappeler les prédicateurs aux fortes études, à la gravité du sacerdoce, à la simplicité du langage chrétien-; mais ces avertissements s'étaient perdus dans les mille bruits discordants et tumultueux de cette époque agitée.

Parmi les représentants les plus considérables de la chaire sous Henri IV, il faut citer en première ligne Pierre de Besse , qui pi'êcha le carême en 1602, à Paris, dans l'église Saint- Séverin, devant un brillant auditoire présidé par le jeune prince de Condé, le père du vainqueur de Rocroi. Ce carême eut un grand succès , et Besse se vit honoré de la charge d'aumônier de la maison de Coudé et de prédicateur ordinaire du

1 Des Prédicateurs avant Bossuet , par M. P. Jacquinct ; Paris , 180ri.

2 Entre autres les actes du concile de Trente (1562).

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prince. Plus tard les sermons qu'il prononça devant la cour lui valurent le titre de prédicateur du roi. Il est difficile de se figurer la vogue énorme qu'avaient ses prédications, que l'on traduisait en Italie, en Espagne, en Allemagne^ et qu'au besoin même on contrefaisait à l'étranger. Et cependant l'éloquence de Pierre de Besse résumait en soi, on le peut dire, tous les défauts de la chaire contemporaine ; c'était une sorte de mosaïque, oii se rencontraient toutes les merveilles de l'érudition alliées à toutes les subtilités de la dialecti(jue. Le style a ce caractère d'abondance, d'enflure et de placage, propre à la langue oratoire du xvi° siècle. Il circule, il est vrai , une sève assez vigoureuse à travers cet amas poudreux de science et de latinisme; mais, pour quelques saillies heureuses et tempérées, combien d'archéologie , quelle recherche de mauvais goût , et quel singulier abus de tropes * !

A côté de Pierre de Besse, citons le jésuite GasparSéguiran, son rival en renommée à cette époque. Il a , dans ses sermons, beaucoup moins de fleurs de rhétorique et d'étalage pédantesque ; en revanche , il s'embarrasse et se perd bien plus souvent dans les obscurs méandres'de la vieille méthode scolastique. 11 n'en est pas moins vrai, comme nous l'apprend l'Estoile, dans son Journal; que « tout le monde couroit après lui, » et qu'on faisait un cas merveilleux de son éloquence. Sous le règne suivant ( 162! ) , le père Séguiran fut ap[)e]é au poste de confesseur du roi Louis XIII, et recueillit ainsi la succession des célèbres pères Cotton et Arnoux.

Un autre prédicateur, fort goûté sous Henri IV, c'était Yalladicr, (jui , lui , représentait avec toutes ses audaces le genre trivial des moines prêcheurs. Arrivé à Paris en 1608, après de brillants succès à Lyon et dans les provinces, il y devint aussitôt un des orateurs favoris de la cour, et il fut, en 1610, un des prédicateurs chargés de prononcjir l'éloge funèbre de Henri IV. L'année suivante, il fut promu à l'importante abbaye deSaint-Arnoul, de Metz. Il mourut en 1038.

1 Besse use des figures les plus bizarres ; il appelle, par exemple, les mauvaises pensées ; les allumettes des vices; Lu'ifer, le concierge des démons; le soleil, le grand duc des chandelles; cl Dieu, le grand maréchal de camp de l'univers.

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Chose étrange, la même soleunité fausse, lu même tliiFusiou de mots, le même abus de l'érudition se retrouvent dans les sermons du poète Bertaut, abbé d'Aulnay, puis évêque de Séez, sous Henri IV, et dans ceux du cardinal du Perron, un disciple de Desportes, un poète ingénieux et correct, ([ui fut en même temps, dans les matières de controverse, un prosateur clair et nerveux'.

Le père Cotton, le confesseur d'Henri IV, dont la moindre prédication avait un immense retentissement ', et qui joignait à une remarquable entente des alFaires et de la politique , une rare séduction de manières et de conversation, n'écba[)pait pas non plus, une fois eu chaire, à cette subtile et pénétrante influence du siècle. Ses tableaux descriptifs du ciel, de l'enfer et du purgatoire , tableaux si chargés en couleur, sont demeurés célèbres. Il paraît qu'on accusa le Père Cotton d'être sorcier et de posséder un miroir magique ' , où se découvraient l'état des cours étrangères, les desseins secrets des princes, etc. : sorcier, il l'était en eflet, par l'habileté et le charme.

Le génie de l'éloquence religieuse a-t-il donc, à cette époque, fait entièrement défaut à la France? Non , la grande ligure de saint François de Sales, évêque de Genève, apparaît ici à sa place, et proteste contre une pareille hypothèse. «Le plus aimable de nos moralistes chrétiens , le plus original de nos prosateurs français entre Montaigne et Bossuet, l'illustre auteur de V Introduction à la vie dévote et du Traité de l'amour de bleu a été un infatigable prédicateur, et de ses trente années de prédication, il est resté quelques sermons originaux, et d'autres , en beaucoup plus grand nombre , recueillis de

1 Ajoutons , pour èlre juste , que les œuvres oratoires de du Perron, œuvres trop peu connues, se recoiumandeul à la postérité par des pages remarquables de sobriété, de dignité et de vigueur, sans préjudice d'une poésie vraie, et, ce qui est bien rare à la fin du xvi" siècle et même au xvn« , d'un sens exquis des harmonies de la nature.

- On raconte que tandis que le père Cotton exerçait son ministère à Grenoble, le protestant Lesdiguières, alors lieutenant du roi en Dauphiné, n'osant pas aller ouvertement à ses sermons , avait fait pratiquer un chemin dérobé de son logis à l'église, où, d'une fenêtre taillée tout eiprès dans le mur, il entendait la prédication sans être vu.

3 Voyez l'Estoile, tome XLVIII delà collection Pelitot, p. '214.

souvenir, ou rédigés, sur des notes plus ou moins complètes, par de pieux auditeurs. »

On Y retrouve celte imagination vive, fertile, riante, qui rend les leçons de la morale et de la théologie plus sensibles et plus frappantes ; on y admire ce talent libre, naturel et exquis qui assouplit, dégage et façonne la langue, sans lui ôler ses richesses natives ou acquises, ses tours naïfs et originaux. Le bel esprit, à vrai dire, n'est pas alisent de ses sermons, les images raflînées du temps n'en sont point exclues ; il paye , lui aussi, son tribut à la mode; mais, au demeurant, s'il est parfois subtil, il n'est jamais ni pédant ni rhéteur. Comme le fait remarquer l'auteur déjà cité , on peut dire de saint François de Sales ce que Fénelon disait de saint Augustin : « 11 con-ige le jeu d'esprit, autant qu'il est possible, par la naïveté de ses mouvements et de ses affections. Tous ses ouviviges portent le caractère de l'amour de Dieu ; non-seulement il le sentait, mais il savait merveilleusement exprimer au dehors les sentiments qu'il en avait. Yoilà la tendresse qui fait l'éloquence. »

Saint François de Sales fit école ; il eut des imitateurs, des disciples chez lesquels l'influence salutaire du maître est visible : Pierre Camus, par exemple, dont les homélies sont restées célèbres, bien qu'il y règne une exubérance d'imagination parfois étonnante.

FIN DE l'APPKNDICE

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