‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 26 sur 30 · PARIS AU TEMPS DE SULLY · texte numérisé non relu

PARIS AU TEMPS DE SULLY

Tous les contemporains ou quasi contemporains de Sully sont d'accord pour affirmer ({u'il n'y avait point, comme le dit Sa.n\a.\{A}i(iqin(cs de Paris, t.I), (c de ville au monde plus boueuse» que Paris, bien qu'il se levât tous les ans cent mille francs environ pour des frais de nettoyage et de charroi.

« Ces boues, ajoute Sauvai, sont noires, puantes, d'une odeur insupportable aux étrangers, qui pique et se fait sentir trois ou quatre lieues à la ronde. De plus, cette boue, outre sa mauvaise odeur, quand on la laisse sécher sur de l'étoffe , y laisse de si fortes taches qu'on ne saurait les ôter sans emporter la pièce, et ce que je dis des étoffes se doit entendre de tout le reste, parce qu'elle brûle tout ce qu'elle touche; ce qui a donné lieu au proverbe : Il tient comme boue de Paris. «

Le nombre des voitures était alors fort restreint. Au xvi' siècle, les dames les plus qualifiées faisaient usage de chariots et de coches ronds à deux personnes, couverts par le milieu; mais ce train parut si plein de faste au parlement, grand amateur de lois somptuaires, qu'en 1563, lorsqu'il enregistra les lettres patentes de Charles IX sur la réformation des habits, il ordonna que le roi serait supplié de défendre les coches par la ville.

Les premiers présidents de la cour de la chambre des comptes avaient seuls le droit de faire montre de ce luxe. Les princesses allaient en litière. Nul, honnis les enfants de France, ne pouvait entrer à cheval , en chariot, en coche ou

1 Établi par édit du 27 avril IG56.

en litière au Louvre, aux Touraelles et autres maisons royales ; les princes et les princesses étaient obligés de mettre pied à terre à la porte; les grands seigneurs et les autres dans la rue. Sous les derniers Valois seulement, on tempéra le règlement, d'abord en faveur du roi de Navarre, des ducs de Lorraine, de Savoie et de Ferrare, puis en faveur des princes et officiers de la couronne et des ambassadeurs. Marie de Médicis étendit encore ce droit. «En 1011 , dit l'historien de Paris que nous avons déjà cité, plus de cinquante personnes, sans compter les cardinaux ni les ambassadeurs, en jouissaient; bien plus, elle (la régente) se relâcha si fort en faveur des ducs de Bouillon, d'Épernon et de Sully, que, sous prétexte de leur indisposition et de leur âge, clic leur permit d'entrer la nuit en carrosse dans la cour du Louvre ; et en6n cette grâce devint si comnmne, qu'elle passa à un tas de gens de peu de mérite et de qualité, à cause de leur grand crédit, dont chacun fut si scandalisé qu'on en fit des railleries; et de fait, comme W Guillaume, l'un des bouffons de Henri IV, vint à mourir quelque temps après , nu bel esprit alors publia certain pasquin ', où il feint que le roi, l'ayant rencontré en l'autre monde, lui demanda qui faisait entrer tant de carrosses dans le Louvre.

« A la réserve du palefroi-, on use à Paris de toutes les

1 Le pasquin (d'où pasquinade) était un genre de satire trèsusité alors. On lit au mot Pasquin , dans le Dictionnaire de Trévoux (17(51 : : « Statue de marbre fort tronquée et mutilée, qui est à Rome, à un coin du palais des Ursins. Pasquinus, statua Romœ famosis scriptis percelebris. Ainsi nommée d'un savetier de Rome qui était grand railleur, et qui se plaisait, aussi bien que ses gens, à donner des brocards à tous les passants. Après sa mort, comme on fouillait sous le pavé devant sa boutique, on trouva une statue d'un ancien gladiateur, assez bien faite, mais mutilée et à demi gâtée. On la dressa à l'endroit où elle avait été trouvée, au coin de la boutique de défunt maître Pasquin, et, d'un commun consentement, on la nomma de son nom. Depuis, toutes les satires ont été appliquées à cette figure, comme si on les eût voulu attribuer à un Pasquin ressuscité. »

Boileau a écrit ce vers , épitre Vr :

I) un pasiimn qu'on a f.iit , au Louvre on vous sou|)çonne.

2 C'est-à-dire en dehors du palefroi. On appelait ainsi le cheval de parade ou de marche, comme le destrier était le cheval de bataille, et le rotissin la bête de somme, le cheval de travail.

autres voitures, car, sans parler de baquenées', les personnes riches font venir chez elles leur bois et leurs autres provisions dans des chariots , le peuple et les bourgeois dans des charrettes, et même se servent de carrioles- pour aller à leurs maisons des champs à Fontainebleau et autres lieux du voisinage; les coches sont encore en usage ^ pour aller d'une ville à l'autre. J'ai appris de la vieille M"" Pilou qu'il n'y a point eu de carrosses à Paris avant la fin de la Ligue, c'est-à-dire avant la fin du siècle passé. La première personne qui en eut était une femme de sa connaissance et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue Saint- Antoine, nommé Favereau.

« De dire comment était fait son carrosse, c'est ce que la même dame ne m'a pas dit ; elle se souvenait seulement qu'il était suspendu avec des cordes ou des courroies, qu'on y montait avec une échelle de fer, et qu'enfin il ne ressemblait presque point à ceux d'à présent. »

Il faut ajouter, toujours d'après Sauvai, que cette nouveauté parut si étrange que les petits enfants et le menu peuple couraient après le susdit carrosse, et souvent avec des huées.

Les autres moyens de locomotion étaient, on le sait, les chaises à bras découvertes et portées par des hommes; la reine Marguerite fut la première à s'en servir ; sous Louis XIII seulement l'usage en devint public.

Quant aux calèches, elles datent d'une époque bien postérieure à celle de Sully ; il en est de même des chaises roulantes, traînées par un cheval, où deux personnes pouvaient se tenir à l'aise, et qui étaient si légères qu'on s'en servait pour courir la poste.

Les fiacres remontent également au xvii" siècle. Il n'est pas inutile de rappeler ici l'origine de ce véhicule et celle de son nom, assez bizarre au premier abord.

« 11 y a quelque (juarante ans, 'dit Sauvai, qu'un cer-

1 Nom que l'on donnait au cheval docile , marchant à l'allure qu'on appelle l'amble.

2 C'est-à-dire, comme le nom l'indique, de petites charrettes c/)Uvertes, généralement suspendues.

' N'oublions pas que Sauvai écrit à la fin du xvm« siècle.

laia Nicolas Sauvage, facteur du maître des coches d'Amiens, loua à la rue Saint-Martin, vis-à-vis de celle de Montmorency, une grande maison appelée Y hôtel Saint-Fiacre, parce qu'à son enseigne était représenté un saint Fiacre, qui y estencore. Or cet homme, fort entendu en fait de chevaux et de carrosses pour les bien ménager et les faire durer longtemps, s'avisa d'un nouveau trafic, qui fut d'entretenir à Paris des chevaux et des carrosses pour les louer au premier venu. D'abord il eut bonne pratique, quoiqu'il les louât bien cher, et même incontinent après il eut des camarades (jui s'établirent en divers quartiers et s'enrichirent. De cette maison à l'enseigne de Saint-Fiacre vint le nom de fiacre donné non-seulement aux carrosses de louage et à leurs maîtres, mais aussi aux cochers qui les conduisaient. »

LA l'LACE nOYALE

La place Royale, nous l'avons vu , fut bâtie sous Henri IV. On l'établit sur les ruines d'une partie de riiùlel des Tournelles et sur l'emplacement d'un marché aux chevaux; le projet du roi était d'y installer des manufactures de draps de soie avec des logements pour les ouvriers, et d'avoir en même temps un bel endroit de promenade, pouvant, au besoin, servir aux fêtes publiques.

Tous les pavillons, à trois étages, furent construits en brique, rehaussés d'arcades, d'entablements et de pilastres de pierre, et couverts d'un comble d'ardoise à deux croupes, terminé d'un faîte garni de plomb. A cette époque, la bri que, l'ardoise et le plomb étaient les seuls matériaux en usage pour les grands bâtiments ; c'est ainsi que furent bâtis, sous Henri IV, la place Dauphine, Monceaux et quelques appartements de Fontainebleau.

Henri IV allait tous les jours à la place Royale voir travailler ses maçons et ceux des particuliers; car il avait vendu les trois quarts du terrain, et faisait bâtir sur le reste avec l'intention de revendre et de gagner dessus. Il avait été arrêté

que le premier étage des pavillons serait orné de portiques ; mais il n'avait pas été dit qu'il serait voûté, de sorte qu'ici on voûtait, tandis que là on ne faisait que des planchers. Un jour, Henri IV se trouvant avec le poète Racan, page de la chambre , au quartier où il faisait bâtir, vit qu'un bourgeois près de lui voûtait le portique de pierre de taille, pendant que lui-même s'en tenait à des planchers. Cela lui fit honte, si bien qu'il en parla à son maçon , qui promit de remédier à la chose en établissant en plâtre ce que les autres faisaient en pierre, ajoutant « qu'il n'y avait d'autre diflérence, sinon que cela durerait moins » . Et vodà comment celles des arcades de la place Royale qui sont en plâtre n'ont été faites qu'après coup, les unes par le roi, les autres par des particuliers.

« Que d'événements publics et domestiques n'a pas vus cette place, a écrit un éloquent écrivain*!... Quels entretiens n'a-t-elle pas entendus..., que Corneille a recueillis dans ime de ses premières comédies, la Place Royale, et dans plusieurs actes du Menteur l... que d'illustres personnages en tout genre n'ont pas monté ces beaux escaliers ! Richelieu et Condé, Corneille et Molière ont cent fois passé par là. C'est en se promenant sous cette galerie que Descartes , causant avec Pascal, lui a suggéré l'idée de ses belles expériences sur la pesanteur de l'air. C'est là aussi qu'un soir, en sortant de chez M"" de (iuéméné, le mélancolique de Thou reçut de Cinq- Mars l'involontaire confidence de la conspiration qui devait les mener tous deux à l'échafaud. C'est là enfin que naquit M""" de Sévigné, et c'est à côté qu'elle habitait. En arrivant à la place Royale par sa véritable entrée, la rue Royale, du côté de la rue Saint-Antoine, on trouvait à l'angle do droite l'hôtel de Rohan, occupé longtemps par la vieille duchesse douairière^, veuve de ce grand duc de Rohan, l'un des premiers généraux et le plus grand écrivain militaire de son siècle^. A

1 V. Cousin , la Jeunesse de M""' de Longueville.

2 On appelle douairières les veuves d'un rang distingué qui jouissent d'un douaire. Le douaire est la portion de biens que le mari donne à .<a fomme lors du mariage, qui reste à celle-ci durant son veuvage, et i|iii passR après elle à SCS enfants.

•' Henri, duc de Rohan-Chabot {1579-'16t8) , gendre de Sully, qui fut le chef du parti protestant sous Louis XIIL A|)rès la paix d'Alais

Al'l'EXDICE 331

l'angle de gauche était l'hôtel de Chaulnes, dont Bois- Rohert a célébré les magnifiques appartements, et i\m plus tard a passé aux Nicolaï. Aux deux autres coins de la place étaient, à droite, du côté de la rue des Tournelles et du boulevard, le vaste et somptueux appartement de Saint-Géran, et à gauche, du côté de la rue Saint -Louis, l'hôtel qu'habitait lUchelieu avant d'avoir fait bâtir et achever le Palais-Cardinal. Les quatre galeries étaient remplies par des hôtels qui n'étaient pas indignes de ceux-là... Tous ces hôtels étaient autant de musées, surtout celui de Richelieu, si longtemps célèbre par sa riche galerie... Il n'y a qu'un seul hôtel de la place Royale qui soit resté dans la même famille, de 1G12 jusqu'à nos jours, à savoir: l'hôtel qui porte le u° 23 et qui, de père en tils, est arrivé à son propriétaire actuel, M. le comte d'Escalopier. »

Ajoutons que le dernier duel célèbre de la place Royale, qui vit tant de rencontres de ce genre , fut précisément celui des descendants des deux plus illustres combattants des guerres de la Ligue , Coligny et Guise , duel dans lequel l'avantage resta à ce dernier.

LE TASSE A PARIS ES 1570; SON JUGEMENT SUR I.A CAPITALE Di: LA FRANCE. — DÉTAILS T 0 PO G R AT II I Q U ES

On sait que le Tasse vint à Paris en 1370, à la suite du cardinal Louis d'Esté, ambassadeur près de Charles L\. Un savant amateur d'antiquités parisiennes' raconte, ainsi qu'il suit, cette visite :

« Le Tasse transmettait à ses amis de Ferrare, notamment au comte Hercule de Contrari, ses impressions sur ce qu'il

(1G-29), il se relirai Venise. On a de lui plusieurs écrits : des Mémoires sur les choses advenues en France depuis la mort de Henri le Grand jusqu'à la paix faite avec les Réformés. — Des discours politiques. — Un ouvrage intitulé : De l'Intérêt des princes et États de la chrétienté. — Et en outre : Le Parfait Capitaine, et des Mémoires et lettres sur la guerre de la Valtcline.

1 Voyez Paris démoli, par M. Edouard Fournier, édit. de 1855, p. 225 et suiv.

avait vu. Disons-le tout de suite, sans vanité, il n'avait pas beaucoup admiré. Nos campagnes lui avaient semblé d'une monotonie de teinte désespérante, aussi bien celles de la Normandie que celles des environs de Paris. » L'écrivain que nous citons ajoute qu'un jour il écrivit ces lignes peu flatteuses d'intention, mais assez obscures en réalité: « Ceux qui louent ces campagnes préféreraient sans doute aux peintures de Michel -Ange ou de Raphaël celles qui n'offriraient qu'une plus grande surface de pourpre ou d'azur d'outremer. »

« C'est bien là un anathème de poëte et de coloriste à l'italienne.

«Nos maisons ne trouvent pas non plus grâce devant lui'. Il regarde comme fort mesquines leurs façades de bois et de moellons; il maudit ces étroites échelles qu'on y décore du nom d'escaliers ; en escaladant leur spirale étranglée, il étouffe, il trébuche ou la tête lui tourne. Les chambres d'ailleurs, selon lui, sont toutes tristes et sombres; et puis, défaut non moins grand aux yeux d'un artiste qui vient d'Italie et qui veut partout de l'air, de l'étendue, de la perspective, même dans un appartement, elles ne sont pas de plain-pied, elles ne se suivent pas. Pour qu'elles soient tout à fait comme il le voudrait, il faudra attendre un siècle encore, le système des chambres en enfilade, selon la mode italienne, ne datant que de l'hôtel de Rambouillet, qui fut distribué à la florentine par la grande Arthénice, d'après les conseils de M. de Pisani '.

« Le Tasse n'aurait pas demandé mieux que de s'extasier devant nos monuments gothiques ; mais si leur masse l'étonnait, en revanche leur architecture lui semblait barbare, et répugnait à son goût délicat. Il admire toutefois les vitraux de nos cathédrales; ceux de Notre-Dame l'émerveillent par leur étincelant coloris, le dessin même ne lui en déplaît pas; car peut-être a-t-il trouvé déjà, entra ces pieuses images et

1 Tous les détails (jui suivent sont tirés du curieux livre publié en 1842 in-8";, par M. Valéry : Le Tasse en France.

2 Sur le célèbre hôtel de Rambouillet, voyez les deux volumes de V. Cousin : La Société française au xviio sircle. Voyez aussi le Granfl Cyrus, de MU" de Scudéry.

plus d'une (le celles que peignit Raphaël au sortir de l'école du Pérugin, certaine parenté qu'on a constatée depuis; enfin ce genre de peinture , qu'il n'avait encore vu nulle part se déployer avec cet éclat et cette perfection , lui agrée singulièrement. Elle lui inspire même cette remarque imprévue : « En Italie , le verre n'est travaillé que pour les besoins de la coquetterie,— il pensait aux miroirs de Venise , —et pour les orgies des buveurs; la France, plus pieuse, le consacre à l'ornement des églises et au culte religieux, w

« C'est là, du reste, tout ce qu'il trouve à admirer sans réserve dans la vieille basilique : elle lui semble en somme fort inférieure au dôme de Milan. Pour lui cet unique cloclier et ces deux tours massives ne valent pas, à beaucoup près , les mille clochetons de marbre de la coquette église. Les clochers, eu effet, sont ce qu'il aime le plus; rien on France ne lui a souri davantage , rien ne lui a semblé d'un effet plus charmant, si ce n'est pourtant les moulins de Montmartre.

« Notre climat changeant faisait grelotter sa musc frileuse et l'indignait, tout enrhumé, contre ces journées incertaines, qui, empruntant leur matinée à l'hiver, leur midi à l'été le plus chaud, et leur soir à l'automne, ne doivent rien à la seule vraie saison, le printemps. C'est là qu'il trouvait la cause des éternelles incertitudes qui tiennent Uottantes , agitées, actives, les natures françaises. «Les Français, dit-il, dans un traité ' qu'il écrivit plus tard , sont faits de telle sorte qu'ils ne sauraient demeurer tranquilles. Ils veulent toujours être en exercice, et dès que l'occasion leur manque, ils dépérissent aussitôt , comme il arrive d'un palefroi habitué à la fatigue et qu'on laisserait oisit à l'écurie, ou des roues d'une horloge qui se rouillent si elles ne marchent plus. »

« Une seule chose dédommage le Tasse de cette inconstance du vent qui, pour girouette expressive, trouve, avant tout, les tètes parisiennes, c'est la multitude de ces moulins dont son haleine est l'àme, et qui tournent et virent si joliment

1 Discours sur les troubles élevés dans le royaume de France en l'an 1585. Il n'en reste, paiait- il, qu'un fragment.

sur les hauteurs de Montmartre. C'est là le spectacle qui lui plaît davantage ; il semble que son far niente de poêle n'a jamais été mieux bercé que par ce mouvement des ailes dont il suit le branle aérien au delà des marais de la (irange- Batelière.

« Au temps où le Tasse visitait Paris, tout l'espace compris entre Montmartre et la porte de la ville qui lui devait son nom était si vague et si désert, d'un autre côté, cette porte étant située à peu près à la hauteur de la rue du Cadran, qui alors s'appelait pour cela rue du Bout-du-Monde, le quartier qui la séparait du Louvre avait si peu d'étendue et était couvert d'habitations si peu élevées, qu'on pouvait presque du Louvre même, où notre poëte allait souvent, voir tourner les moulins de Montmartre. Cela est si vrai , qu'un jour de l'année 1559, je crois, le feu ayant pris dans le dortoir de l'abbaye qui couronnait le monticule', le roi Henri II, qui, à ce moment-là, se promenait dans sa galerie du Louvre, fut un des premiers à apercevoir l'incendie. Et ce fut un heureux hasard : grâce à la compagnie de Suisses qu'il y envoya aussitôt pour porter secours, le monastère ne fut pas dévoré entièrement. Aujourd'hui tout Montmartre brûlerait jusqu'à la dernière maison, (ju'on n'en verrait rien dans le quartier du Louvre. «

Quel était alors l'aspect de la vaste étemlue de terrain dont nous parlons? D'abord la butte Saint-Roch, à la base de laquelle se trouve aujourd'hui l'église Saint-Roch (érigée pour la première fois en 1582, mais reconstruite depuis), était un espace immonde appelé le Marché- aux -Pourceaux. Sur le sommet et sur les pentes, quelques maigres moulins à vent, des ronces, des orties-; çà et là des vignobles : un désert boueux, où les meuniers et leurs mulets sont seuls à s'aventurer. «A certains jours pourtant, dit l'auteur de Paris démoli, la foule sortant par flots de la porte Saint-IIonoré, située alors à peu près à la hauteur du café de la Régence, vient envaiiir les buttes, et s'échelonne sur leurs pentes en groupes

1 Un se rappelle que c'est do là qu'Henri IV contenipla la grande escopellerie qui lui livra en une nuit tous les faubourgs de l'aris.

2 D'où la rue des Orties , dans ce quartier.

pressés et curieux ; c'est quand il s'agit de l'exécution d'un iaux monnayeur. L'espace compris entre les deux monticules est réservé pour ces sortes de supplices. On dresse sur un bûcher une chaudière énorme remplie d'eau, on met le feu au bûcher, et qunud l'eau de la chaudière est bouillante, on y plonge le coupable '. »

Au temps de Sully, l'aspect de la butte Saint- lloch commençait pourtant à se modifier; une sorte de faubourg s'y était formé ; à côté des porchers, restés fidèles à leur quartier, étaient maintenant des maraîchers, des aubergistes et des cabai-etiers plus ou moins agrestes. Il y avait notamment, en face du portail de l'église , une taverne à l'enseigne des Trois- Picjeons, où Ravaillac vint loger trois jours avant son attentat, faute d'avoir pu trouver un gîte dans la ville même, fort encombrée alors par la foule des étrangers qu'avaient attirés les fêtes du sacre de la reine.

Près de là, sur l'emplacement actuel du Carrousel, était une voirie, le Champ- Pourri, où les maquignons venaient abattre leurs chevaux malades; du Louvre à Chaillot, de la porte Saint - Honoré au Roule , s'étalaient de vastes parcs de volailles.

Du côté opposé, l'aspect des lieux était un peu plus noble : nous voulons parler de la Grangc-Balelière - et de ses environs. Cette grange était d'al)ord une sorte de métairie, propriété des chanoinesdeSainte-Opportune,sous]aréservedelasuzeraineté de l'évèque de Paris. Plus tard, l'immense terrain se morcela en une multitude de petites cultures et d'enclos particuliers. C'était un endroit où le bouj-geois aisé avait sa courtille, comme on disait alors, c'est-à-dire une sorte de cottage, avec potager et vigne. Sous Henri IV, et même encore sous Louis XIV, c'était un lieu où on n'allait pas volontiers la nuit. Au premier bruit d'une voilure (c'était chose assez rare dans ce désert), toute une Ijande de rôdeurs, sortant le soir des carrières de Montmartre, leur refuge, se mettait soudain à

J L'Estoile, dans ses Mémoires, raconte, à la date de 1587, l'exécution d'un faux monnayeur, qui fut ainsi bouilli; c'est son expression. 2 Où est aujourd'hui la rue de ce nom.

l'affût ' . Quelle tlifférence avec le brillant quartier qui occupe aujourd'hui celte place !

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