A MON AMI ANATOLE LE BRAZ
Je ri ai jamais oublié nos longues promenades enivrantes aux environs de Qiiimper et de Paimpol, dans ces lieux où notre jeunesse répandait son délire, avant les tristesses de l'âge et les coups du destin. Je sortais des livres, des artifices de la vie d' Ecole, de cette fièvre intellectuelle amenée par le morne labeur des concours, et là-bas, dans cette terre lointaine, qui me semblait, de loin, si grise et affaissée dans le déclin, je trouvais, avec quelle allégresse, le sourire de ton amitié et de ton regard si clair, ton verbe éclatant et tes ardeurs fraîches de Breton épanoui à travers sa terre natale. En entendant ton dîne lyrique traduire avec tant de lucidité l'dme des ancêtres, je sentais enfin la vie véritable, la vie profonde , avec son bruit de sources. De cette vision j'ai gardé le souvenir charmé qui iria suivi partout en allégeant mon labeur. Depuis ce temps nous avons parcouru des routes diverses, et je ri ai pas ignoré les abattements de la mélancolie et de la fadeur;
mais toujours l'ombre fraîche des anciens jours se reflétait sur mes heures lourdes et m'apportait le souvenir de nos désirs de jeunesse comme un reconfort d'espérance, et je t'associais ainsi à mes émotions les meilleures. Dans tes livres, qui ont ému bien des cœurs, d'autres que moi ont senti les admirables dons de V évocateur et de l'artiste : nul mieux que moi ne sait ton fond d'âme, abondant et limpide, d'où sortiront encore des œuvres harmonieuses, car tu nous apprendras que le malheur, qui a multiplié autour de toi ses coups si brusques, peut briser en nous certaines fibres profondes, mais n'entame pas notre courage devant la vie qui continue et qui nous domine. Qu'il me soit permis d'offrir ce livre ànotre amitié, car je veux me donner la joie et l'honneur de mettre ton nom devant ces pages où j'essaye de décrire une âme infiniment pure qui enseigne la sagesse en montrant comment il faut souffrir, comment il faut aimer.
E. Zyromski.
Campan, septembre 1907.