CHAPITRE I
Un jeune homme de talent, appelé aux plus beaux destins, sent sourdre au fond de lui, aux heures d'allégresse, la source des créations futures ; mais il se cherche plus ou moins longtemps avant de trouver la voie qui le mènera au triomphe. Nous sommes en 18fi<! : Sully Prudhomme a vingt et un ans, et il éprouve les premières fièvres de l'ambition poétique. Il lit avidement les œuvres des contemporains les plus grands : sa nature scrupuleuse et enthousiaste le plie aisément à l'admiration. Il écoute en lui l'écho des poèmes de Victor Hugo et de Lamartine, de Musset et surtout de Vigny. 11 s'émeut davantage aux premiers accents d'une voix qui sera bientôt
glorieuse : les Poèmes barbares de Leconte de Lisle, prolongeant le bruit un peu assourdi des Poèmes antiques, retentiront demain, en 1862, et lui apprendront que le génie romantique n'a pas épuisé le lyrisme moderne et que le désir humain sait toujours trouver de nouvelles chansons. Le jeune Sully s'abandonne à l'action de ces œuvres. Son originalité, sans être accablée par ces souvenirs, sera d'abord amortie par l'effet des réminiscences et le mouvement inévitable des imitations. Donc un premier labeur s'impose à nous, si nous voulons éviter les redites et circonscrire nos recherches à l'essence des questions. Il importe de montrer avec quelle audace tranquille le poète se libère et assure son affranchissement. Écoutons les chants romantiques et le chant de Sully Prudhomme pour saisir la qualité de son accent. Rapprochons l'art des Parnassiens et la manière de Sully Prudhomme pour déterminer la nouveauté de sa méthode poétique. Comparons enfin la philosophie de Vigny et celle de Sully Prudhomme pour comprendre, dans l'esprit du disciple, le long écho de la pensée du maître. Cette enquête préliminaire accomplie, nous examinerons avec une attention moins disper-
sée l'originalité du poète, c'est-à-dire ce qu'il apporte de neuf et de surprenant.
Sully Prudhomme s'est libéré sans elîort de l'esprit romantique.
Il est difficile de préciser le sens du mot romantisme. Les définitions de la critique sont trompeuses, parce qu'elles sont à la fois flottantes et rigides. Nos formules les plus souples ne peuvent enclore les formes même les plus simples de cette vie de l'esprit, où aboutissent, à travers des ébauches innombrables, les forces vives, fluides et soudaines de la nature. Toujours par quelque endroit, nos cadres intellectuels se brisent et laissent voir l'artifice de nos démarcations. La vie, la vie profonde suppose toujours, et dissimule d'essentiels contrastes. La vie est toujours la lutte entre deux énergies contradictoires; cette lutte, arrêtée par un apaisement provisoire, n'est terminée que par la mort. Ainsi, au centre même de la vie, le contraste règne. Donc, n'hésitons pas à définir pour assurer nos démarches, mais sachons que ces débilitions verbales ne répondent
pas à la complexité des choses, et tenons-les prêtes à s'ouvrir à d'inévitables atténuations.
Le poète romantique ne se détache pas de luimême : il se replie ou il s'épanche, mais, dans ses méditations et ses épanchements, il ne se quitte jamais : il chante les aventures de son âme. Donc le chant romantique est un chant d'orgueil. Tantôt cet orgueil triomphe, tantôt il déplore sa défaite. Ivresse et mélancolie, exaltation et défaillance, et, à la fin de tout, le rêve, qui apporte l'illusion ou l'oubli : tel est le rythme de notre âme envahie par l'amour d'elle-même, tel est le rythme de la poésie romantique.
• Le poète romantique, réfractaire à l'idée de loi, est asservi aux désirs de sa sensibilité, et subit les égarements de l'ignorance. Le mot de Sainte- Beuve sur Lamartine « qui ne sait que son âme » demeure vrai. Le génie de Musset se dissipa avec sa jeunesse. Par l'usure de la sensibilité son imagination s'épuisa comme un arbre à bout de sève : à l'âge des maturités fécondes, Musset semble flétri. Victor Hugo, malgré ses prétentions à la psychologie dramatique et à l'histoire, ne domina guère mieux la force envahissante de son lyrisme. Ses drames sont la mise en scène de la
conception romantique de la vie. La Légende des Siècles n'est pas L'épopée de l'humanité, mais le roman de l'imagination du poète se déployant à travers les âges. Toujours et partout Hugo joue le rôle essentiel, le rôle de juge, aux côtés des Eviradnus et des Rodrigue, des Roland et des Elciis, dans le duel qui se prolonge à travers l'histoire et qui déchire l'humanité. Cette épopée est le chant du poète qui, dans la solitude de l'exil et devant le tumulte des flots qui orchestre l'accent de sa voix, a voulu revivre, dans son âme multiforme et retentissante, toute la vie de l'histoire et la vie des hommes.
Le poète romantique ne se détache jamais de lui-même. Par là il continue l'œuvre de .T.-.I. Rousseau, en qui le lyrisme trop pressant énerva la sage méthode, fondée sur l'observation de la nature, — et de Chateaubriand, dont le prestige féconda ce virus romantique que nous avons tant de peine à éliminer de nos âmes.
Le romantisme, étant la négation de la loi, interpréta les plus hauts problèmes de la vie avec une audace inféconde et bruyante. Ses affirmations exprimées avec tant d'éclat pèsent encore sur nos sensibilités. Surtout il contribue à main-
SULLY PRUDHO.MME
tenir des préjugés et des chimères en exposant ses erreurs brillantes sur le génie du poète, les rapports de la pensée et du sentiment, et le rôle de la nature dans la vie poétique. Il est utile de les rappeler pour comprendre la nécessité et la force de la réaction accomplie par Sully Prudhomme.
Le poète romantique définit le génie par le délire tle l'imagination. Il reprend l'opinion la plus antique, la plus surannée, la plus insoutenable,^ l'opinion des poètes primitifs, que nous appellerons l'opinion platonicienne, parce que Platon l'a transmise à la critique alexandrine et moderne.
Le poète primitif, surpris par les ardeurs brusques de sa sensibilité, attribuait ces agitations et ces prestiges à l'influence d'un Dieu, et ses auditeurs, charmés par ces beautés singulières, croyaient entendre l'écho d'une parole divine. Le Poète, c'est l'Inspiré ou le confident des Dieux. Quand Homère veut savoir ce qu'il ignore, il se tourne vers la Muse qu'il imagine auprès de lui, comme une compagne chargée de secrets : « 0
.M us.', dis-moi le nombre des guerriers et des vaisseaux partis pour la guerre de Troie. »
Cette opinion, primitive et naïve, a été développée par Platon. Dans le dialogue d'Ion, il compare les poètes aux prêtres de Cybèle, aux Coryphantes qui dansent dans la chaleur du délire, aux Bacchantes exaltées par l'ivresse dionysiaque. Dans le Phèdre, il insiste sur la puissance de cet enthousiasme égaré, qui entraine le poète et le dispose aux paroles soudaines et merveilleuses. .Mais hâtons-nous d'ajouter que Platon souriait en exposant cette mythologie. Loin de définir l'attitude poétique, il la parodiait avec sa grâce coutumière. Car il condamnait les effets de cette inspiration hasardeuse, et ceux qui reproduisent l'opinion de Platon sans l'atténuer de l'ironie platonicienne oublient qu'il a chassé les poètes de sa république et que, dans sa hiérarchie des âmes humaines, l'âme des poètes est reléguée presque au dernier rang. Tant de sévérité serait-elle explicable, si Platon acceptait sans réserve cette croyance traditionnelle sur les poètes confidents des Dieux?
Ce préjugé sur le génie, qui dérobe les poètes aux conditions ordinaires de la nature et de la vie
pour les placer dans un monde arbitraire, est développé par les romantiques avec les métaphores les plus ambitieuses. Il est souvent exprimé dans l'œuvre de Lamartine. Par exemple, Fàme du poète est comparée à un feu dévorant, au vent de l'aurore, qui s'élève avec le matin, renverse et brûle ou dévaste comme l'orage. Et ces comparaisons n'offrent pas seulement au poète l'appui et la parure des images : elles épuisent la pensée romantique sur la nature du génie. Hugo traduit- le même sentiment avec des métaphores plus enflammées. Sans parler de l'allégorie de Mazeppa trop banale et conventionnelle, je citerai ce fragment du livre posthume, Toute la Lyre :
Je sens que par devoir j'écris toutes ces choses Qui semblent, sur le fauve et tremblant parchemin Naître timidement de l'ombre de ma main. Est-ce que par hasard, grande haleine insensée Des prophètes, c'est toi qui troubles ma pensée? Où donc m'entraîne-t-on dans ce nocturne azur? Est-ce un ciel que je vois? Est-ce le rêve obscur Dont j'aperçois la porte ouverte toute grande? Est-ce que j'obéis? Est-ce que je commande? Ouvrez-vous que je passe, abimes. gouffre bien. Gouffre noir! Tais-toi, foudre! Où me mènes-tu, Dieu? Je suis la volonté, mais je suis le délire.
Jamais Hugo n'a traduit avec plus d'éclat la démarche enfiévrée de son délire. Il ne pouvait
mieux définir l'égarement do l'imagination romantii|iit\ son allure de vertige, sa tendance au cauchemar. Carie poète qui s'effare devant ces apparitions fantastiques sent passer sur son front la grande haleine insensée des prophètes.
.Musset donne à la même idée une forme dramatique infiniment émouvante. Nous savons aujourd'hui, par les confidences de ses amis et de ses proches, que Musset éprouvait souvent cette agitation cérébrale, bien connue des aliénistes, ce trouble nerveux qui enfièvre le cerveau et lui permet d'évoquer soudain des êtres absents et imaginaires. Musset songe dans la solitude de sa chambre : il pense à son mal et il souffre. Tout à coup un être se dresse devant lui, et parle. Tantôt e'esl Musset lui-même qui apparaît devant Musset et le poète voit son double :
En face de moi vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère.
Tantôt, comme dans le Souvenir, c'est George Sand, non plus la George Sand d'autrefois, la George Sand de Venise, mais une femme froide et morne, le fantôme de George Sand. Tantôt eet être hallucinatoire a la forme de la muse
souvent harmonieuse et belle, quelquefois terrible comme un spectre. Dans la Nuit de Mai, quand la Muse demande au poète accablé de livrer au public ses secrets d'amour, il ne peut retenir ce cri d'épouvante : « 0 Muse, spectre insatiable! »
L'aveu de Musset, l'effroi de ce malade, en proie aux hallucinations, montre ce qu'il y a de morbide dans cette interprétation delà poésie, et fait comprendre le mot terrible de Goethe : « Le classique, c'est le sain ; le romantique, c'est le malade. »
Pour tous les romantiques l'inspiration est l'effet d'une fièvre sacrée. L'effusion du génie est magnifique et divine. Le poète doit éviter le labeur de la recherche qui froisse et arrête les beaux élans. Qu'il entretienne plutôt en lui, par l'intensité de la vie passionnelle et l'exaltation qu'apporte la solitude, le don des ardeurs créatrices, des intuitions qui déchirent les voiles et font resplendir la vérité.
Cette croyance un peu naïve dans le caractère divin de l'inspiration dispensait le poète de poursuivre dans la méditation et la culture les raisons qui approfondissent les émotions apportées par la vie.
Elle l'entraînait à se défier de la pensée, car penser, c'est se détacher de soi-même et subir une méthode. Le poète romantique pour protéger son égarement proclame la subordination de la pensée au sentiment, de l'idée à l'image. Ainsi, la philosophie devient la traduction amplifiée de la sensibilité du poêle : conséquence fâcheuse, pour la poésie dont elle restreint arbitrairement la portée en la réduisant au lyrisme, et pour la sensibilité du poète qu'elle prive d'un guide assuré vers la région des sources où notre sensibilité se rafraîchit et se renouvelle.
Les Méditations du Lamartine commencent par l'ôtonnement et finissent dans le songe. Son âme harmonieuse et légère a ignoré de nobles angoisses, parce qu'elle résolvait les problèmes par des eiïusions.
Les poèmes de Musset sont des confidences passionnées. Il croit juger la nature et la vie en chantant sa détresse, mais sa philosophie a la portée d'un cri d'enfant devant la douleur.
Dans Victor Hugo, le besoin de savoir, qui semble avoir été plus ardent, fut trop souvent apaisé par la joie qu'il éprouve à contempler ses images. Un problème se pose devant sa pensée :
soudain les images se lèvent et fournissent une traduction plastique, et ces images sont si belles, si multiples, si spontanément génératrices les unes des autres que leur déroulement seul est un charme. Trop souvent Hugo se contente de cet exposé pittoresque. La ronde des images entretient en lui une sorte d'agitation cérébrale qu'il prend pour de la recherche. Hugo s'efforce de penser : en fait il contemple les métaphores qu'il évoque. Il s'enivre de ces apparitions fantastiques, et le lecteur, à la fois ravi et déçu par tant de tableaux, assiste à la fuite de la conclusion dérobée sous un brillant nuage.
Est-ce à dire que les poètes romantiques ne pensent jamais? Vais-je reproduire les ironies des lettrés sur Jocrisse au cap Sunium? J'aime mieux me rappeler qu'un grand philosophe, Renouvier, a pu écrire un livre vigoureux et plein sur la philosophie de Victor Hugo. Ce que je veux dire, c'est que la philosophie des romantiques est l'épanouissement de leur sensibilité, parce qu'elle est imposée par cette sensibilité même. Ils croient penser et se détacher d'eux-mêmes et considérer attentivement l'énigme de l'univers. En fait ils s'expriment avec la complicité des formes de la
nature qui fournissent au sentiment un prolongement indéfini et une illustration pittoresque. Ils arrivent ainsi à des trouvailles magnifiques, parce que la sensibilité a des intuitions qui déchirent souvent les voiles. La page de Pascal sur l'esprit de finesse, je veux dire sur la puissance de vision de notre sentiment, doit être présente à notre esprit pour dérober notre méthode à la rigidité de la raison et à l'intolérance. Donc il ne faut pas méconnaître ce qu'il y a de philosophique ardeur dans certains aveux romantiques. Lamartine éprouve le frisson des hautes pensées quand son rêve se prolonge et s'épanouit sur l'univers. Le poète plane au-dessus des choses et l'émotion qu'il éprouve est de qualité rare, puisqu'il fortifie en nous le sentiment de la grandeur infinie de la nature.
De même, Musset est un grand philosophe, le jour où il répand son tourment sur l'univers. Les accents qu'il fait entendre sont dignes de Platon et de Lucrèce, quand il chante l'amour qui crée le monde et soulève les énergies vitales :
J'aime! voila le mot que la nature entière Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit : Sombre et dernier soupir que poussera la terre, Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!
On A'oit que Musset suit, à travers le monde, l'ardeur de sa sensibilité que l'amour exalte. Il semble se détacher de lui-même : en réalité, il impose sa vie passionnelle à la vie de la nature. Il aime, et la force d'amour qui le brûle se propage en ondes de flamme sur l'univers.
Hugo est un grand philosophe, dans le Satyre de la Légende des Siècles, parce que ce mythe antique est à la fois chargé de pensée et singulièrement approprié à la sensibilité du poète. Il traduit avec plénitude la puissance de renouvellement qui meut l'univers, et il symbolise avec opulence la vie intérieure de Victor Hugo et son besoin d'absorber le monde. Le poète, en s'exprimant lui-même, semble se détacher de lui-même, et son poème a deux faces, car son lyrisme, qui se déroule avec éclat sur la tige ardente des mots, plonge ici dans le fond même des choses, à la source des énergies de la vie et des fortes pensées.
Sachons goûter le mérite de ces rencontres et de ces trouvailles, mais reconnaissons qu'elles sont brèves. Ces pensées, qui sont les parties maîtresses de ce lyrisme indiscipliné, sont des souvenirs qui s'épanouissent avec le consentement de l'univers, et des rêves qui se prolongent
avec la collaboration des choses. On voit que cette philosophie, commandée par la sensibilité, n'a presque jamais une valeur intrinsèque. Ce qui fait son mérite, ce n'est pas la substance des vérités qu'elle renferme, mais la lumière qu'elle projette sur la force du senti mont et le prestige de ces poètes qui savent intéresser l'univers aux nuances de leur façon de sentir.
En vérité, les poètes romantiques ne nous ont guère fait que des confidences. La magnificence de leurs élans leur interdit le poème philosophique, et le tort des plus grands, de Lamartine dans la Chute d'un Ange et de Victor Hugo dans la Légende des Siècles, fut de traiter avec la méthode lyrique, selon les jeux bondissants de l'ignorance et du rêve, un sujet qui réclamait les plus lentes méditations.
Parce que le poète romantique a détruit en lui l'idée de loi, il ne peut comprendre la discipline de la nature. Parce qu'il ne se détache pas de luimême, il ne sait pas suivre le noble et difficile enseignement imposé par la nature. Au lieu de
l'observer avec respect, il la plie à l'expression de sa sensibilité, pour l'obliger à jouer un rôle.
L'âme de Chateaubriand, mélancolique et fastueuse, demande à l'univers de bercer sa tristesse ou d'encadrer son orgueil. Ainsi le paysage où il se complaît est un paysage d'orage ou un paysage d'apothéose.
Lamartine, le poète pour qui le passé seul existe, amène la nature à se composer au gré des souvenirs, et il insinue à travers ses formes la forme -même de ses songes.
Victor Hugo, en proie aux images, oblige l'univers à multiplier les aspects de sa vie intérieure, où b missent toutes les formes du pittoresque. Il impose une constante collaboration à la nature qui doit subir et illustrer sa toute-puissante imagination.
Ces poètes exercent sur la nature une sorte de violence. On dirait qu'ils se promènent à travers les choses pour recevoir des caresses ou pour recueillir des hommages. Ils se servent de la nature comme d'un décor, ou ils l'exploitent, comme une courtisane. Ils la calomnient ou ils l'adorent, et les gestes de menaces suivent les paroles de supplication et d'amour. Ils l'adorent, tant qu'ils trouvent en elle un apaisement ou
qu'ils entendent dans l'harmonie éparse un chant de gloire où retentit l'écho de leur sensibilité. Ils la calomnient, quand leur propre infortune leur semble inconsolable, je veux dire quand leur orage intérieur couvre le tumulte des choses; alors, comme des enfants désemparés, ils accusent l'indifférence de la nature. Ainsi le poète romantique dissocié par l'indiscipline et toujours plein de lui-même semble écouter les murmures de l'univers [tour entendre le bruit magnifié de sa chanson intérieure.
La même tendance essentielle, qui explique sa doctrine sur le vertige de l'inspiration et sa défiance de la pensée, nous fait comprendre le contraste de son attitude, tour à tour insolente et accablée, devant la nature.
Entre les poèmes des romantiques et ceux de Sully Prudhomme, il y a opposition et contraste. L'œuvre romantique est l'application, la plus brillante et la plus inquiétante, de l'esprit anthropocentrique, je veux dire de la tendance de
l'homme à projeter sa personnalité sur l'univers. Cette tendance est légitime, puisqu'elle traduit le désir universel de l'être à persévérer dans l'être, mais les romantiques l'ont enfiévrée et corrompue. Sully Prudhomme se garda vite de ce tumulte et de ces ardeurs qui empêchent l'homme de se plier à l'observation des choses et de chercher dans l'évolution de la vie la loi de l'humanité. Ce souci d'une attitude désintéressée et dominatrice, dont le poète a montré l'importance dans ses lettres à Ch. Richet, fut de plus en plus impérieux, et nous sert à comprendre l'élargissement progressif de son œuvre. D'abord élégiaque, individuelle, un peu courte et fragile, cette œuvre s'ennoblit avec les années et se hausse enfin au grand poème philosophique. Le poète, parti de l'anatyse de nos mélancolies distinguées, aboutira aux plus larges synthèses. Ses premières élégies sont exquises, mais l'accent de la Justice est plus émouvant. Il ne faut pas qu'en prononçant le nom de Sully, avec sa résonance aiguë et plaintive, l'écho lointain et triste du Vase brisé retentisse uniquement dans nos âmes et nous empêche d'entendre les chants de la vaillance et de la guérison-. Donc Sully Prudhomme ne tarda pas à com-
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prendre le danger de l'orgueil romantique, et il s'efforça d'échapper à cette névrose, que (îœthe a signalée, et qui fait se inèier dans les œuvres Les plus fortes le désespoir et l'audace, la mélancolie et la révolte. Quand il s'écartait des exemples romantiques, le poète obéissait déjà à une énergie intérieure et pressante. Son air anxieux révèle l,i qualité de son souci. Car il ne se contente pas de désirer, comme le romantique. Devant la vie il est simple, candide jusqu'à l'héroïsme, attentif et tremblant. C'est pourquoi sa pensée sera l'aveu de ses anxiétés : son œuvre sera l'analyse et la guérison de son tourment.
Paul Desjardins, qui a parlé de son maître avec la grâce de l'affection, l'appelle justement le Poète du Scrupule. Muni de cette arme invincible, Sullv Prudhomme dissipa vite la triple erreur des romantiques sur le vertige de l'inspiration, la subordination de la pensée au sentiment et le rôle de la nature dans la vie poétique.
D'abord il rejette «cite conception surannée et décevante du génie qui trouve la beauté dans le
délire. Il juge et condamne ce qu'il y a de factice dans cette exaltation du sentiment. Dès ses premières œuvres, sa sensibilité, au lieu dese répandre, se creuse. L'effusion désordonnée est remplacée par l'analyse émue.
Le poète n'est pas l'égaré, l'enthousiaste chevauchant à travers les pays de la chimère. Sully proclame que le vrai poète sent en lui, avec une émotion sacrée, la présence d'un guide. Mais ce maître n'est plus la Muse, la Compagne mythologique, ni le coursier impétueux de Mazeppa, ni l'être hallucinatoire et charmant qui enchantait Musset. Ce maître, infiniment exigeant, ordonne le respect d'un idéal, et le génie, au lieu de se répandre dans l'effusion du délire, devient la méditation du destin.
Ne craignons pas que Sully Prudhomme n'élimine l'ardeur en confondant l'inspiration avec la méthode. Autant que les romantiques, il a senti et exprimé la ferveur de cette vie intérieure, où dorment et s'exaltent, pour de nouvelles conquêtes, les énergies qui ont fait le monde. Il a compris que notre personnalité véritable déborde notre personnalité consciente. Il a proclamé après Pascal que le cœur a des droits que la méthode ration-
nelle ne doit pas contraindre. Mais il exige que cette vie intérieure accepte la collaboration de la Pensée et il enseigne que le génie véritable consiste dans l'alliance de l'ardeur et du savoir, de l'émotion et de la méthode.
Alors l'inspiration n'est pas un don gratuit, ni une exaltation soudaine et inexplicable. Elle cesse de ressembler au mirage du rêve ou au vertige des sens. L'inspiration véritable est la récompense qui suit la conquête. Elle est l'éclosion et L'épanouissement de la Beauté sur l'édifice du Savoir. La Poésie est l'ardeur qui donne des ailes a h Savoir. La Poésie est le Savoir qui dirige nos ardeurs. De là ce beau cri nostalgique, où se révèle une nouvelle méthode :
0 Poètes futurs qui saurez tant de choses!
Le romantisme se défie de la réflexion et du labeur. Il veut dérober l'inspiration aux démarches lentes et scrupuleuses. Il craintque ces soucis trop subtils n'arrêtent l'élan et la verve. Sully Prudhomme estime que dans l'âme poétique, qui doit être lucide et ardente, la méditation réchauffe ce qu'il y a de vivace et de créateur dans L'inspiration.
Il convient donc de rattacher Sully Prudhomme à la famille d'artistes que domine la figure grave et interrogatrice de Léonard de Vinci. Dans ces deux âmes fraternelles, si profondes et douloureuses, la poésie exalte la puissance de l'analyse et l'amour se révèle par l'ardeur de la compréhension. Ainsi leur inspiration est le triomphe d'un rythme, mais ce rythme commence par la méditation et s'achève dans l'éclat de la Vérité entrevue et de la Beauté conquise.
Dans le Bonheur, Sully Prudhomme évoque la région pacifique, où les grands artistes mériteraient, après la mort, d'égaler leur vie à leur rêve :
Ils possèdent leur songe incarné sans effort : C'est au bras d'Athéné que Phidias s'endort; Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle ; Michel Ange ose enfin du songe qui la tord Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle
Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous, De sa vision même est devenu l'époux ; L'Aube est d'Angelico la sœur chaste et divine; Raphaël est baisé par la Grâce à genoux, Léonard la contemple et pensif la devine.
Ce dernier vers, en définissant la manière de Léonard, traduit avec plénitude l'attitude de Sully Prudhomme, et précise sa doctrine de l'inspira-
tion par l'alliance de l'intuition et de la recherche. La pensée de Léonard, qui a connu le tourment du scrupule, manifeste l'éclat vif et prompt de l'intuition. Ses calculs sont profonds et ses trouvailles sont soudaines. Ainsi, dans l'œuvre de Sully, l'intuition portique est la fleur de sa lucidité.
Sully Prudhomme se défie du lyrisme qui se confond avec l'ivresse de la sensibilité et le vagabondage de l'imagination. Il ne veut pas admettre que la poésie soit la culture de l'illusion ni la poursuite de ce mirage créé par tous nos désirs. Il ne souffre pas qu'on « décore du nom de rêverie » les mouvements d'une sensibilité effrénée et retentissante. Avec courage, il recherche la cause de tant de troubles et d'affaissements, et le jour où il déclare que le goût du songe est l'effet de notre et ennui », il explique et condamne la névrose romantique.
Contre l'attrait du rêve et la tristesse de l'ennui il a trouvé un remède dans le culte de la vérité, et, en proclamant que la vérité est seule capable de saisir la poésie renfermée dans 1rs choses, il
montre l'alliance nécessaire de la sensibilité et de la pensée, et il écarte la seconde erreur romantique. Donc il impose à la poésie une attitude interrogatrice, et il lui demande de scruter nos destins. La poésie devient la manière émouvante de poser les questions les plus redoutables puisqu'elle est l'art d' « intéresser le cœur aux problèmes de la pensée ».
«n Mais, en faisant de sa poésie l'expression \ pathétique de nos angoisses intellectuelles, il l s'obligeait h renouveler la manière poétique. Le sentiment n'absorbera plus la pensée, et l'image ne remplira plus le développement. Dans Victor Hugo, la métaphore est une maîtresse magnifique et dévorante. Dans Sully Prudhomme, la métaphore se fait la servante de la poésie, en lui apportant sa parure comme un hommage. Souvent même, quand la poésie trouve dans son intensité même un rythme essentiel, je veux dire l'accent qui distingue toujours le vers de la prose, l'image s'efface et la pensée brille d'un éclat singulier. Un rayon de soleil blanc et pur, qui vibre dans l'espace, n'est pas moins émouvant que les couleurs qui brillent à nos pieds. Dans les solitudes fraîches des hautes montagnes, quand nous
gravissons les sommets, nous ne trouvons plus les fleurs qui tapissent le fond des vallons, et pourtant nos émotions les plus hautes se dressent dans ces contrées lointaines. La poésie de ces lieux n'est pas dans le jeu mouvant des apparences multicolores, mais dans l'éclat de l'air qui nous enveloppe et l'allégresse de l'azur qui nous domine : ainsi dans ces poèmes dépouillés de la fleur de l'image, l'idée peut révéler sa beauté par sa lumière et sa puissance de vibration.
Quel magnifique élargissement est assuré à la poésie! Sully Prudhomme contribue efficacement à combattre un préjugé trop répandu et longtemps garanti par les triomphes du romantisme. Depuis plus de cent ans, nous sommes portés à confondre la poésie et le lyrisme. Confusion arbitraire que les classiques n'ont pas commise! Ceux qui réduisent la poésie au lyrisme limitent injustement le domaine de la poésie Voublions pas que dans le premier épanouissement de la philosophie grecque, les Xénophane et les Parménide, les Empédocle et les Pythagore révélèrent déjà l'alliance de la pensée forte et de l'imagination plastique. La poésie philosophique de Platon est plus émouvante que la mythologie mensongère
qu'il est venu remplacer, et Lucrèce est le plus grand poète de Rome parce qu'il fut le plus pathétique de ses penseurs. Ainsi en composant la Justice et le Bonheur, Sully Prudhomme renoue la chaîne des grands poèmes philosophiques.
Apportons un exemple de cette poésie, capable d'allier l'ardeur du sentiment à la force de l'idée. Un poème des Solitudes, la Pensée, montre que la méditation, au lieu d'étouffer l'émotion, enrichit son motif d'approfondissement. Un soir, le poète, accablé par la recherche, s'assoupit, et, dans son sommeil lourd du bruit des idées, il vit apparaître un bouton de fleur. Assistons au jeu émouvant des sentiments qui se pressent dans cette vision. Cette fleur est la -pensée et devant cette fleur, qui veut s'ouvrir, le poète assiste à l'effort qui tend tous les êtres et explique l'évolution de la vie. Il définit d'abord la méthode essentielle, le don de s'unir à l'objet : il se détache de lui-même pour être tout à la fleur qu'il contemple :
Elle voulait s'ouvrir :
Et moi je me sentais mourir :
Toute ma vie allait en elle.
A mesure que la méditation devient plus ardente, la fusion de la fleur et de l'esprit du poète s'accom-
plit. Toula l'heure le poète s'absorbait dans la fleur; maintenant la fleur devient la pensée du poète :
Échange invisible et muet!
A mesure que ses pétales Forçaient les ténèbres natales, Ma force à moi diminuait.
La méditation se prolonge et aboutit à l'angoisse, el cette angoisse est lente et longue comme le déroulement de la vie universelle. Car cette fleur symbolise la pensée du poète et cette pensée se déploie sur la trame intime du temps. Elle suit les étapes que la nature a parcourues depuis la nébuleuse primitive jusqu'à l'éclosion de la fleur, et depuis la fleur inconsciente jusqu'à l'apparition de la pensée consciente et humaine, et ce voyage se poursuit à travers des siècles innombrables :
Et ses grands yeux de velours sombre
Se dépliaient si lentement,
Qu'il me semblait que mon tourment
Mesurât des siècles sans nombre.
Or le poète désire que cette pensée achève son « m vro et arrive à la plénitude. Il veut qu'elle se répande et s'adapte à toute la nature, car il a soif de vérité, de la vérité iixe et profonde :
Vite, ô fleur, l'espoir anxieux De te voir éclore m'épuise; Que ton regard s'achève el luise Fixe et profond dans tes beaux yeux.
Mais ce désir semble irréalisable : notre pensée se lasse de concevoir ce que la nature éternelle fournit inépuisablement, et l'effort du poète s'achève, comme le sentiment de ce qui est court, dans une mélancolie morne qui ressemble à de la torpeur :
Mais à l'heure où de sa paupière
Se déroulait le dernier pli,
Moi, je tombais enseveli
Dans la nuit d'un sommeil de pierre.
Devant une fleur, le poète évoque le mouvement de l'évolution universelle. Ce poème, bref et profond, contient une philosophie. Mais cette philosophie ne demeure pas abstraite et froide : elle s'anime et répand un frisson émouvant sur le front du penseur. Nous sentons, auprès de nous, la présence d'un grand esprit qui cherche dans l'angoisse.
Sully Prudhomme se distingue enfin des romantiques par la manière dont il utilise la nature. Ici encore il nous apparaît avec son air anxieux. Il sait se détacher de lui-môme. Il ne voit plus dans la nature une esclave pliée au
caprice de l'homme, mais l'être ancestral et plein de secrets.
De bonne heure il s'est débarrassé de cette habitude des romantiques qui regardaient la nature avec passion, parce qu'ils se miraient en elle. De bonne heure il s'est imposé de l'observer et de pénétrer L'énigme des choses.
Etdussé-je, si rien ne t'entame, û nature,
Sphinx horrible et charmant, te prendre a la ceinture,
Et dansun cri forci'' t'arracher ton secret,
Corps à corps avec toi je lutterai sans trêve!
A nous deux maintenant: l'aile, me voilà prêt!
Je ne suis plus l'Œdipe alangui par le rêve. La Justice.)
Et courageusement, sans craindre de dissiper les mirages où notre ignorance se repose, et où, depuis tant de siècles, la poésie a trouvé ses motifs de chanson, il a soulevé le voile qui cache les secrets de la nature. Loyalement il a dit son étonnement devant tant de scandales; il a exposé le duel de la force et de la faiblesse; il a décrit les péripéties de ce combat qui fait ressembler la nature à un immense charnier, d'où s'élèvent les appels de la faiblesse et les protestations de l'innocence. Alors il reproduit l'humaine amertume coutumière contre l'indifTérence et L'immoralité des choses.
Mais nous verrons aussi comment cet esprit a trouvé l'apaisement. Nous exposerons la morale cohérente et forte que l'étude de l'univers lui suggère. Nous verrons comment l'observation de la vie universelle, après avoir offusqué sa délicatesse, lui a permis d'aboutir à des conclusions fermes, d'une noblesse incomparable. Nous expliquerons enfin comment ce même homme a pu d'abord lancer à l'univers les traditionnels anathèmes qui sont les aveux d'ignorants et de fatigués, et s'écrier ensuite avec un accent solennel et tranquille :
0 nature, ici-bas mon appui, mon asile, C'est ta ferme raison qui met tout en son lieu ! J'y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile Ne s'étendit jamais sous le char de son dieu.
Tandis que le romantique ne trouve dans l'univers qu'un décor pittoresque ou un recueil d'harmonies, tour à tour plaintives et triomphales, Sully Prudhomme voit dans la nature l'être chargé de secrets, qui s'impose à nos recherches puisqu'il recouvre nos origines et nos sources. Il scrute longuement la vie de cet être et assiste à son ascension lente et sûre vers la conscience. L'univers devient ainsi un personnage pathétique
LA SENSIBILITÉ HOMANTIQIE 33
qui connaît toutes les formes de la misère, mais qui s'arrache au mal et à la nuit, et dégage du fond de lui-même, à travers des luttes innombrables, ces lueurs de bonté qui signalent la victoire de l'amour.
Parce que la poésie romantique est la confidence d'une sensibilité qui se plaint ou s'admire, elle dresse, au-dessus de l'univers, dans une apothéose qui s'achève en cérémonie funèbre, la figure de l'homme dévoré d'ambition ou épuisé de mélancolie. La poésie de Sully Prudhomme, parce qu'elle traduit une pensée loyale qui observe avec respect la marche des choses, rattache l'homme à la nature et réussit à comprendre que la dignité morale est le devoir dicté à l'homme par la nature elle-même.
La poésie romantique nous accable et nous exalte, mais elle laisse dans l'accablement et ne maintient pas l'exaltation. Elle fait connaître de magnifiques ivresses, mais, après ces ardeurs si brèves, notre abandon est plus accablant. Des Méditations de Lamartine, qui sont les chants de l'exil, sort un cri de plainte, un lamento de nostalgie. Dans les appels passionnés de Musset, QOUS entendons un tumulte de rafale qui s'achève
BULl y rnrniiOMME.
en un bruit de sanglots. Si l'œuvre de Victor Hugo paraît plus robuste, son optimisme est trop déclamatoire pour être pacifique, et sa pensée est trop incertaine pour résister à l'assaut de nos questions et de nos infortunes. Des poèmes de Sully Prudhomme s'élève une voix touchante et grave et pacificatrice. Avec un accent viril où se mêle de la tendresse, il semble dire à l'homme : 0 mon compagnon, ô mon frère, ne te berce pas d'illusions et de mensonges. Observe à fond la nature^ et tu arriveras à la vérité. Sois lucide et tu seras calme. Ne commets pas Terreur séculaire : ne confonds pas le goût de l'infini avec le mouvement désordonné de tes désirs insatiables. Ramène-toi à la discipline et tu trouveras dans la soumission à la loi l'apaisement, je veux dire l'alliance du bonheur et de la noblesse. Car tout, dans l'univers, obéit à la loi. La loi partout triomphe, et parce que la loi triomphe partout, le chaos s'ordonne dans le déroulement des âges, les premiers sourires de la vie éclairent la surface du monde, la force apaise la furie de ses instincts, la nature se couvre de beauté et chante, et enfin éclôt l'amour, comme la fleur naturelle et divine de l'universelle évolution.