CONCLUSION
Nous avons assisté d'abord à la libération progressive de la sensibilité de Sully Prudhomme. Nous avons suivi la démarche victorieuse d'un génie qui délié ses attaches avec ses maîtres, sans fracas et sans ingratitude, mais avec une décision invincible : car ce sage joignait la discrétion des manières à la fermeté de l'esprit conduit par le scrupule. Puis nous avons étudié la norme de sa vie et l'architecture de ses pensées, et nous avons compris ce passage du pessimisme à l'optimisme, de l'élégie à la méditation, de la tristesse personnelle à la grande mélancolie philosophique qui s'achève dans la sérénité. Ainsi nous est apparue
dans toute sa complexité, son œuvre pure et hardie, mélancolique et soulevée par les plus nobles espérances. Les contemporains ont plutôt senti sa tendresse : je crois que l'avenir admirera davantage l'air décisif de son âme affranchie de la crainte par l'exactitude. Car Sully Prudhomme avait le don des puissants : il savait unir le charme à la force. Ce grand sincère voulut aller au bout de son dessein, mais il dédaignait d'étaler son audace et il la laissait sortir comme un aveu involontaire et frappant. Sa manière nuancée recouvrait souvent une pensée âpre. Sa douceur assourdie était une énergie repliée et profonde, et redoutable. Sa main fine n'était pas molle : elle était capable d'étreindre de grands sujets.
La vue de l'homme confirmait la conclusion apportée par l'oeuvre. J'ai eu l'avantage de passer auprès de lui, en décembre 1905, quelques heures émouvantes, par un jour lumineux d'hiver. J'ai entendu, dans la petite maison blanche de Châtenay, le vieillard infiniment doux dont la noblesse était rehaussée par la grâce de la voix et du sourire. Je lui ai parlé de mon effort pour prolonger, parmi la jeunesse qui pense, l'action de son œuvre qui écarte ce qui divise les hommes
UNE VISITE A SULLY PRUDHOMME 26a
et appelle ce < ] n i doit Les unir. Quand je déclarai que les lecteurs capables de préférer ;'i ses élégies délicates la robuste amertume qui sort de la Jus tice devenaient plus nombreux, ses grands yeux voilés par l'habitude de la méditation et de la soulfrance se sont mouillés de larmes, et j'ai senti monter en lui comme un flot de sincérité : j'ai vu passer sur son visage les souvenirs des formes les plus pures qui se sont déposées dans son paysage intérieur. Je l'entends encore me dire de sa voix assourdie d'où sortaient des vérités claires : « La grande poésie, la poésie philosophique a de beaux destins; elle chantera les conquêtes de la science et les synthèses de la pensée, et quand elle se heurtera au mystère, elle traduira le drame de l'esprit s'efforçant d'étreindre L'inconnu... La poésie n'est pas seulement l'explosion lyrique de nos sentiments personnels. Victor Hugo n'a pas épuisé toutes les formes du
lyrisme i Lerne. I. a beauté de l'idée n'a pas besoin
de la métaphore... On peut concevoir la poésie autrement que Lamartine... Il ne Faut pas que la poésie se sente amoindrie de n'être plus le «liant de l'ignorance et l'effusion du rêve. Car le rêve n'est pas le vagabondage de l'imagination : il est
l'expression de nos méditations les plus hautes et il entrevoit la figure de notre destin... Le poète qui se cantonne en soi-même et qui sépare sa souffrance de celle d'autrui commence une œuvre fragile : il chante dans une solitude inféconde et lointaine, et l'homme qui passe ne se détourne plus pour écouter ces vaines chansons... Il convient de donner une voix aux douleurs de la terre et de l'homme. La Justice et la Pitié sont des Muses que l'humanité triste invoque, et que la poésie doit entendre si elle veut renouveler ses thèmes épuisés... Quand j'ai publié la Justice et le Bonheur, j'ai senti autour de moi de la surprise et de la résistance, et mon ami Gaston Paris ne m'a pas caché son inquiétude. Pourtant je crois que j'ai eu raison d'affirmer les nouveaux devoirs de la poésie. Je sais qu'une partie de la jeunesse m'accorde quelque influence sur sa direction, et mon labeur a déjà sa récompense puisqu'on a compris mon effort pour assurer , sur des idées démontrables, l'union morale des hommes... »
La maison qu'habitait Sully Prudhomme éclaire et ennoblit la Vallée aux Loups. En quittant le maître, j'ai erré à travers cette contrée chargée de
souvenirs. Elle est traversée aujourd'hui par trop de routes, mais elle garde encore, au déclin du jour, sa douceur et son harmonie. J'ai gravi ce coteau boisé. J'ai pénétré dans la forêt séculaire qui monte vers la demeure où M"10 Récamier fit souffrir Chateaubriand. A cette heure émouvante du crépuscule j'évoquai l'ombre du grand René, et spontanément je comparai le sage pacifique que je venais de quitter et le romantique insatiable qui fait encore sentir sa présence sur ce paysage mélancolique. Je voyais d'une part le grand poète philosophe, le frère de Lucrèce et de Vigny, qu fut capable d'apaiser dans une philosophie large et sereine les ardeurs d'une âme tendue par l'aspiration. Je voyais d'autre part ce Chateaubriand chimérique, le grand ennuyé, le solitaire toujours en tumulte dont la vie intérieure ressemblait au déchaînement d'une rafale. La destinée de Chateaubriand me parut trouble et incertaine, et j'admirai davantage l'âme de Sully Prudhomme dans sa puissance d'ascension vers la lumière. Car le déroulement de son œuvre suit le rythme de la sagesse, et nous apporte, au lieu des agitations qui nous brûlent, ces vérités fortes qui nous permettent d'accepter notre destin.
La vie de ce sage offre le spectacle d'un esprit qui s'ennoblit sans cesse par la souffrance et la méditation : la douceur de sa mort est venue achever l'harmonie de sa vie.