‹ Sully PrudhommeChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Arrivé au bout de mon enquête, et cherchant une formule assez compréhensive pour définir la diversité de cette œuvre, je puis dire sans doute que la poésie de Sully Prudhomme semble suspendue à l'idée de Loi. Au nom de l'idée de Loi, il a déterminé le caractère éminent de sa doctrine poétique et de sa pensée de philosophe.

Tant que cette idée demeure en lui confuse, son génie se froisse clans le trouble de ses élégies individuelles. Ses premières œuvres révèlent une sensibilité exigeante et fine, mais égarée dans sa finesse même. Ce n'est plus sans doute la mélan-

L'IDEB DE LOI 231

colie romantique qui se confond avec la fatigue de la sensibilité et le surmenage de l'imagination accablée de chimères : c'est du moins la mélancolie de l'analyste ou la plainte de l'intelligence que déconcerte l'incertitude. Mais du jour où il vit clair en lui-même en découvrant ses sources profondes, il s'attacha à l'idée de loi et les motifs de son chant furent élargis et renouvelés.

Il avait senti d'abord que la Poésie doit traduire les plus nobles désirs humains, mais, dans le labeur des méditations, ce sentiment s'est chargé de pensées et s'est traduit par une doctrine qu'il n'a cessé de répandre dans ses vers, dans ses œuvres en prose, et dans ces préfaces que sa bienveillance inépuisable multipliait, autour de lui, devant les livres des jeunes. Il aboutit enfin à cette formule décisive : « L'homme parvenu aux confins de la vie terrestre et de quelque autre vie supérieure, est poussé par ses tendances les plus spontanées à ini.iginrr cette vie, parce qu'il la désire. Ce désir '-xi la raison d'être de I" poésie. » {Revue des Deux Mondes, 1er octobre 1807.) L'homme, c'est l'être qui aspire. L'aspiration est la loi suprême de l'homme et la poésie est l'expression de cette loi. Ce rôle de la poésie détermine le

devoir du poète et règle sa méthode, ses problèmes, les tendances générales de ses conclusions. Car, à mesure qu'elle aspire et monte, elle se fait moins individuelle pour sympathiser avec les sentiments de tous les hommes. Elle devient sociale, en prolongeant l'essor de nos âmes vers ces apparitions éparsesetfugitives,maisrévélatricesdenosdestins. L'Idée de Loi, qui définit sa doctrine poétique, nous explique son attitude devant les poètes de son temps. Les romantiques — d'Hamlet à Nietzsche 4- sont réfractaires à la discipline, parce qu'ils font entendre, de toutes parts, un appel à l'affranchissement. Le romantisme fut un mouvement de révolte au nom d'un idéal malaisément définissable, parce qu'il est formé de négations. Dans la Préface de Cromwell, on trouve de l'indignation et de la satire : rarement on rencontre une pensée ferme qui forme l'armature d'un raisonnement. La liberté est proclamée le but de l'art: idée enivrante, mais juvénile! Erreur profonde, qui pousse l'esprit aux pires confusions ! La liberté n'est pas le but, mais le moyen de l'art. C'est pourquoi cette esthétique ne se façonne qu'aux constructions brillantes et fragiles de la mauvaise synthèse et du lyrisme, je veux dire à la fantaisie

Imaginative et à l'inquiétude sentimentale. Sully Prudhomme, au contraire, a plié sa poésie à la méditation des lois naturelles.

Pour les mêmes raisons, il s'est détaché des Parnassiens. Il approuvait, certes, leur culte de l'art et leur sentiment des disciplines nécessaires, mais il trouva, devant l'œuvre des artistes, de nouveaux motifs de superposer au culte de l'Art le culte de la Pensée. Je n'oublie pas qu'Emmanuel des Essarts, qui parle avec tant de compétence du groupe de 1866 dont il eut la gloire de faire partie, a souvent protesté contre le jugement de la critique sur l'impassibilité Parnassienne, et j'ai montré plus haut ce qu'il y avait d'émouvant dans ce calme apparent qui dissimulait les plus nobles soucis. Mais les Parnassiens gardaient le préjugé romantique de la prédominance de l'émotion et de l'image, et, s'ils laissaient échapper en de beaux vers leurs effusions d'humanité, ils ne songeaient guère à renouer la chaîne des grands poèmes philosophiques. Leur idée de l'art, suprême expression de la vie, les condamnait aux poèmes éclatants, mais morcelés. Or Sully Prudhomme soumet l'art lui-même à la loi de l'aspiration. Il juge les artistes d'après la qualité des

émotions qu'ils exaltent. Il incline l'art devant la Pensée. II subordonne la Beauté à la Vérité et fait de la Philosophie la compagne et l'inspiratrice de la Muse. C'est pourquoi il a dû écrire : « L'idéal du Parnasse n'est pas le mien. » (Revue de Paris, 1er mai 1897.)

Après avoir réglé ses admirations et ses tendances, l'Idée de Loi l'amena à élargir le domaine poétique. La Poésie, déjà guidée par la Philosophie, deviendra la confidente de la Science. Ce n'est pas qu'elle doive traduire par des métaphores laborieuses les formules scientifiques : le poète a souvent réagi contre cette manière si courte de résoudre de graves questions. Il pensait du moins que la Poésie peut chanter les émotions de la pensée devant les problèmes résolus par le savoir. Ainsi, de plus en plus, elle illustre l'empire de la loi dans le monde et la puissance de l'idée de loi dans l'esprit humain. L'Idée de Loi devient donc la muse nouvelle du poète, et son chant sera l'interprète de ces énergies qui meuvent le monde, créent le progrès, et sollicitent à travers la nature ces élans de l'aspiration qui aboutissent, dans la pensée de l'homme, au pressentiment des formes révélatrices de l'avenir.

Aul n'aura plus contribué que Sully Prudhomme à réduire, sinon à supprimer, un préjugé redoutable sur la Poésie. On oppose volontiers la Poésie et la Science. On dit que la science élimine le prestige de l'ombre et de la nuit, et que le rôle de la poésie est de chanter nos émotions devant l'inconnu. On craint que le charme du rêve ne s'efface devant les décisions de la pensée et la lumière du savoir. On reproduit le geste emphatique et puéril du poète Keats maudissant la mémoire de Newton dont les découvertes ont détruit la poésie de l'arc-en-ciel. On redoute l'œuvre de la science qui dissout nos plus nobles désirs en déchirant tous les voiles et qui supprime la beauté en chassant le mystère. Sully Prudhomme, qui savait que la philosophie ne dessèche pas l'émotion parce que la pensée humaine sera toujours pleine d'ombres émouvantes, n'ignorait pas davantage que la science fait reculer le mystère, mais ne le supprime pas : elle le rend au contraire plus attirant et elle accroît ainsi le pouvoir invincible de son étreinte. Le désir du poète se rattache d'ailleurs aux aveux des savants, de Kepler et de Pascal, de Laplaceet de lîerthelot. Peu de science détourne de la poésie, mais beau-

coup de science y ramène. L'histoire ouvre â notre espoir une carrière illimitée, en montrant que les découvertes ouvrent indéfiniment devant l'esprit humain des horizons nouveaux où le sentiment poétique peut se déployer avec magnificence. La distinction de la poésie et du savoir révèle toujours un rétrécissement de la faculté de penser et de sentir. Aux grandes époques du progrès humain, les esprits les plus hauts ont associé le don d'émotion à la puissance de découvrir la vérité. Pythagore et Léonard de Vinci, les premiers philosophes de la Grèce et les artistes de la Renaissance furent de magnifiques exemplaires d'humanité, et, dans les temps modernes, l'âme multiforme de Chénier savait joindre au génie de la Grèce l'esprit de l'Encyclopédie, et Gœthe a écrit l'œuvre la plus vaste en faisant suivre à Faust les étapes de l'humanité, à travers le rêve et la science, dans la voie du Destin. Certes Sully Prudhomme n'a pas eu le don des plus grands : poète philosophe plutôt que poète de la science, il n'a pas réalisé tout son dessein. Du moins, en invitant la Poésie à traduire l'aspiration humaine, il a pu ahorder les problèmes les plus redoutables, et il adressait un pressant appel aux

énergies poétiques que renferment la connaissance de la nature et le sentiment de ses lois. Il permettait, en outre, de fortifier la qualité la meilleure de la sensibilité humaine. Si l'homme éprouve une émotion mélancolique devant ce qu'il ignore, il peut connaître l'émotion joyeuse devant la clarté. Si la mélancolie de l'ignorance a sa noblesse, l'enivrement du savoir a sa grandeur. Lamartine est émouvant quand il chante sa détresse devant l'inconnu; Gœthe est plus émouvant encore, lorsque, dans le second Faust, il pressent les destinées de la science. La poésie qui chante nos troubles devant le mystère trouvera toujours des motifs de chanson; mais la poésie qui chante les conquêtes de la Science et l'intuition des vérités ultérieures est appelée à de beaux triomphes.

En faisant de la poésie l'interprète de la loi humaine, Sully Prudhomme la dérobait à son rôle coutumier et médiocre. Elle ne peut plus se borner à parer les heures oisives; elle doit guider la marche des hommes vers la terre promise par nos plus beaux désirs. Elle peut reprendre sa majesté primitive, en devenant l'annonciatrice des vérités sur lesquelles se fonde la sagesse. A

l'époque des premières méditations humaines, la poésie et le savoir se confondent. Puis survint le long divorce du savoir et de la poésie : divorce lamentable qui accrut nos discordes en rendant la poésie superficielle et la science lointaine et rogue. Sully Prudhomme a réduit cette hostilité entretenue par nos craintes, parce qu'il pensait avec Gœthe que l'émotion la plus forte doit sortir du savoir le plus exact.

L'idée de loi, qui avait élargi sa doctrine sur le rôle de la poésie, détermine aussi ses conclusions sur la forme de notre vers. Parce qu'il pensait que Fart même doit obéir à une discipline, et que la beauté a son ordre intérieur qui exprime sa meilleure tendance, il s'opposa aux tentatives de ceux qui voulaient soustraire notre versification à ses règles traditionnelles. L'insistance de sa polémique révèle l'importance qu'il attachait à ces questions. A plusieurs reprises, il délaissa le labeur de sa pensée pour intervenir avec la minutie de son scrupule dans un débat de grain*

l'idée de loi 839

mairiens : il s'agissait pour lui de défendre l'idée de loi.

Rappelons brièvement les principaux points en litige. Les symbolistes attaquaient la métrique classique qu'ils jugeaient arbitraire, tyrannique, et surchargée de règles insoutenables. Surtout, ils protestaient contre le principe de la régularité du mètre : on sait que, d'après la versification traditionnelle, le mètre choisi par le poète s'impose jusqu'à la tin du poème, et que le type de la strophe, une fois accepté, demeure invariable. Ainsi, la forme poétique préexiste à la pensée : au lieu d'obéir, la forme commande. Contre cette métrique bizarre et dure les symbolistes réclamèrent en se libérant de toute contrainte. Le vers devint indéterminé pour suivre le rythme mouvant du sentiment : « il naît à mesure et se proportionne et se subordonne à ce que le poète veut suggérer ». (H. de Régnier.) La strophe s'assouplit pour suivre les mouvements de notre vie intérieure, car il ne convient pas que le poète « travaille comme les dentellières sur des canevas imposés, mais selon son libre jeu ». (G. Mauclair.) Enlin la rime n'est plus l'idole tyrannique des Parnassiens, mais elle se plie aux désirs de

l'inspiration. Tantôt elle se pare d'un redoublement de syllabes sonores, tantôt elle se réduit à la simple assonance, car il importe qu'elle soit « simple, naïve, éblouissante d'éclat, au seul gré du tact poétique de celui qui la manie ». (Fr. Viélé- Griffîn.)

Au nom de l'idée de loi, Sully Prudhomme protesta contre ces innovations en rappelant, le passé de notre poésie et en invoquant les principes de l'acoustique. Il montra que la facture naturelle du vers français « s'est organisée peu à peu, à la longue, non par le caprice de l'oreille, mais par une sélection faite spontanément ». Dans cette élaboration qui se prolonge sur plusieurs siècles, « la volonté réfléchie a eu bien moins de part que l'instinct, c'est-à-dire la préférence organique de l'ouïe ». Notre métrique n'est donc pas une matière pliable à la fantaisie de l'artiste : elle s'impose à nous comme l'expression d'un long travail séculaire auquel ont collaboré le génie des maîtres et le développement spontané des ressources de notre langue. Car notre vers se défend par la gloire même de son passé : il a prouvé qu'il offre aux poètes un instrument d'une souplesse incomparable pour modeler tous les reliefs des choses

et traduire les nuances du sentiment. Le vers d'airain de Corneille et de Victor Hugo, le vers ductile de Racine et de Lamartine, le vers de marbre de Leconte de l'Isle, le vers diapré de Maria de Hérédia, voilà certes une forme verbale assouplie à toutes les inspirations et chargée de ressources plastiques et musicales. Ne la livrons pas au chaos des fantaisies individuelles. — D'ailleurs les lois de la phonétique sont aussi imprescriptibles que les leçons de l'histoire. Le vers doit être régulier, car cette régularité même assure à l'oreille le double appui dont elle a besoin pour distinguer le vers de la prose : un effet de surprise et un élément de sécurité. Si le vers n'a rien qui le fixe, il devient une matière indéfiniment distendue, et ce vers et la prose seront indiscernables. Ensuite un vers, pour être senti, doit être perçu entièrement par l'oreille. Or, notre mémoire auditive n'est pas sans limite. Le vers alexandrin a été parachevé à travers les âges, parce qu'il répond excellemment aux exigences de nos organes. Nous obéissons aux lois de la nature : il faut, de même, se plier à « la décision instinctive de l'ouïe ». Puisque les vers de li, 1$ et H> pieds ne paraissent pas répondre aux condi-

BULLV PMtTiHOMMK.

tions normales de nos oreilles, Sully Prudhomme les condamne au nom des lois physiologiques, et il conclut que, dans l'œuvre de Victor Hugo « le vers français a épuisé tout le progrès que sa nature comporte ».

Je n'accepte pas toute cette doctrine de Sully Prudhomme. Il se peut, en effet, que le poète se fasse, ici, de la loi une conception bien rigide, et qu'il l'applique à des matières où la spontanéité du sentiment réclame moins de contrainte. Avec Gaston Paris et Clair Tisseur, je crois que depuis trois siècles, notre versification a été appauvrie et astreinte à des prescriptions byzantines. Avec Joseph Texte je pense qu'il y a « une casuistique de la versification » et que nous aurions besoin de « quelques provinciales pour remettre un peu de bon sens dans tout ce fatras de pédantisme et d'absurdités ». Nos lois du vers sont souvent des servitudes injustifiables. Pourquoi interdire les hiatus harmonieux aussi sévèrement que les hiatus cacophoniques? Pourquoi autoriser faire huile, quand nous interdisons lu embellis*! Pourquoi Yh aspirée, qui renforce l'hiatus, est-elle con-

sidérée comme une atténuation de l'hiatus? — De même est-il toujours raisonnable de distinguer le sexe des rimes? Puisque les mots mur et murmure produisent le même son, ne pourrait-on pas les faire rimer? — De même la règle de l'alternance des rimes est-elle soutenable lorsqu'on se rappelle les avantages de la liberté primitive? Les poètes du Moyen âge, et, au xve siècle, Villon et Charles d'Orléans, savaient rendre harmonieuse la monotonie des vers nionorimes; et La Fontaine, échappant a la férule de Boileau, a recherché, par la répétition prolongée d'un son, des effets de comique emphase : « Jugez si chacun s'y trouva — le Prince aux cris s'abandonna — Et tout son antre en résonna. »

Il ne convient pas davantage de garder le préjugé de la rime riche, de la rime pour l'œil. Il est des cas où la rime riche s'impose; mais, si la sensibilité est banale et la pensée médiocre, cette continuité dans l'opulence fait ressembler le poème à un travail de joaillerie où il y aurait plus de clinquant que de perles rares et fines. Evitons le faste parnassien. La poésie est essentiellement une musique et la rime doit, avant tout, réjouir notre oreille. Si l'influence de la peinture sur les

romantiques a rendu notre langue plus apte aux effets pittoresques, le développement de la musique nous a faits plus sensibles aux nuances de l'harmonie, et nous savons que des assonances lointaines peuvent être plus expressives que les plus éclatantes sonorités. La rime, « ce bijou d'un sou », comme disait Verlaine, peut offusquer par son bruit la délicatesse de nos émotions : c'est pourquoi un mélange de sourdines est quelquefois préférable à la richesse des sons associés, et les rythmes nets et vibrants qui décrivent doivent être souvent délaissés pour les rythmes impairs qui suggèrent :

De la musique avant toute chose, Delà musique encore et toujours!

J'ajoute enfin, avec les symbolistes, qu'il est possible d'élargir encore le clavier du vers. Victor Hugo n'a pas épuisé la puissance expressive de la métrique française et l'alexandrin n'est pas levers limite dont puisse s'accommoder notre oreille. Le vers de 14 syllabes peut paraître normal, car l'ampleur inaccoutumée de Ce rythme traduirait la force du sentiment ou de la pensée sans surmener notre mémoire auditive. Je suis rassuré dans cette opinion non seulement par le consen-

L'IDÉE DK LOI 24b

tement de mon oreille, niais par le souvenir de la versification latine d'où la notre est, en partie, dérivée :

Edita doctrina sapientum templà serena.... Primum graius liomu mortales tollere contra Est oculos ausus, primusque obsistere contra.... Sunl lacrymœ reram et mentem tnortalia tangunt.

Ces beaux vers de Lucrèce et de Virgile ont 1 i syllabes, et notre mémoire les enveloppe et les caresse d'une prise aisée et harmonieuse.

La légitimité de certaines revendications des symbolistes ne permet donc pas d'accepter toute la doctrine de Sully Prudhomme. Il serait pourtant bien étrange que l'idée de loi, qui l'a tant aidé pour élargir le domaine poétique, n'ait contribué ici qu'à rétrécir son goût. Nous allons voir en effet que certains principes, posés par le poète, doivent servir à signaler et à condamner 1rs abus.

D'abord il n'est pas possible de dire que le vers doit être libéré de toute loi. La première loi du vers, c'est de se distinguer de la prose. Un vers doit obéir à un rythme spécial, et, si souple que

soit ce rythme, il doit s'astreindre à un nombre. S'il demeure anarchique, il se dissout dans l'indétermination, et le poète apporte une prose assonancée qui ne constituera jamais des vers. J'ai goûté autrefois la grâce nostalgique des premiers chants d'Henri Je Régnier et la dolence savante des cantilènes de Moréas; je goûte encore aujourd'hui ce qu'il y a de charme ou de force dans le naturalisme de Paul Fort et la finesse nerveuse de Vielé-Griffin, dans les ingénuités de Francis Jammes et les intuitions souvent puissantes de Paul Claudel. Leur prose musicale est d'une qualité singulière et très douce à la sensibilité auditive, mais elle est aussi distincte du vers que de la fade prose poétique de Fénelon et de Marchangy. Sur ce point, la protestation de Sully Prudhomme demeure entière, infranchissable. Tous les arts sont soumis à de précises conditions d'expression, et le génie se révèle par la manière dont il les supporte, ou, pour mieux dire, dont il les utilise pour le plus grand effet de sa puissance. Le coloriste le plus éclatant respecte les contours des objets et applique les lois des couleurs complémentaires ou des couleurs contrastées qui s'exaltent. Le musicien le plus impétueux

l'idée de loi 247

respecte les exigences des accords ou enrichit la beauté de ces accords par la trouvaille de savantes discordances: tous se plient sans contrainte à des lois primordiales. Les symbolistes ne peuvent pas réclamer la liberté absolue d'un rythme indéterminé : la liberté, c'est l'aisance dans l'ordre et la facilité des audaces dans le respect des lois nécessaires. S'ils avaient mieux discerné les disciplines essentielles et les servitudes insupportables, leur œuvre serait moins suspendue. Cette vérité semble comprise par ceux qui ont renoncé à leurs premières licences, par Henri de Régnier qui reprend le rythme de Leconte de Lisle pour traduire ses émotions si neuves devant la vie, et par Jean Moréas qui revient, dans ses Stances, à la simplicité classique et au vers de Malherbe pour nous ravir dans la grande mélancolie de ses rêveries d'automne.

Sully Prudhomme a raison encore d'invoquer la loi tirée de l'histoire. Car l'histoire nous montre que le génie des artistes ne peut se passer de la collaboration du temps. L'effort concerté des poètes de la Pléiade a été nécessaire pour imposer à nos oreilles l'alexandrin qui semblait prosaïque et lourd. Ce vers alexandrin, encore un peu rigide

et soumis par Malherbe à des prescriptions plus étroites, a dû être assoupli par le labeur de Corneille et de Molière avant de se plier à l'harmonie du vers de La Fontaine, de Racine et de Ghénier. L'œuvre de Victor Hugo a été nécessaire, je ne dis pas pour créer le vers romantique — il n'y a pas de vers romantique, — mais pour nous rendre agréable la dislocation de son vers. Enfin les artistes du Parnasse ne sont pas arrivés sans peine h accréditer une innovation qui paraîtra sans doute insignifiante : « elle filait pensivement la blanche laine ». L'histoire donne une nécessaire leçon de prudence, et le souvenir des maîtres apprend la loi de solidarité qui s'impose aux plus grands. Au contraire les symbolistes, se libérant de toute contrainte, ont multiplié les innovations dans le désordre de leur indiscipline, et ils n'ont pas réussi encore à démontrer l'efficacité de ce vers de 14 pieds qui paraît légitime parce qu'il est normal. C'est qu'une habitude nouvelle, ou, pour reprendre l'expression d'Emile Faguet, « une révolution physiologique » ne peut s'imposer à nos oreilles, si elle n'est pas garantie par la collaboration du temps et les efforts concertés des artistes.

l'idée de loi 249

L'Idée de Loi, qui avait d'abord mené le poète à des conclusions trop rigides, le maintient ici dans la vérité et dans Tordre.

Il ne suffit pas de dire que l'idée de Loi a inspiré la doctrine poétique de Sully Prudhomme : on peut ajouter qu'elle forme l'armature même de son œuvre. Dans la Justice, le chœur de la Xe veille chante le progrès des lois vers la fraternité : il rappelle d'abord la sagesse de Salomon qui trouve le moyen de la justice en faisant appel à l'instinct de la tendresse; il s'incline ensuite devant la sagesse du Christ qui apporte à l'homme la loi de la clémence, et il signale enfin la pensée de Marc-Aurèle qui fonde la loi humaine sur la raison et la connaissance de la nature :

Enfin le juste Marc-Aurèle, Cœur indulgent, sévère esprit, Sentinelle du droit éerit.

Médite. la loi naturelle.

La poésie de Sully Prudhomme reprend et prolonge la méditation de Marc-Aurèle : c'est pourquoi l'œuvre du poète, qui traduit l'œuvre

ascendante de la vie, a la beauté grave d'une architecture de lois.

Il s'est d'abord heurté à la chaîne du déterminisme des phénomènes. Les lois de la science lui ont montré ce qu'il y a de dur et d'infranchissable dans les formes de la nature, et nous savons qu'il a été longtemps assombri par le duel de sa raison et de son cœur, de sa raison conduite par l'exactitude et de son cœur entraîné par la beauté de ses désirs. Car il s'est demandé si la loi humaine pouvait s'établir sans être accablée par la fatalité des lois naturelles, et son œuvre a été l'expression de ce drame de la vie qui fait sortir, des lois aveugles et mornes déchaînées dans l'univers, la loi humaine de la liberté, de la justice et de l'amour. Le poète, d'abord défait dans l'incertitude, a été enfin guidé par l'élan de l'aspiration, et, devant sa pensée de plus en plus épanouie, il a vu se superposer trois conceptions humaines de la loi correspondant aux trois étapes de la vie morale.

La loi, c'est d'abord la limitation réciproque des appétits. Ainsi comprise, elle est dure comme une

l'idée de loi 251

loi de contrainte. Elle s'offre comme la garantie

des intérêts de tous contre les caprices individuels et les révoltes de l'envie. Elle ne tend qu'à empêcher L'homme d'être la proie de l'homme.

Cette loi ne diffère guère de la loi qui semble régler les êtres de la nature. Elle ne tient pas compte du lent et douloureux effort de la vie vers la justice et vers l'amour. Elle suppose d'ailleurs une conception de la nature pessimiste et incomplète. Quand nous jetons sur l'univers un regard successif et bref, il semble en effet que la vie soit un jeu de forces. La lutte étend partout son ravage, comme un fléau pressant, invincible. Le premier droit est le droit de tuer pour ne pas mourir. Dans les espèces, cette loi de bataille manifeste sa puissance de dévastation, et l'amour même, qui semble la mort de la guerre, n'est qu'un « appât illusoire », par lequel la nature arrive à ses fins. Parmi 1rs humains il semble que la même nécessité triomphe. Les désirs de l'homme sont contrariés par les désirs des hommes, et les faibles s'effacent ou s'écrasent devant la victoire des forts- Entre les Etats, la paix semble un rêve innocent et fragile, car le bruit de la guerre gronde tou-

jours en menaces, quand il ne retentit pas en tumultes de sang.

Devant ces déchaînements qui entretiennent la crainte, l'homme a cherché un appui qui ne fût pas trop branlant. En face de cette loi naturelle et féroce, il a dressé la notion de son droit et de sa loi. Ainsi le droit sort du besoin de modérer ces conflits farouches. La loi, c'est la trêve imposée à des combattants pour les empêcher de se dévorer. L'homme a voulu interdire à la guerre universelle d'aboutir à l'universel épuisement.

Cette définition de la loi se rattache à la doctrine de Hobbes. Elle suppose que l'homme est un loup pour l'homme, — que le goût de la haine est l'expression de nos plus profonds instincts, — que la loi humaine dérive de la nécessité pour tous de diminuer la férocité naturelle et insatiable de chacun, — que le droit humain n'est qu'une garantie de paix entre les occasions de guerre toujours renaissantes.

Ces pensées assombrissent la première partie du poème de la Justice. Elles sont exposées en sonnets durs et froids que le frémissement de la pitié soulève çà et là d'une émotion brusque.

l'idée de loi 253

Sully Prudhomme se haussa vite à une conception, moins sèche de la loi. Il estima que la loi, pour demeurer inéhranlahle, ne devait pas être une invention arbitraire de l'homme, accablé par la crainte, — qu'elle devait prendre et garder une valeur objective, — qu'elle devait exprimer la vie profonde des êtres en traduisant les rapports nécessaires qui résultent de la nature même des choses. Il déclara que la loi de l'homme, c'est la justice; — que l'essence de l'homme est de pratiquer la justice; — que le devoir de l'homme est de réaliser en lui et autour de lui la justice. Le poète dépassait ainsi la conception utilitaire de la loi pour monter vers les sommets de la plus haute sagesse.

Or cette ascension ne traduisait pas l'exaltation d'un beau rêve, mais la connaissance de plus en plus élargie de la nature. Car un examen superficiel et unilinéaire de la vie aboutit à la doctrine de Hobbes; mais un examen approfondi de la vie découvre les vrais rapports des choses et garantit nos aspirations les plus élevées. Sans doute la nature observée analytiquement, c'est-à-dire sur

un seul plan et par fragments successifs, ne présente guère que des scandales. Mais examinée dans sa vie générale, à travers la diversité de ses plans, avec l'ampleur du regard de synthèse, elle apporte une grande leçon. D'où vient en effet cet aveu de protestation qui dresse, devant les injustices de l'univers, l'étonnement de la pensée humaine? Pourquoi, à travers les espaces ternis par tant de souffrances, la grande ombre humaine apparaîtelle avec son geste de blâme? Pourquoi cette levée, soudaine et irrésistible, de nos indignations et de nos plaintes? D'où sort enfin notre sentiment de justice, sinon de l'évolution générale qui emporte l'univers, et nous avec lui? Ce sentiment de justice est l'affirmation de notre dignité : ainsi la dignité humaine, c'est l'espace parcouru depuis la nébuleuse jusqu'à l'homme. A travers des luttes sans nombre où l'on n'entend que des cris de vaincus, s'élaborent les éléments de la loi nouvelle. Par le jeu même de ces violences qui assurent le triomphe des forts s'établissent des formes de plus en plus complexes de la vie où germent les conditions des solidarités futures. L'évolution amène l'apparition de ces formes qui préparent le droit avenir. Quand nous commettons l'injus-

ticc, nous violons la loi et nous arrêtons cet élan. L'injustice, c'est l'obstacle apporté par l'homme h la marche progressive des choses. Le remords, aveu de l'injustice, c'est la nature même prenant la parole pour gronder l'humanité qui se dérobe à sa loi. Ce cri sourd et lointain, qui part de l'inconscient, je veux dire de la région des sources, et qui résonne dans les cœurs les plus endurcis, c'est la grande voix de la Vie lancée à travers les espaces qui rattache l'acte des hommes à la marche des choses et proclame par le progrès de la conscience la hiérarchie même des lois.

La Justice est la collaboration volontaire et joyeuse de l'homme aux lois de l'univers. La loi de l'homme est la traduction des lois naturelles dans le domaine de la conscience. La vie de la nature est une architecture d'êtres qui recouvre une architecture de lois. Les lois humaines correspondent aux êtres en qui la nature a déposé, après des tâtonnements innombrables, des instincts et des énergies qui réclament leur satisfaction.

Cette conception de la loi est forte. La nature entière, pesant de tout son poids, du poids de toutes ses formes passées et de toutes ses aspirations vers l'avenir, l'établit et nous l'impose. Au

lieu d'avoir son fondement dans le cœur humain, la loi humaine a pour support la vie universelle. Elle participe au caractère solennel, inévitable des lois naturelles.

On voit que Sully Prudhomme rejoint, mais ennoblit la théorie de Montesquieu. Avec une lucidité incomparable, Montesquieu avait vu dans la loi l'expression des rapports nécessaires; mais il avait étudié surtout les rapports humains Le droit naturel, qui fonde l'édifice de son grand livre, n'est que la somme des désirs essentiels qui maintiennent la vie individuelle. Sully Prudhomme fournit au droit naturel les racines profondes qui lui manquaient, et sans lesquelles il demeure suspendu dans la région vague de nos rêves. En voyant dans le droit naturel, non pas un droit propre à l'homme et dérivant des caractères de l'homme, mais un droit imposé à l'homme par la vie de l'évolution, le poète enracine dans la nature l'orgueilleux déraciné, et il fait de la loi de l'homme la traduction nécessaire et ennoblie des plus antiques lois naturelles, l'épanouissement et la fleur suprême de la vie. Car le système des lois est un organisme vivant. Les plus antiques sont les plus farouches : elles

L'IDKE DE LOI 2:17

(mussent les premières formes de la vie à travers L'obscurité de l'ombre encore insondable, et le tumulte qui sort de cette nuit ensanglantée est le bruit de la vit1 qui s'arrache au chaos. Les plus récentes éclairent les premiers triomphes de l'amour el illuminent nos plus hauts sommets; mais des unes aux autres, des lois nocturnes aux Inis des aurores où se dessine le visage de l'avenir, il y a une ascension magnifique dont la contemplation est enivrante.

C'est ainsi que le poète aboutit à l'idée de loi fondée sur le savoir et l'amour. La loi dépourvue de ces fondements essentiels est injuste et branlante :

La loi demeure inique et mauvaise nourrice Avec des seins égaux où ne bat pas un cœur, Et sua indifférence a l'effet du caprice.

La Justice esl l'ai ■ guidé par la lumière.

\ul ne peul se vanter d'être juste envers toi

s'il n'a jamais sondé l'espril <-\ la matière,

vi il. m- ion corps entier, si dans ton âme entière

Il ne Ni clairement quelle esl ta propre loi :

Caries ini^ justes sonl les vrais rapports des choses.

(La Justice, /"■ oeille.)

-ri IV PRUDHOMME. 1 '

Dans notre vie sociale, les rapports de force dominent encore : nous sommes à peine dégagés de la barbarie et de la férocité primitives. La plupart de nos lois, même celles qui expriment des rapports de justice, doivent faire appel à la force. L'homme est encore ainsi fait que la voix de la raison seule et de la justice ne le convainc pas. Pour qu'il obéisse sûrement, il doit pressentir le recours possible à la contrainte. Sans doute l'obligation, pour l'auteur d'un délit, de dédommager l'a victime est-elle l'expression d'un strict rapport de justice, mais la force publique doit souvent contraindre le récalcitrant. A peine pouvons-nous entrevoir ce que pourrait devenir, dans l'humanité dégagée de la hantise de la force, une législation qui délibérément se bornerait à poser des principes d'équité ! La Révolution française a généralisé cette illusion si noble, mais prématurée : la Déclaration des droits de l'homme est un pur exposé de ces rapports de justice. Si la valeur morale de la Déclaration est immense, avouons que les faits révèlent encore l'insuffisance de sa portée juridique. Qu'il semble encore lointain l'idéal de notre Révolution!

D'ailleurs la loi ne saurait, par elle seule, plei-

nement réaliser la justice entre individus : elle offre à la Cité un instrument inefficace. La justice implique deux éléments : la science et l'amour. Pour être juste envers chacun, il faut connaître la sensibilité, le courage, la vertu de chacun : or, si les hommes sont semblables, c'est-à-dire présentent entre eux une commune mesure, ils sont inégaux : donc la justice absolue réclame une loi adaptée à ces inégalités diverses. Il appartient au magistrat d'assouplir la rigueur de la règle en la pliant équitablement aux différences individuelles. Il faut souhaiter un texte large et souple. Il faut réclamer des juges doués du tact souverain de l'esprit de finesse qui est l'application la plus délicate de l'esprit de justice.

Quelle que soit la souplesse des lois et la pénétration des juges, le règne de la justice ne se réalisera que par la coopération consciente et aimante des individus. C'est de nous-iiiéines et non d'autrui que doit venir la justice. La contrainte est un instrument bien brutal de la loi : elle ternit la beauté de la justice par le voisinage de la force. Elle excite les rancunes et prolonge les souffrances d'amour-propre. L'ordre hvpocrite qu'elle réalise est extérieur et recouvre des

haines profondes. La joie du sacrifice conscient est l'instrument parfait du sacrifice; parfois l'amour en atténue l'amertume, mais le savoir et la conscience exacte de l'étendue et de la portée du sacrifice en assurent toute la valeur. L'ordre qui naît du sacrifice est joyeux, et partant plus durable que l'ordre imposé par la contrainte.

Le sonnet de la mère dans la Justice met en lumière ces idées. La mère varie à l'infini ses soins pour l'enfant délicat et pour l'enfant robuste : elle « sait » que l'enfant débile doit être allaité plus longuement. La justice le réclame, et elle réclame aussi que le robuste fasse au délicat le sacrifice d'une partie de sa part. La loi implique le sacrifice.

Cette idée de loi est-elle chimérique? Traduitelle un noble rêve que la réalité ne cessera de démentir? Ou, au contraire, la réalité se soumetelle, dans la complication croissante de la vie sociale, à faire au sacrifice une part de plus en plus grande? Il semble bien que le sacrifice soit un élément essentiel du droit. L'ordre juridique n'est pas réalisable sans le sacrifice. Le droit, c'est un pouvoir limité. Mon droit de propriété, c'est mon pouvoir sur un certain nombre de biens,

mais ce pouvoir esl subordonné à des conditions précises. Mes droits de créance me donnent sur mon débiteur un certain pouvoir , mais ce pouvoir est limité par la procédure complexe des saisies. Tout droitque j'exerce ne peut se réaliser que par le sacrifice. Donc la justice exige l'insertion du sacrifice dans la loi. La loi doit se greffer sur le sacrifice. Cette conception de la loi est très noble. Elle a un fondement naturaliste et un couronnement idéaliste, mais de l'un à l'autre le passage est facile et garanti par la loi universelle de l'aspiration. Elle s'oppose aux conceptions volontaires du droit romain, de J.-.T. Rousseau et de la Révolution française. Elle s'inspire de la politique naturaliste de Montesquieu, mais elle est plus nuancée et profonde que la doctrine si lucide et si froide de VEsprit des Lois. Car Montesquieu ne fait appel qu'à la raison; Sully Prudhomme a étayé sa doctrine d'abord sur l'étude de la nature et de l'aspiration qui meut l'univers, ensuite sur une hiérarchie de sentiments. Sully Prudhomme, c'esl Montesquieu qui a médité Pascal, et qui fait passer dans sa doctrine de lu loi <•<> frisson de pitié et de tendresse qui ajoute au mysticisme des Pensées un pathétique si humain

Ainsi s'établit spontanément la conciliation du Bonheur et de la Justice. Les deux poèmes aboutissent à la même conclusion pacifique et le pessimisme qui les contracte s'épanouit dans la sérénité. La pensée du poète était d'abord accablée par la banqueroute de nos désirs de justice devant les scandales de la violence et par la fragilité de la prise humaine sur le bonheur toujours expirant. Mais l'idée de loi lui apporte la solution de l'énigme et le remède des amertumes, car elle se dépouille, de plus en plus de ses formes dures et mornes et resplendit devant ses yeux par des manifestations qui sillonnent à travers le monde la marche de la conscience et de la fraternité. La loi est d'abord le signe et le triomphe de la force. Elle apparaît ensuite comme le lien indissoluble des disciplines naturelles. Elle devient enfin l'expression de la justice et la garantie du bonheur par la conciliation du sacrifice et du droit. Devant l'esprit du poète, si torturé et enfin ravi, la volonté de la loi monte comme un élan d'amour. C'est ainsi que son œuvre, suivant la marche de la vie vers la lumière, se déploie selon l'harmonie d'une architecture dont l'idée de loi forme à la fois le fondement et la clef de voûte.

Page 1