Sully-Prudhomme
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Sully-Prudliomme
Conférence, à l'Université de Genève, par M. JEAN CANORA
Mesdames, Messieurs,
Le 2 février 1902, il y aura bientôt dix ans, par un jour gris, nuageux, à travers la banlieue parisienne dont les petites maisons blanches s'éclairaient parfois pendant une minute, sous un brusque et fugitif rayon de soleil, je m'étais rendu à Aulnay où habitait, avant qu'il ne se fût fixé à Chatenay, le poète Sully- Prudhomme.
A la vérité, bien qu'un de mes meilleurs amis, Albert-Emile Sorel, qui avait le bonheur d'être admis dans l'inlimité du maître, me l'eût représenté comme l'être le plus accueillant du monde, je ne laissais pas d'être ému. J'allais me trouver en présence de cet harmonieux et délicat penseur dont j'avais lu, appris et récité les vers, avec celle ardeur passionnée que mettent les adolescents à s'initieraux joies du rythme. J'allais aussi connaître son sentiment à l'égard du premier de mes poèmes que les circonstances m'eussent amené à lui soumettre, et qui revêtit un caractère philosophique, la « scène lyrique en l'honneur de Comte ».
Je sens persister en moi le charme infini de ma première conversation avec Sully-Prudhomme, dans celte petite maison de paysan aux volets verts, où il s'était isolé afin de pouvoir travailler et malheureusement aussi, trop souvent dès cette époque, souffrir en paix à l'écart de la vie parisienne ! Dès que je l'avais aperçu debout, un peu courbé, dans la posture d'un homme qui vient de quitter péniblement son fauteuil afin de faire un gesle d'accueil pluslarge, l'éclat deses yeux m'avait frappé, de ses yeux curieux et bons à la fois, dans lesquels brillait la flamme d'une âme ardente. Il m'avait encouragé, loué, avec une extrême précision, en homme qui prenait à cœur sa tâche de censeur et de guide, adoucissant ses observations toujours opportunes et parfois sévères sur une défaillance de rythme ou sur une faiblesse de rime, par un éloge sur tel ou tel autre point. On sentait qu'il savait se garder, dans ses relations avec « les jeunes », de celte basse flatterie par laquelle certains vieillards illustres cherchent à
'^tS — REVUK DliS COURS liT CONFÉHEiNCES
se les concilier, comme de Taustérité hargneuse par laquelle certains autres manifestent leur fureur d'avoir eux-mêmes compté trop de printemps !
Je l'avais quitté, le front rayonnant de joie, emportant le manuscrit que je m'apprêtais à rendre plus digne de ses conseils, le cœur plein de gratitude.
La renommée qu'il s'était acquise, des articles répandus çà et là et les récits de mon ami, m'avaient un peu renseigné déjà sur la vie du poète. Je savais qu'il était né à Paris, en 1839, et qu'il n'avait aucun souvenir de son père, mort peu de temps après sanaissance.
Sa première enfance avait été impressionnée comme par une atmosphère de tristesse et de deuil qu'il a fait passer dans celte poésie des Prcndéres Solitudes (1) :
En ce temps-là, je me rappelle Que je ne pouvais concevoir Pourquoi, se pouvant faire belle.
Ma mère était toujours en noir.
Quand s'ouvrait le bahut plein d'ombre, J'éprouvais un vague souci De voir, près d'une robe sombre, Pendre un long voile, sombre aussi...
Sourdement, et sans qu'on y pense.
Le noir descend des yeux au cœur ; lime révélait quelque absence D'une interminable longueur.
Cette mère, heureusement, était très tendre, et tendres aussi, bons en leur simplicité familiale, étaient l'oncle et la tante de l'orphelin. Leur aff^^ction contribua certainement à maintenir en l'affirmant ce qu'il pouvait y avoir, dans son âme, de doux et de sensible. Plus brutal, en revanche, dut lui paraître le contraste entre cette existence au foyer et celle que l'on mène à l'école. Les mœurs instinctives des gamins sont fondées sur le respect du plus fort, el, cette hiérarchie, l'âme de Sully-Prudhomme la réprouvait déjà, comme il devait la condamner plus tard. Le combat à coups de poings joue quelque peu, dans les conflits scolaires, le rôle du dueljudiciaireautempsdelafeodalite.il n'existe généralement pas, chez les enfants, l'équivalent du juge de paix parmi les hommes, et c'est d'ailleurs, selon moi, une lacune déplorable ! Nous devons du moins à ces souvenirs mélancoliques les vers suivants :
(1) Toutes les œuvres poétiques de Sully Prudhomme ont paru ciiez Alphonse Lemerre, son éditeur et son ami dévoué, dont le fils et successeur est Désiré Lemerre. u \
SLLLY-PnUDEOMME -^f^
On voit dans les sombres écoles Des petits ((ui pleurent toujours.
Les autres font leurs cabrioles ; Eux, ils restent au fond des cours.
Les forts les appellent des filles.
Et les malins des « innocents » ; Ils sont doux, ils donnent leurs billes. Ils ne seront pas commerçants...
Ne rangeons pas cependant Sully au nombre des persécutés. L'éminenl comédien Coquelin Cadet, qui le connut en ce tempslà, atïirmaitau contraire qu'à l'institution Bousquet-Basse, située sur les hauteurs de Chaillot, puis au lycée Bonaparte, Sully- Prudliomme a joui d'une grande considération parmi ses camarades. Assez bien taillé, il s'était accommodé, en quelques mois, auxnécessilés durailieu et s'efforçait, parlaparole ou par le p^ing, de faire régner l'esprit de justice et de trancher les querelles. Ses éludes furent bonnes. Il aimait n.'turellement les lettres, mais préférait peut-être les sciences. Il songea quelque temps à entrer à l'Ecole Polytechnique, puis y renonça. Il exerça tour à tour plusieurs métiers qui n'étaient guère en harmonie avec ses aspirations, et, après un séjour au Creusot, se fit à Paris, pendant deux ans, clerc de notaire jusqu'au jour où sa famille (qui, sans être riche, possédait une petite aisance) le mil en état de vivre modestement et de n'écrire que des vers.
Sully-Prudhomme pul, dès lors, s'adonner à sa vocation lyrique et philosophique, sans autre souci que celui de la création. Il se vit élire, en 1881, tout naturellement et, chose assez rare du moins à ma connaissance), sans intrigue, membre de l'Académie française.
Une heure d'horloge est un temps bien court pour donner un aperçu même en raccourci de ce que fut l'œuvre de SuUy-Prudhomme. Je n'en détacherai donc que les manifestations essentielles et j'insisterai tout d'abord sur l'idée directrice de celle appréciation. Mon maître futàla fois un poêle lyrique et un poêle philosophe. Comme poêle lyrique, des souvenirs, des émotions intimes, il a souvent réalisé la perfection, el, parmi les pièces que je vais vous citer de mon mieux et dont plusieurs, j'en suis persuadé, vous sont déjà familières, il existe de purs chefs-d'œuvre.
Comme poète philosophe, Sullj-Prudhomme n'a pas reculé devant des entreprises telles que son admirable talent n'en a pas toujours surmonté les difficultés innombrables, dont je m'effor-
Ai REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
cerai de vous donner une faible idée. Seul un grand génie épique, un Homère, un Dante, les eùl peut-être vaincues ; mais, si des poèmes comme la Justice et le Bonheur ne répondent pas entièrement à l'espoir qui avait pu ôtre celui du poète en les concevant, ils contiennent cependant des pages immortelles, et le moindre mérite que l'on puisse en ce genre accorder à SuUy-Prudhomme, est celui d'avoir été, après André Chénier,un grand précurseur, en orientant notre poésie vers la noble conception du lyrisme civique, de l'épopée scientifique et humaine de demain.
Comme tous les vrais poètes, dès son printemps, SiiUy- Prudhomme sentit son cœur s'ouvrir aux espérances, aux douceurs, aux mélancolies et aux tristesses de l'amour. Ce seutimentapparaît chez lui sous une forme particulièrement délicate, qu'indique parfaitement le titre d'un de ses recueils, les Vaines tendresses... ie m'en voudrais, en telle matière, de me substituer à lui. Relisons ensemble, si vous le voulez bien, la poésie qui a pour titre Les voici :
Son heureux fiancé l'attend, moi je me cache. Elle vient, je l'épie, en murmurant tout bas Ce reproche, le seul que son oubli m'arrache : Vous ne m'aimiez donc pas ?
Les voici tous les deux : ils vont l'un près de l'autre, Ils se froissent les doigts en cueillant des lilas.
— Vous oubliez le jour où ma main prit la vôtre ;
Vous ne m'aimiez donc pas ?
Heureuse elle rougit, et le jeune homme tremble. Et la douceur du rêve a ralenti leur pas.
— Vous oubliez le jour où nous errions ensemble ;
Vous ne m'aimiez donc pas ?
Il s'est penché sur elle en murmurant 1 « Je t'aime ! Sur mon bras laisse aller, laisse peser ton bras. »
— Vous oubliez le jour où j'ai parlé de même ;
Vous ne m'aimiez donc pas?
Oh 1 comme elle a levé cet œil bleu que j'adore ! Elle ma vu dans l'ombre et me sourit, hélas I
— Que vous ai-je donc fait, pour me sourire encore,
Quand vous ne m'aimez pas ?
Mais la. jalousie, qui tuerait, dans une âme moins noble, lout autre sentiment, est moins forte que la tendresse, dans l'àme de SuUy-Piudhomme, et je ne sais rien de plus touchant que la plainte qu'il exhale (sous une forme un peu précieuse peut-être), en songeant à celle existence inconnue que mènera sans lui l'ingrate bien-aimée :
SULLY-PRUDEOMME "èfë-