RKVUK DES COURS ET CONFÉRENCES
Certes, il avait parfois des cris tragiques de découragement, comme celui que nous révèle son invocation à la fontaine de Jouvence :
Rends la sève aux heureux, naïade de Jouvence, A leurs rapides jours donne un long renouveau ; Retourne pour eux seuls le fatal écheveau Dont le fil mesuré vers les ciseaux ^'avance.
Ceux-là n'ont pas connu le soupir dès l'enfance, L'austère appel du Vrai, l'altier défi du Beau, Le tourment d'y répondre et l'attrait du tombeau Pour le front sans appui, pour le cœur sans défense.
Le ciel lointain des yeux ne leur a pas fait mal ; Ils n'ont connu qu'un proche et clément idéal. Et les regrets en eux ne sont pas des blessures.
Mais les martyrs du rêve et ceux du souvenir. Inclinés vers la fosse aux promesses plus sûres. Craignant tous les amours, n'osent pas rajeunir.
Il ne voulut pas, être vaincu. Il réalisa, en cornélien (et personne, d'ailleurs, n'a mieux que lui compris le grand Corneille), non seulement dans son âge mûr, mais dans sa vieillesse, la tâche qu'il s'était tracée quand il osait écrire, tout jeune encore, sa fameuse lettre à Musset ;
Poète amer et doux, tu nous donnes envie
D'arrêter dans nos bras nos travaux généreux.
D'exhaler en soupirs tout le feu de la vie,
De laisser s'arranger les citoyens entre eux !
De fuir dans les boudoirs leurs voix tumultueuses,
Et d'éteadre nos corps pour faiblir de langueur
Dans le baume énervant des tleurs voluptueuses.
Dans les navrants plaisirs qui dissolvent le cœur.
Le monde, autour de nous, est plein d'un bruit de chaînes.
On dirait que ton sein n'en a rien entendu ;
Car la cité, pour toi, ne vaut pas tant de peines ;
Toi qui la dis mauvaise, à qui donc t'en prends-tu?
Oui, l'âge d'or est loin, mais il faut qu'on y tâche ;
Le bonheur est un fruit qu'on abat pour l'avoir ;
Si tu n'étais pas grand, je t'appellerais lâche.
Car je n'accepte pas le joug du désespoir 1
Et ailleurs
Poète, oubliais-tu les bas-reliefs antiques Racontant la naissance et le progrès des arts : Le soc, le bœuf, la ruche, et les essais rustiques Faits parles jeunes gens sous les yeux des vieillards;
SULLY-PRUDHOMME ^4âl
Partout dans la campagne égale et spacieuse,
Les efforts du labour, les merveilles du fruit,
Et la rébsUioa farouche et gracieuse
Des premiers étalons que le dompteur instruit ;
Les sages, l'alphabet écrit dans la poussière,
La chasse aventureuse et l'aviron hardi.
Les murailles, les lois sur les livres de pierre.
Et l'airain belliqueux pour l'épaule arrondi ;
Les femmes dessinant les héros dans la trame,
Les artistes au marbre inculquant leurs frissons,
Et le berger poète inventeur de la gamme,
Suspendant le soupir à la chaîne des sons ?
11 est beau, ce spectacle ! Eh! bien il dure encore !
La conquête a changé ; l'ambition non pas !
Nos pères tâtonnaient aux lueurs d'une aurore,
Mais le plein jour enfin se lève sur nos pas.
Les passages de la Justice, da Bonheur et la Lettre à Musset que je viens de vous lire pourraient me dispenser des conclusions par lesquelles je veux terminer cette conférence,
SuUy-Prudhomme, après avoir fait, pour ainsi dire, de ses émotions intimes la matière précieuse dont il tira les poèmes concis qu'il ciselait longuement, et prouvé qu'il avait connu, avec plus d'intensité que personne, l'amour, le désir et cette curiosité ardente qui pousse l'âme à la recherche de la certitude à travers les angoisses du doute, a proclamé d'autre part, en des œuvres plus vastes, que le poète est et doit être autre chose qu'un réceptif et un' impulsif, que l'idéal d'une vie meilleure pour lui comme pour ses frères, que l'effort sur soi-même, que la consécration des grandes heures du passé, que le culte de la pairie, que l'espoir en la justice, sont de nature à renouveler ses aspirations, à devenir les sources de son génie.
Il l'a dit, il l'a chanté, il l'a prouvé par son œuvre, à une heure particulièrement grave de la grande crise morale que nous traversons tous, où, sous l'impulsion de découvertes scientifiques qui eussent semblé invraisemblables aux hommes de jadis, nos sociétés modernes se transforment, où mille problèmes d'ordre religieux, d'ordre social, d'ordre moral, se posent à nos âmes inquiètes, où l'on met en doute, non seulement certains dogmes qui peuvent être contestés, mais des vérités morales qu'il a fallu des siècles d'expérience pour imposer à la conscience humaine, sur lesquelles la famille et la patrie reposent.
D'autres l'accuseront d'avoir manqué de netteté dans ses conceptions philosophiques, d'avoir, à noire époque de chaos, cherché à concilier ce qui paraît aux simplistes inconciliable. Ceux qui
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connaissent les tourments de la libre conscience, la recherche sincère de la vérité intérieure le lui pardonneront. Ils ne refuseront certes pas leur admiration à des enfants gâtés, à de prodigieux vagabonds de l'art et de la poésie, comme Paul Verlaine, comme Rimbaud, ou à des méditatifs repliés sur le spectacle de leur âme comme Albert Samain, comme Charles Guérin, dont l'émotion intérieure ébranle toutes les fibres de notre être, et met en nous la douleur ou l'ivresse ; à de purs artistes, comme Henri de Régnier ou Moréas, à d'autres encore dont le lyrisme semble plus original au premier abord et plus inattendu ; mais ils garderont une gratitude spéciale à celui qui voulait s'évader parfois de sa propre soufFrance pour écrire des vers qui servent à mieux vivre.
C'est par Sully-Prudhomme que de jeunes poètes, tels que Joachim Gasquet qui vient de chanter ces jours-ci le Paradis retrouvé, comme Fernand Gregh, comme Maurice Magre, et plus d'un autre parmi ceux de ma génération, ont senti s'éveiller leur vocation pour une poésie vraiment sociale ; leur révolte contre la bestialité, contre la brutalité, contre l'injustice, contre la vulgarité ; leur conception de fêtes dans lesquelles la poésie jouerait un rôle prépondérant et traduirait parfois, avec l'aide de la musique, des aspirations collectives, qu'il s'agisse de rehausser ce qui touche à la naissance, à l'hymen ou à la mort, de célébrer des événements locaux ou nationaux, ou de commémorer parl:out à la surface de la terre des découvertes telles que celle du feu, du fer, de la roue... qui permirent peu à peu à nos ancêtres de triompher des cruautés de la nature.
Dans cette même salle, il y a sept ans, j'ai évoqué les éléments inspirateurs et générateurs de cette poésie, à la fois profondément sincère et hautement morale, dont le besoin se fait chaque jour plus vivement s'întir.
Je tiens à rendre aujourd'hui à mon vénéré maître ce suprême hommage que, en consacrant le geste des héros, la sainteté des vieilles maisons et des tombes, les droits sacrés à notre culte de toute créature qui a contribué au bonheur humain, en exallant la pure conception du bonheur et la suprême justice, il nous a donné, lui qui poursuivit celte tâche au milieu des plus cruelles angoisses morales el physiques, un admirable exemple que nous nous devons à nous-mêmes de n'oublier jamais.
Jean Canora.
Le Gérant : Franck Gautron.
POITIERS. — SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'iMPRIMERIE.
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