‹ Sully-PrudhommeChapitre 9 sur 10 · REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une autre, puis une autre, en sonores fusées. Par temps égaux jaillirent de ce bois ; Puis, d'un essor qui s'essayait, la voix

Préluda vaguement par roulades brisées.

Tu t'arrêtas, le doigt sur la bouche, et me dis : « Le rossignol chante, prêtons l'oreille. » Avidement tu l'écoutais, pareille

A quelque ange en exil au seuil du paradis.

La nuit mélancolique achevait de descendre Et semblait sur le parc avec lenteur tomber, Comme d'un fin tamis une légère cendre, En noyant les contours qu'elle allait dérober.

L'écharpe du zéphyr frissonnait sans murmure. Et, molle, s'affaissait sur les prés assoupis ; Le ciel, obscur enfin, couvrit la terre obscure Gomme un dais somptueux parsemé de rubis.

Et le chant déchira, plus large et plus sonore,

De l'azur assombri les voiles plus épais,

De monde en monde, allant plus haut, plus haut encore.

Troubler de l'infini l'inaccessible paix.

L'étoile au cœur de feu qui tressaille et palpite Paraissait écouter avec étonnement La lyre si puissante et pourtant si petite Qui vibrait au gosier de son terrestre amant.

Ce ne fut pas sans une grande appréhension — très justifiée, il Faut bien le dire — que Sully-Prudhomme aborda la conception, puis l'exécution du poème de la Justice, véritable épopée philosophique qui renouait les tentatives illustres de Lucrèce et d'André Chénier.

Il s'est expliqué lui-même sur s n vaste dessein dans une longue préface que nous ne pourrons étudier ici, car elle fait partie deses œuvres en prose, qui mériteraient un examen spécial, au moins aussi étendu et certainement plus compliqué que celui que nous faisons ce soir de ses œuvres poétiques ! Avec une admirable conscience, il commença par s'exercer à traiter en vers les problèmes scientifiques et philosophiques, en traduisant le premier livre du Poème de la Nature de Lucrèce, avec une maîtrise et une précision auxquelles rendirent hommage desavants philologues dont nous ne nommerons qre le plus illustre, Gaston Paris.

L'œuvre comprend un prologue, deux parties divisée.*, la première en six veilles et la seconde en cinq veilles et un épilogue. Elle expose tour à tour la lutte des espèces, le problème du libre instinct, la nécessité et les dangers de l'organisation étatiste et, enfin, le problème de l'accord entre la science et la conscience.

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Pour réaliser sa pensée, le poète a fait appel tantôt aux alexandrins, tantôt à des groupements de strophes, et très souvent au sonnet.

J'ai toujours vivement déploré pour ma part, comme je l'indiquais tout à l'heure, un certain abus de l'abstraction dans celte œuvre, des défauts de netteté dans la composition et l'emploi de poèmes à forme fixe qui semblent parfois comme intercalés dans le tout. Je regrette surtout d'y constater l'absence du vers libre, dont l'emploi semblait ici tout indiqué... Mais que valent ces réserves en présence d'un tel effort et de vers tels que ceux-ci qui résument toute la question sociale I

Comme moi, vous admirerez la grandeur de cette apostrophe à Chénier :

Je t'invoque, ô Chénier, pour juge et pour modèle 1 Apprends-moi — car je doute encor si je trahis, Patriote, mon art, ou, chanteur, mon pays, — Qu'à ces deux grands amours on peut être fidèle ;

Que l'art même dépose un ferment généreux Par le culte du beau dans tout ce qu'il exprime : Qu'un héroïque appel sonne mieux dans la rime ; Qu'il n'est pas de meilleur clairon qu'un vers nombreux.

Que la cause du beau n'est jamais désertée Par le culte du vrai, par le règne du bien ; Qu'on peut être, à la fois, poète et citoyen Et fondateur, Orphée, Amphion et Tyrtée ;

Que chanter, c'est agir quand on fait sur ses pas S'incliner à sa voix et se ranger les arbres, Les fauves s'adoucir, et s'émouvoir les marbres, Et surgir des héros pour tous les bons combats I

0 Maître, tour k tour si tendre et si robuste. Rassure, aide et défends, par ton grand souvenir, Quiconque sur sa tombe ose rêver d'unir Le laurier du poète à la palme du juste.

Qui dira jamais au prix de quelle volonté une pareille tâche fut accomplie ?Sully-Prudhomme n'avait pas à lutter seulement contre les difficultés inhérentes à son sujet, contre les complications que suscitait perpétuellement sa nature d'esprit trop analytique ou contre les règles parfois abusives auxquelles il croyait devoir se soumettre. Il avait encore à réagir contre les maux que lui imposait sa santé déjà chancelante. Rien ne saurait, àcet égard, donner une idée de sa vaillance. Je me souviens de l'avoir vu écrire, dans les derniers temps de sa vie, des vers admirables en pleine crise physique, la bouche contractée, les doigts crispés par la souffrance, sans se lasser jamais.

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