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SES IE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (suile) 169 AAA AAA anna ananas |
quatre octosyllabes, et les deux vers complémentaires de la quatrième strophe donnant la contre-réplique qui provisoirement
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Du moins, au sein d’une même espèce, et pt dans la nôtre, ‘de justice se rencontre-t-elle ? Il faudrait pour cela que d’une créature humaine à une autre créature humaine il pût y avoir un échange de sentiments qui ne fût pas dominé par l'intérêt per-. sonnel. Nos affections les plus pures en apparence cachent un
arrière-fond d'égoïsme: vertu, dévouement, sacrifice ne sont que
des moyens habilement calculés dont la Nature, indifférente aux.
individus et soucieuse uniquement de la conservation de l’espèce, se sert pour parvenir à ses fins. L° amour n’a pas d’autre objet que d'entretenir la vie :
L'Amour avec la Mort a fait un pacte tel * . Que la fin de l’espèce est par lui conjurée. \ Meurent donc les vivants ! La vie est assurée. cat L'Amour dresse, au milieu du charnier, son autel (1) !
La pudeur des vierges n’est qu’un piège où se prennent plus. sûrement les cœurs des hommes ; leurs yeux sont plus attirants. sous leurs longs cils baissés. \ Leur regard, fourvoyé par l’ennui vers le ciel,
Paraît en se baissant nous offrir des étoiles, Et nous nous approchons : voilà l’essentiel (2) !
La beauté n’a pas été, comme nous nous l’imaginons, fe pour notre joie ; elle n’a été créée que pour conserver dans sa pureté le moule de la race. La tendresse maternelle n’est qu’une précaution prise pour assurer le salut de l’être naissant, incapable de se suffire à lui-même. Au surplus, c’est un égoïsme élargi. Ce que la mère aime en son enfant, c’est sa propre personne, dont il n’est que la continuation et le prolongement. Et si de la société naturelle on passe à la société politique, trouvera-t-on la justice dans les relations entre les Etats? Pas plus que dans les relations entre les individus. L'espèce humaine est une par le sang, mais elle est divisée par l'esprit ; elle ne cesse pas d’être en guerre. I] ne faut pas la comparer à un grand chêne qui fait monter dans
(1) Troisième Veille : Dans l'espèce.
2) Troisième Veille.
le vel clair son rites « unanime et populeux » par d'innom- M brables ‘rameaux s’enchevêtrant sans se nuire. US
ET
: * L'’humanité plutôt ressemble à ces forêts : SO fra Où la plus forte essence St dr son progrès b L AURS “TER Par l’étouffement lent de ses faibles nn eo :
Se - Où sous les nuits 4 orage un végétal géant, (U2s US oh ë Foulant de ses bras lourds les floraisons voisines, é à [ROSE . Les brise, les effeuille et les met à néant (1). CR ET LE
- A l'intérieur des Etats, que dedivisionset de querelles! Satisfait,
l’homme est doux ; poussé par le besoin, il devient féroce. Entre . les riches et les pauvres, entre la plèbe et les grands, se dressent
. des barrières ou se creusent des abîmes. Partout éclate le conflit des ambitions et des intérêts. À supposer que l’humanité s’ache- (2 #1 N . mine tant bien que mal vers une condition meilleure, ce progrès aboutira encore à une injustice, car ikne profitera qu’aux derniers MEET venus, aux ouvriers de la onzième heure : As Peu
Fe La tâche humaine est longue, et sa fin décevante : CAE “AE Fi - Des générations la dernière vivante 1,0 1 NON * Seule aura sans tourments tous ses greniers comblés, d EXP PNERAEE ni # 1 Ke AR'HMAUIORS Et les premiers auteurs de la glèbe féconde NEC
N’auront pas vu courir sur la face du monde Es sourire paisible et rassurant des blés (2).
| : è À | Net Mais si la justice n’existe pas sur notre terre, peut-être est-elle si
réalisée dans un autre globe, meilleur et plus heureux: C'est un
beau rêve, dont les découvertes de la science ne nous permettent
ercer. SE TN AO
plus de nous berc 0 Nous savons maintenant par leurs échantillons CAT A AS
Que les astres sont tous de matière identique, | v4 Î
Comme ils sont tous régis dans leur marche elliptique Lo) Me SPAM
Par le même concert de freins et d’aiguillons (3). RUE
(1) Quatrième Veille : : Enire Etats.
V2 ) Cinquième Veille : Dans l'Etat. x à Sixième Veille : Fatalisme et Divinité. | 180)
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Nous n’avons aucune raison de croire qu’ils soient organisés
plus moralement que le nôtre, ni que la liberté soit pour leurs
habitants autre chose que ce qu’elle est pour nous, « l'illusion du choix dans la nécessité » (1).
‘RER Si l’ordre universel dans l’atome est marqué, : NE Plus rien, pas même Dieu, n’est responsable au monde (2).
n'ya pas plus de justice divine qu’iln’y a de justice humaine. Le chercheur, désespérant d'atteindre à la rive désirée, re- nonce à pousser plus avant son voyage Aepioraen dans l’uni- L vers.
EN La seconde série de veilles, qui comprend les quatre dernières, «3 porte pour titre général : Appel au cœur. Sous le philosophe L rationaliste qui ne nous a pas ménagé ses analyses décourageantes à et ses constatations amères, reparaît l'homme de sentiment que Sully Prudhomme n’a jamais cessé d’être. Si convaincu qu’il soit que le monde est régi par des lois inéluctables, il sent 2 quelque chose en lui qui persiste à le rendre responsable de ses D ctions.
É + Puisqu’il m'est bien connu, le mépris souverain
S Des Destins et des Dieux pour le droit en souffrance, Que ne sais-je imiter leur sage indifférence ? D'où vient qu’un tort caché me cause un vrai chagrin ?
Que, pouvant assouvir, le front haut et serein, Toutes mes passions, sans gêne, à toute outrance, J'admets dans ma Conduite une sourde ingérence, Je ne sais quel censeur dont je subis le frein (3) ?
= Serait-ce donc dans le cœur de l’homme que la Justice a son refuge ? Ici le chercheur s’absorbe dans une méditation profonde. À l'animal qui subit passivement sa destinée, il oppose l’homme qui se révolte contre un sort qu il croit n’avoir pas mérité. 4 0 Justice, s’écrie-t-il, +
LAS (1) Sixième Veille.
D 0 (2) Ibidem.
De (3) Septième Veille : Relour au cœur.
é, POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (suile ne
Ton seul vrai témoignage est l’indignation ! ; 1 PR
Un jour il m’a percé, ce pieux aiguillon, !
d Si longtemps qu’on le rouille, ou le fausse, ou l’émousse, TRE + 2 Il n’attend pour entrer qu’une vive secousse, £ #
Et par la sympathie ébranlé tôt ou tard,
Pénètre et vibre au cœur comme le fer d’un dard.
Le sanglant défilé de tes martyrs proclame | 2 , Qu'il n’est de tribunal sûr et sacré qu’en l'âme : ( -Qu’il ne se rend que là des arrêts sans appel,
Qu'’enfin la conscience est ton unique autel | ’ : Si noir, si bas que soit ton gîte au fond de l'âme, fiAtRe Le plus inculte y sent ta louange ou ton blâme, V2 1 Et le plus endurci craint toujours ton réveil k Car il sent toujours là tressaillir ton sommeil (1).
I reconnaît son erreur qui est, ayant senti la Justice, d’avoir voulu la prouver. Désormais il ne la cherchera plus ailleurs qu'en Sa conscience. : 16 TE
Puisque ma conscience est le seul lieu du monde Où sur ce qu’il me veut l’Infini me réponde, Puisqu’en ce lieu d’où rien ne pouvait l’arracher, v Je te trouve, où d’abord j’aurais dû te chercher, |
Et que là seulement je découvre, ô Justice, L'PME Une assise immuable où sans peur fe bâtisse, PRE ss J’y rentre et m’y retranche et m’y tiens à jamais. MAT Il y fait noir, bien noir ; mais je te reconnais... v? Ah ! pour te voir, fe veux, je saurai faire naître, AE Par l’étude et l'amour, une aurore en mon être. NEA Si hors du genre humain tu n’es plus qu’un vain nom,
En lui du moins tu vis, qu’il t’obéisse ou non |
-Je te rends donc ma foi... (2)
Il comprend et il salue avec enthousiasme la loi qui préside à j l’évolution du monde. Depuis la nébuleuse primitive jusqu'à l’homme, une série d’êtres se sont succédé sous des formes de née plus en plus complexes, animés d’une vie de plus en plus riche et re consciente. L'homme est le dernier venu de cette longue lignée, l'héritier de tous ces efforts, de toutes ces aspirations. Ce sont ces voix venues du plus profond de sa naturé qui parlent à chacun de nous dans la solitude de son cœur.
(1) Huitième Veille : La conscience. 20 (2) Huitième Veille. M
Tout homme entend ces voix l’adjurer d’être digne, D'être fidèle au rang que la douleur assigne A son espèce en l'Univers.
Oh ! que penser est doux quand l’étude est féconde ! J’en frissonne : un rayon dont la clarté m’inonde Dessille mes yeux entr’ouverts.
C'est de ce rang conquis la conscience innée, Gardienne d’une espèce et de sa destinée, Qui me révèle mon devoir |!
Elle m’enjoint d’être homme et de respecter l’homme, Au nom des cieux passés dont la terre est la somme, Et des cieux futurs, mon espoir (1)!
De même qu’il a saisi dans la conscience humaine l’idée de la justice, de même c’est dans la société humaine que le chercheur la: surprendra en voie de se réaliser. La forme la plus haute de la société humaine, c’est la cité : la cité où les hommes sont liés entre eux par la sympathie, unis par la fraternité, hantés par le même idéal, la cité, où l’âme unique d’un peuple vibre comme une
immense lyre, où la Loi s’échauffe et s’éclaire de jour en jour
A > ; Me | Au flambeau du savoir, au foyer de l’amour (2).
3 La Justice c’est « l’amour guidé par la lumière » (3). Cette défiet nition satisfait à la fois et réconcilie entre eux la raison et le cœur.
Eee Il s’agit maintenant de la faire passer dans les faits. Le poète
an conclut par un appel à l’action et termine en mettant l’œuvre qu'il
as a entreprise sous la protection d'André Chénier, le poète citoyen :
O maître tour à tour si tendre et si robuste,
Rassure, aide et défends par ton grand souvenir
Quiconque sur sa tombe ose rêver d’unir Le laurier du poète à la palme du fuste (4).
Tel est en sa substance ce poème de la Justice,œuvre de réflexion et de foi, d’un développement un peu lent mais continu, d’une beauté austère, volontairement froid et impassible en son début,
(1) Neuvième Veille :La dignité, — La justice. (2) Divième Veille : L ccité.
à (3) Ditième Veille.
ee (4) Epilogue.
mais qui par degrés s’anime, et dans sa seconde partie s 'échaufte” pi »
jusqu'à l'enthousiasme. En lui vibre l’écho de toutes les grandes doctrines philosophiques et scientifiques du siècle, positivisme, darwinisme, évolutionnisme ; il n’étouffe pas cette revendication mesurée des droits du cœur, cet appel discret, mais ferme, au sentiment, qui est dans le concert de la pensée humaine la note personnelle de Sully Prudhomme. Il ne craignait pas pour la
thèse qu’il soutenait les objections des philosophes. Il les avait | prévues ; elles ne l’avaient pas ébranlé ; il s’était senti capable
d’y résister et d’y répondre. Il n’était pas sans inquiétude, par
contre, sur l’accueil que ses confrères en poésie feraient à un ouvrage si différent des leurs, si éloigné de la conception que la plupart d’entre eux devaient se former de leur art. L’impression
- fut, en général, satisfaisante. Ceux dont il aurait pu craindre le
jugement, Théodore de Banville, Joséphin Soulary, lui écrivirent 1: 02
des lettres qui le rassurèrent. D’autres, comme Laprade, de qui il
aurait peut-être attendu moins de sévérité sur cet article, critiquèrent la forme trop abstraite. Mais les vers furent trouvés bien faits et on s’accorda à déclarer l’œuvre « importante et honora-
ble pour lui » (1). Bref, ce fut ce qu’au théâtre on appelle un succès d’estime. Je ne pense pas, en vérité, que Sully Prudhomme eût espéré ni même souhaité davantage. La meilleure preuve,
c’est que, loin de se décourager, ilse sentit plutôt excité à produire.
L'année même qui suivit la publication de la Justice, il mit en . chantier l’autre grand poème dont il portait aussi le germe en lui
depuis sa jeunesse, et qui avait pour sujet le Bonheur.
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La nature et les conditions du bonheur, c’est un problème, en effet, qui depuis longtemps s'était posé à l'esprit du poète, et que, selon sa méthode ordinaire, il avait cherché à résoudre tantôt par les déductions de Ia raison, tantôt par les intuitions du
(1) Leïtres. à une amie.
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cœur. En 1862, il écrivait dans son Journal : « Réflexion sur le bonheur ; il ne faut pas le rêver hors des conditions de l’essence humaine ; or notre essence comporte la satiété et l’ennui ; le bonheur n’est donc pas la satisfaction de notre essence, maisl’exercice de nos facultés ; il est terrestre. » Et quelques jours plus tard, notant sans doute le thème d’une de ces longues rêveries auxquelles, nous le savons, il aimait à s’abandonner, il le résumait ainsi : « Lundi 20 octobre. — Extrait de liquidation ; .… temps
funèbre... réflexion sur la Gloire : le néant que je suis dans mon
siècle, le plus grand homme l’est dans les siècles qui l’ont précédé. Pas de psychologie, pas de littérature... Cependant j'ai conçu le bonheur sur une terre jeune et tiède ; je me promène avec L... [L. est l’initiale, que nous avons déjà rencontrée, de la jeune fille qui devait, quelques mois plus tard, décevoir si cruellement ses espérances, ou ses illusions]. Campagne libre, éthérée ; des précipices ; nous appelons. des êtres heureux nous répondent...» Cette conception du bonheur qui ne peut nous être donné qu'ailleurs que sur la terre, mais qui ne peut nous être donné ailleurs que sur la terre que dans les mêmes conditions où il nous est donné sur la terre, relève, avec ce qu’elle porte en soi d’antinomique, de l’opposition fondamentale qu’il y a chez Sully Prudhomme, et que nous avons maintes fois signalée, entre les exigences du raisonnement et les aspirations du cœur. Elle lui a de tout temps été familière. Dans une pensée dont je ne saurais fixer la date, il raisonnait ainsi sur la nature du bonheur : « Le bonheur consiste évidemment dans l’accomplissement de nos volontés et de nos désirs. Les désirs exigeant pour être satisfaits l’accord, le consentement d’une volonté étrangère et indépendante de la nôtre, il est préférable pour être sûrement heureux, de désirer le moins possible et d’exercer notre volonté sur des objets où elle soit moins sujette à rencontrer des obstacles ; il faut donc renoncer aux choses de la terre, et ainsi l'essence du bonheur est contradictoire sans l'espérance d’un ciel. Otez le ciel, le bonheur du meilleur
- Stoïcien ne vaut pas une heure de plaisir (1). » Il lui fallait un
(1) Pensées, à la suite du Journal intime.
TN EAN PR — LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (suile) 177. ciel; mais ce ciel, il ne se le représentait pas en philosophe ou en. mystique qui a dépouillé tout sentiment de la nature mortelle pour s’abîmer dans la contemplation d’une idée pure ou dans l’adoration d’une insondable divinité.
Non, le paradis vrai ressemble à la patrie :
Mon père en m’embrassant m’y viendra recevoir ; J'y foulerai la terre, et ma maison chérie
Réunira tous ceux qui m’ont dit : Au revoir ;
Et moi je sentirai les passions renaître, Et la chaude amitié qui ne trahit jamais, Et tu m’y souriras la première peut-être, O toi qui sans m’aimer as su que je t’aimais.
. Maïs fe n’y veux pas voir la nature amollie Par la tiède fadeur d’un éternel printemps ; J’y veux trouver l’automne et sa mélancolie, Et l'hiver solennel, et les étés ardents.
Voilà mon paradis, je n’en conçois pas d’autre.
I1 est le plus humain, s’il n’est pas le plus beau. Ascètes, purs esprits, je vous laisse le vôtre,
Plus effrayant pour moi que la nuit du tombeau (1).
Ce rêve de bonheur ultra-terrestre qu’il avait commencé dès
sa jeunesse, — car la pièce des Slances el Poèmes à laquelle j'emprunte ces strophes a paru tout d’abord dans l’Annuaire de la Conférence La Bruyère pour 1861-1862, et est une des plus anciennes que nous possédions de lui, — il le continua et le caressa toute sa vie ; il ne fut satisfait que lorsqu'il l’eut développé et fixé dans ses vers. Dès 1872, on trouve dans sa correspondance une
allusion, — encore bien vague, il est vrai, — à un projet de ce
genre. « Ne vous alarmez pas, écrit-il à sa confidente, sur le.
sujet de mon prochain poème ; je le rêve attendrissant, mais non énervant ; il ne sera ni sceptique ni amer ; je voudrais exprimer - un bonheur fait de sensations menues et exquises, sans recherche toutefois : il faudrait que cela se passât entre âmes naturellement délicates et excessivement tendres, mais d’ailleurs sans culture exagérée. Je compte bien plus encore sur la composition et
(1) Siances el Poèmes : Mon ciel.
178 000 OUT C'SDLLE PRUDAOMME NAME PE RNENNNES
l'harmonie du poème que sur sa complication pour arriver à :
l'effet que je sens. Mon idéal serait qu’il fit pleurer les jeunes gens et réfléchir les autres, sans dépraver personne (1).» Ce projet
demeura, semble-t-il, à l’état d’ébauche pendant plusieurs années. Mais, en 1879, il prit corps. À sa correspondante qui lui demandait
- sans doute si, en ce moment, il s’occupait à composer des vers, le poète répondait, le 1er juillet : «Je me contente d’écrire en prose le plan du poème que je médite », et il ajoutait :
Ce poème n’est pas une critique des institutions sociales. Je voudrais qu’il s’élevât bien plus haut. J'avoue de bonne grâce que les hommes, nés gi faibles et si nus, se tirent d’affaire aussi bien qu’il leur est possible, d'autant que leur égoïsme, dans une situation si difficile, est fort naturel. Je me borne à les plaindre. C’est la cause de l’humanité que j’embrasse ; je me donne le plaisir de rêver une planète où je ne verrais souffrir personne, et encore le souvenir des souffrances de notre humanité empoisonne-t-il ma foie. Ce poème est en effet extrêmement difficile à composer ; il faut que je reste toujours absolument sincère, exprimant l’ineffable soulagement que j’éprou-
verais à respirer un air pur de cris et de larmes, à ne pas sentir l’humble dépendance où je suis de la soif et de 1 faim, car n'est-ce pas en dépendre que de ne pouvoir apaiser ces besoins qu’à la condition que d’autres hommes se condamnent pour me nourrir à des travaux accablants, de sorte que ma conscience dans ses plus intimes replis me reproche chaque bouchée de pain que fe prends ?.. Mon poème est, dans ma pensée, l’expression d’un dégoût qui n’est nullement un sot mépris des hommes. I1n’y entre aucunemisanthropie, ” mais plutôt une grande pitié. Il y a dans le sort du genre humaïn, pris en masse, un abîme de misère, sensible dans toute l’histoire, et qui n’échappe qu'aux yeux distraits des rares heureux de ce monde. Mon idéal serait de donner un moment au lecteur la sensation délicieuse de la délivrance, pour accroître en lui le sentiment de la pitié par un retour sur la condition de l'humanité à laquelle il se soustrait par la fiction du poème (2).
- On voit quel monde de pensées et de réflexions ce thème du bonheur suscitait. dans l'esprit de Sully Prudhomme. Si l’on ajoute que, depuis le gros effort qu'il avait donné pour achever la Justice, le travail de la versification l’épouvantait un peu, on ne sera pas étonné que ce poème « trop vaste et trop compliqué», avouait-il lui-même, mais « qui l’intéressait et quiexprimait parfaitement l’état de sa pensée et de son cœur (3)», l’ait occupé pen- .
(1) Leïtres à une amie.
(2) Tbidem.
(3) Ibidem.
LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (suile) 179
dant près de dix ans, et, sans absorber durant ce temps toute
son activité intellectuelle, ait été néanmoins la grande affaire de sa vie, Nulle part, je le crois, il n’a mis plus de lui-même, et on ne peut se vanter de le bien connaître, si de parti pris on népglige Ou si on ne parcourt que d’un regard rapideces quatre mille vers.
Dès la première page, nous sommes en plein merveilleux. Un jeune homme nommé Faustus est mort hier sur la terre. Il se
réveille dans un autre monde. Il a l’impression qu'il est le jouet
d’un rêve. Mais ce rêve est un rêve délicieux.
I1 se trouve étendu sur un tapis de mousse,
L'air qu’il respire est tiède et son odeur est douce,
Et des arbres géants, au feuillage inconnu,
Versent leur ombre molle à son corps demi-nu
Qu'il sent robuste et fort, et que pare et protège
Ün caressant tissu d’une blancheur de neige,
I1 se lève ; un ruisseau l’attire, clair miroir
Qui s’étale à ses pieds et l'invite à s’y voir. Cette image, Ô surprise ! est-elle bien la sienne ? \ I1 reconnaît si peu de sa figure ancienne
Dans ce visage pur, divin, dont chaque trait
Forme un signe expressif où l’âme transparaît !
Rien n’y demeure plus de la chair enlaidie
Par le souci rongeur et par la maladie :
I1 jouit de sa force, et, fier de sa beauté,
Il se penche sur l’onde, et s’admire, enchanté (1)...
A peine a-t-il eu le temps de reprendre conscience de lui-même ue d’un buisson voisin sort une jeune femme au visage souriant, « Stella ! » C’est elle, c’est sa bien-aimée, celle qu’il adorait sur
la terre,
- Cet idéal de grâce et de vertu rêvé, Celle qu'avait daigné lui choisir la Nature, De toute éternité, pour compagne future, Pour fiancée unique, en la formant exprès (2)... { ,
(1) Première partie, Les Iuresses : Résurrection. (2) Zbidem.