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168 SULEY PRUDHOMME { r FA
bonne dans la mesure où il le jugerait à propos. Taine, qu’il admiraït fort, lui poussait sur le fond des choses des objections
qu’il s’évertuait à réfuter. Ils discutaient longuement ensemble, et, comme on peut s’en douter, ilsn’arrivaient pas à se convaincre. Au mois de février 1878, l’ouvrage étant déjà à l'impression, il fallait, tout en corrigeant les épreuves, terminer le dernier chant,
composer un nouvel épilogue, rédiger un argument à mettre en
tête de chaque division, pour permettre au lecteur de suivre plus facilement la pensée, ou d’y revenir, si par hasard il s’égarait.… Enfin, dans les premiers jours d’avril, le poème put paraître, sous le titre actuel, auquel, après les hésitations que nous avons vues, Sully Prudhomme s'était arrêté.
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Il se compose, dans la version définitive, non plus de trois chants ou de cinq, mais de dix, encadrés entre un prologue et un épilogue. L'auteur ne prend point la parole en son proprenom, il se dérobe derrière un personnage anonyme, « le chercheur », poursuivant la Justice, à la lumière de la science et par le moyen du raisonnement, à travers le double monde des faits et des idées ; et les dix chants sont les dix « veilles » laborieuses au terme desquelles il arrive à la découverte de la vérité. Ces dix veilles se groupent en deux parties d'importance inégale, correspondant aux deux grands mouvements du poème. Pendant les six premières veilles le chercheur impose silence à son cœur. Il demande à la seule raison de lui enseigner où il pourra trouver la justice.
Le cœur néanmoins élève par moments la voix ; mais d’un mot
le chercheur le réduit à se taire, jusqu’à ce qu’une nouvelle affirmation fasse naître une protestation nouvelle. Ainsi s’engage, entre le chercheur et la voix qui monte des profondeurs de luimême, un dialogue coupé selon un rythme uniforme, le chercheur exposant dans les quatorze vers d’un sonnet la pure doctrine scientifique, le cœur répliquant en trois strophes et demie de
repousse les objections ou les adjurations du cœur. J’examinerai plus tard la valeur de cette disposition au point de vue artistique. Je me borne pour l'instant à en indiquer sommairement le
mécanisme, et je m’appliquerai, en analysant cette premièrepartie du poème, à suivre les grandes lignes de la pensée, sans m’as-
treindre à un détail compliqué et fastidieux.
Donc le chercheur prétend arracher de force son secret à la ne
Nature, sans écouter la voix qui lui conseille de se laisser char-
mer par les apparences et de goûter le bonheur dans l'oubli des livres qu’il a lus. Il est trop tard. L'homme qui a mordu au fruit
du savoir ne peut recouvrer sa jeune ignorance et son ingénuité
de jadis. Il ne peut plus se passer de la science. C’est elle qu'il appelle à son aide. Or la science, dans l’ordre des choses inanimées, ne révèle aucune trace de justice : les atomes qui constituent la
matière sont uniquement soumis à la fatalité. Il n’y a pas à cher-
cher de justice avant l'apparition de la vie. C’est donc aux
sciences de la vie que le chercheur demandera la réponse qu'il
désire. Mais, ces sciences, que lui diront-elles ? Qu'il existe une
justice sur la terre ? Non. Il suffit de voir comment les espèces Le
vivantes se comportent entre elles. Partout règne la loi du plus
fort. La plante étouffe la plante. Les animaux s’entre-dévorent.
Aveugle exécuteur d’un mal obligatoire, Chaque vivant promène, écrit sur sa mâchoire, L'arrêt de mort d’un autre exigé par sa faim (1).
Vivre sans nuire, c’est se condamner à mourir. L'homme ne fait pas autrement que les animaux qu'il tient pour ses inférieurs. Il sauve seulement les apparences par une distinction subtile.
L'homme civilisé, charité bien étrange !
N’appelle son prochain nul être dont il mange. L'’anthropophage est seul impartial et franc ( }.
1) Deuxième Veille : Entre espèces.
2) Deuxième Veille.