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tendre & sur la terre ; mais là-bas ses chants troublaient 1eà cœurs ”
“qu'ils remplissaient de rêves « suaves et navrants », decvagues tourments » et d’« aspirations vaines » ; ici, ils n’y excitent que
«la pure extase » et «le pur enthousiasme ». Stella elle-même défi-
nit cette puissance bienfaisante de la musique dans un beau mor- +
ceau qui tient à la fois de l’élégie et de l’ode et dont il faut citer
au moins quelques vers, car il est un des plus réussis du poème :
Mon chant va te bercer, égal et lent d’abord Comme un chant de nourrice,
Pour te faire oublier des blessures du sort Même la cicatrice,
Pour effacer en toi du récent souvenir La tache encore noire, ÿ , Pour qu’il ne reste plus même une ombre à bannir Ê Du fond de ta mémoire,
Pour qu’un rêve charmant délivre ton cerveau De la pensée ancienne,
Et que des vieux soucis rien dans ton cœur nouveau Désormais ne revienne.
Dans les profondes eaux d’un murmurant Léthé | Il faut que tu te plonges, < Comme il faut bien dormir pour être visité Par l’essaim des beaux songes 3
Et quand des jours mauvais ne te hantera plus L’image évanouie,
Tu goûteras entier le bonheur des élus Révélé par l’ouie (1)!
Sous l'effet de cette incantation, Faustus a oublié le passé. Ebloui par la beauté de Stella, il s’abîme avec elle dans l’amour. Vivre ainsi, dans le ravissement du cœur et des sens, des sens spiritualisés en quelque sorte, mais d’autant plus affinés, dont
- il est doué dans cette existence nouvelle, n'est-ce pas le parfait
bonheur ? Pourtant non, ce bonheur n’est pas parfait. Aïmer ne
suffit pas à Faustus. Il veut connaître. Il cherche « la cause et
la raison du monde ». Il évoque dans son esprit tous les philo-
(1) Première partie, Les Ivresses : Harmonie el Beauté.
sophes qui ont voué leur intelligence à la poursuite de la vérité. .
Voilà les anciens, Thalès et Pythagore, Socrate enseignant «sous …
un portique inondé de lumière », Platon, qui « contemple au fond de sa pensée é
Le
RER à | Le Beau, l’Etre sans borne et qui ne peut: finir, : \
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le profond Aristote, Zénon, « patron de héros sans nombre », Epicure qui «des dieux dissipe les fantômes» (1).Et voiciles modernes: : Plotin, Augustin, Anselme, Abailard, saint Thomas, puis les maîtres de la philosophie scientifique, les fondateurs nouveaux de la pensée, Bacon et Descartes, puis après eux Malebranche, __ Bossuet, Fénelon, Pascal, Spinoza, Leibniz, Berkeley, Hume, Locke, Condillac, Voltaire, Rousseau, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, et le désolant Schopenhauer, qui enseigne à la volonté que son salut est de tendre au néant. Voilà donc, s’écrie Faustus,
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Sete ?
Voilà donc où la soif de tout connaître amène : : ? Voilà le dernier mot de la pensée humaine ; Ne HN Non, ce n’est pas possible 1(2) ..….
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Il demande aux savants de lui révéler ce secret de l'univers que ne contiennent pas les systèmes des philosophes. Chaque science, mathématiques, physique, médecine, chimie, botanique, géolo-
gie est interrogée à son tour en la personne de ceux qui en ont été les maîtres ; mais à eux tous ils ne peuvent donner la réponse attendue. L'homme, en sondant plus avant l’inconnu, n’en mesure que mieux combien son ignorance est profonde. Faustus a … refait, étape par étape, la route poursuivie avant lui partousles pèlerins de la pensée. Mais cette route n’aboutit Ne
PS
qu’à l'ombre en un temple vidé Où désespérément lutte en cherchant sa lampe, Une foi vague avec une raison qui rampe (3) ;
(1) Deuxième partie, La Pensée : La philosophie antique. (2) Tbidem : La philosophie moderne. 3 (3) Ibidem : Les sciences. ASUS VE
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LAN POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (s
et le doute ferait une victime de plus si, par bonheur, en un recoin = de son Eden, Faustus ne rencontrait Pascal, qui le renvoie à - Stella.
La cause où la nature entière est contenue Outrepasse la sphère où l’homme est circonserit ; Elle est l’inabordable et dernière inconnue
Du problème imposé par le monde à l'esprit...
Retourne auprès de ton amie, UE Confie au berceau de ses bras Al & #4 Ta raison malade endormie, Et l'important, tu l’apprendras, ï Le seul bien qui nous intéresse, $ Crois-m’en, car je l’ai médité, C’est le trésor de la tendresse, Plus humain que la vérité (1).
Il ne resterait à Faustus et à Stella qu’à jouir sans fin d’une ne” félicité désormais sans mélange, si, au milieu de leur ivresse, ils 5 n’'entendaient monter, de la terre qu'ils ont quittée, la rumeur des vivants, le gémissement de l'humanité malheureuse. D'abord xl lointaines et faibles, les voix se font plus pressantes, plus déchirantes. Elles éclatent enfin aux oreilles des deux amants :
Nos cris monteront-ils, à jamais oubliés, Solitaires, de monde en monde,
Errants, et d'âge en âge, hélas ! multipliés, Sans que rien là-haut y réponde ?.,.
S’il est un juste au ciel, que nous le réveillions | Qu'en lui notre appel retentisse |!
Dans l’innombrable essaim des constellations, f Quel est l’astre où dort la Justice ?... \ i x
Dans ces globes épars, au nôtre ressemblant, Où la Pitié se cache-t-elle ?
Que nos plaintes enfin t’arrachent à leurs flancs, O sœur de la race mortelle (2) !
Ces plaintes troublent l’âme de Faustus. Il ne peut supporter de savourer dans son paradis un bonheur égoïste, tandis que sur la
(1) Deuxième partie, La Pensée : La curiosité. (2) Troisième partie, Le Suprême essor : L’aiguillon.
— Jeur charité et de leur sacrifice, ils ont mérité le bonheur suprême, ‘
terre ses frères souffrent et Gone et SCO PRE) sous leur far- deau de misère. Cependant il ne peut rien pour eux, pas même Doireer leur infortune … Si ! La mort est là, qui une seconde fois mettra le sceau sur ses yeux et sur ceux de Stella. Demain ils
se réveilleront sur la terre. Ils y reprendront la vie des hommes, la
vie de labeur et de douleur... Mais déjà il est trop tard. Quand ils
redescendent sur notre globe, il est désert : l’homme et la vie en | ont totalement disparu. Ils se demandent un instant s’ils ne vont
pas renouveler à eux deux l’humanité, et nouvelle Eve et nouvel Adam, donner naissance à une autre race. Mais par la grandeur de
dont celui qu'ils avaient goûté jusque-là n’était qu’un pâle reflet. | La Mort les reprend sous son aile et les FRARORe dans les profondeurs du ciel.
Sur leurs têtes ils voient, de vertige étourdis, Fondre Cassiopée et le Lion grandis ;
Les polygones d’or s’abaissent, les saluent, Glissent, puis engloutis derrière eux diminuent.
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Ils arrivent, encore étonnés du départ. : .
Au-dessous d’eux, là-bas, dans le lointain fourmille Des mondes imparfaits l’innombrable famille.
Ils en sentent leur être à jamais séparé...
Au loin tressaille encore la peine universelle :
Dans leurs yeux clairs, où tremble une humide étincelle, C’est la dernière fois que l’amour a pleuré.
L’entier Paradis s’ouvre, et la Mort les dépose
Où la félicité Aeyiens l'apothéose (1) 1
« L'ère de l'épreuve et du péril » est close à jamais : .
Dignes du rang suprême où tend le genre humain Les voilà revenus, fiers, la main dans la main,
Hors de la mer cosmique en naufrages féconde,
Au port d'embarquement, à la source du monde (2)#0
(1) Troisième partie, Le Supré Fa (2) Zbidem P prême essor : Le triomphe.
LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (suile) 185
Comme on le voit,ce poème sur le bonheur ne nous apporte du
bonheur aucune conception inattendue, aucune formule nouvelle.
I] nous persuade de ce que, si nous étions sages, nous pourrions découvrir sans avoir besoin d'approfondir toutes les sciences, de
faire le tour de tous les philosophes, et d’émigrer dans un autre monde, à savoir que le bonheur n’est pas dans les satisfactions
du corps et des sens, ni même dans les nobles jouissances de la
pensée, qu’il est dans l'effort, dans le désintéressement, dans le
sacrifice, dans la soumission aux lois de la nature, dans l’adhésion à l’ordre universel. “Les idées que le poète développe ici sont au ‘fond les mêmes que celles qu’il avait exposées quinze ou vingt
ans plus tôt dans le poème des Destins. C’est la conviction de
toute sa vie. Leur noblesse et leur sincérité attirent la sympathie et commandent le respect.
Le lecteur qui, à défaut d’une révélation qu'il n’attendait guère,
a cherché à travers ces quatre ou cinq mille vers les émotions de
la poésie et ce rafraîchissement qu’elle procure à l’imagination n’est pas entièrement déçu. Il y a souvent de beaux vers, des passages heureusement venus, écrits d'enthousiasme et de verve, d’aimables descriptions et de pénétrantes analyses. Il ÿ a malheureusement aussi des longueurs qui fatiguent, des dissertations qui ennuient, et dans certaines parties, en particulier dans la revision que fait Faustus des connaissances philosophiques et scientifiques de l’humanité, une dépense d’érudition méticuleuse et précise dont on n’a pas le sentiment qu’elle fût absolument indispensable. On se dit à chaque instant : Cela est ingénieux, fin, délicat. On admire la sûreté de la versification et l’élégance du style ; à de certains endroits on crierait presque au tour de force. On n’est jamais ou presque jamais entraîné ni ému. L’idylle de Faustus et de Stella est tantôt trop paradisiaque, et tantôt trop philosophique. Ce dialogue entre purs esprits, pour ne pas dire entre abstractions pures, passe par-dessus la tête des pauvres
M] leur donne aucune envie d’aller tenter même aventure dans un monde pareil.
Le Bonheur obtint auprès des lecteurs et dela critique un succès (a analogue à celui qu'avait obtenu la Justice. Jules Lemaïtre, qui . fut un des admirateurs les plus convaincus et des commentateurs
NU les plus pénétrants de Sully Prudhomme, déclara que c était là
te « un des plus vastes efforts de construction poétique qu'on eût Ur ‘vus chez nous depuis les grands poèmes de Lamartine et de Hugo», un poème « austère et beau », « d’une beauté toute spirituelle, ajoutait-il, et qui se sent mieux à la réflexion (1) ». Mais il ne pouvait s'empêcher d’insinuer, en y mettant tous les égards que Ni lon doit à un artiste sincère, tous les ménagements que l’on prend avec un poète aimé, des impressions très voisines de celles que je x, viens d'exposer en toute franchise, parlant comme parle la posie térité. Il n’y a plus besoin aujourd’ hui de courage ni de détours La pour le dire : la poésie philosophique, telle du moins que Sully x … Prudhomme l’a conçue, est une erreur, une noble, une généreuse, A à une respectable erreur, mais une erreur. Le poète s’est trompé, o et plus lourdement, à mon avis, dans le Bonheur que dans la Juslice. Je n’insiste pas pour le moment, me proposant de revenir à sur cette question lorsque j’essaierai d’ apprécier dans son ensem- ble le talent de Sully Prudhomme, après avoir d’abord analysé les procédés et défini l’originalité de son art.
{1) Les Contemporains, quatrième série,
créatures de chair que nous, sommes, etil est peu probable qu'il.
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