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ARISTIDE MARRE

Paris, le II octobre 1874.

https://archive.org/details/sumatrahistoiredOOmarr

INTRODUCTION

Le texte malay de V Histoire des rois de Pasey a été publié en 1849 par M. Dulaurier, d’après un manuscrit unique coté sous le n° 67 dans la Collection malayse de sir Stamford Raffles. La présente traduction est la première qui aura paru en Europe*. Pour donner une idée de la nature et de l’importance de ce livre malay dont l’auteur est resté inconnu, je ne saurais mieux faire que de reproduire ici la préface du savant éditeur.

M. Dulaurier s’exprime ainsi :

« Le texte de la chronique de Pasey, royaume situé dans la partie nord-est de Sumatra , parait ici, pour la première fois, d'après un manuscrit unique coté sous le n° 67 dans la Collection malaye de Raffles, et appartenant, aujourd'hui, à la Société royale asiatique de Londres. Après avoir raconté rapidement les faits qui précédèrept ou qui préparèrent la fondation de Pasey, et qui se rattachent à un cycle de traditions merveilleuses qui a cours dans l’archipel d’Asie, l’au-

* Nous (levons mentionner, toutefois, la traduction d'un fragment de cette histoire, due à M. Léon de Rosny, notre japoniste français, le zélé fondateur des Congrès des orientalistes en Europe, et insérée dans les Mémoires de l'Athénée oriental, année 1371.

INTRODUCTION

leur entre dans la partie historique et certaine de son récit. Elle a pour point de départ la conversion à l’islamisme d’un chef nommé Marah-Silou qui, de Samarlang, ville placée dans le voisinage et au sud-est d Atcheh, vint s’établir à Bouloh-Telong , et qui, après avoir gagné les populations par ses largesses, fut choisi par elles pour les gouverner. Devenu roi sous le nom de Mélek-el-Saleh, il jeta les fondements de Paseg. Son fils, le Sulthan Mélek-el-Dhaher, qui lui succéda, mourut après un règne assez court, en laissant deux enfants encore en bas âge, Mélek-el-Mahmoud et Mélck-el-Mansour, qui furent élevés sous la tutelle de leur grand-père, Mélek-el- Saleh. Le premier de ces deux jeunes princes hérita de la couronne de Paseg , et le second obtint celle du royaume de Samoudra. Mélek-el-Mahmoud, ayant détrôné son frère, transmit ces deux états à son fils le Sulthan Ahmed; celui-ci, après avoir fait périr ses deux fils, fut vaincu par les armées du roi de Madjapuhit, qui devint maître de Paseg, et qui en conserva la domination jusque vers la fin du xv® siècle, époque qui vit tomber l’antique métropole de l’empire javanais. Plus tard, Paseg tour à tour subit le joug des souverains d’ Atcheh ou recouvra son indépendance, suivant que ces souverains étaient belliqueux et puissants, ou bien qu'ils étaient affaiblis par des discordes intestines ou par les échecs que leur firent éprouver les Portugais.

Quoique notre chronique ne contienne aucune date précise, cependant des synchronismes permettent de fixer, tresapproximativement, le temps des événements et des règnes qu’elle rapporte. Ainsi l’islamisme s’étant établi, d’une manière définitive, sur la côte nord-est de Sumatra , dans les premières années du xme siècle, et cette religion paraissant déjà dominante au moment où s’éleva Paseg, on est conduit à placer la conversion du Sulthan Mélek-el-Saleh, et la fondation de cette ville, dans la seconde moitié du xiu® siècle. C'est à partir de cette époque et pendant le cours du xi\c que régnèrent les princes scs successeurs. Parmi eux se

HIST0II1E DES DOIS DE PASEY

trouve le Sulthan Mélek-el-Dhaher, que j’ai montré, dans de précédentes publications, être le même que le roi de Sumatra, à la cour duquel séjourna le célèbre voyageur arabe Ibn-Bathoutha, en 1345 ou 1346, lorsqu’il se rendait de l’Inde dans la Chine. Le cours des événements et la durée probable des règnes indiquent que la conquête de Pasey par les généraux du roi de Madjupahit dut avoir lieu vers le commencement du xve siècle.

Ce qui fait surtout le mérite de notre chronique, ce sont les données qu’elle fournit pour la géographie de Sumatra; nous pénétrons avec l’auteur dans l’intérieur, presque entièrement inconnu, même aujourd'hui, de cette ile immense. Un document précieux que nous lui devons aussi, c’est le tableau des expéditions entreprises par les derniers princes de Madjapahit, et la statistique des pays qui relevaient de ce puissant empire.

Le manuscrit sur lequel mon travail a été exécuté, quoique tracé d’une écriture généralement nette et lisible, offre des traces très-fréquentes de l’ignorance ou de l'incurie du copiste. La difficulté que ces incorrections faisaient naître était encore accrue par l’incertitude provenant des mots nouveaux ou inconnus qui abondent dans cet ouvrage. J’ai fait usage, pour me guider, de tous les secours que l’état actuel des études malayes pouvait me prêter. J’ai consulté la partie imprimée du grand dictionnaire malay de Lijdekker, les collections lexicographiques déjà très-considérables, qu’une lecture assidue des productions de la littérature malaye m’a permis d’accumuler, et le dictionnaire javanais de M. J. C. Gericke, publié tout récemment, avec des additions et des améliorations notables, par M. Taco Roorda.

Malgré mes efforts et mes recherches, je dois avouer qu’il me reste encore du doute sur quelques mots, en petit nombre il est vrai, que je n’ai point eu l’occasion de rencontrer ailleurs, et dont je ne suis pas sur d’avoir déterminé la véritable leçon. Pour que le public savant qui s’intéresse à ce

I XTItODL’CTION.

genre d’études puisse juger mon travail d’éditeur, j'ai déposé à la Bibliothèque nationale la copie que j'ai faite du manuscrit original, et qui le reproduit jusque dans ses imperfections.

Je dois ajouter quelques mots sur l’orthographe que j’ai suivie. On sait que, dans les mots malays, l’accent, qui porte sur la pénultième toujours longue, se déplace lorsque ces mots prennent les suffixes et passe sur la dernière syllabe, devenue pénultième et longue à son tour, par l’addition de ces créments, et que, par suite, il s’opère un changement correspondant dans la forme orthographique du mot. Mais cette règle est loin d’être absolue, comme l’ont prétendu quelques orientalistes, et dans l’usage elle reçoit, à vrai dire, autant d’exceptions que d'applications. Au milieu de ces variations, je m’en suis tenu à l’autorité des meilleurs manuscrits: il y a, d'ailleurs, des mots qui ne pourraient être soumis à ces transformations, sans perdre la physionomie qui leur est propre et sous laquelle l’œil est habitué à les reconnaître sur-le-champ. J'ai cru devoir, donc, conserver l’orthographe de notre manuscrit, toutes les fois qu’elle s’accordait avec la pratique le plus généralement adoptée, et que les meilleurs écrivains ont consacrée.

Je regarde comme un devoir, en finissant, d’adresser publiquement mes remerciments empressés au conseil de la Société royale asiatique de Londres, pour la bienveillante libéralité avec laquelle il a bien voulu me communiquer le manuscrit dont je donne ici l’impression, et d’autres aussi qui font partie de la splendide collection que le savant auteur de l’histoire de Java avait rassemblée et qui a été donnée à cette Société par lady Raffles, sa veuve.

« En. Dulalrier. »

Permettra- t-on à l’élève d ajouter à ce que vient de dire son ancien maître, que YHikmjnl radja-nulja Pusey n’offre

HISTOIRE DES ROIS DE PASEY

pas seulement des données historiques et géographiques d’un grand intérêt, mais que cet ouvrage mérite encore de fixer l’attention à un autre point de vue ? L’auteur, dans la peinture simple et fidèle qu’il trace des mœurs du pays, des caractères et de la physionomie de ses personnages, donne à réfléchir au philosophe et au moraliste en même temps qu’il procure un véritable plaisir aux amis des récits légendaires et merveilleux. Peut-être me trompé-je à cet égard, car, je l’avoue, je suis de ceux qui répéteraient volontiers avec La Fontaine : « Si Peau d’Ane m’était conté, j’y prendrais un plaisir extrême. »

D’autre part, je crois pouvoir affirmer, dès maintenant, qu’il faut faire remonter à la fin du xiv' siècle la conquête de Pasey par le Ratou de Madjapakit- Je le démontrerai en son lieu, en même temps que je rectifierai certaines erreurs et comblerai les nombreuses lacunes qui se rencontrent dans les deux listes de noms de lieux qui terminent le texte malay publié par M. Dulaurier. Tout me porte à croire que ces deux appendices ont été composés non par l'auteur de l’ouvrage lui-même, mais par le copiste qui a écrit le manuscrit de Londres.

Si ma traduction, malgré tous mes soins, laissait beaucoup à désirer, je demanderais beaucoup d’indulgence, attendu qu’un grand nombre de mots du texte n’appartiennent pas au malay, mais au javanais et même au kati'i, et qu’à ces difficultés inhérentes au fond de l’ouvrage sont venues s’ajouter un assez grand nombre de fautes d’impression omises dans les deux pages d'errata que M. Dulaurier a données à la fin du texte.

En finissant, et pour ne pas le céder en charité fraternelle a notre auteur musulman qui termine son œuvre en appelant les bénédictions de Dieu sur ceux qui le liront, nous demandons également à Dieu qu’il bénisse tous ceux qui liront notre traduction, et spécialement les critiques bienveillants qui voudront bien nous signaler les fautes que nous avons pu coin-

INTRODUCTION

mettre. Seulement ce n'est point l’intercession de Mahomet que nous solliciterons comme notre chroniqueur malay, mais celle du bienheureux saint Denis, patron de Paris et de la France, puisque c’est le jour même de sa fête qu’il nous est donné d’achever cette modeste étude d’une littérature trop peu connue et qui mériterait tant d’étre encouragée.

Paris, le 1 1 octobre 1874.

Aristide MARRE.

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