DES
ROIS DE PASEY
Ceci est l’histoire des rois qui les premiers, à Casey entrèrent dans l’islam.
L’auteur de cette histoire raconte que les premiers qui apportèrent au pays sous le vent2, Pascy , la croyance en Dieu et en son prophète, furent deux Ràdja qui étaient
’ Pascy, sur la cûte N. E. do Sumatra, ville capitale d’un royaume qui eut une certaine importance pendant le cours du xiv* siècle, située dans une magnifique baie où les bois de construction, le bétail, les grains et toutes sortes de provisions abondent.
J Par celte locution météorologique les Malays désignent leur pays et tons ceux situés encore plus à l’est; par pays sur le vent, ou audessus (lu vent, ils entendent les pays étrangers occidentaux par rapport à l’Archipel, tels que l’Inde, la Perse, l'Arabie, etc
HISTOIRE DES DOIS DE PASEY
frères, l'un nommé Râdja Ahmed et l’autre Râdja Mohammed. C’était Râdja Ahmed qui était l'ainé. Ces deux princes voulant fonder une ville à Sumarlang ‘, Râdja Mohammed1 alla, avec tous ses soldats, couper les broussailles et les bois. Au milieu de ces bois il y avait une touffe de betong extrêmement gros, et, au fur et à mesure que les soldats coupaient les tiges , elles repoussaient de nouveau. Alors le râdja partit pour extirper lui-même ces betoîig 2. Il travaillait à cette opération, quand il aperçut, au beau milieu de ces betong, un rejeton semblable à un tronc volumineux; il allait le couper, lorsqu’il en sortit tout à coup une petite fille extrêmement belle. Rejetant son gndoubong 3, il saisit rapide» ment l’enfant, l’enleva dans ses bras et l’emporta dans sa maison. A la vue de Râdja Mohammed apportant l’enfant, la princesse accourut, la reçut de ses mains et vit que c’était une petite fille. Les deux époux s’assirent remplis de joie l’un et l’autre. Le prince raconta à sa femme, depuis le commencement jusqu’à la fin, les circonstances de la trouvaille qu’il avait faite de l’enfant dans le rejeton d’un betong. Râdja Mohammed donna à cette petite fille le nom de princesse Betong , et la traitant comme si elle eut été de sang royal, il la confia aux soins de nourrices, lui donna des gouvernantes
’ Nous renvoyons à notre Index géographique, à la fin de l’ouvrage , nos remarques sur les noms de lieux.
a Le betong ou bambou-belong est une espèce de bambou grosse et charnue. C’est également d’un betong que l’auteur du Sri lidma malay fait sortir cette princesse d’une beauté merveilleuse qui devient la mère de Sri Râma et de Laksamâna. C’est encore de la tige d’un bambou qui creva dans l’île de Sumatra que les Tagales font sortir le premier homme et la première femme. Cette légende pourrait bien signiiier simplement, et alors elle serait très-admissible, que, d’après leurs traditions, les Tagales descendent d’hommes venus de Sumatra aux Philippines.
> Le gadoubong est une espèce de grand couteau de chasse.
HISTOIRE LIES ROIS DE PASEY. 15
et la pourvut d'habillements complets. Le prince était plein de tendre affection pour la princesse lie long, et celle-ci, en grandissant , devenait de plus en plus charmante. Râdja Ahmed, ayant appris la nouvelle que son frère cadet avait trouvé une petite tille dans le rejeton d’un betong, se mit en route avec son épouse pour venir la voir. A leur arrivée, ils entrèrent dans la maison de Râdja Mohammed, et celui-ci, rendant les honneurs à son ainé, les invita à s’asseoir. Le prince et sa femme s’assirent donc et les cadets en firent autant en la présence de leurs aînés1. On présenta le sirih 2 sur un plat d’or à Râdja Ahmed. Après cela, le prince dit : « O mon frère Râdja Mohammed! où est l’enfant? Ton ainé veut la voir. » Râdja Mohammed alors dit : « Nourrice, apportez ici mon enfant! » et l’enfant fut apportée promptement en la présence de Râdja Ahmed. Le prince, en la voyant, fut charmé de sa beauté, puis les deux époux prirent congé et s’en retournèrent. Après que la ville eut été bâtie avec un fort entouré de fossés, un palais et un bateiroang3. alors le prince s’établit dans cette ville, et il y eut, à cette occasion, des réjouissances et des festins où les
* Chez les Malays, les frères aînés ( kakenda ) reçoivent de leurs cadets ( adenda ) des marques de respect et de déférence qui constituent, pour les premiers, une véritable autorité morale. Le mari appelle sa femme adeiula (jeune sœur), et la femme donne à son mari le nom de kakenda (frère ainé). Nous trouverons encore ces deux termes employés en dehors du cercle de la famille pour désigner, le premier (kakenda), un ami plus âgé, le second ( adenda ) un ami plus jeune.
-1 Le sirih sc compose, comme on sait, d'une feuille de bétel, dans laquelle on enveloppe un petit morceau de noix d ’arek, un peu de gambir et de chaux tirée des coquillages de mer. Dès l'âge de huit ou dix ans les Malays des deux sexes commencent à chiquer du sirih, ou du bétel comme le disent improprement les Européens, et ils ne quittent plus cette habitude qu'avec la vie.
1 Le bateiroang ou ba Ici rang ou plus simplement balei, est la salle
inan tri 1 , les holobalung 2 et les soldats mangèrent et burent joyeusement.
Ceci est le récit des faits relatifs à Hâdja Ahmed.
A quelque temps de là, ce prince bâtit encore une ville de l'autre côté de la forêt, à environ une journée de marche du pays de son frère, et il la pourvut d’un fort entouré de fossés, d’un palais et d’un buleiroung. Puis il alla s’établir dans cette ville et y donna des réjouissances et des banquets à toutes ses troupes. Quelque temps après, le prince partit pour la chasse dans une forêt sauvage où il ne put trouver une seule pièce de gibier, mais il rencontra au milieu de cette forétsauvage un sourou* * 3, et dans ce soarou il y avait un vieillard. Itàdja Ahmed le salua respectueusement, et le vieillard lui rendit son salut avec empressement. Râdja Ahmed alors lui raconta les circonstances de la trouvaille que son frère Ràdja Mohammed avait faite, d’une princesse dans le rejeton d’un betong. Le vieillard dit : « O mon fils, si vous désirez avoir un enfant, c’est bien, je vais vous le montrer, attendez ici quelques instants! » Râdja Ahmed attendit, et un instant après arriva un éléphant de très-grande taille. Sur sa tète était assis un enfant. L’éléphant le baigna dans la rivière, et, après l’avoir baigné, il le reporta sur la rive, puis il se baigna lui-mème à son tour, et, après s’être baigné, il remit
du conseil, ou la grande salle d'audience où siège le sultan, distincte de son habitation personnelle, de son palais qu'on appelle aslana. Le balai c’est ce que nous appellerions la maison de ville ou maison commune; il y en a un dans chaque ville ou village des pays malays.
* Les Manlri sont les ministres ou conseillers du souverain.
J Les Holobalang ou bien llouloubalang sont des chefs militaires ou officiers de la maison du roi.
3 Ce mot ne se trouve pas dans les dictionnaires malays, et je ne le rencontre que dans le dictionnaire javanais-français de mon excellent maître, M. l’abbé Favre, où il signifie « arbrisseau épineux. »
l’enfant sur sa tète et l’emporta , se dirigeant vers la forêt.
Celase passa ainsi, et Ràdja Ahmed vit tous les faits etgestes de l’éléphant. Le vieillard s’écria : « O Père de la jeunesse, inspire-nous un stratagème-pour que nous puissions avoir cet enfant! » Ràdja Ahmed dit : « O mon Père, si l’on me montrait de l’or ou des rubis, ou même si l’on m’en faisait présent, je n’éprouverais pas un plaisir aussi grand que celui que je ressens à la vue de cet enfant. Mais je vais prendre congé de vous et m’en retourner à ma ville; quel est mon chemin? » Le vieillard lui ayant indiqué la route, Ràdja Ahmed sortit de là, arriva inopinément à la ville et se dirigea vers le palais. La princesse se tenait debout à la porte pour lui souhaiter la bienvenue. Ràdja Ahmed lui dit : « Ah! chère princesse, j’étais parti pour la chasse et je n’ai pas pu voir une seule pièce de gibier, mais j’ai rencontré un sourou au milieu d’une forêt sauvage; dans ce sourou il y avait un vieillard, je l’ai salué et il m’a rendu mon salut. Je lui ai raconté les circonstances de la trouvaille que mon frère avait faite d’une princesse dans le rejeton d’un betong, et le vieillard m'a dit : « Si vous voulez un enfant, c’est bien ; je vais «vous le montrer. Attendez ici quelques instants! » J’ai attendu, et, au bout d’un instant, est arrivé un éléphant de très-grande taille; sur sa tète il y avait un enfant assis. L’éléphant fit baigner l’enfant à la rivière, après quoi il le porta sur la rive; alors il alla se baigner lui-mème à son tour, et, après s'ètre baigné, il chargea de nouveau l’enfant sur sa tète et l’emporta, reprenant son chemin vers la forêt. Voilà ce que j’ai vu! » La princesse dit: « Monseigneur, je vous en prie, tâchez d imaginer quelque moyen d’avoir cet enfant! » Ràdja Ahmed sortit alors de son palais et fit rassembler ses troupes. Quand elles furent toutes rassemblées, elles vinrent en la présence de Ràdja Ahmed, qui leur raconta les circonstances relatives à l'enfant assis sur la tète de l’éléphant, et leur dit son dessein d’aviser aux Histoire des rois de Pasey. 2
IlISTOiriE DES DOIS DE PASF.Y.
moyens d'avoir cet enfant. Au premier jour heureux1, le prince, accompagné de ses troupes, alla dans la forêt à l’endroit où l’éléphant avait fait baigner l’enfant. Le vieillard, qui était dans le sourou, avait disparu ainsi que le sourou , et il n'y en avait plus nulle trace. Le jeudi, chacun se creusa un trou dans la terre. Le vendredi 2 étant arrivé, l’éléphant sortit de la forêt portant l’enfant; il le fit baigner à la rivière à l’endroit accoutumé, puis le reporta sur la rive. Cela fait, il se baigna lui-même, et ce fut alors que Ràdja Ahmed , se précipitant, saisit l’enfant et l’emporta en toute hâte. L’éléphant le vit et se mita suivre Ràdja Ahmed. Les soldats aussitôt l'assaillirent de traits et le détournèrent de son chemin. Cet éléphant était de ceux qu’on nomme lioucljcuuj Suliûlas 3, et plus jamais on ne le revit dans le pays.
Ràdja Ahmed se mit en marche avec toutes ses troupes pour retourner dans sa ville. Quand il arriva au palais, la princesse était debout à la porte, qui lui souhaita la bienvenue. En apercevant l’enfant, la princesse s’avança promptement et le reçut des mains de Ràdja Ahmed. Il était très-beau de visage et il fut nommé Marah Gadjah*. Le bruit se répandit dans le pays que Ràdja Ahmed avait un fils, et Ràdja Mo-
i Les Malavs superstitieux divisent les jours en jours heureux et jours malheureux, et naturellement ils attendent un jour qui soit heureux pour accomplir tout acte de quelque importance.
« Le vendredi est pour les Malavs musulmans ce que le samedi est pour les juifs et le dimanche pour les chrétiens.
» Ce nom indique l’espèce à laquelle appartient cet éléphant, et cette espèce ne nous est pas connue. Le mot boudjang, qui signilic célibataire, dans son acception ordinaire, indique, quand on parle des animaux, un jeune mâle.
. Gadjah signifie éléphant; ce nom avait été donné au jeune prince en souvenir de l’éléphant qui avait soigné sa première enfance, comme le nom de lleluiig avait été dçnné à la jeune princesse en souvenir du bambou-betong d'où elle était sortie pour être emportée dans les bras de Ràdja Mohammed qui en avait fait sa fille d'adoption.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY. Ifi
hammcd , son frère , ayant appris cette nouvelle , partit pour venir voir Marah Gadjah. 11 fut rempli de joie à la vue de la grande beauté de cet enfant. Ràdja Ahmed raconta en détail à son frère Ràdja Mohammed comment il était allé à la chasse, comment il avait rencontré un sourou au milieu - d’une forêt sauvage, et dans ce sourou un vieillard, enfin toutes les circonstances relatives à la trouvaille de l’enfant. Ràdja Mohammed , alors , prenant congé , salua son frère aîné et la princesse son épouse, puis il revint dans sa ville. Au bout d’un certain temps, les deux enfants étant devenus grands, on maria ensemble Marah Gadjah avec la princesse Betong. Et les deux frères, voyant qu’ils avaient des enfants, vivaient dans une joie continuelle.
Ceci est l’histoire de la princesse Betong et de Marah Gadjah.
L’auteur de cette histoire rapporte qu’il y avait déjà longtemps que les deux époux, Marah Gadjah et la princesse Betong, vivaient ensemble lorsque, par la volonté de Dieu le Très-Haut, la princesse Betong devint enceinte. Quand ses mois furent accomplis, elle mit au monde un fils, et cet enfant fut appelé Marah Silou ‘. Au bout d’un certain temps, elle deviDt enceinte pour la seconde fois. Quand ses mois furent accomplis, elle accoucha ; et son enfant, qui était encore un garçon, reçut le nom de Marah Kousouma.
La princesse Betong avait au milieu de la tète un cheveu béni dont la couleur ressemblait à celle de l’or, mais il n’était visible que quand elle se parfumait d’huiles aromatiques. Marah Gadjah ne l’avait point encore vu, lorsqu’un jour que
’ Silou signifie éblouissant, et kousoujna, en kawi, signifie en même temps fleur et prince. Il se pourrait fort bien que le nom de Marah ne fut autre que Marak (paon); on sait quo le k linal se prononce très-faiblement devant une consonne et se prend souvent pour h.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
la princesse se parfumait d’essences, il l’aperçut. Marah Gadjah dit à la princesse: « Adenda, venez que je vous arrache ce cheveu! » Et la princesse répondit : « Si vous m’arrachez ce cheveu, ce sera un signe de notre séparation. Malgré ses demandes plusieurs fois répétées, Marah Gadjah ne put l’obtenir de la princesse. Or, un jour que la princesse Betong dormait, Marah Gadjah arracha ce cheveu à son épouse, dans la pensée que cela ne pouvait lui rien faire. Mais aussitôt le sang coula par la cavité de ce cheveu sans discontinuer, ensuite le sang sortit blanc, puis ce sang s’arrêta et alors la princesse mourut. Les esclaves qui la servaient coururent en hâte en donner connaissance à son père Ràdja Mohammed, disant : • Hélas! monseigneur, votre enfant bien-aimée, notie maîtresse, la princesse Betong est morte parce que Marah Gadjah lui a arraché un cheveu du milieu de la tète. » Ràdja Mohammed, en entendant cette nouvelle de la bouche des nourrices, se jeta contre terre, déchirant du haut en bas son badjou mettant en pièces ses vêtements et se livrant à toute sa fureur. 11 assembla ses troupes, atteignit Marah Gadjah et le tua. Marah Gadjah mort, quelques-uns de ses gens se hâtèrent d'en porter la nouvelle à son père Ràdja Ahmed, et ils lui parlèrent ainsi : « Hélas! monseigneur, votre fils bien-aimé Marah Gadjah est mort, il a été tué par son beau-père parce qu’il avait arraché un cheveu du milieu de la tète de la princesse Betong, et votre fils Marah Gadjah était bien loin de penser qu elle en mourrait. »
En entendant les paroles de ces gens, Ràdja Ahmed se jeta contre terre, déchirant son badjou du haut en bas et mettant
1 Le badjou est une sorte de par-dessus qui descend jusqu'aux genoux et quelquefois plus bas encore. On le fait ordinairement de toile de colon bleue ou blanche; le badjou des grands est le plus souvent en étoffe de soie à fleurs, et celui des princes est brodé d'or.
ci) pièces scs vêlements. Rempli de fureur, il lit rassembler ses troupes. Lorsqu’elles furent assemblées, il les pourvut d’armes, et à un moment heureux Ràdja Ahmed partit et s’avança pour atteindre son frère Ràdja Mohammed. Quand les deux armées furent en présence, elles en vinrent aux mains et engagèrent la bataille. Le brouillard était épais, la poussière s’élevait dans les airs et bientôt il ne fut plus possible de reconnaître un homme d’avec un homme. Les cris perçants des holobalang et des soldats, le cliquetis retentissant des armes et le bruit des pahlawan 1 se faisaient entendre jusque dans la profondeur des forêts sauvages. Des deux côtés les soldats tombaient en grand nombre, morts ou blessés, car ils couraient Yamok 2 les uns contre les autres et s’entre-tuaient avec rage, si bien que les deux râdjas périrent dans la mêlée. Les deux frères Marah Silou et Marah Kousouma restaient ; les hommes qui avaient survécu à la bataille se rassemblèrent et rendirent hommage aux deux jeunes princes. Les deux frères vivaient ensemble dans le pays depuis un certain temps lorsque Marah Silou dit à Marah Kousouma : « Que devons-nous décider? car nous ne sommes plus que nous deux, nos grands-pères, notre mère et notre père sont morts au pays de Samurlang. Si nous restons dans ce pays-ci, assurément nous serons toujours de même, et, si nous nous y établissons, cela ne vaudra jamais rien pour nous. 11 nous faut quitter ce pays pour en chercher un autre qui soit bon et où nous puissions demeurer. » Après que les deux frères eurent ainsi conféré ensemble, à un moment heu-
' Les pahlawan sont des guerriers d’élite, mais il serait difficile de déterminer d'une façon bien nette ce qui les différencie des holobalung, auxquels nous les croyons supérieurs dans la hiérarchie militaire des Malays.
J Le mot d'amok s’est introduit dans la plupart de nos langues d’Europe. Tout le monde sait aujourd'hui ce qu’on doit entendre par courir l'amok, faire Yamok.
HISTOIRE DES IlOIS DE PASEY.
reux ils sortirent du pays, suivirent leur route vers le soleil couchant, et d’étape en étape, par la volonté de Dieu le Très-Haut, ils arrivèrent à un pays qui se nommait Berouàn; et les deux frères s’établirent dans ce pavs-là, chacun d’un côté de la rivière.
Ceci est l’histoire de .1 Iaruh Silou et de Marah Kousonma.
L’auteur de cette histoire raconte qu’il y avait déjà quelque temps qu'ils étaient au pays de Berouàn, lorsqu’un jour Marah Silou, étant allé se promener à la rivière, vit qu’elle était remplie de poissons. De retour à la maison, il ordonna à ses gens de faire une nasse Dès qu’elle fut faite, Marah Silou s’en alla vers le haut de la rivière et posa sa nasse. Voyant qu’elle se remplissait de kalang-kalang -, il les rejeta dehors. Le lendemain, il posa de nouveau sa nasse qui s’emplit encore de kalang-kalang, et il les rejeta comme il avait déjà fait. Le jour suivant il retourna, posa sa nasse et vit qu’elle était toujours pleine de kalang-kalang. Alors Marah Silou pensa dans son cœur: « Ces kalung-kalang semblent être une grâce que m’accorde Dieu le Très-Haut! » et il emporta les kalang-kalang dans sa maison. 11 les mit dans une marmite et les fit bouillir tous ensemble. Par la volonté de Dieu le Très-Haut ces kalang-kalang devinrent de l’or, leur écume devint de l’argent, et Marah Silou devint riche. 11 y eut des gens qui allèrent raconter à Marah Kousouma comment la grâce de Dieu le Très-Haut était sur son frère Marah Silou,
> Le mot du texte bobo ne désigne point un lilet, mais une nasse. C'est absolument le même nom que celui des Malgaches, vovo, lequel signilie un panier qu'on introduit et laisse dans l'eau pour prendre du poisson. »
j Les kalang-kalang, qui s’attachent à la nasse et produisent de l'écume dans la marmite, nous paraissent devoir être une sorte de limace.
et lui dirent : « Votre frère aîné Marah Silou, nous le voyons emporter dans sa maison des kalang-kalang qui sont entrés dans sa nasse, et nous croyons qu’il les mange. » Après avoir entendu ces nouvelles de son frère, Marah Kousouma garda le silence. Marah Silou disait à ses gens : « Venez, nous tendrons des pièges aux buffles sauvages qui ne sont utiles à personne ici, et que moi je veux utiliser. » El Marah Silou les payait avec de l’or et de l'argent. 11 leur lit faire un andrik1, c’est-à-dire un piège, qui pût lui permettre de prendre dedeux à trois cents buffles. Quand celundrikïat fini, il ordonna à ses gens d’effaroucher par leurs cris les buffles sauvages qui côtoyaient le trou, et les buffles effrayés entraient dedans. Ils fouillaient de leurs cornes à la porte du trou, mais une fois entrés, toute issue leur était fermée, car la porte était remblayée, chacun y ayant mis sa motte de terre. Quand les buffles du kampong 2 venaient à manquer, Marah Silou faisait ouvrir à ceux en grand nombre qui se trouvaient dans l 'andrih, puis il les apprivoisait et leur faisait percer le museau. On rapporta à Marah Kousouma la nouvelle que son frère Marah Silou s’amusait ainsi avec des animaux inutiles jusque-là à tous ces gens, et qu’on avait donné à cet endroit le nom de Karbau- Kampong (Kampong des buffles) . Marah Kousouma fut irrité contre son frère Marah Silou, et appelant
’ Ce mot, que l'auteur a eu soin d’expliquer par un mot équivalent (piège), ne se trouve point dans les dictionnaires malays, mais il se rencontre dans les vocabulaires malgaches sous la l’orme fanilrilia, piège; d’où le verbe mamandrika (tendre des pièges), avec le préfixe main des verbes actifs. C'est un exemple frappant de l'intérêt qu'offre l’élude comparée de la langue de Madagascar et des langues de l'Archipel indien.
a Kampong est un de ces mots malays qui sont universellement connus aujourd’hui. Est-il nécessaire de répéter ici qu’un kampong ou kainpon est un village palissade, ou dans une ville le quartier séparé et généralement clos, occupé par des gens de mémo nation, comme le kampong chinois, le kampong siamois, le kampong malav, etc. ?
Ü HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
un de ses esclaves : « Va dire à mon frère Marah Silou les paroles que voici : « Dans quel but s’amuse-t-il avec des animaux inutiles à tous ces gens, si ce n’est pour me faire honte, mais il n’en sera pas ainsi, et il fera bien de suivre ce conseil que je lui donne : qu’il s’en aille du pays et qu’il se garde bien d’y rester avec moi ! » Quand Marah Silou eut entendu ces paroles de son frère, il pensa dans son cœur : » puisque Marah Kousouma me parle ainsi, il faut queje cherche uneautre place où demeurer ! » Et au premier jour heureux, Marah Silou se mit en route avec tous ses effets et ses buffles ; des hommes portaient ses trésors' cachés, et ils étaient environ sept hommes à les porter. Marah Silou, continuant son chemin, franchit la dernière colline du pays, et les buffles s’avancèrent alors par un sentier battu. Après quelque temps démarché, Marah Silou parvint à la source de la rivière Pisang an (rivière aux bananes), et arriva à Simpang Dhaulo Karang, où il s’arrêta. Au bout de quelque temps de séjour dans ce pays, ses buffles, après avoir fini de manger le riz des habitants, se jetèrent sur leurs bananes. Alors tous les gens du pays vinrent trouver Marah Silou, et lui dirent : « Les bctes que vous avez amenées ici ont détruit et dévoré nos plantes et nos herbes, et, puisqu’il en est ainsi, vous ne pouvez pas rester ici avec nous. » Après avoir entendu les paroles de ces gens, Marah Silou leur dit : « O vous tous qui habitez ce pays, patientez encore un peu de temps pendant queje vais chercher une place pour m’y fixer.» Ensuite Marah Silou partit à la recherche d’une place où il put s’établir, il s'avança dans l’intérieur des terres et arriva dans un pays nommé Bouloh Télong.
• Probablement l’or et l'argent que Marali-Silou avait retirés de ses kalang-kalang. Le mot senaul du texte malay ne se trouve point dans Marsden, et j'ai pensé que celait le mot senel, de la langue kuwi, qui signilie cache, à couvcrl.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
Là, il rencontra Magat Sekander ‘ qui le retint auprès de lui, le régalant et lui faisant fête. Après qu’ils eurent bien bu et bien mangé, Magat Sekander dit à Marah Silou : » Que désirez-vous de moi? » Marah Silou répondit : « Je viens vous demander une place où m’établir, car je n’en ai point. » Magat Sekander dit : « Puisqu’il en est ainsi, il faut que mon fils s’établisse ici avec moi ; nos récoltes sont abondantes ; et vos buffles, si nombreux qu’ils soient, trouveront ici de quoi manger. » Marah Silou répondit : « Puisque vous avez tant de bonté pour moi, pourquoi ne deviendriez-vous pas mon père ? » Et Marah Silou prit congé de Magat Sekander pour aller chercher ses trésors, ses gens et ses buffles, et il les ramena tous à Bouloh Télong , et immédiatement après il procéda à son installation. Une fois établi en cet endroit, son occupation de tous les jours était de s’amuser à faire combattre des coqs* 2, et tous les amateurs de combats de coqs venaient chez Marah Silou. S’il était battu, il leur payait son enjeu; si au contraire c’était lui qui les battait, il ne leur demandait rien. Les grands et les anciens du pays, l’ayant appris, vinrent tous pour s’amuser aux combats de coqs avec Marah Silou. Quand ils s’en retournèrent de chez lui, chacun d’eux reçut un buffle, et tous furent bien contents d’étre
’ Ce personnage inconnu du lecteur, qui apparaît ici tout à fait inopinément, sous un nom que portèrent des princes mahométans d'Atcheh et de Malâka, dut avoir quelques relations anterieures avec Marah Silou et les siens.
2 Les combats de coqs ont toujours été l'un des jeux favoris des Malays. A Java cette passion est poussée si loin, qu’un homme, quelque pauvre qu'il soit, aimera mieux vendre tout ce qu'il possède, plutôt que de se défaire de ses coqs de combat. Les Javanais font battre leurs coqs sans éperon, tandis que les Malays de Sumatra, les Boughis et les Macassar de Célèbes arment leurs coqs d’un éperon fait en forme de petite faucille, comine le font les amateurs anglais, mais il est juste de reconnaître que l’éperon malav est moins meurtrier que l’éperon anglais.
HISTOIRE DES ROIS DE RASE Y
venus s’amuser avec Marah Silou. A chacun de ceux (]ui venaient le voir, il donnait un buffle, lors de leur première visite. Telle était la conduite habituelle de Marah Silou. Or, Magat Sekander et Magat Kédah étaient tous deux alliés du Sultan Malek El Nasser à Rimba Djaran , et tous leurs gens avaient beaucoup d’affection pour Marah Silou. Magat Sekander ordonna qu’ils eussent tous à se munir de provisions de riz et à amener chacun un buffle chargé de cette provision ; puis un jour, en présence des grands, des anciens et des gens du pays qu’il avait réunis en conférence, il leur parla en ces termes : « Vous tous ici présents, eh bien ! que pensons-nous de Marah Silou ? Dans ma pensée à moi, il faut que nous le fussions roi ; d’abord il l’a été précédemment, puis il est riche et nous pourrons avoir de son süiiasa *! • Parmi tous ces gens il y en avait un, nommé 'l'oun Haria Benong, qui ne voulait pas consentir à faire roi Marah Silou. Magat Kédah reprit : « Si nous le faisons roi, naturellement nos enfants et petits-enfants seront gouvernés par lui. » Et l’accord fut fait entre Magat Sekander et les hommes en grand nombre qui étaient avec lui pour proclamer roi Marah Silou. A la nouvelle que Marah Silou avait été fait roi, Sultan Malek El Nasser s’avança contre lui jusqu’à Rimbu Djaran , et la guerre commença ; mais l’armée de Marah Silou fut victorieuse, et celle de Sultan Malek El Nasser mise en déroute. Le Sultan se retira dans le pays nommé Renoua , et là il s’arrêta pour construire un palais. Il était depuis quelque temps dans ce pays, lorsque Marah Si-
’ Le souasa est un métal factice composé d’or (amas) et de cuivre (lembaga). ün l'appelle quelquefois lembaga souasa. Le cuivre est assez rare dans l'Archipel indien, mais on y emploie le lembaga djapoun (cuivre du Japon) et le lembaga poulih ileri Tchina (cuivre blanc on clair de la Chine), en même temps que le lembaga kouning (cuivre jaune) et le lembaga merah (cuivre rouge).
HISTOIRE DES ROIS DE PASEV
lou, avec son armée, vint l’y poursuivre. Alors il se réfugia clans une vaste forêt, et cette forêt fut appelée, par Marah Silou, Per lama Terdjoun , et c’est le nom qu’elle porte encore à présent. Sultan Malek El Nasser s’était arrêté en un endroit avec tous ses holobalang et ses soldats; Marah Silou, de nouveau, se mit à la poursuite du Sultan Malek El Nasser. La bataille s’engagea vivement, et il y eut beaucoup de tués et de blessés. L’armée de Sultan Malek El Nasser fut mise en pièces, et lui-même s’enfuit de l’autre côté de la montagne Telaous. Des retranchements furent construits par Marah Silou pourenfermer le Sultan, mais celui-ci put encore s’échapper; Marah Silou nomma cet endroit Koubou, et c’est encore le nom qu'il porte à présent. Le Sultan alors se sauva dans un autre pays, et il était arrivé à un gouffre boueux et profond , lorsqu’un de ses holobalang y fut englouti, d’où ce gouffre et le pays lui-même prirent le nom de Pakersang. De là le Sultan Malek El Nasser arriva à Koinnat. 11 y était depuis quelque temps avec ses holobalang et ses soldats, lorsqu'il résolut d’y faire construire un fort. Ce fort terminé, la nouvelle en parvint a Magat Sekander qui marcha incontinent sur Koumat et livra bataille au Sultan. Les deux armées combattirent longtemps, et grand nombre d’holobalang furent tués. Les troupes du Sultan furent mises en déroute et s’enfuirent pêle-mêle de tous côtés, sans qu’il fût possible de savoir où elles étaient allées. Parmi les fuyards, il y avait un holobalang nommé Toun HariaBenong; il se sauva au pays de Baros ’. Après son arrivée à Baros, Toun Ilaria Benong fut pris pour gendre par le roi de ce pays, et c’est à cause de cela que le roi de Baros , quand même il
’ Tl y a sur la côte occidentale do Sumatra une place très-commerçante de ce nom, fameuse par son camphre renommé dans tout l'Orient et provenant d'un grand arbre entièrement différent de l'espèce de laurier qui produit le camphre du Japon.
HISTOIRE DES ROIS DE RASE Y
serait l'ainé, doit envoyer l’hommage au roi de Pasey, tandis que le roi de Pasey, fut-il le plus jeune des deux, envoie seulement le salut au roi de Bai'os. Marah Silou ayant donc etc fait roi par Magat Sekander à Rimba Djaran, l’auteur de cette histoire raconte ce qui suit : « C’était au temps du prophète Mohammed, l’envoyé de Dieu (que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui !), alors que sa glorieuse Majesté vivait encore; ce prince, un jour, s’adressant à ses compagnons à la Mecque, leur parla ainsi : « Après ma mort, il y aura un pays sous le vent, nommé Semoudi'a 1 ; quand des nouvelles de ce pays vous parviendront, vous ordonnerez qu’on équipe un navire et qu’on le charge des meubles, vêtements et insignes de la royauté ; vous enverrez des hommes dans ce pays pour y introduire l’islam.
’ Cette ville fut fondée avant Pasey, et c'est elle qui parait avoir donné son nom à l'ile tout entière de Sumatra, grâce probablement aux navigateurs et commerçants arabes qui la fréquentèrent. L'orthographe du nom, telle que nous l’a donnée le célèbre Ibn Bathoutlia, voyageur arabe du milieu du xive siècle, est Soumoulhra. « La résidence du sultan, dit-il, est Soumoalhra, ville belle, grande et entourée de murs et de tours en bois. » Ibn Bathoutha visita Sumatra en 1345 ou 134G, et le sultan auquel il fut présenté et dont il fait le plus grand éloge est nommé, par lui, sultan Malek el Dhaher ou Malek el Tlahcr (selon la prononciation malayse). A cette époque, l'ile n'avait point encore pris le nom de Soumouthra, qu'Ibn Bathoutha contribua peut-êtro à faire adopter par ses compatriotes, au lieu de l'ancien nom indigène de Poulo Pevlcha , et cela avec d'autant plus de facilité que Sumatra n’était pas occupée par quelque race dominante pouvant lui imposer son propre nom. Dans ce cas, le nom d'une place importante est quelquefois employé comme un nom commun à toute l'ile. C'est ainsi que les Javanais appellent souvent Sumatra Tanah Palcmbang (la terre de Palembang); Bornéo Tanali Bancljermassin (la terre de Bandjermassin); Célèbes, Tanah Bougliis (terre des Bougliis) et que nous-mêmes nous appelons du nom d'un Etat malay situé dans sa partie, nord-ouest, l'ile immense de Bornéo tout entière.
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on prononçant les deux articles de la confession de foi. Ce pays produira un très-grand nombre de fidèles serviteurs de Dieu, le Très-Haut et digne d’ètre à jamais glorifié, mais le premier entre tous sera un fakir du pays nommé Mengiri ; ce sera lui que vous emmènerez avec vous au pajs de Semoudra.
Or, voici ce qu’on racontede MarahSilou à Rimba Djaran. Il arriva un jour que Marah Silou alla chasser et emmena son chien de chasse nommé Si-Pasey. Son chien lâché se mit à aboyer sur le haut d’un tertre, etMarah Silou vit qu’il y avait là une fourmi de la grosseur d’un chat. 11 l’attrapa et la mangea. Puis il ordonna à tous les gens qui étaient avec lui de défricher ce tertre, et après cela il y fit travailler à la construction d'un palais. Quand Marah Silou se fut établi en cet endroit avec ses holobalang et ses soldats, il le nomma pays de Semoudra, nom qui signifie « fourmi énorme ', » et il en fit sa résidence. Longtemps après la mort du Prophète (que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui !) le Khalife de la Mecque entendit dire qu’il y avait un pays sous le vent, nommé Semoudra, et alors il commanda qu’on équipât un navire pour emporter les meubles, vêtements et insignes de la royauté au pays de Semoudra. Quand ce navire fut prêt, le Khalife ordonna à Cheikh Ismaïl de s'arrêter au pays de Mengiri. Après avoir longtemps navigué, Cheikh Ismaïl arriva au pays de Mengiri et jeta l’ancre dans la baie. Or le roi dans ce pays se nommait Sultan Mohammed. Les gens de Mengiri , voyant un navire à l’ancre dans la baie, se hâtèrent d'aller se présenter au roi, et lui parlèrent ainsi : » Tes esclaves le saluent, Roi du monde ! Il y a un navire mouillé dans notre haie. » Alors Sultan Mohammed, s’adressant à son Ferdûn Mantri 2, lui dit : * Ferdân Mantri, ordonne qu’on
< Semoul, en malay, signiiie fourmi .
3 Le Ferdân mantri est un premier ministre ou principal conseiller du roi. Nous verrons revenir fréquemment ce nom de matilri.
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visite ce navire 1 » Celui-ci sorlit promptement pour ordonner aux gens d’un prahau 1 d’aller visiter le navire. Quand les gens du prahau furent arrivés près du navire, ils demandèrent : « D’où vient ce navire? Quel est le nom de son commandant? Où va-t-il ?» — Et les gens du navire répondirent : « Ce navire est de la Mecque, son commandant se nomme Cheikh lsmaïl, et il a été envoyé par le Khalife au pays qu’on appelle Semoudra. » Cette réponse entendue, ilsrctournèrentà terre et rapportèrent au FerdânMantri les paroles des gens du navire. Le Ferdàn Mantri alors se présenta au roi et lui dit : « O Monseigneur, roi du monde, ce navire est de la Mecque, son nakhoda 2 se nomme Cheikh lsmaïl, et il va au pays de Semoudra. » Or Sultan Mohammed était un des descendants de sa Majesté Abou Bekr el Seddik 3 (qu’il trouve grâce devant Dieu !) Le Sultan ordonna qu’on portât toutes sortes de vivres et de provisions excellentes à Cheikh lsmaïl. Quand tous ces vivres furent arrivés, alors le Sultan donna la royauté du pays de Mengiri à son (ils ainé qu’il désigna pour son successeur, et. ce prince avec son plus jeune fils,
1 Lo prahau malay est aussi connu que le kris et le kampong. Ce sont des mots qui, aujourd'hui, sont compris de tout le monde, et ne demandent plus à être expliqués.
“ Le nakhoda est un capitaine de navire ; le plus souvent il est propriétaire du navire qu’il commande et de sa cargaison. — Ce terme est venu du persan, et il est d’un usage courant dans tout l’Archipel indien.
3 Abou Bekr el Seddik, premier khalife et successeur de Mahomet, s’appelait de son véritable nom Abdallah. Le nom A' Abou Bekr, qui signifie Père de la Pucelle, lui fut donné à cause à' Aï se ha sa fille, la seule d’entre les femmes de Mahomet, qui fut mariée avec lui étant encore fille; car toutes ses autres femmes avaient eu auparavant d’autres maris. Mahomet l’honora du titre de Seddik, qui veut dire témoin fidèle el authentique parce que, dit-on, il avait attesté le miracle de son voyage nocturne, que les mahométans appellent mi~ radj ou ascension. (D’Herbclot : Bib. orientale.)
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revêtant l’habit de fakir, abandonna son gouvernement, descendit de son palais et monta sur le navire. 11 dit à l’équipage : « Vous allez m'emmener au pays de Semoudra ! » Et les gens du navire pensèrent dans leur cœur : « Voilà bien le fakir dont a parlé le prophète ! (que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui !) • Et le fakir monté à bord du navire mit à la voile. Il était en mer, lorsque Marah Silou eut un rêve. Dansson rêve il voyait un passager qui tenait son menton dans ses mains et ses yeux fermés par quatre de ses doigts; il parlait ainsi : « Marah Silou, prononce les deux srtieles de la profession de foi ! » et Marah Silou répondait :
« je ne sais pas les prononcer. » Il disait « ouvre ta bouche » et Marah Silou ouvrait la bouche. Alors il crachait dedans une salive qui avait le goût de graisse douce, puis il disait à Marah Silou : « O Marah Silou, c’est toi le sultan Melek cl Sàleh, c’est là ton nom maintenant; sois donc musulman en prononçant les deux articles de la confession de foi, mange de tous les animaux vivants propres au sacrifice et abstienstoi de ceux qui ne le sont pas. Dans quarante jours il viendra un navire de la Mecque. Les paroles et les actes des hommes à bord de ce navire seront en parfait accord avec les prescriptions de la religion musulmane, tu suivras leurs instructions et prendras bien garde de ne pas les transgresser! • Marah Silou dans son rêve disait : « Qui êtes-vous? » et une voix douce et agréable lui répondait : « C’est moi le prophète Mohammed de la Mecque, l’envoyé de Dieu (que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui!). » Alors il ôtait ses mains de son menton, et l’envoyé de Dieu (paix et bénédiction de Dieu sur lui!) disait à Marah Silou ; « Baisse-toi! » et Marah Silou en se baissant se réveillait et voyait à terre un rouleau portant ces mots : « Confesse qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu, unique et sans associé ; confesse que Mohammed est son serviteur et son envoyé* ! » Après qu’il
’ Il est ;i remarquer, dit M. Kasimirski dans sa belle traduction
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eut prononcé ces deux confessions de foi, il récita par cœur trente chapitres du Koran, sans les avoir appris de personne. Beaucoup de gens et tous les holobalang disaient : « Marah Silou, notre Roi, prononce des paroles que nous ne comprenons pas du tout. » Or l'auteur de cette histoire rapporte que, quelque temps après, le navire de Cheikh Ismaïl arriva à la baie de Terley et y mouilla. Le fakir alors monta à terre et, rencontrant un pêcheur de Semoudra , lui dit : « Quel est le nom de ce pays ? ■ Et cet homme répondit : « Le nom de ce pays est Semoudra. » — Quel est le nom de votre chef ? — Et le pécheur répondit : « Le roi de ce pays se nomme Marah Silou, et il a le titre de Sultan Malek el Sâleh. • — Ayant ainsi parlé, le pécheur s’en retourna, et le fakir de son côté remonta sur son navire. Le lendemain le cheikh Ismaïl descendit à terre et alla à la ville vers le Sultan Malek el Sâleh. Arrivé près du Sultan, le cheikh Ismaïl lui dit : « O Sultan, récitez les deux articles de la confession de foil » Et le Sultan récita le premier article de foi : « 11 n’y a de dieu que Dieu, l’unique et sans associé, » puis le second article : « Mohammed est son serviteur et son envoyé! » et alors le cheikh Ismaïl fouetta sa barbe. Le lendemain le fakir vint, apportant les trente chapitres du Koran au Sultan Malek el Sâleh. 11 présenta le Koran au Sultan, et celui-ci, le recevant avec respect, l’ouvrit, le parcourut et lut ; sans demander d’assistance, il sut en faire de lui-même la lecture. Alors le fakir et le cheikh Ismaïl dirent ensemble : « Louange à Dieu, souverain seigneur des mondes ! » Ensuite cheikh Ismaïl ordonna qu’on rassemblât tous les holobalang
du Koran, p. xxv, que le i rophète des Arabes ne se contentait pas de la profession du culte unitaire, s'il n'avait pas pour corollaire la reconnaissance de sa mission. Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu ( Allah ) et Mahomet est l’envoyé de Dieu! C’était la formule consacrée, les deux témoignages ( chchadeleïn ) indispensables pour être regardé comme musulman.
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et tous les sujets, grands et petits, vieux et jeunes, hommes et femmes; et, lorsqu’ils furent rassemblés, il leur enseigna à dire la confession de foi. Tous furent contents de prononcer les deux articles de foi, le faisant avec droiture, candeur et sincérité de cœur. Et c’est à cause de cela que le pays de Semoudra fut nommé Ddr cl Salam (séjour de la paix), parce que les habitants, sans nulle contrainte, sans aucune pression, sans même y avoir été préparés, étaient entrés d'eux-mémes dans la religion de l’islam. Le cheikh fit transporter à Semoudra Ddr el Salam tous les insignes de la royauté, et après cela, lorsquearriva un moment heureux, il convoqua tous les holobalang et tous les sujets, et le sultan revêtit un habillement royal complet, présent venu de la Mecque pour la cérémonie delà proclamation. Tous les holobalang étaient rangés en bataille, avec le grand tambour royal au milieu d’eux, le bantara1 Ibrahim Khalil tenait son glaive levé, et chacun des ponggawa 2 était à son poste. Alors les tambours battirent et tous les instruments de musique jouèrent à la fois. On fit une décharge générale d’artillerie3 et tous les holobalang et tout le peuple saluèrent Sa Majesté de leurs acclamations : « Gloire et prospérité à notre souverain, Roi du monde, ombre de la divinité sur la terre! » Après que le sultan eut été ainsi proclamé, alors tous les holobalang vinrent s’asseoir, chacun selon son rang, en présence du prince. Or il y avait, parmi les grands du pays, un homme nommé Toun Sri Kaya, et un autre nommé
’ Les bantara étaient messagers du roi, hérauts et chambellans.
J Le mot ponggawa est javanais, il désigne un grand de la cour revêtu d'un commandement militaire; ce sont les généraux. Le grand ponggaiva est le général en chef.
* Il résulte de ce passage que les Malags du pays de Semoudra firent usage d'artillerie avant les Français; car la proclamation de Malek el Sâleh, comme roi de Semoudra, ne peut être postérieure aux premières années du xive siècle de notre ère.
Histoire des rois de Pasey.
TounBapa Kaya ; Toun Sri Kay a fut titré Sicl Ali Geyâsed-Dyn , et Bapa Kaya fut nommé Semâiam-ed-Dyn. Après avoir passé encore quelque temps à Semoudra Dâr el Salam, le cheikh Ismaïl vint demander au sultan Malek el Sàleh la permission de s'en retourner. Le sultan rassembla pour le khalife un tribut composé d’ambre, de camphre de Baros, de bois d’aloès et de santal, de benjoin, de kalambak, de clous de girofle et de muscades. Le sultan, en le présentant au cheikh, lui dit : « O cheikh, voici le tribut que j’offre en hommage au khalife de la Mecque, afin que j’obtienne d’abord la bénédiction de Dieu, puis la bénédiction et l’intercession du prophète Mohammed, l’envoyé de Dieu, et aussi la bénédiction du khalife. > Après cela, le cheikh Ismaïl monta sur son navire et mit à la voile ; quant au fakir, il resta à Semoudra pour affermir la religion de l’islam dans le pays. L’auteur de cette histoire rapporte qu’il y eut dans le pays de Semoudra un certain peuple qui ne voulut pas entrer dans la religion de l’islam et qui s’enfuit vers la source de la rivière Pisangan. C’est pourquoi ce peuple fut appelé Gàyou (rameurs), nom qu’il porte encore à présent.
Le sultan ne s’était pas encore marié, et il arriva, un certain jour, que les mantri et les holobalang vinrent lui dire : « Salut et gloire au Roi du monde! les serviteurs de Votre Majesté se prosternent au pied du trône du Roi du monde, et ils vous supplient, Monseigneur, de trouver bon de vous marier, afin que les insignes de la royauté ne soient pas brisés et qu’ils soient transmis de génération en génération aux descendants du Roi du monde. » Le sultan, après avoir entendu ces paroles de ses mantri et holobalang, leur dit : « Je me réjouis de ce que vous me parlez ainsi ; cherchez donc quelqu’un qui vous plaise à tous et soit agréable à vos cœurs! » Ils lui répondirent : <■ O Monseigneur, Roi du monde, nous tous, vos serviteurs, nous avons entendu dire qu’au pays de Perlak il y a un roi qui a trois filles extrêmement belles; il convient que Monseigneur envoie vers ce
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roi qui est grand et puissant. » Le sultan donna ordre à un de ses ministres d'envoyer une ambassade auprès du roi, en y adjoignant des femmes* vieilles et sachant traiter ces sortes d’alfa ires. Quand tout fut prêt, à un moment heureux, les envoyés montèrent à bord, puis ils mirent à la voile, cinglant vers le pays de Per laïc. Au bout de quelque temps, ils arrivèrent en vue de Perlak , et l’on jeta l’ancre dans la baie. Des gens vinrent l'annoncer au roi, disant : « O Mon- .seigneur, Roi du monde, il y a un navire à l’ancre dans notre baie. • Le roi de Perlak dit : « Allez voir quel est ce navire! » Ils allèrent donc et virent que c’était un prahau. Quand ils furent arrivés tout près, ils demandèrent : « D’où vient ce navire? quelle affaire vous amène ici? » Les gens du navire répondirent : « Nous arrivons du pays de Semoudra Dur el Salam , nous apportons de bonnes nouvelles, et nous venons ici pour présenter nos hommages à Sa Majesté le sultan de Perlak. » Les gens s’empressèrent de retourner pour répéter les paroles des mantri au sultan de Perlak. Le sultan dit : « Allez recevoir ces mantri ! ■> Us partirent donc el portèrent l’invitation royale aux mantri. Ceux-ci descendirent à terre dans tout leur appareil, et allèrent présenter leurs hommages au sultan de Perlak.
Le sultan dit : « Mantri, quelle affaire vous amène ici? » Et les Mantri répondirent : * O Monseigneur, Roi du monde, voici les circonstances qui amènent vos serviteurs en pré-
« Ibn Dalhoulha dit formellement, en traitant des préliminaires du mariage en usage à la cour de Soumoulhra (sic) : « Ce prince envoie alors des femmes chargées d'examiner la jeune personne, et, si la description qu'elles lui font de ses attraits lui plaît, il l'épouse.» (Trad. de M. Dulaurier.)
Chez les Battak, le mariage est contracté devant un comité composé des plus anciens des deux familles, et ce comité porte le nom de talengkeh. C’est évidemment le même mot que celui de notre texte ( lalenkei ).
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sence de Votre Majesté : votre fils bien-aimé le sultan de Semoudra , Malek el Sûleh, roi du pays de Semoudra Ddr cl Salam, nous a donné l’ordre de présenter ses hommages à Sa Majesté le Roi du monde, de lui offrir tous les objets et toutes les parures que nous avons apportés, et de dire les meilleures et les plus gracieuses paroles, les plus propres à faire briller ici tous les visages et à éclairer le cœur de celui de qui dépend uniquement le succès de l’objet de notre ambassade, la demande en mariage de la princesse. » Quand le roi de Perlak eut entendu ces paroles des mantri, il se montra très-content, et tous les holobalang furent remplis de joie. On apporta le sirih sur des plats de souasa et sur des plats d’argent à tous les mantri, à chacun selon son rang; puis le sultan leur parla en ces termes : « O vous tous, mantri de Semoudra, il est de notre devoir d’accueillir favorablement le désir de notre fils, le sultan Malek el Sàleh, car il est de notre race! » Le lendemain, le prince fit décorer son palais. Les princesses ses deux filles avaient des vêtements de drap d’or ornés de rubis ; à une autre de ses filles, nommée la princesse Ganggang, qui était fille naturelle, il avait donné un ka'in * de soie de couleur orange, avec un budjou de couleur fleur de d jambon"1; elle portait des anneaux ornés de pierres précieuses et des pendants d’oreilles. Assise à une place élevée, en vue des gens qui préparaient
’ Le kaïn ou kaïn-sarong est la partie indispensable du vêtement des Malays des deux sexes. C'est une pièce d'étoffe longue de 6 à 8 pieds, large de 3 à 4, cousue bout à bout; le haut de ce vêlement entoure la ceinture, tandis que la partie inférieure retombe sur les jambes.
s Ledjambou (Eugenia djambos) est un beau grand arbre, touffu, à feuilles rondes, lisses et d'un vert foncé, dont le tronc est trop spongieux pour pouvoir servir de bois de charpente. Les fleurs sont de couleur rose. Le fruit, rouge et blanc, a la peau lisse et ressemble assez à une pomme qui serait de forme oblonguc; l'intérieur est blanc et d’un goût agréable et délicat.
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les rafraîchissements, elle avait soin d’en faire servir aux: mantri et aux femmes envoyées avec eux du pays de Semoudra. Lorsque les mantri virent les trois sœurs, ils attachèrent leurs cœurs à la princesse Ganggang, parce qu’elle était belle de figure et que ses manières étaient douces et affables envers tout le monde. A leur demande : » Quelle est celle qui est assise en haut? » on leur répondit : « C’est une fille de notre roi, mais c’est une fille naturelle. • Après qu’ils se furent bien régalés, ils demandèrent permission de s’en retourner à Semoudra, vers le sultan Malek el Sàleh. A leur arrivée à Semoudra, ils firent leur rapport au prince en ces termes : «O Monseigneur, Roi du monde, il est bien vrai que le roi de Perlai: a trois filles; mais de ces trois sœurs, il y en a une qui est fille naturelle, et de l’aveu de tous ceux de vos serviteurs qui l’ont vue, c’est elle qui est la plus belle de figure, la plus affable dans ses manières, et la plus honorée, car la place qu’on lui avait donnée était la plus élevée, et son rang paraissait supér’eur à celui de ses deux sœurs. » Ce rapport terminé, le sultan Malek el Sàleh ordonna qu’on appelât les astrologues, ils vinrent tous, et le sultan leur dit : « Astrologues ', regardez dans les astres, je vous prie, pour la fille du roi de Perlak , et voyez s’il est bon que nous la prenions. » Les astrologues examinèrent son astre et firent leur calcul à l’aide du sable; puis ils branlèrent la tète et dirent : « O Monseigneur, Roi du monde, si
> Chez toutes les nations, des devins ont eu la prétention de prédire l'avenir, et d'annoncer les jours heureux et malheureux. Sur tous les points du globe, des peuples crédules, Egyptiens, Grecs, Gaulois et Français du xvii* siècle, aussi bien que les Chinois, les Indiens, les Africains, les Américains, les insulaires de l’Archipel d'Asie et ceux de Madagascar ont porté des amulettes pour se préserver contre les divers accidents malheureux de la vie, et se sont fait tirer leur horoscope ou dire la bonne aventure.
Mahomet (à* sourate, verset 92 du Koran) défendit aux Arabes ido-
HISTOIRE DES ItOIS DE PASEY.
la princesse qui était assise en haut, selon son rang, est prise par le Roi du monde, naturellement la royauté passera sans interruption aux descendants de Sa Majesté, et elle sera souverainement heureuse. » Alors le Sultan dit : « Allez prendre la princesse Ganggang ! » Et les mantri firent leurs préparatifs pour aller chercher la princesse au pays de Per lak. Après quelque temps de traversée, ils arrivèrent à Perlai -, et les mantri entrèrent avec les dames nourrices en présence du sultan. Ils lui parlèrent ainsi : * O Monseigneur, Roi du monde, nous venons apporter les paroles pleines de respect que votre bien-aimé fils, le Sultan Malek el Sàleh adresse à votre souveraine Majesté. Roi du monde, votre bien-aimé fils demande la princesse Ganggang! • Le roi de Perlak répondit : <■ C’est bien, nous accordons notre fille ! » Le prince ordonna qu’on équipât cent prahau pour emmener sa fille bien -aimée. Toun Perapûtih Pendek fut choisi pour accompagner la princesse Ganggang au pays de Semoudra Dàr el Salum. Là ordre était déjà donné de construire son palais, pour recevoir la princesse avec toutes ses suivantes et dames d’honneur, et aussi les insignes royaux. Quand tout fut prêt, à un moment heureux, le sultan de Perlai: partit, accompagnant la princesse sa fille jusqu’au Koala* 1 avec toutes sortes d'instruments de musique. A leur arrivée au
làtrcs de consulter lo sort au moyen des flèches, traitant cette superstition d'ahomination inventée par Satan ; mais les musulmans sont, malgré tout, demeurés superstitieux, et, s'ils ne consultent plus le sort par les flèches, ils le consultent par d'autres moyens. 11 est assez vraisemblable que les rois et les princes qui avaient recours aux astrologues avant d’entreprendre une guerre, ou quelque autre aflairc d’importance, faisaient toujours communiquer d'avance au principal d’entre eux ce qu'ils avaient résolu de faire.
i Ce nom malay, qu'on trouve très-souvent dans les récits des navigateurs anglais et hollandais, signifie Y embouchure d'une rivière navigable, et aussi parfois la ville ou la factorerie établie près de cette embouchure, avec un port.
HISTOJIiE DES ltOIS DE PASEV.
Koala , la princesse Ganggang fit ses adieux à son père, à sa mère et à ses deux sœurs en versant des larmes. Son père, sa mère et ses deux sœurs la tenant serrée entre leurs bras la couvrirent de baisers1. La princesse Ganggang monta sur son prahau, et l’on mit à la voile. Le sultan de Perlak revint en son palais avec grande tristesse. Après quelque temps de navigation, le prahau arriva à Djambou Ayer et y fit relâche. Toun Perapâtih Pendek conduisit la princesse dans le palais qui avait été décoré pour elle, et sultan Malek el Sàleh partit pour aller la recevoir, puis il la conduisit dans la ville de Semoudra Dur el Salam où elle fit son entrée et fut reçue avec toutes sortes d’honneurs. Arrivé dans son palais, le prince ordonna qu’on commençât les fêtes pour la célébration des noces, et lorsque le temps de ces fêtes fut accompli, le prince alors fut marié avec la princesse Ganggang.
Après les cérémonies du mariage, le prince fit don d’un habillement à tous les holobalang, et distribua des aumônes2
’ Le baiser malay ne ressemble point au nôtre. La salutation tendre et amicale ou simplement respectueuse qui consiste, chez nous, à embrasser en appliquant les lèvres sur le visage ou sur la main, est complètement inconnue des insulaires de l'Archipel indien. Dans toutes les langues répandues dans le monde océanien, le mot qui signifie pour nous embrasser, baiser, exprime universellement l'action de flairer, de sentir, et c'est là, en effet, leur mode de salutation. Les parties du corps ainsi flairées, senties ou baisées à la mode malayse, sont la tête et le cou. Chose extrêmement remarquable, mais qui n'est point surprenante pour qui connaît les affinités de leurs langues et de leurs coutumes, les Malgaches aussi bien que les Malays et tous les peuples île l’Archipel indien, se baisent entre eux en se touchant nez à nez et en se flairant. Le verbe malgache man-àroka, que nous traduisons par baiser, embrasser, signifie à la lettre flairer, sentir, de même que le verbe malay menlchioum.
2 Comme le dit un proverbe persan : « L'aumône est le sel des richesses; c’est ce qui les sauve de la corruption. » Le Koran, chapitre II, verset 275, dit expressément :
< Ceux qui feront l’aumône le jour ou la nuit, en secret ou en pu-
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
en or et en argent à tous les fakirs et pauvres du pays. A Toun Perapâtih Pendek il fit présent de plusieurs riches et magnifiques vêtements, et à tous ceux qui étaient venus avec lui il accorda des gratifications d’or et d’argent. Après que le prince eut ainsi distribué tous ces dons, alors Toun Perapâtih Pendek demanda la permission de retourner à Perlak. Les princes-époux envoyèrent leurs salutations, et en même temps des vêtements splendides à leur père, à leur mère et aux deux princesses, leurs sœurs, et Toun Perapâtih Pendek s’en retourna à Perlak.
On avait commencé le palais dont la construction avait été ordonnée à l’endroit où la princesse avait dansé la gandey ; le Sultan Malek el Sâleh y fit faire des agrandissements, et cet endroit fut nommé Rama-Gandey , nom qu’il porte encore aujourd’hui. 11 y avait déjà quelque temps que le Sultan Malek El Sâleh régnait dans le pays, lorsque arriva un navire de Kling * 1 pour faire le commerce. A bord de ce navire il y
blic, en recevront la récompense de Dieu. La crainte ne descendra point sur eux, et ils ne seront point affligés. »
Chez les musulmans, la loi, la religion et la charité font de l'aumône une salutaire et louable coutume.
i Kalinga ou Keling ou plus communément Kling, comme écrivent les Malays, est le pays de l'Inde d'où sortirent les premiers propagateurs de l’hindouisme dans l'Archipel indien, et notamment dans Java. C'est le pays de l'Inde (côte de Coromandel) qui eut le plus <le rapports avec les pays malays, et c’est celui que l'on voit constamment cité par les auteurs malays et javanais. De nos jours ce sont encore les Kling qui sont les essayeurs d'or les plus experts. Crawfurd nous apprend, tome III, p. 480 de son « Uislory of llie indian Archipelago, » que, de son temps, les marchands malays de AJalàka employaient spécialement, pour essayer leur or, les Kling qui formaient la petite colonie établie à Malâka. Ces Kling le faisaient pour une commission minime; ils avaient, d’ailleurs, la confiance des commerçants, car les lingots d'or portant leur estampille avaient cours partout dans le commerce sans autre examen ou contrôle de l’estimation faite par eux de la quantité et de la valeur.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
avait un homme qui savait découvrir la fumée de l’or, et il disait qu’il y avait dans la terre de Semoudra sept endroits inconnus aux gens du pays, où la fumée de l’or sortait. Or il y eut un des hommes du Sultan qui entendit cette parole du Kling et la rapporta au Sultan Malek el Sàleh. Le prince ordonna qu'on mandât ce Kling qui avait parlé ainsi, et ce Kling vint en présence du Sultan. Le prince lui dit : «Y a-t-il réellement, comme tu l’as annoncé, de la fumée d’or ? » Et le Kling répondit : « O Monseigneur, Roi du monde, dans ce pays j’en ai vu, et mon coup d’œil ne m'a pas encore trompé. » Le Sultan, après avoir entendu ces paroles du Kling, lui donna un habillement de cérémonie complet, puis il lui dit : « Si réellement c’est comme tu l’assures, va-t’en à l’endroit de la fumée d’or et fais exécuter sur le terrain les travaux que tu jugeras nécessaires. » Le Kling alors salua, puis il partit avec des troupes du Sultan. Arrivé à l’endroit, il fit fouiller la terre : il y avait de l’or, et il en trouva une trèsgrande quantité, environ cinq mines. Cet or fut porté au Sultan qui fut extrêmement content d’en être le possesseur '.
Il y avait un certain temps que le Sultan Malek el Sàleh régnait lorsque la princesse devint grosse. Quand ses mois furent accomplis, la princesse eut un fils très-beau de visage, et le Sultan fut heureux de voir ce jeune prince, son enfant. 11 ordonna aux nourrices et vieilles sevreuses de le surveiller avec le plus grand soin. Il fit battre du tambour et
« L’or, à l'état natif, se rencontre à Sumatra et dans presque tous les pays de l'Archipel indien; en revanche, le fer y est fort rare. A Java et à Sumatra l'or était employé, dès les temps les plus reculés, sous la forme d’anneaux, de bagues, de bracelets, de boucles et pendants d’oreilles, de plaques pour décorer la ceinture, la poitrine ou le front, etc. A Sumatra, à Atcheh notamment, on fait des travaux de liligrane d or fort remarquables; mais pour l’essayage de l'or, les Kling, comme nous l’avons dit, sont toujours restés supérieurs aux Malays et regardés comme des experts jurés en cette matière.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
jouer de tous les instruments de musique, ordonnant les fêtes que la coutume prescrit à la naissance d’un fils de roi. A la fin des sept jours et sept nuits que durèrent les fêtes royales, avec festins et réjouissances, chacun s’en retourna chez soi le cœur rempli de joie. Le jour étant venu de fouler la terre sous les trépignements et de faire entendre le hac-hik-hu *, tout le peuple, lesmantri et les holobalang furent rassemblés pour manger et boire. Le prince fit ses largesses à tous ses mantri et holobalang , à tous ses sujets , grands et petits, à tous les fakirs et aux pauvres. Le Sultan
’ Nous avons traduit littéralement les mots « berdjadjak lanah dan ber-àk-èk-àli» et nous n'aurions pas osé le faire si nous n'avions trouvé la preuve de l'exactitude de notre traduction en un lieu où personne peut-être n'aurait eu l'idée de la chercher. Berdjadjak vient directement du javanais jajah (marcher sur la terre, la fouler aux pieds). Quant au verbe ber-àk-èk-àh c'est une véritable onomatopée, qui signifie faire ùk-êk-ah, comme nos Bretons disent encore aujourd'hui faire hou hou, c'est-à-dire répéter en chœur les houhou qui terminent le refrain de certaines chansons de la Bretagne. A défaut de dictionnaire malay qui pût me faire connaître ce singulier mot, c'est dans notre vieux Flacourt que j'ai eu la bonne chance d'en trouver le sens et l'explication. Dans son Histoire de la grande Isle de Madagascar, Paris, 1G6I, dédiée à Messire Nicolas Foucquet. on lit, p. 71, dans la description des fêtes qui précèdent la Circoncision, ces mots que je reproduis textuellement :
« et tous les principaux Roandrian firent trois tours à l'entour
de la maison. Estans entrez dans la maison neufve, ils tirent un grand bruit tous ensemble d'vne voix, crians, hà, et frappans des pieds contre terre, et trepignans, s'escrièrent encore hic, liac, ha. » Avec la prélixe ber des Malays, voilà leur verbe ber.hie.hac.ha ou berakêkah tout trouvé. Si le cérémonial était le même, il est probable que la fête elle-même avait le même objet, La rencontre n'a rien debien étonnant, quand on y réfléchit, et nous forons voir ailleurs que ces rapprochements de mœurs, de coutumes etdc langage sont tout naturels entre les peuples frères de Java, de Sumatra et de Mada-
gascar.
donna au prince son fils le nom de Sultan Malek cl Tlaher Dès qu’il fut parvenu à l’âge de discrétion, le jeune prince fut fait roi dans le pays de Semo2idra.
L’auteur de cette histoire rapporte qu’un jour le Sultan Malek el Sâleh, étant allé à la chasse avec tous ses hommes d’armes sur le bord de la mer, avait emmené son chien de chasse nommé Si-Pasey. Lorsque le prince fut arrivé sur le bord de la mer, il ordonna qu’on lâchât son chien, et il entra lui-même dans des bois qui bordaient la côte. Là, il rencontra un chevrotain, au repos, sur le sommet d’un tertre. Son chien voulut l’attraper et donna de la voix; mais, au moment où il allait l’atteindre, le chevrotain se mit à glapir contre le chien, et le chien se retira. Le chevrotain, voyant le chien parti, revint à sa place. Le chien, à son tour, voyant le chevrotain revenu à sa place, retourna contre lui, et la lutte s’engagea environ sept fois de suite. Le prince, fort étonné de cette vigoureuse défense, s’avança lui-méme pour attraper le chevrotain sur son tertre; mais il s’enfuit, car il n’avait été que serré dans les pattes du chien. Le prince dit à ceux qui l’accompagnaient : « Vites-vous jamais un chevrotain vaillant comme celui-là ? Pour moi, je pense que c’est à son séjour dans cet endroit qu’il doit d’être devenu si vaillant. » Et tous répondirent : « C’est bien vrai, comme le dit Votre Majesté ! » Et le prince pensa en lui-méme : « Cet endroit est bon pour construire la ville 1 où devra régner mon fils Sultan Malek el Tlaher. » Sultan Malek el Sâleh revint dans
’ Dans ce livre tout malay, nous avons dû conserver, pour le nom arabe du jeune prince, l'orthographe et la prononciation des Malays, et dire Malek el Tlaher, au lieu de Malek el Dliaher, comme le font Ibn Bathoutha et son traducteur M. Dulaurier.
* C’est une semblable aventure qui, en 1252 de J. C., déterminale choix que lit Ràdja Iskander Chah de l’emplacement de la ville de Maldka. (Voyez notre petite Histoire des rois malays de Maldka, chez Maisonneuve, à Paris.)
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son palais, et, dès le lendemain, s’adressantà tous ses mantri, holobalang et sujets, il leur ordonna d’essarter, chacun selon sa force, le terrain choisi pour l’emplacement-d'une ville, et il y fit bâtir un palais sur le tertre même. La ville était construite quand le chien de chasse Si-Pasey mourut. Par ordre du Sultan, il y fut enterré, et la ville elle-même s’appela du nom de ce chien. Sultan Malek el Sàleh voulut que le prince son fils, Sultan Malek el Tlaher y régnât, tandis que lui, il continua de résider à Semoudra Dcir el Sdlam.
Sultan Malek el Tlaher était, depuis quelque temps déjà, dans la ville de Pusey, lorsque Dieu le Très-Haut lui accorda deux fils, l’ainé nommé Sultan Malek el Mahmoud, et le plus jeune nommé Sultan Malek el Mansour. Sultan Malek el Tlaher tomba malade, le jugement de Dieu vint sur lui, et il mourut1.
Ibn Bathoutha, qui visita le pays de Pasey en 1345 ou 134G de notre ère, raconte, entre autres choses, que Sultan Malek el Dhaher, étant venu à marier son fils à sa nièce, pendant son séjour à Soumouthra, il y fut témoin de la cérémonie du mariage.
Le voyageur arabe attribue au sultan Malek el Dhaher lui-même les mêmes faits que le Sadjeral Malayou et Vllikayat radja-radja Pasey s’accordent à attribuer au fils aîné du sultan Malek el Dhaher. 11 est vraisemblable qu’lbn Bathoutha aura fait une erreur de nom, fort explicable d’ailleurs, en écrivant ses mémoires après coup et suides notes prises pendant son bref séjour à la cour de Semoudra. Ce mariage dont Ibn Bathoutha fut le témoin, et par lequel le sultan unit son fils avec sa nièce, a dù être le mariage du prince Ahmed fils de Malek el Mahmoud avec l’une des filles de son frère, Malek el Mansour, dont la mort tragique lui causa tant de regrets; d’un autre côté, on sait que le successeur immédiat de Malek el Sàleh, le fondateur de Pasey, fut Malek el Dhaher, et que le règne de ce prince fut de courte durée. D’après les calculs chronologiques les plus admissibles, Malek el Dhaher devait être mort à l’époque de l’arrivée du voyageur arabe Ibn Bathoutha dans la ville de Semoudra, ou Soumoulhra comme il l’écrit, c’est-à-dire en l’année 1345 ou 1346 de l’ère chrétienne, date qui est ici notre jalon principal et la seule qui soit certaine et véritablement authentique. En reportant au
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11 fut enterré selon la coutume des rois qui sont rentrés dans le sein de Dieu. Comme les deux princes, ses tils, étaient encore enfants, ce fut leur aïeul qui prit en mains le gouvernement du pays de Pasey, en attendant qu’ils fussent devenus grands et capables de posséder la royauté dans ce pays de Pasey.
Le fils du roi qui se nommait Sultan Malek el Mahmoud, fut confié, par le prince son aïeul, à Sid Ali Geyâs-ed-Dyn, pour qu’il apprit toutes les sciences, et aussi à faire des armes, à monter à cheval et à diriger les éléphants. Celui qu'on nommait Sultan Malek el Mansour fut confié, par le prince aïeul, à Sid Semaïam-ed-Dyn. Sultan Malek el Mahmoud étant devenu grand fut fait roi par son aïeul dans le royaume de Pasey , et Sid Ali Geyés-ed-Dyn devint son ferdàn mantri. Le prince aïeul alors fit deux parts des sujets, des biens, des insignes royaux, des éléphants, des chevaux et des armes; l'une de ces parts fut donnée à son petit-fils Sultan Malek el Mahmoud, et l’autre fut gardée pour son petitfils Sultan Malek el Mansour, parce que ce dernier était encore enfant Sultan Malek el Mahmoud resta donc au gouvernement du pays de Pasey , el Sultan Malek el Sàleh revint au pays de Semoitdra Dur el Salam, ramenant avec lui le prince son petit-fils, Sultan Malek el Mansour. A quelque temps de
fils, Sultan Malek el Mahmoud, qui paraît avoir régné longtemps, les faits attribués au père, Sultan Malek el Tlaher, par Ibn Bathoutha, tout s'explique, s'éclaircit et se coordonne. Il faut également tenir grand compte de ce que VHikayal radja-radja Pasey et le Sadjeral malayou racontent de la même manière et avec détails, l'enlèvement, par Malek el Mansour, d'une des femmes du palais de son frère aîné, Malek el Mahmoud, les sentiments de vengeance de celui-ci, la décapitation suivie d'empalement de Sidi-Semaïam-Eddyn, la déportation sur un rivage lointain du jeune prince El Mansour avec sa femme et ses enfants, son rappel à la cour, sa mort subite sur la tombe de son fidèle ministre, et, enfin, l'abdication de Sultan Malek el Mahmoud eu faveur de son fils Ahmed.
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là, Sultan Malek el Sâleh tomba malade; le prince alors fit rassembler les mantri, les holobalang, tous les grands du pays, et tous les sujets, grands et petits, pour qu'ils proclamassent pour leur roi Sultan Malek el Mansour. Tous étant rassemblés en la présence du Sultan, celui-ci leur dit : « O vous tous, mes mantri et mes holobalang, et vous mes sujets et soldats, je veux faire roi Sultan Malek el Mansour, car, je le sens, je suis sur le point de quitter ce monde périssable pour le monde qui n’a pas de fin. Que pensez-vous de ma résolution ? Vous plaît-elle ou ne vous plait-elle pas ? » Tous répondirent :
« O Monseigneur, Roi du monde, il en est réellement, comme le dit votre Sublime Majesté, Sultan Malek el Mansour est grand maintenant, et certainement il est de notre devoir à tous de rendre hommage à votre petit-fils Sultan Malek el Mansour ! » Le prince dit : « Puisqu’il en est ainsi, que les mantri, les holobalang et tous les grands proclament donc le prince dans le pays de Semoudra ! » El cette proclamation se fit pendant trois jours consécutifs. Sultan Malek el Sâleh adressa ses dernières instructions à Sid Semaïam-ed-Dyn et à Sid Ali Geyâs-ed-Dyn : « O vous, mes ferdân mantri , il faut que tous deux vous veilliez sur mes deux petits-fils, s’il plaît à Dieu le Très-Haut ; ne mettez jamais de dissentiment entre ces deux frères, instruisez-les. ne cessez jamais de leur être fidèles, n’obéissez à nul autre roi qu’à mes deux petitsfils ; mais surtout ne soutfrez pas que les serviteurs de Dieu soient opprimés, ne faites rien dans votre gouvernement qui soit contraire à la justice divine, car Dieu le Très-Haut a parlé dans le Koran, et il a dit : * Quiconque ne juge pas suivant les • règles qui sont descendues de Dieu, en vérité celui-là estde- « venu un infidèle I » Les deux ministres prosternés baissèrent la tête en pleurant, puis ils répondirent : « O Monseigneur, Roi du monde, ombie de la divinité sur la terre, au nom de Dieu le Très-Haut, le Seigneur des armées de l’univers, s’il plaît à Dieu le Très-Haut, nous deux qui sommes vos servi-
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tcurs, jamais nous ne nous écarterons des commandements de notre Souverain magnifique, le Roi du inonde ; jamais nous n’obéirons à d’autres rois qu’aux deux petits-fils du Roi du monde qui est au-dessus de nos crânes, à tous les deux! » Le Sultan fit appeler les deux princes ses petits-fils ; quand ils furent arrivés, Padouka Sri Sultan leur dit, en présence des mantri, des holobalang et de tous les grands : « O mes enfants, sachez tous deux que je suis gravement malade; je me sens aux approches du moment où, d’après l’arrêt de Dieu le Très-Haut, je vais quitter ce séjour périssable pour le séjour de l'immortalité. Quand vous ne m’aurez plus auprès de vous, soyez attentifs à bien gouverner, en observant fidèlement les commandements et les défenses; par-dessus tout, gardez-vous bien de la convoitise des richesses de ce monde, mère de toutes les déceptions; ne recherchez rien de ce qui ne vous sera pas utile au moment suprême ; donnez-vous de garde de rien faire qui puisse vous désunir; ne vous faites tort ni offense l'un «à l'autre, en quelque circonstance que ce soit, pour que Dieu le Très-Ilaut vous confirme tous deux dans votre royauté, et pour qu’il accueille favorablement vos demandes, en récompense de vos bonnes œuvres ; ne transgressez aucun des commandements de Dieu, en omettant de pratiquer le bien et de fuir le mal dans tous vos actes. Ordonnez à tous de faire de bonnes actions, défendez à tous d’en commettre de mauvaises. Soyez tous deux, mes enfants, des modèles d’équité pour tous vos sujets. Voilà mes dernières recommandations, mes enfants; oh! faites bien attention à les suivre exactement tous les deux ! * Et les deux petits-fils se prosternèrent en versant des larmes. Tous deux lui dirent : « O Monseigneur, Roi du monde, vous accroissez l’abondance de vos grâces sur nos têtes par votre bénédiction et vos instructions ! » Trois jours après avoir ainsi donné ses dernières instructions à ses deux petits-fils, par la volonté de Dieu le Très-Haut, le Sultan, serrant dans ses bras ses deux petits-enfants et les couvrant de baisers', retourna dans le
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sein miséricordieux de Dieu le Très-Haut. Le prince fut enterré suivant la coutume des rois qui sont retournés dans le sein de Dieu, et c’est de lui qu’on parle encore à présent sous le nom de Padouka Sid el Marhoum Semoudra. Après cela, Sultan Malek el Mahmoud régna à Pasey, et Sultan Malek el Mansour à Semoudra.
Ces deux pays étaient très-peuplés , et les habitants vivaient dans la prospérité sous le gouvernement de ces deux princes; la multitude des éléphants, des chevaux et des bestiaux était incalculable, et il y avait abondance de vivres de toutes sortes et de fourrages. Le bruit de la grandeur et de la magnificence de Sultan Malek el Mahmoud étant parvenu jusqu'au roi de Siarn , il donna l’ordre d’équiper une centaine de prahau, grands et petits, et d’aller attaquer Pasey. Lorsque la tlotte fut prête, le roi de Siam en donna le commandement au plus grand de ses holobalang, nommé Talek Sedjang. La flotte mit à la voile pour le pays de Pasey. Dès qu’elle fut arrivée dans la baie de Pasey, elle y mouilla. Les gens du pays, voyant cette multitude de prahau au mouillage dans la baie, allèrent l’annoncer au Sultan Malek el Mahmoud, et lui dirent : « O Monseigneur, Roi du monde, vos serviteurs ont vu une flotte de prahau à l’ancre dans la baie ; elle parait très-nombreuse, mais on ne sait pas d’où elle vient ni ce quelle veut. » Le Sultan dit à un de ses holobalang nommé BarangLaksamana :« Barang Laksamana, va voir ces prahau ! » Barang Laksamana salua et partit en toute hâte. Arrivé à la flotte, il demanda : « D’où viennent ces prahau ? Où voulez -vous aller? Quelles sont vos intentions? » Et les gens de la flotte répondirent : « Nos prahau viennent du pays de Siam , et, quant à nos intentions, nous avons été envoyés par le roi de Siam pour demander le tribut à ce pays. Si notre demande est accueillie, naturellement nous nous en retournerons en emportant le tribut ; si elle ne l’est pas, alors nécessairement nous et notre commandant Talek Sedjang nous attaquerons votre pays. * Barang Laksamana
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revint promptement en la présence du roi et lui dit : . O Monseigneur, Roi du monde, ces prahau viennent du pays de Siam, Talek Sedjang est le nom de leur commandant en chef, et ils sont envoyés par le roi de Siam pour demander tribut à notre pays. Si la chose se fait comme ils le désirent, ils s’en retourneront, et, si la chose ne se fait pas comme ils le désirent, alors certainement, ô Roi du monde, ils attaqueront notre pays. » En entendant ces paroles, le Sultan entra dans une violente colère, son visage devint couleur indigo, ses poils se hérissèrent, et il dit : « Oncle Sid Ali Geyàs ed Dyn, rassemblez les mantri, les holobalang, les pahlawan, et tous nos sujets; chacun se tiendra sous les armes prêt à recevoir l'ennemi, quand il montera à terre. • Lorsque tout fut prêt, le Sultan leur parla ainsi : « Par la gloire et la grandeur du souverain Maître et Créateur des armées de tout l'univers, jamais ce pays ne payera tribut ; je ne donnerais pas même un cheveu tombé et sans nulle valeur, non, je ne le donnerais pas ! > Talek Sedjang, informé des paroles prononcées par le Sultan, commanda à toutes ses troupes de monter à terre pour y construire un fort, et ses holobalang et ses soldats construisirent un fort sur le bord de la mer. Au bout de trois jours, le Sultan ordonna une sortie et toutes scs troupes se mirent en mouvement. Les deux armées se rencontrèrent et l’on combattit. Ce jour-là, ce fut Barang Laksamana qui livra le combat à Talek Sedjang. Des deux côtés, il y eut beaucoup de tués et de blessés; après quoi, l’on se retira de part et d’autre dans les forts. Le lendemain, Toun Rawana Pemàtang fut opposé au général siamois et amena toutes ses troupes avec les éléphants nommés Dewala-Laout et Mouda- Bessi. Les forces en présence étaient nombreuses et imposantes, des deux côtés il y eut beaucoup de tués et de blessés; après quoi, les deux armées opérèrent leur retraite. Chaque jour, les combats recommençaient ainsi sans relâche, ils duiaient depuis deux mois environ, et Toun Rawana Pemàtang était blessé, et Barang Laksamana aussi était
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blessé. Alors, Toun llaria Djawang,à son tour, attaqua Talek Sedjang ; les deux armées en vinrent aux mains, mais les troupes de Toun Haria Djawang furent défaites et rentrèrent dans leur fort.
Le lendemain, le Sultan Malek el Mahmoud, voyant cet état dechoses, fut très— irrité, il ordonna qu’on rassemblât et qu’on armât tous ceux de ses sujets, grands ou petits, qui seraient en état de porter les armes, puis de sa personne il marcha contre Talek Sedjang. Celui-ci sortit de son fort, rangea ses troupes en bataille, et les deux armées se trouvèrent en présence. Le combat s’engagea corps à corps, le fracas était retentissant, l’obscurité épaisse, la poussière s’élevait dans les airs et il n’était pas possible de distinguer les hommes les uns des autres. Le bruit des clameurs des holobalang et des soldats, et le cliquetis éclatant des armes, pénétraient jusqu’au fond des forêts. Les chocs tumultueux des combattants produisaient un son formidable, et des deux côtés les hommes tombaient, tués ou blessés. Le général en chef Talek Sedjang fut atteint par une flèche qui lui traversa la poitrine de part en part, et il tomba mort. Les cris des gens de Pase y retentirent comme le roulement du tonnerre; l'armée de Siam fut défaite et s’enfuit pôle-mèle au hasard. Ceux qui se sauvèrent du côté des terres furent massacrés par les gens de Pasey, les autres qui s’échappèrent du côté de la mer montèrent sur leurs prahau et mirent à la voile, cinglant vers le pays de Siam. Le Sultan triomphant et rempli de joie rentra dans son palais. Le pays de Pasey grandit en population et en prospérité. Ce ne fut plus qu’une suite continuelle de réjouissances et de festins donnés par le Sultan à ses mantri, à ses holobalang et aux Grands, et dans le pays tout le monde vécut en paix et sécurité. Il y avait un certain temps que le Sultan Malek el Mahmoud était sur le trône et Dieu lui avait accordé un fils et deux filles ; au fils il avait donné le nom de Sultan Ahmed Permadâla Permâla. Or, un jour. Sultan Maek el Mahmoud dit à ses holobalang et à ses mantri : « Main-
tenant je veux aller faire une excursion du côté de la source de la rivière, et voir en chemin les villes et les villages, nous prendrons des éléphants au piège, et nous irons ainsi en chassant jusqu’à ce que nous soyons arrivés au pays de Nadami, dont nous visiterons les villes et les villages. » A un moment heureux, Sultan Malek el Mahmoud partit avec ses mantri et ses holobalang, escorté de ses soldats; il parcourut les villes et les villages au milieu des plaisirs et des fêtes, mangeant, buvant, se divertissant avec ses mantri et ses holobalang.
L’auteur de cette histoire rapporte qu’au bout de quelque temps Sultan Malek el Mansour voulant, lui aussi, courir de plaisirs en plaisirs, boire, manger et se divertir avec ses mantri, ses holobalang et ses soldats, ordonna de tout préparer pour suivre Sultan Malek el Mahmoud. Sid Semaïam ed Dyn lui dit: « O Monseigneur, Roi du monde, pourquoi Votre Majesté veut-elle aller ainsi se divertir sur le bord de la mer ? Votre bien-aimé frère ainé Sultan Malek el Mahmoud n’est plus dans sa ville de Pasey, il en est parti et il voyage loin de ces parages. Qui sait? Je crains qu’une calomnie satanique ne se glisse dans le cœur d’un homme, et si votre bienaimé frère ainé venait à être informé, quelle en serait la conséquence inévitable? Son inimitié! » Sultan Malek el Mansour n’écouta pas les paroles de Sid Semaïam ed Dyn et partit pour les bords de la mer, s’amusant, mangeant, buvant et se divertissant avec ses mantri et ses holobalang tout le long du chemin. Au retour, comme il passait dans le voisinage du palais de Sultan Malek el Mahmoud, il en vit sortir une femme d'une grande beauté. Sultan Malek el Mansour en fut épris et donna ordre à ses gens de la saisir, puis il l’emmena et revint dans son palais avec ses holobalang. Cependant, depuis que Sultan Malek el Mansour était sur le trône, Dieu le Très-Haut et digne d’être glorifié lui avait accordé trois enfants, deux filles et un fils. On annonça, peu de temps après, au Sultan Malek el Mahmoud toutes les circonstances
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de l’enlèvement, par Sultan Malek el Mansour, d’une femme qui sortait de son palais. Le Sultan Malek el Mahmoud, en entendant ce rapport, fut enflammé de colère contre Sultan Malek el Mansour et Sid Semaïam ed Dyn. « Comment! disait-il, lui, le ferdàn mantri, un vieillard ! comment n’a-t-il rien fait pour empêcher une pareille conduite? Je ne sentirai mon cœur soulagé que quand j’aurai tué ce Semaïam ed Dyn ! • Et Sultan Malek el Mahmoud rentra dans son palais, le cœur plein de haine contre Sid Semaïam ed Dyn. Dans ces entrefaites Sid Ali Geyâs ed Dyn était devenu vieux, et Sultan Malek el Mahmoud lui avait donné pour successeur dans sa charge de ferdân mantri son beau-père qui se nommait Toulos AgongToukang Soukara. Sultan Malek el Mahmoud lui dit : « O Toulos Agong Toukang Soukara, que pensons-nous de Semaïam ed Dyn? J’ai peur qu’il ne fasse arriver malheur à Sultan Malek el Mansour en le poussant à se révolter contre nous. • Toulos Agong Toukang Soukara répondit : « O Monseigneur, Roi du monde, si Votre Majesté le permet, nous userons de ruse, il n’y aura de mal pour personne, et je l’attraperai en toute sûreté. » — « Mais, dit le Sultan, de quelle ruse nous servirons-nous contre lui ? » 11 répondit : « O Monseigneur, Roi du monde, comme votre fils Sultan Ahmed Permadàla Permàla n’a pas encore été circoncis, il faut que nous nous occupions de cette affaire, et alors nous manderons ici votre bien-aimé jeune frère Sultan Malek el Mansour. Quand il sera arrivé, nous aviserons, mais l’affaire alors sera bien aisée ! * Le prince, dans son cœur, fut satisfait des paroles de Toulos Agong Toukang Soukara. Un jour heureux étant arrivé, le Sultan Malek el Mahmoud ordonna que l’on commençât les fêtes pour la circoncision de sonbien-aimé fils Sultan Ahmed Permadàla Permàla, etqu’on se rendit à Semoudra Dar el Salam pour inviter son frère Sultan Malek el Mansour. Les envoyés se mirent en route, et, quand ils furent en présence de Sultan Malek el Mansour, ils lui dirent : « O Monseigneur, Roi du monde, Monseigneur est
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invité par son bien-aimé frère aine à venir à Pasey, parce que son bien-aimé frère ainé va faire circoncire son bienaimé fils. » Sultan Malek el Mansour partit pour Pasey. Dès son arrivée, le prince entra en la présence de son bien-aimé frère ainé Sultan Malek el Mahmoud, mais ses holobalang étaient restés en dehors. A peine était-il entré, que d’un signe Sultan Malek el Mahmoud donna l'ordre de saisir Sultan Malek el Mansour avec ses holobalang et Sid Semaïam ed Dyn. Ils furent tous pris, et le Sultan El Mansour fut conduit en prison avec ses holobalang et Sid Semaïam ed Dyn. Le Sultan Malek el Mahmoud, après y avoir réfléchi, dit à Toun Perapatih Toulos Agong Toukang Soukara : « Que pensonsnous faire du Sultan Malek el Mansour? Faut-il que nous l’éloignions du pays ou bien que nous ordonnions qu’il retourne à Semoudra? » Toun Perapatih Toulos Agong Toukang Soukara répondit : « O Monseigneur, Roi du monde, si Monseigneur écoute les paroles de son serviteur, il faut que nous éloignions le prince de ce pays-ci. Comme disent les anciens : «Quand on est loin des yeux, on est loin du cœur! » Si le prince reste dans notre voisinage, naturellement le Roi du monde demeurera très-aifecté de l’affaire de son bien-aimé jeune frère, et sans doute même le ressentiment ne fera que grandir dans le cœur du Roi du monde. Cela étant, il est bon que nous fassions transporter le prince dans un pays qui soit loin d’ici. » Le Sultan ordonna , en conséquence , d’équiper quatre ou cinq prahau pour transporter Sultan Malek el Mansour au pays de Teming , avec son gardien Toun Djaya Panggeiran.
Le Sultan Malek el Mansour fut conduit par les gens du prince à son prahau, avec ses effets, ses serviteurs et ses esclaves, puis il mit à la voile. Le Sultan ordonna qu’on fit sortir le ministre Semaïam ed Dyn de sa prison et qu’on l’amenât en sa présence. Le Sultan lui dit : « Semaïam ed Dyn, veuxtu, oui ou non, rester ici avec moi? » Il répondit: « O Monseigneur,puisque le Roi du monde sépare le serviteur de son
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maître. il faut qu'il sépare le corps du serviteur d’avec sa tête! » Le Sultan dit : « Tranchez-lui la tête! » et sa tête fut tranchée. Le Sultan ordonna qu’on la jetât dans la mer, et que son corps fût empalé au Koala de Pasey. Or, par la volonté de Dieu le Très-Haut, la tête de Sid Semaïam edDyn suivit dans l’eau le prahau de Sultan Malek el Mansour. Le Sultan étant arrivé au mouillage de Djambou-Ayer , on jeta l’ancre; alors le timonier du prahau entendit que son gouvernail était heurté de coups répétés, il regarda dans l’eau et il vit une tête d’homme arrêtée contre son gouvernail. On en donna avis au Sultan Malek el Mansour qui ordonna de prendre cette tète. 11 vit que c’était la tète de Sid Semaïam ed Dyn et s’écria : « Hélas ! comment savoir de quelle manière tu es venue jusqu’ici ? Comment savoir où est ton corps à présent? * Le Sultan ordonna d’aller à la recherche du corps. Un prahau partit et découvrit le corps de Semaïam ed Dyn empalé au Koala de Pasey. Vite il revint en donner connaissance au Sultan Malek el Mansour, et le prince le fit redemander au Sultan Malek el Mahmoud. Celui-ci dit : * Prenez donc son cadavre !» et il fut apporté à Sultan Malek el Mansour. Après avoir regardé ce cadavre, le prince fondit en larmes, puis il rejoignit la tête au corps, le lava, le couvrit d’un vêtement et récita les prières. Le prince monta ensuite à terre pour faire inhumer le cadavre, et il dit : « Cette place, je la nomme Padung Maya 1 !» Et les gens qui l’appellent ainsi encore à présent ignorent que ce nom lui vient de ce cadavre.
Le Sultan Malek el Mansour enterra donc le cadavre de Sid Semayam ed Dyn; après l’avoir enterré , après avoir dit les prières des morts, le Sultan remonta sur son prahau, mit à la voile pour Teming et arriva dans ce pays. Il y était depuis longtemps déjà lorsqu’un jour Sultan Malek el
’ Padung Maya signifie à la lettre : Plaine de l'apparition ou Plaine de l'omlur, du fantôme. Maya est un mot d’origine hindoue.
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Mahmoud, dans une audience où se tenaient en sa présence mantri, holobalang etgensdu peuple, sesouvenantdeson frère Sultan Malek el Mansour, s’écria : « Hélas! n’avais-je pas perdu tout jugement quand, à cause d’une femme, je détrônai mon frère et mis à mort son ministre ? » Le prince, versant des larmes de repentir, dit à ses holobalang : « Hâtez-vous de me ramener mon frère, car je brûle du désir de le revoir ! • A cette parole du prince, Toun Perapatih Toulos AgongToukang Soukara partit aussitôt avec plusieurs prahau. A son arrivée auprès du Sultan Malek el Mansour, il dit : « O Monseigneur, Roi du monde, votre bien-aiiné frère aîné brûle du désir de revoir votre Majesté, c’est pourquoi il m’a envoyé chercher Monseigneur. » Le prince répondit : « C’est bien ! » Alors Toun Perapatih ajouta : « Je dois inviter Monseigneur à vouloir bien monter à bord de son prahau. » Le prince descendit au rivage, puis monta à bord du prahau avec ses enfants et son épouse, emportant du pays de Teming ses biens, ses serviteurs et ses esclaves. 11 mit à la voile pour le pays de Pasey ; mais, arrivé à Padang Maya, Sultan Malek el Mansour s’arrêta au tombeau de Semayam ed Dyn pour réciter le fatiha 1 et faire ses prières. Quand le prince eut récité Je fatiha et fait ses autres prières, il se leva, puis s’inclinant devant la tombe il dit : « Sélam alei/c ! modèle des croyants! s’il plait à Dieu, je le rejoindrai ! Reste, grand-père ! Moi, je pars ! » Une voix dans la tombe répondit : « Ou aleik essèlam* ! O mon fils, où allez-vous encore? Il est bon que
’ Le premier chapitre du Koran est appelé falihal el kilâb, chapitre qui ouvre le livre, ou el falilia simplement. Les musulmans récitent les sept versets de ce chapitre ou sourale plus fréquemment que les autres, et en font une prière à laquelle ils attribuent des vertus merveilleuses. ( Kasimirski : le Koran. Paris, 18G9.)
3 Selam aleik! (La paix soit avec toi!) ou aleik esselam. (Et avec toi soit la paix!) C'est la forme la plus usitée pour se saluer entre musulmans, en langue arabe.
HISTOIRE UES IlOIS UE PASEY.
mon prince ait sa place ici ! » Aussitôt que le prince eut entendu cette voix, il prit de l’eau pour les ablutions et se mit en prières. 11 avait déjà fait deux génuflexions, mais pas encore l’adoration quand la promesse de Dieu arriva sur lui, et l’ange de la mort reçut son âme qui retourna au sein de Dieu le Très-Haut. C’était au moment même où le prince, ainsi prosterné, priait, et tous ceux qui le virentdemeurèrent frappés d’étonnement. Toun Perapatih Toulos Agong Toukang Soukara se hâta d’envoyer à Pascy porter la nouvelle de la mort du prince à son bien-aimé frère aîné Sultan Malek el Mahmoud. Après avoir entendu ce récit, Sultan Malek el Mahmoud se jeta contre terre, mit en pièces son badjou et s’évanouit. Pendant environ une heure il resta sans connaissance; lorsqu’il fut revenu de son évanouissement, il ordonna d'aller prendre le cadavre de son frère. On alla le chercher, et, dès qu’il fut arrivé, le Sultan lui rendit les honneurs que la coutume prescrit pour les rois qui sont retournés dans le sein de Dieu, et le fit déposer dans un tombeau voisin de celui de leur père. Sultan Malek el Mahmoud, plongé dans la tristesse, en proie à un abattement profond, était poursuivi de remords incessants. Au bout de quelque temps il descendit du trône et fit sultan Ahmed roi du pays de Pasey. Sultan Ahmed régnait déjà depuis un certain temps, quand Sultan Malek el Mahmoud tomba gravement malade. Se sentant près de quitter ce monde périssable pour le monde qui ne finit pas, Sultan Malek el Mahmoud donna ses dernières instructions à Sultan Ahmed en ces termes : « O mon fils, lumière de mes yeux et fruit de mon cœur, dans tous les actes de votre gouvernement, observez scrupuleusement les commandements de Dieu et les commandements de son prophète,
’ La prière mahoniélanc comprend des génuflexions et des adorations qui consistent à se prosterner face contre terre.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY. 0
abstenez-vous rigoureusement de tout ce qu’ils interdisent ! Prenez garde de transgresser les décrets de Dieu le Très- Haut et les ordres du prophète Mohammed, l’envoyé de Dieu (que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui !). O mon fils, suivez toujours ces instructions : dans chacune de vos affaires, consultez l’expérience de vos plus anciens mantri ; ne vous hâtez point d'agir avant d’avoir conféré avec vos holobalanget vos mantri ; disciplinez et fortifiez votre patience; ne vous laissez point entraîner dans la voie de l’injustice ; n’opprimez point; ne ruinez point les serviteurs de Dieu le Très-Haut! Soyez toujours exact observateur des commandements et des défenses ! Souvenez-vous, ô mon fils, que ce monde est un monde périssable qui ne durera pas éternellement, et que c’est l'autre inonde seul qui est le séjour de l’immortalité! O mon fils, surtout ne manquez jamais de suivre mes dernières instructions ! » Alors Sultan Ahmed se prosterna aux pieds de son père et versa d’abondantes larmes. Sultan Malek el Mahmoud devint plus malade encore, et il retourna dans le sein de Dieu. Le prince, son fils, accompagné de tous les mantri et holobalang, le fit inhumer à côtéde la mosquée et érigea sur sa tombe une coupole suivant l’ancienne coutume usitée pour les rois qui sont retournés dans le sein de Dieu. Alors le Sultan Ahmed monta sur le trône. 11 régnait depuis un certain temps, lorsqu’un jour un navire de K lin g arriva venant de ce pays. A bord de ce navire il y avait un bateleur doué d’un pouvoir merveilleux. Les gens du navire vinrent à terre et l’amenèrent en la présence du Sultan Ahmed. Ce bateleur avait apporté un bâton; sous les yeux de toute la cour et de Sultan Ahmed , il le fixa solidement et se suspendit après par le menton ; on lui attacha les quatre membres à ce bâton ; après qu’il eut été ainsi attaché, il saisit une planche (avec les dents), puis se balançant dans l’espace il tournoya sur lui-mème et alla tomber à terre. Dans la suite ce bateleur jouit de toute la faveur du Sultan Ahmed, qui prenait grand plaisir à le voir, parce qu’il était
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
extrêmement habile dans les jeux de la magie; mais, à la lin, il entra dans la religion de l’islam et quitta le Sultan Ahmed Permadàla Permâla. Le Sultan régnait depuis longtemps, et Dieu le Très-Haut et digne d'être glorifié lui avait accordé trente enfants, parmi lesquels cinq étaient de même père et de même mère, savoir trois fils et deux filles. Le premier des fils se nommait Toun Brahim Bapa ; le second Toun Abd el Djelil, et le troisième Toun Abou’l Fadlil; des deux filles l’une était nommée Toun Medema Pria, et l'autre Toun Tokiéh Dara.
Ceci est le récit des aventures de Toun Brahim Bapa.
L’auteur de cette histoire rapporte que Brahim Bapa était d’une bravoure extrême, et que, jusqu’à ce temps, on n’avait pas encore vu un pahlawan qui pùt lui être comparé. 11 était haut de sept coudées; sa poitrine mesurait deux coudées de largeur. S’il lançait un tronc de kalambak 1 contre un fort construit en terre et de sept brasses d’épaisseur, il le démo-
« Le kalambak et le gahrou sont deux essences de bois qui sont souvent prises l une pour l’autre, et dont les noms se rencontrent souvent réunis pour indiquer une seule et même substance. Beaucoup prétendent que, par l’une ou l’autre de ces deux désignations malayses, il faut entendre le bois d’aloès. Valentyn suppose que lo galtrou est une espèce inférieure au kalambak, mais Loreiro atteste le contraire, et Marsden laisse la question indécise. Nous ferons remarquer ici que le choix du tronc d’un kalambak, comme instrument de démolition d’un fort en terre de 7 brasses d'épaisseur, montre (pic ce bois devait être fort dur et des plus résistants. Nous voyons, en outre, dans la description de l’Arabie, de Niebuhr, qu’à celte qualité le kalambak en joignait une autre non moins précieuse pour la facilité du maniement d’une pareille masse, je veux dire une extrême légèreté. On lit, en clTet , à la page 203 du tome Ier de ce savant et consciencieux ouvrage ; « On dit que les bois de sandel et de kalambak viennent de Malàka. Les mahométans font de ce kalambak des chapelets qu’ils portent à
HTSTOIUE DES IîOIS DE PASEY.
lissait et le réduisait en poudre. Aussi sa renommée devint fameuse au pays de Kling. Quant à Toun Abd el Djelil, il était d’une beauté de formes et de figure sans rivale dans ce temps-là. S’il se tenait à la porte Tcmei *, il ajoutait à l’ornement de cette porte; s’il se tenait au caravansérail nommé Delkhanéh, le Delkhanéh 2 en paraissait plus beau, et, s’il se tenait dans le bazar, alors le bazar tout entier semblait rayonner de l’éclatante beauté de sa personne. S’il s’habillait à la mode javanaise, il avait l’air d’un Javanais; si c’était à la mode de Siam, il ressemblait à un Siamois; si c’était à la mode de Kling, il avait l’air d’un Kling; si c’était à la mode arabe, on le prenait pour un Arabe. Aussi sa réputation de beauté devint grande au pays de Java et arriva jusqu’à la
la main par amusement. Ce bois, quand il est échauffé, ou un peu frotté, rend une odeur agréable. Je l'ai trouvé très-dur, mais si léger qu'il n'enfonce dans l'eau que de son épaisseur et sans aller à fond. »
’ Nous ne connaissons rien de cette porte, si ce n’est qu'elle donnait entrée dans l'enceinte du palais du roi. Le palais de Pasey devait ressembler à celui de Semoudra, visité et décrit quelques années auparavant par le voyageur arabe Ibn Bathoutha. La ville belle et grande était alors entourée de murs et de tours en bois, et le meschouar, nom qu'il donne au balei, était une maison en bois au milieu d'un jardin clos de murs en bois.
' Ce nom est évidemment étranger, persan probablement. Le Borhan-Kathi délinit le mot Ferdkhaneh, « un lieu où un étranger, arrivant de voyage, est séquestré. » Ibn Bathoutha, dans le récit qu’il donne de sa présentation au Sultan de Soumoulhra dit, de son côté, qu’il fut préalablement introduit par lo représentant du roi dans uue petite maison appelée Ferdkhaneh, que les Malays prononcent un peu différemment. Il est probable que cette maison, où l'on recevail les étrangers avant qu'ils ne fussent admis en la présence du roi, devait être un des lieux de la ville où se rassemblaient plus volontiers les curieux, et, sans aucun doute, le Ferdkhaneh d'Ibn Bathoutha n’est autre que le Delkhanéh de notre auteur, c'est-à-dire l'endroit de Pasey que Toun Abd cl Djelil embellissait parfois de sa présence.
H ISTOIKK DES ItOIS DE PASEY.
princesse Gamarantchang, iille du Ratou 1 de Madjapahit. Quant à Toun Abou'l Fadlil, il était extraordinairement savant et versé dans toutes les sciences des pandits. Beaucoup de pandits vinrent des pays sur le vent pour poser des questions au prince, et ils ne purent s’empêcher de reconnaître la rare sagesse de ses réponses ; aussi sa renommée devint grande au pays de Samarcande 2. Les filles du Sultan Ahmed Permadàla Permàla, nommées l’une Toun Medema Pria et l’autre Toun Tokiéh Dara, étaient d’une beauté parfaite et sans rivale dans ce lemps-là. Le Sultan Ahmed avait pour principaux ministres quatre grands : le premier nommé Toulos Agong Toukang Soukara; le second, nommé Baba Mentouah ; le troisième, nommé Soleiman Dinding Ayer, et le quatrième nommé Toun Chah Alem Krat 3. Le Sultan Ahmed était épris d’une violente passion pour ses deux filles, Toun Medema Pria et Toun Tokiéh Dara. Un jour que le Sultan tenait audience et que tous ses mantri et ses holobalang étaient en sa
* Ce mot javanais signifie roi, prince. — C'est de lui que dérive
directement le mot karaton ou kralon (palais du roi) que les journaux ont fait connaître au public en parlant de la guerre entre les Hollandais et les Atcliinais.
3 II semble résulter de ce passage qu’à cette époque les meilleurs juges de la force et de la vaillance étaient au pays de Kling (Coromandel), de la grâce et de l’élégance à Java, de la science et de l’esprit à Samarkande. On sait que Tamerlan lit de cette dernière ville la capitale de son empire, et que ce célèbre conquérant aimait les sciences, puisqu’il fonda une grande école à Kecli, sa patrie, près Samarkande. Au temps où régnait Sultan Ahmed sur Pasev, Samarkande était l’un des foyers scientifiques et littéraires les plus actifs do l’Asie. Bien antérieurement Marco Polo «lisait déjà d'elle: « Samarca ô una nobile città e sonvi cristiani e saracini, e sono al Gran Cane, e sono verso maestro (ch. XL. Di Samarca : I Yiaggi di Marco Polo.» Édit, par Adolfo Bartoli, Firenze, 1863).
* A la cour de Semoudra ou Soumouthra, lors de la visile d'Ibn Bathoulha il y avait également quatre principaux ministres «pie le voyageur arabe appelle quatre vizirs.
HISTOIRE I)ES ROIS DE PASEV
présence, il adressa cette question à ses holobalang : « Si quelqu’un a des fruits de sa récolte, quel est celui qui doit en manger le premier de tous ? » Toun Perapatih Toulos Agong Toukang Soukara répondit : « O Monseigneur, Roi du monde, si nous, vos serviteurs, nous avons des fruits de notre récolte, nous devons en faire manger aux autres d’abord, et moins nous différerons de le faire, et plus notre action sera méritoire. » Toun Toulos Agong Toukang Soukara parlait ainsi, parce qu’il connaissait l’argumentation du Roi. Raba Mentouab dit : « O Monseigneur, Roi du monde, si nous, vos serviteurs, avons des fruits que nous ayons plantés, c’est à nous seulement qu’il appartient d’en manger les premiers. » Baba Mentouah ne savait pas quel était le sens des paroles du Roi. Le Sultan, après avoir entendu Baba Mentouah, fut irrité contre Toun Perapatih Toulos Agong Soukara ; mais immédiatement celui-ci envoya une femme donner connaissance à Toun Medema Pria et à Toun Tokiéh Dara du discours tenu par le Sultan aux holobalang. Toun Medema Pria transmit cette information à son frère Toun Brahim Bapa à Toukos , car Toun Brahim Bapa résidait à Toukos. A cette nouvelle Toun Brahim Bapa accourut, en toute hâte, à Pasey, et entra dans le palais du Sultan Ahmed. Il y trouva ses deux sœurs et les emmena tremblantes d’émotion à Toukos. Le Sultan conçut un profond ressentiment contre Toun Brahim Bapa de ce qu’il avait emmené ses deux sœurs à Toukos. A quelque temps de là, il arriva un très-grand navire du paysd eKling. Sur ce navire il y avait quatre pendikir 1 sans rivaux dans leur pays; chacun d’eux l’emportait en force, en adresse et en vaillance sur tous leurs autres compagnons. Ils venaient au pays
Les pendikir sont des officiers, des chefs militaires dont le nom parait être venu du pays de Kling; toutefois dans le royaume de Pasey il y avait des chefs indigènes qui portaient la même qualification.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
de Pasey pour y chercher des adversaires. Dès que leur navire, arrivé au mouillage de Pasey, eut jeté l’ancre dans la baie de Terlcy , ils montèrent sur le rivage. Ayant rencontré des gens du pays, ils demandèrent à ces gens de la baie de Terley : « Quelles sont les défenses édictées par le roi dans ce pays-ci? » Ils répondirent : « Les défenses faites par le roi, c’est de s'asseoir devant le balei 1 de la place royale; c’est de s’y montrer les cheveux épars et en désordre; c’est encore de s’asseoir les jambes pendantes et de balancer ses pieds 2. Voilà les choses qui sont défendues dans ce pays-ci. » Les pendikir , en entendant cela, dirent : « C’est bien, tout ce qui est ainsi défendu, c'est ce que nous allons faire ! » Ils se dirigèrent vers Pasey , et, arrivés sur la place, ils s’installèrent le long du balei avec de grands plats pleins de riz ; en même temps ils ébouriffèrent leurs cheveux et s’assirent les jambes pendantes en balançant leurs pieds. Aussitôt qu’on se fut aperçu de leur façon d'agir, on al la en donner connaissance à Toun Perapatih Toulos AgongToukang Soukara ; celui-ci en fit informer Bermâmat Pantei et MeidànPantei, et promptement ces deux sida-sida 3 en donnèrent avis à Boudjangga Badja
’ Le balei est la grande salle du conseil, bâtie au milieu de chaque ville ou village. Dans les villes où réside le sultan, c’est au balei ou baleiroang qu’il se rend pour donner audience. A Madagascar le balei s'appelle lapa ; c'est un bâtiment ouvert de tous côtés, formé par un toit que supportent des poteaux et situé au mi!ieu de chaque village. C’est sous ce toit, qui rappelle nos halles de province, qu'on se réunit pour traiter des affaires communes. Aux Antilles, c'était le carbet ou grande case commune des Caraïbes, qui s'élevait au milieu de leurs habitations.
* Il y a, chez les Javanais, dix manières de se tenir debout et vingt manières de se tenir assis; et chacune de ces attitudes a son nom distinct et spéciliqne. Chez les Malays un homme bien élevé se reconnaît à la manière de s'asseoir.
5 Les sida-sida étaient des officiers du palais, hiérarchiquement supérieurs aux bantara et aux holobalang; dans les cérémonies ils prenaient place dans la partie de la salle d'audiencp réservée aux
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
Raya, et Boudjangga Badja Raya alla ensuite annoncer leur présence à Sa Majesté le Roi du inonde. Ils vinrent alors et dirent : « O Monseigneur, Roi du monde, des étrangers, des chefs des pendikir de Klmg sont venus ici pour yr chercher des adversaires, parce qu'ils n’en rencontrent pas dans leur propre pays ; ils se sont couchés sur le ventre, faisant toutes sortes de contorsions et de saletés dégoûtantes* 1 ; ils se sont installés, le long du balei, avec de grands plats pleins de riz ; ils ont leurs cheveux épars et tout en désordre; ils se sont assis, les jambes pendantes, en balançant leurs pieds. » Sultan Ahmed dit à Bermâmet Pantei et à Meidàn Panlei : « Allez tous deux à Toukos , avertissez mon tils Toun Brahim Bapa I » Les deux sida-sida se rendirent à Toukos, auprès de Toun Brahim Bapa et lui dirent : « O Monseigneur, il est arrivé des étrangers, des chefs des pendikir de Kling ; ils sont venus chercher des adversaires, parce qu’ils n’en rencontrent point dans leur pays ; ils se sont couchés sur le ventre, faisant toutes sortes de contorsions et de saletés dégoûtantes; ils se sont installés le long du balei avec de grands plats pleins de riz ; ils ont leurs cheveux épars et tout en désordre; ils se sont assis les jambes pendantes en balançant leurs pieds. C’est pourquoi votre bien-aimé père nous a envoyés vous en donner connaissance, Monseigneur. » Toun Brahim Bapa répondit : « Dites à Sa Majesté le Roi du monde que, demain, je serai en sa présence. » Ces deux hommes revinrent et répétèrent au Sultan les paroles de son fils.
Toun Brahim Bapa dit à Ferman Isap et à Orang Tikar : « Allez tous deux à Padouka Barah Boukit, convoquez de ma
grands dignitaires et aux ministres. Un passage du Sadjerat malayou que nous avons mentionné dans notre Histoire des rois malays de Malûka fait voir que les sida-sida n’étaient point des eunuques, comme on l'a toujours supposé jusqu’à présent.
1 Les mots que nous avons traduits ainsi sont des mots purement javanais transcrits en caractères malays dans le texte.
Gi
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
part, nies oncles les pendikir de Poulo Koukor ; allez ensuite à Kampong Bangka , convoquez de ma part mes oncles les pendikir de Kampong Bangka; de là au pays de Linggir , convoquez, de ma part, mes oncles les pahlawan de Kampong Linggir ; mandez en mon nom mon frère ainé Malek Akasan, mon frère ainé Ali Pendikir de Kampong Tchina, et Toun Bidjaya Panggeiran etRawanaPematang avec leurs hommes1. Qu’ils viennent tous avec vous 1 » Ferman Isap et Orang Tikar partirent pour aller convoquer ces pahlawan et ces pendikir. Tous accoururent à l’appel, mais le visage triste et les sourcils froncés, ils dirent : « O Monseigneur, jamais vos serviteurs n’ont été convoqués en toute hâte, comme -cette fois-ci ; s’ils sont destinés à périr, n’aurait-il pas été possible de différer un peu ? Voilà ! » Toun Brahim Bapa leur répondit: « Hélas! mes oncles et mes frères aînés, je vous ai tous mandés ici à cause de ce qui survient au Roi du monde. Des étrangers, des chefs des pendikir de Klin g sont arrivés ici pour y chercher des adversaires, parce qu’ils n’en rencontrent pas dans leur propre pays. Ils se sont couchés sur le ventre, faisant toutes sortes de contorsions et de saletés dégoûtantes ; ils se sont installés le long du balei avec de grands plats pleins de riz ; ils ont leurs cheveux épars et tout en désordre, ils se sont assis les jambes pendantes en balançant leurs pieds. » Après avoir entendu ce discours de Toun Brahim Bapa, ils dirent: « O Monseigneur, avec l’assistance du souverain maître des armées de l’univers, s’il plait à Dieu le Très-Haut, ce sera nous qui combattrons ces chefs des pendikir de Kling. » Ensuite Toun Brahim Bapa dit à Ferman Isap et à Orang Tikar: « Mes oncles, allez tous deux prendre pour moi chacun une gontcha * de sable. » Ils
' Les titres d'oncle et de frère ainé sont donnés ici par amitié et par respect et n'indiquent point une parenté réelle entre Toun Brahim Bapa et les palalnvan et pendikir qu'il convoque.
J La o ontclia est une mesure de capacité encore usitée aujourd'hui
HISTOIHE DES DOIS DE PASEV.
allèrent prendre du sable, mais pas une gonlcha chacun, seulement cinq nellei qu’il leur fut impossible d’apporter. Alors Toun Brahim Bapa alla lui-méme sur le bord de la mer pour y chercher du sable, il en prit et en pesa une gonlcha de sa main droite et une yontcha de sa main gauche, les équilibrant pour rejeter l’excédant du poids, et en le faisant il ne transpira même pas. Toun Brahim Bapa consulta le sort à l’aide de ce sable, en présence de ses maîtres *. Ensuite il dit à Ferman Isap et à Orang Tikar : « Mes oncles, appelezmoi Wasit Makàma et Wasit Peirak, et en un instant ces hommes parurent. Toun Brahim Bapa leur dit : « Wasit Makàma et vous, Wasit Peirak, battez-moi le tambour de guerre et faites-moi sonner le clairon de guerre, parce que je veux m’amuser avec mes maîtres et mes oncles. » Et le tambour battit et le clairon sonna. Padouka Sri Sultan fut réveillé en sursaut par le bruit du tambour de guerre, et appelant Dàra Zélikha Tangkap, il lui parla ainsi : « AhI Dàra Zélikha Tangkap ! descendante d’Orang Terdjounan Panggeiran, vous qui avez l'autorité sur mes concubines et le titre de Toun Dermàdakâra! réveillez-vous, je vous en prie! Est-ce que vous n’entendez pas le bruit du tambour de guerre à Toukos? Le tambour bat et le jour point à peine, la lune éclaire encore la nuit. Qu’on sache d’où viennent ces ennemis, en quel
pour les grains. L’Anglais Milburn, dans son utile ouvrage intitulé : Oriental commerce, dit qu'il faut
8 bambous pour 1 nelly;
10 nellys pour 1 guncha:
10 gunehas pour 1 koïang.
D’où il suit que la gonlcha ou déci-koïan devait représenter un poids de plus de 330 kilogrammes, car le koïan de riz à Palembang est estimé à G/iOO livres d’Angleterre, d’après Marsden.
’ Consulter le sort avec du sable, c’est pratiquer la géomancie, la science que les Arabes nomment Khall al raml (Lignes de sable) et dont ils ont composé maints traités plus ou moins volumineux.
Histoire hes rois de Pasey. 5
HISTOIRE DES ROIS DK PASEY.
nombre ils sont et qui les commande ! • Dura Zélikha Tangkap, réveillée en sursaut, dit en balbutiant: « 11 me faut mes vêtements. • Elle n’était pas complètement vêtue, ses cheveux n'étaient ni roulés, ni tressés, ni entremêlés de roses lorsqu’elle vint et dit : « O Monseigneur, Roi du monde, pourquoi votre servante est-elle appelée ainsi au moment où elle dormait profondément, lorsque le jour commence à poindre, et que la lune, vers le sud, brille dans la nuit. » Le bien-aimé Roi du monde dit alors : « Ah I Dura Zélikha Tangkap titrée Toun Dermàdakàra , n’entendez-vous pas le tambour «à Toukos? Le tambour bat quand le jour point à peine, et que la lune éclaire encore la nuit. Qu’on sache d’où viennent ces ennemis, en quel nombre ils sont et qui les commande ! Je vous en prie, envoyez les gens qui sont en bas du palais voir ce qu’il y a ! Toun Dermàdakàra s’en alla demander quels étaient les gens qui se trouvaient en bas du palais, et ils répondirent : « C’est nous, Rermàmet Pantei et Meidàn Pantei, les serviteurs du feu roi, avec Boudjangga-Badja- Raya, Malek-Soleiman et Chàh-Alem-Koto. » Dàra Zélikha Tangkap leur dit alors: ■ N'entendez-vous pas le tambour de guerre à Toukos ? Le tambour bat lorsque le jour point à peine et que la lune éclaire encore la nuit. Qu’on sache d’où viennent ces ennemis, en quel nombre ils sont et qui les commande ! Je vous en prie, allez voir ! » Bermàmet Pantei et Meidàn Pantei se mirent en route pour aller voir du côté de Toukos , et ils virent Toun Brahim Bapa qui s’amusait avec ses maitres et ses holobalang. Bermàmet Pantei et Meidàn Pantei se hâtèrent de revenir de Toukos , et à leur retour ils dirent: « O Dermàdakàra Tangkap, nous voilà revenus tous deux de Toukos, il n’y a pas un seul ennemi ; c’est Toun Brahim Bapa qui joue et s’amuse avec ses holobalang et ses maîtres. » Et Dàra Zélikha Tangkap dit au Roi du monde:
« 11 n’y a pas un seul ennemi, mais c’est votre bien-aimé fils Toun Brahim Bapa qui joue et s’amuse avec ses holobalang. * Alors Sultan Ahmed Permadàla Permàla, s’adressant à Dàra
HISTOIRE DES ROIS DE PASEV
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Zélikha Tangkap, lui dit : « Ah ! Dàra Zélikha Tangkap, titrée Toun Dermàdakàra, j'ai un secret à vous confier, gardez-vous bien de le révéler à personne:» Que ma royauté finisse et que je ne sente jamais l'odeur du séjour céleste, si je ne tue pas Si-Brahim Bapa ! *
Dès que le jour fut levé, Toun Brahim Bapa dit à son bandhari nommé Dara Sapir : « Pile-moi du cosmétique etpélrisle avec du jus de limon, je veux me baigner avec mes oncles et mes maitres. • Dara Sapir ouvrit la porte d’une caisse, pila du cosmétique, le pétrit avec du jus de limon et saupoudra cette pâte de poudre d’or. Toun Brahim Bapa, ses holobalang et ses maitres, munisde cosmétique et de limons, s’en allèrent tous à Songay Simpang. Après s’ètre baigné, le prince revint dans son palais ; là il fit ouvrir un coffre, et on en sortit des habillements complets et magnifiques dont il gratifia ses oncles, ses frères aînés et ses holobalang. Toun Brahim Bapa le premier se revêtit d’un nouvel habillement. Il avait un/i a'in desoie jaune d’une étoffe très-fine et excessivement souple, la pontcha1 était de couleur de flamme tirant sur le clair, bordée d’or ciselé, frangée d’argent et de pierreries avec de petites clochettes. Son badjou resplendissait comme les rayons du soleil, avec ses rangées de boutons formés de pierres précieuses et d’améthystes rouges. Il était coiffé d’un turban d’une étoffe de soie peinte de la Chine, bordé d’or, parsemé de pierreries, frangé de perles et surmonté d’une lune aux reflets lumineux. 11 avait des bracelets en forme de dragons qui faisaient jusqu’à sept tours. Son kris, dans un fourreau d’or, avait une poignée toute garnie de rubis. Il était ceint du glaive Hali-iinlar !, il portait un car-
. La pontclia est le bout du kaïn ou kaïn-sarong , qui retombe en forme (le pan ou de queue, et qui forme souvent l'une des parties les plus ornées du vêtement.
J Hali linlar, c'est-à-dire coup de tonnerre. Les glaives des héros les plus fameux ont des noms chez les Malays, aussi bien que chez
HISTOIRE DES ROIS DE PaSEY.
quois enrichi de pierreries et à son épaule gauche était suspendu un arc d’or. Son air imposant respirait la force et la vaillance, et ses paroles étaient pleines de douceur; il ressemblait à un tigre auquel rien ne peut résister *. Alors le prince se mit en marche suivi de ses holobalang et de ses maîtres qui tous s’avancèrent pour combattre les pendikir. Toun Brahin» Bapa n’avait pas son pareil avec son arc resplendissant, son badjou aux couleurs éclatantes et son carquois garni de javelines au bruit retentissant. Ses guides arrivèrent à la porte Tanei, puis ils entrèrent dans l’enceinte. Le Sultan, effrayé à la vue de cette foule d'hommes entrés dans l’enceinte, appela Dâra Zélikha Tangkap : « Ah ! Dura Zélikha Tangkap ! s’écria-t-il, voyez, je vous en prie, quels sont tous ces gens qui viennent d’entrer? » Dàra Zélikha Tangkap envoya voir à la porte Tanei, et l'on vit que c’étaient les guides de Toun Brahim Bapa. Elle l’annonça au prince en ces termes : « O Monseigneur, Roi du monde, il n’y a absolument rien ; ce sont les guides de votre bien-aimé fils Toun Brahim Bapa qui sont entrés. » Toun Brahim Bapa, arrivé à son tour à la porte Tanei , dit à Ferman lsap et à Orang Tikar : « O mes deux oncles, allez tous deux à ma mère Dâra Zélikha Tangkap titrée Dermàdakàra lui faire savoir que je demande pour moi le cheval titré Kouda-Semberàni, fils de
les Arabes du temps de Mahomet et nos paladins du moyen âge. A côté de la célèbre Durandal et de Zoullikar nous pouvons citer le fameux Semoundang-Guiri qui a 190 entailles reçues en combattant et en tuant Sikatimouno, le chef dés mauvais Esprits, et que les sultans de Menangkabau se vantaient de posséder dans leur trésor héréditaire. On voit, en ce moment, à l'Exposition de l'Union des Beaux- Arts, au Palais de l’industrie, un sabre persan, à deux lames divergentes, qui porte son nom Asad’oullah (Lion de Dieu) inscrit en lettres d'or sur la lame près de la poignée.
« On sait que dans les pays malays le lion est inconnu; c'est pourquoi ce noble animal n'est pas choisi par notre auteur pour représenter le port majestueux et la lièrc attitude de son héros.
HISTOIIIE DES ItOIS DE l'ASEY.
Kouda P.irsi *. » Ils allèrent à Dura Zéliklia Tangkap et lui dirent : « O Toun Derniâdakàra, portez à Sa Majesté le ltci du monde les paroles de son bien aimé fils Toun Brahim Bapa; dites-lui qu'il demande Kouda Semberâni, fils de Kouda- Parsi.» Alors Dàra Zélikha Tangkap, se présentant devant le Sultan, lui dit : • O Monseigneur, Koi du monde, voilà que votre bien-aimé fils Toun Brahim Bapa demande le cheval sauvage, à la taie sur l’œil. Semberâni, fils de Kouda- Parsi. »
Le Sultan répondit aussitôt: « Ah ! Dàra Zélikha Tangkap, je ne retiendrai point ce cheval, car il est fou et n’a jamais été monté par un homme ; si mon fils Si-Brahim Bapa veut monter ce cheval, qu’on le lui donne avec la bride et la selle. » Dàra Zélikha Tangkap ordonna qu'on fit sortir ce cheval et qu’on le donnât, avec la bride et la selle, à Ferman Isap et à Orang Tikar. Ces deux hommes s’empressèrent de partir et d’amener le cheval à Toun Brahim Bapa. Le Sultan alors sortit sur l’esplanade pour voir les. exercices de Toun Brahim Bapa; celui-ci l’aperçut et se tint debout respectueusement en présence du Roi, puis s’inclina.
Le Sultan dit à Bermàmet Pantei et à Meidâp Pantei •
« Le Kouda-Semberâni (cheval Semberâni) est un cheval fabuleux qui, dans le Sadjeral malayou, fait traverser à son cavalier Râdja Sourân, prince de l'Inde, les espaces terrestres, aériens et sousmarins, l'emporte jusque dans son royaume et retourne ensuite auprès de son maitre dans une contrée lointaine située au fond de la mer. Ce cheval légendaire s'appelle Pars el Baltri (cheval marin); c’est précisément le nom du père du Kou.da Semberâni que Brahim Bapa veut monter. Nous voyons là une tradition qui nous montre que le cheval de l’Archipel indien doit être une importation de la Perse; et, à ce propos, nous croyons devoir noter, en passant, sauf à revenir plus tard sur ce sujet, que l'influence persane dans les iles malayses lut beaucoup plus grande qu'on ne le suppose généralement.
HISTOIRE DES ItOIS DE PASEY.
« Faites connaître à mon fils Si-Brahim-Bapa que j’ordonne qu’il monte ce cheval en présence des étrangers, chefs des pcndikir de Kling, et qu’il pique vers Toukos. » Bermâmet Pantei et Meidàn Pantei reçurent avec respect les paroles royales et les portèrent à Toun Brahim Bapa.
« O Monseigneur Brahim Bapa, votre bien-aimé père ordonne que vous montiez ce cheval en présence des étrangers, chefs des pendikir de Kling. » Toun Brahim Bapa salua le Sultan, puis il monta sur son cheval, et le fit caracoler sur l’esplanade. 11 le maintenait et le gouvernait au milieu des nuages de poussière qu’il soulevait. Saluant de nouveau le Roi comme il avait fait au moment de monter à cheval, il piqua des deux et s'élança vers Toukos. En un instant il disparut à tous les yeux, et le Sultan se lamentait déjà, disant : « Hélas ! mon fils a disparu. Où est-il? Comment savoir où le chercher ? On ne m’a point écouté quand je disais que ce cheval était fou et qu’il n’avait jamais été monté ! » Et tout d’un coup, en un moment, Toun Brahim Bapa reparut en présence du Sultan, faisant bondir et Caracoler son cheval, semblable à un paon qui fait la roue. Quantau Sultan, sa vue inspirait l’effroi, il ressemblait à un éléphant furieux. 11 dità Bermâmet Pantei et à Meidàn Pantei : « Informez mon fils Si-Brahim Bapa que j'ordonne qu’il se livre à ses jeux en présence des étrangers, les pendikir de Kling, et que je veux qu’il efface ma honte. » Bermâmet Pantei et Meidàn Pantei reçurent avec respect les paroles royales et allèrent les porter à Toun Brahim Bapa. Ces deux hommes lui dirent : « Le Roi du monde ordonne que Monseigneur se livre à scs jeux en présence des étrangers les pendikir de Kling. » Toun Brahim Bapa répondit : » Puisque le Roi du monde le veutainsi, nous demanderons une épée etun bouclier. » Cesdeuxhommes s’en retournèrent et dirent: « O Monseigneur, Roi du monde, votre bien-aimé fils demande une épée et un bouclier. Sultan Ahmed leur dit: « Allez chercher les épées et les boucliers, et apportez-les ici ; quels quesoient l’épée et le bouclier qui plai-
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sent au cœur de mon fils, il pourra les prendre.» Ils allèrent promptement chercher les épées et les boucliers, et les apportèrent en présence du Sultan. Toun Brahim Bapa salua le Sultan, puis il passa en revue les épées et les boucliers. 11 prit l’épée la plus grande de toutes et le bouclier le plus grand de tous; après quoi, s’inclinant devant le Sultan, il descendit à terre en relevant ses vêtements; de sa main droite il tenait serrée la garde de son épée, et de sa main gauche il portait son bouclier. Alors les tambours battirent et les clairons sonnèrent, mêlant leurs sons éclatants. Le prince parut d’abord avec un de ses maîtres, pahlawan de Kumpong Badal; ensuite il montra sa force avec un de ses maîtres le pcndikir Ali de Poulo-Koukor. Le prince montra encore son habileté avec un autre de ses maîtres, pahlawan de Kampong-Bangka. Celui-ci lança en l’air la chair d’une noix de coco, et Toun Brahim Bapa, la frappant de son pàrang *, la coupa en deux: une moitié disparut invisible, et l’autre moitié tomba à terre avec toute son eau. Après cela, le prince reparut avec son maître, pahlawan de Kumpong Linggir ; celui-ci lança en l’air une noix d'arek sèche, et Toun Brahim Bapa, la frappant de son pàrang, la fendit en deux morceaux ; l’un disparut invisible et l’autre tomba à terre. Encore une fois, le prince revint avec ses maîtres et le pendikir Ali de Kampong Tchina. Ils plantèrent en terre un arékier, et Toun Brahim Bapa le fendit du haut en bas sans le renverser; mais dès que le vent souffla, l’arékier tomba fendu en quatre. Toun Brahim Bapa bondit alors tantôt à droite, tantôt à gauche, agitant son bouclier de la main gauche et faisant tournoyer son épée de la main droite, avec une rapidité telle qu’on ne pouvait plus voir ni le bouclier ni la lame de son épée. Toun Brahim Bapa
1 Lo pàrang est une sorte de serpe, propre à couper et à fendre, qu'il ne faut pas confondre avec le pedatig, glaive ou sabre.
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s’inclina et salua Sultan Ahmed, et tous ses maîtres vinrent après lui s’incliner devant le Sultan et le saluer. Les pendikir de Kling, après avoir vu la force de Toun BrahimBapa, demeurèrent confondus et stupéfaits ; leurs mentons furent saisis de tremblements, ils avaient la mine de poules (pie le milan a glacées d'effroi. Ils se disaient entre eux : « Nous n’avons jamais vu un homme de la force et de l’adresse de Toun Brahim Bapa ; n’allons pas nous mesurer avec lui ! Bien qu’à le voir, on ressent une sorte de crainte. » Le Sultan leur dit : t Eh bien, pendikir de Kling! luttez donc avec mes holobalang et mes pendikir ici présents! » Les pendikir de Kling gardèrent le silence. Couverts de confusion et la tête basse, ils retournèrent à leur navire et sur-le-champ mirentâ la voile. Le Sultan dit alors à Toun Brahim Bapa : * Ame de votre père, lumière de ses yeux, emmenez avec vous tous ces hommes de Houlou Songai! » Et, pendant que le Sultan rentrait dans son palais, Toun Brahim Bapa s’en retournait à Tonkos , emmenant avec lui les gens de Houlou Songnir en même temps que ses maîtres, ses oncles, scs frères aines, et tous ensemble ils y firent bombance, mangeant, buvant et se divertissant. Après cela, tout le monde prit congé de Toun Brahim Bapa , et chacun s’en retourna chez soi.
A quelque temps de là, un vendredi, Toun Brahim Bapa, étant allé se promener à Pasey, entra dans l’endos du Sultan et monta au bâtiment des femmes, c’est-à-dire dans la partie reculée du palais. Là il vit Toun Fatimah Lempo, titrée Tamban Liangan, assise et occupée à faire un bouquet «vecDâra Zélikha ; or c’était une concubine de Sultan Ahmed. Toun Brahim Bapa demanda : « Pour qui ma mère Toun Fatimah Lempo arrange-t-elle ces Heurs? » Elle répondit : « pour la mosquée ! * Toun Brahim Bapa, après avoir entendu ces paroles, s’assit en se penchant du côté de Dàra Zélikha. Son bouquet arrangé, Toun Fatimah se leva d’un bond et s’enfuit, emportant ses llours dans le palais. Toun
HISTOIHE DES DOIS DE l'ASEV.
BrahimBapa, fâché, s’élança à sa poursuite pour l’attraper, et la saisit par la pontcha de son ka'in ; mais dans son élan il heurta de son épaule la porte du palais et lâcha prise. Le Sultan Ahmed, dans son alcôve, fut réveillé en sursaut; or ce palais renfermait dix-neuf salles, et les hautes colonnes qui en formaient le pourtour furent ébranlées comme par un tremblement de terre. Le Sultan appela Dâra Zélikha Tangkap. « Ah ! Dàra Zélikha Tangkap, dit-il, qu’est-ce qu’il y a ? Le palais a été secoué. Est-ce un tremblement de terre? Cela pourrait bien être! » Dàra Zélikha sortit et vit Toun Brahim Bapa qui voulait attraper Toun Fatimah Lempo. Revenant alors auprès du Sultan, elle lui dit : « O Monseigneur, ltoi du monde, il n’y a absolument rien; c’est votre bien-aimé fils Brahim Bapa qui, en jouant et folâtrant avec Toun Fatimah Lempo, a heurté de son épaule la porte du palais. » Le Sultan furieux dit à Dàra Zélikha Tangkap' : « Ah! Dâra Zélikha Tangkap, titrée Toun Dermâdakâra, descendante d’Orang Terdjounan Nesim Panggeiran Djàna Bidjanàma de Songni-Rahat ! comme vous avez autorité sur toutes mes concubines dans ce palais, je vous confie mon secret; gardez-vous de le révéler à personne! Si je ne tue pas Si-Brahim Bapa, que ma royauté finisse et que je ne sente jamais l’odeur du séjour céleste! »
Sultan Ahmed, songeant alors aux moyens de le tuer, se dit : « 11 faut que je le fasse venir à Houlou Songui ! c’est là que je le ferai mettre à mort! » Il dit ensuite à Bermàmet Pantei et à Meidân Pantei : « Allez-vous-en tous deux convoquer de ma part Toun Perapatih Toulos Agong Toukang Soukara et Baba Mentouah et tous mes holobalang. » Bermâmet Pantei et Meidân Pantei allèrent tous les mander. Quand ils furent arrivés en la présence de Sultan Ahmed, celui-ci dit à ses holobalang et à ses mantri : « Allons nous promener à Houlou Songai! Nous nous divertirons, nous mangerons des rama- rama bersil, nous mangerons des crabes à nageoires, nous mangerons des écrevisses à pinces, nous mangerons des
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lembadok pleines pour la première fois, nous mangerons îles patines couvées*. ■ Et il leur ordonna à tous de se préparer à le suivre. Le Sultan demanda à ses holobalang : « Qui devons-nous laisser ici pour gouverner Pasey ? • Baba Mentouah répondit : « O Monseigneur, Roi du monde, dans la pensée de votre serviteur, celui qu’il convient de faire rester ici, c’est votre bien-aimé fils Toun Brahim Bapa, attendu que c’est un pahlawan. » Le Sultan, entendant ces paroles, dit : « Nous ne pouvons pas laisser à Pasey Si -Brahim Bapa ; c’est lui qui nous prendra du poisson et jettera l'épervier. • Malek Soleiman Dinding Ayer dit : « O Monseigneur, Roi du monde, si la parole de votre serviteur est accueillie, celui qu’il convient de faire rester ici, pour gouverner Pasey, c’est Toun Abou’l Fadlil. > Mais le prince rejeta cet avis, disant : « Abou’l Fadlil ne doit pas se séparer de nous. » Toun Perapatih Toulos Agong Toukang Soukara dit alors : « O Monseigneur, Roi du monde, dans la pensée de votre serviteur, il convient que ce soit Toun Abd el Djelil qui soit désigné pour rester ici, parce que votre fils bien-aimé est très-beau : s’il s’habille à la mode de Java, il ressemble à un Javanais; s’il s’habille à la mode chinoise, il ressemble à un Chinois; s’il s’habille à la mode de Siam, il a l’air d'un Siamois; s’il s’habille à la mode arabe, on le prend pour un Arabe. • — : « 11 convient, conclut le Sultan, que nous laissions à Pasey Si- Abd el Djelil! » puis, s’adressant à Bermâmet Pantei et à Meidàn Pantei, * allez tous deux à Toulcos faire savoir à Si- Brahim Bapa que je veux manger des rama-rama bersil, des
’ Les rama-rama bersil, les lembadok et les patines sont des poissons que nous n'avons vus jusqu'à ce jour mentionnés nulle part ailleurs. Le mot pâline figure pourtant dans les notes manuscrites marginales dont M. H. Fontanier, ancien consul en Chine, a enrichi son exemplaire du Dictionnaire malav de Marsden, mais il ne le mentionne que pour dire que c'est le nom d'un poisson, ce que nous savions d'ailleurs.
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crabes à nageoires, des écrevisses à pinces, des lembadok pleines pour la première fois et des patines œuvées. » Ils allèrent tous deux à Toukos auprès de Toun Brahim Bapa. A leur arrivée à Toukos, ils dirent : * O Monseigneur, Roi du inonde, votre bicn-aimô père le Sultan veut aller faire une excursion à Ifoulou Songai et remonter jusqu’à l’anse de Toitrij pour y manger des rama-rama bersil, des crabes à nageoires, des écrevisses à pinces, des lembadok pleines pour la première fois et des patines œuvées. Monseigneur, préparez-vous à suivre, sans retard, votre bien-aimé père à Houlou Songui! • Bermâmet Pantei et Meidàn Pantei prirent congé du prince et revinrent en la présence du Sultan lui présenter les hommages de Toun Brahim Bapa. Le prince dit à Ferman Isap et à Orang Tikar : « Ah ! mes deux oncles, allez à Houlou Songai , ordonnez qu’on nettoie les chemins et qu'on fasse disparaître les bois qui bordent la rivière, parce que Padouka Sultan veut partir pour Houlou Songai et aller s’amuser à l’anse de Toury ; ensuite vous irez à Belatap chez Màlim Zeinal Belatap et Màlim Pagar Sah, vous passerez au kampong chez Si-Ali- Ketchil Pahat Poutara, chez Si-Bintang Timor et chez Si-Akap Gagah Menggangkat; vous leur direz de m’attendre à la plage de Monggong. » Ferman Isap et Orang Tikar saluèrent et partirent tous deux pour Houlou Songai, afin d'informer les habitants que le Sultan allait se mettre en route pour venir faire une excursion dans leur pays. Toun Brahim Bapa, après avoir pleuré avec tous les gens de sa maison, se rendit au bazar. Là il se tint debout et dit : « Vous tous, gens du bazar, peut-être ne vous réunirai-je plus; peut-être ne pourrai-je plus me divertir avec vous, car je vais suivre le Sultan à 1 loulou Songai et à Boulât Fudouli Allah. Peut-être reviendrai-je ! peut-être ne reviendrai-je pas ! » Tous les gens du bazar s’écrièrent : « O Monseigneur Toun Brahim Bapa, où sont vos ennemis ? D'où viennent vos adversaires ? Pourquoi Monseigneur parle-t-il absolument comme s’il n’v avait plus nul secours possible à attendre de
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nous tous habitants de cette ville de Toukos? Qui donc nous empêchera d’agir pour vous selon notre volonté? » Toun Brahim Bapa dit : « Taisez-vous! Si-Brahim Bapa ne voudra jamais être un rebelle. S’il le voulait, dans Pasey pas un homme de Pasey, dans Java pas un Javanais, dans la Chine pas un Chinois, dans Siam pas un Siamois, dans Kling pas un Kling ne serait capable de résister à Toun Brahim Bapa. Si je n'ai pas un royaume dans ce monde-ci, eh bien ! je pourrai peut-être en obtenir un dans l'autre. » Toun Brahim Bapa venait de franchir la porte Tanei, lorsqu’il rencontra Malek Soleiman Dinding Ayer et lui dit : « O mon oncle Malek Soleiman Dinding Ayer, probablement je ne pourrai plus me divertir avec vous, car je vais partir pour Hou Ion Songai et Boulât Fadouli Allah; peut-être reviendrai-je ! peut-être ne reviendrai-je pas ! » Malek Soleiman et le prince versèrent tous deux des larmes. Toun Brahim Bapa rentra dans sa maison, et tous ceux qui l’habitaient, les serviteurs, les esclaves, éclatèrent en sanglots.
Padouka Sultan effectua son départ avec le cérémonial usité par les rois en voyage de plaisir, et il dit à Bormâmet Pantei et à Meidàn Pantei : • Allez tous deux à Si-Brahim Bapa; dites-lui que je suis en marche. » Et il remonta vers Houlou Songai, emmenant avec lui ses femmes et ses concubines avec toutes leurs suivantes. Quand Bermàmet Pantei et Meidàn Pantei eurent rempli leur mission près de Toun Brahim Bapa, le prince descendit avec ses deux sœurs, et, en passant par le bazar, il dit : « Vous tous, hommes du bazar, restez ici ! Pour moi, je remonte la rivière pour suivre le Sultan à lloulou Songai et à Boukit Fadouli Allah. Peutêtre reviendrai-je ! peut-être ne reviendrai-je pas ! » Les gens du bazar se mirent à pleurer, et des larmes tombèrent de tous les yeux quand ils appelèrent sur Toun Brahim Bapa la bénédiction de Dieu. Toun Brahim Bapa alla jusqu’à Simpang, il monta sur son prahau, s’assit à la poupe et prit sa pagaie. Elle était large de trois coudées, le manche
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mesurait trois empans de tour et sept coudées de longueur. D’un seul coup de sa pagaie il franchissait l’espace d’un ran tau
Padouka Sultan, étant arrivé à l’anse de Sanggong, dit à Bermàmct Pantei et à Meidân Pantei : « Allez porter l’ordre à Si-Brahim Bapa de pêcher à l’épervier ! » Et ces deux hommes allèrent porter cet ordre à Toun Brahim Bapa. Le prince vint donc pécher dans l’anse de Sanggong. Après avoir préparé son épervier, Toun Brahim Bapa le lança. Dès que Padouka Sultan eut vu plonger l’épervier. il fit un signe à ses holobalang, et, au moment où Toun Brahim Bapa était occupé à le tirer de l’eau, tous ces gens dégainèrent leurs glaives et leurs javelines pour frapper et transpercer le prince. Mais il nagea entre deux eaux, et à un rantau de distance il reparut tout à coup montant à terre.
A sa vue le Sultan et les holobalang demeurèrent confondus et tremblants, leursvisages pâlirent et le cliquetis desglaives et des javelines retentit. Le Sultan remonta plus haut encore vers la source de la rivière, pendant que Toun Brahim Bapa, jetant de nouveau son épervier, faisait une pèche abondante de rama-rama bersil, de crabes à nageoires, d’écrevisses à pinces, de lembadok pleines pour la première fois, et de patines œuvées.
Par son ordre tout fut porté à Sultan Ahmed. Il remonta ensuite la rivière et arriva à la plage de Mvnggong. Là, tous ses holobalang l’attendaient et parurent en sa présence. Alors Toun Brahim Bapa s’assit à la proue de son prahau où il avait exposé à l’air son épervier, et, s’adressant à ses holobalang, il leur dit : « O vous, mes camarades et mes compagnons.
> La signification propre du rantau est une certaine étendue plane, comme celle d'une plage sur les bords de la iner ou la largeur d’une rivière; ici ce mot doit être considéré comme indiquant une certaine distance qui sert d’unité de mesure, mais dont nous n’avons pas la valeur, même approximative.
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probablement je ne me divertirai plus avec vous, car je vais à Houlou Songai et à Boulât Fadouli Allah. Peut-être reviendrai-je ! peut-être ne reviendrai-je pas ! » Tous alors s’écrièrent : * O Monseigneur ! pourquoi Monseigneur parlet-il ainsi, à nous tous ses serviteurs, comme s’il comptait pour rien le secours de nos bras? Qui nous empêchera d’agir pour Monseigneur suivant notre volonté ? » Toun Brahim Bapa leur répondit : « Camarades et compagnons, taisezvous I Jamais je ne serai un rebelle. Si je consentais à le devenir, dans Pasey pas un homme de Pasey, à Siam pas un Siamois, dans la Chine pas un Chinois, dans Java pas un Javanais, dans Kling pas un Kling ne serait capable de me résister ! »
Si-Pahat Poutara et Si-Bintang Timor et Si-Akap Gagah Menggangkat et Mâlim Zeinal et Mâlim Pagar Sah lui dirent : « O Monseigneur ! pourquoi Monseigneur parle-t-il ainsi ?» Et le prince répéta : « Taisez-vous ! Si je n’ai pas un royaume dans ce monde-ci, s’il plaît à Dieu le Très-Haut, j’en obtiendrai certainement un dans l’autre ! » Toun Brahim Bapa dit à Si-Ali-Ketchil-Pahat-Poutara et à Mâlim Zeinal Belatap : « Mes oncles, je vous en prie, luttez tous deux ensemble, que je vous voie un moment 1 » Et ces deux hommes se prirent par les mains; puis s’étant saisis à bras le corps, se tiraillant et s’entraînant mutuellement, ils finirent par s’embourber jusqu’aux genoux. Toun Brahim Bapa leur dit : « Mes deux oncles, vous êtes aussi forts l’un que l’autre. »
Si-Pahat-Poutara répliqua : « O Monseigneur, puisque je n’ai pas peur du nom de rebelle, je puis bien lutter avec Monseigneur ! » Le prince sourit en entendant ces paroles de Si-Ali-Ketchil-Pahat-Poutara. 11 enleva son épervicr, et après l’avoir mis de côté, il descendit sur le sable de la rive. Là, le prince s’étendit tout de son long et dit à Si-Pahat- Poutara de lui maintenir les pieds dressés en l’air. Si-Pahat- Poutara, après les avoir levés en l’air, fit, pour les maintenir
IIISTOIHE DES DOIS DE PASEV.
en cotte position et les empêcher do bouger, un effort tellement violent, que de scs dix doigts sortirent dix gouttes de sang. Mais les pieds se remuèrent tout d'un coup, et Si- Pahat-Poutara fut lancé à la renverse comme une feuille fanée qu’emporte un tourbillon de vent. Toun Brahim Bapa sourit et remonta sur son prabau.
Sur ces entrefaites, Sultan Ahmed était arrivé à Tandjong Ara, mais son prabau et ceux des holobalang, en longeant cette pointe, avaient échoué contre un tronc d’arbre. Le prince ordonna à ses holobalang et à tous ses gens de soulever ce tronc, mais ils ne purent en venir à bout. Alors même commandement fut fait aux éléphants titrés1 :Dewala-Laout, Tchérémin-Tcbina, Badja-Berouang, Radja-Tangkas, Birama- Pasey, Semporna-Darma-Otama, Sri-Nagri , Arek-Api, et d’autres encore, et tous ensemble furent également impuissants.
Alors Sultan Ahmed dit à Bermâmet Pantei et à Meidân Pantei : « Allez tous deux mander mon fils Toun Brahim Bapa ! » Ils partirent aussitôt, et en arrivant ils dirent ; ■ O Monseigneur Toun Brahim Bapa ! Padouka Sultan nous a envoyés mander Monseigneur, parce que son prahau est échoué sur un tronc d’arbre à Tandjong Ara. Ordre a été donné de le soulever à tous les holobalang et aux gens des prahau aussi bien qu’à tous les éléphants titrés, mais cela ne leur a été possible ni aux uns, ni aux autres. Que Monseigneur vienne donc promptement ! » Alors Toun Brahim Bapa voulut partir pour Tandjong Ara, mais Si-Ali-Ketchil-Pahat-
' Dans les pays malays comme à Siam, il y a des éléphants titrés: ce sont les éléphants du roi les plus remarquables par leurs qualités naturelles et par les services rendus. Un des exercices auxquels on dressait les princes à Pasey comme à Siam était de monter et diriger les éléphants; nous avons vu que Sultan Malek el Mahmoud, dont l'éducation avait été conliée aux soins de Sid Ali Geyâs-ed- Dyn, avait appris, dès sa première jeunesse, à conduire un éléphant.
Nü
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Poutara et Si-Bintang-Timor et Si-Akap-Gagah-Menggangkat et Màlim-Zeinal-Belatap et Màlim-Pagar-Sah lui dirent : « O Monseigneur, puisque notre riz est cuit et que nos volailles sont tuées, nous vous en prions, Monseigneur, attendez encore un moment I » Toun Brahim Bapa répondit : * Camarades et compagnons, que venez-vous me parler, en ce moment, de votre riz et de votre kerry ! Pour moi, c’est absolument comme si je venais d’en manger, car voilà que je suis appelé en hâte par Padouka Sultan. » Ensuite il se mit en route et arriva à Tandjong Ara.
Sultan Ahmed, l’ayant aperçu au moment même de son arrivée, lui dit : « O mon fils, voyez mon prahau et ceux de mes holobalang I Ils sont échoués sur ce tronc d’arbre. Que pensez-vous de cela, mon fils?* Toun Brahim Bapa s’inclina et salua; puis il alla droit au tronc d’arbre et l’ébranla depuis le pied jusqu’à la cime. « Vous tous, mes holobalang, dit-il, mettez la main au prahau de Padouka Sultan, pendant que je vais remuer ce tronc ! » 11 dit et plongea, et il ébranla de nouveau l’arbre depuis le pied jusqu’à la cime, puis dégainant son khandjar il scia l’arbre, et, quand il fut scié, il le poussa à coups de pieds. Alors de cet arbre coupé en deux une partie fut dispersée en amont à environ deux rantau de distance; tous les prahau flottèrent renversés, les uns enfoncés, les autres par-dessus, les autres engagés dans la forêt formée par les débris que le courant rapide avait rassemblés. Le prahau du Sultan flotta à une distance d’environ un rantau. Toun Brahim Bapa plongea encore une fois et resta longtemps sous l’eau. Le Sultan feignit de se désoler, et il se lamentait ainsi : « Hélas ! mon fils Toun Brahim Bapa a disparu! Où est-il ? A-t-il trouvé la mort sous cet arbre renversé ? llélas! lumière de mes yeux! fruit de mon cœur! comment savoir où tu es maintenant et en quel état ? » Toun Brahim Bapa, cependant, plongeait et remontait le courant en emportant une partie du tronc à environ cinq rantau de distance. Il monta à terre en tenant son tronc d’arbre, et il le
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planta sur la rive, le faisant pénétrer clans la terre à environ quatre brasses de profondeur. Le prince alors s’assit sur cet arbre en ébouriffant ses cheveux et en faisant claquer ses ongles. LeSultan descendit la rivière, et toutes les suivantes, les nourrices, les sœurs ainées, les mères gouvernantes de Toun Brahim Bapa pleuraient, s’arrachaient les cheveux et se lamentaient, disant : « Hélas ! Monseigneur Toun Brahim Bapa a disparu ! Où est Monseigneur? » Or il y avait un homme qui, en revenant de Houlou Songai , avait aperçu Toun Brahim Bapa assis sur son tronc d’arbre ; quand il fut arrivé à l'endroit où tous ces gens pleuraient et se lamentaient, il leur demanda : « Pourquoi pleurez-vous tous ainsi?» Et ces gens répondirent : « C’est que notre maître Toun Brahim Bapa a disparu, et qu’il est peut-être mort. Nous n’en savons rien ! »
Cet homme, les entendant parler ainsi, leur dit ! « Toun Brahim Bapa n’est pas mort. Je l’ai vu assis sur le bord de la rivière, près de Houlou Songai , les cheveux ébouriffés et faisant claquer ses ongles. » Tous ces gens coururent alors du côté de Houlou Songai pour retrouver le prince, et l’on rapporta au Sultan la nouvelle que Toun BrahimBapa était encore vivant. Le Sultan alors dit à Bermâmet Pantei et à Meidân Pantei : « Allez tous deux mander dè ma part Orang Sri. Celui-ci arriva incontinent, et le Sultan lui dit : «Faites-moi un remède énergique, car mon fils Si-Brahim Bapa a plongé et vraisemblablement il a pris froid. » Et cet homme fit une pâte compacte et mit dedans un poison. Quand cette composition fut toute prête, il la présenta au Sultan qui la fit remettre à Bermâmet Pantei et à Meidân Pantei, et leur dit : « Allez tous deux porter ce remède énergique à mon fils, car il a plongé et il a pris froid. » Et tous deux partirent emportant cet énergique médicament. Arrivés auprès de Toun Brahim Bapa, « voici, dirent-ils, de la nourriture pour vous de la part de votre bien-aimé père; c’est un remède énergique contre le froid dont Monseigneur a été saisi après avoir plongé. » Or Histoire des rois de Pasey. ü
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Toun Brahim Bapa savait que c’était un poison. Il prit de cette pâte une petite portion qu’il partagea en deux, il jeta l'un des morceaux à un chien, le chien le mangea et dans le même instant il mourut; il jeta le second morceau à une poule, et la poule mourut aussi. Toun Brahim Bapa pensa dans son cœur : • Si j’en mange, certainement je mourrai ; si je n'en mange pas, certainement je serai un rebelle. Mieux vaut mourir que d'être appelé rebelle * 1 !» Et il prit un morceau de la pâte pour le manger, mais Toun Medema Pria, le voyant faire, saisit ce morceau des mains de son frère et le mangea, puis elle mourut. Toun Brahim Bapa prit un autre morceau, mais sa sœur nommée Toun Tokiéh Dàra le lui arracha des mains et le mangea, puis elle mourut. Toun Brahim Bapa donna ordre qu'on transportât ses deux sœurs à Boukit Fu~ üouli Allah et qu’on les y enterrât. Ensuite il prit ce qui restait de la pâte et mangea tout. Le poison s'insinuant partout avec la plus grande rapidité, son corps tout entier se couvrit comme d’une lèpre.
Le prince dit à ses oncles Ferman Isap et Orang Tikar de le gratter; ceux-ci lui ayant gratté le dos, leurs ongles tombèrent et tous deux moururent. Toun Brahim Bapa, ne pouvant plus endurer ses démangeaisons excessives, s’en alla contre le tronc d’un kelor 2 et s’y-frotta le dos. Toute l’écorce
■ L’obéissance aveugle, absolue aux volontés du Souverain, c’est la loi, c’est la coutume dans les pays malays. Sous le gouvernement despotique des sultans et des ràdja, sédition, rébellion, trahison sont une seule et même chose, c’est-à-dire le plus grand des crimes, un véritable sacrilège. Un rebelle à son roi est mis hors la loi, il n’est plus considéré comme un homme, mais plutôt comme une bête féroce; quand il est saisi, il est lentement torturé par le peuple jusqu’à ce que mort s'ensuive.
1 Le kelor est la guilindina moringa des naturalistes. Roorda van Eysinga dit que la racine de cette plante est employée en médecine; prise à l’intérieur elle est laxative et émolliente; appliquée extérieu-
rement, elle produit une rougeur et une ampoule sur la peau.
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du tronc de ce kelur tomba, l’arbre se dépouilla de toutes ses feuilles, et il mourut en un instant. Alors Toun BrahimBapa dit à Malek Akasan : « O mon oncle Malek Akasan, où y at-il une anse qui soit profonde? » Malek Akasan répondit: « O Monseigneur, j’ai entendu raconter par les anciens qu’il y a une anse nommée Toury, qui est extrêmement profonde et grande d’une gontcha de graines de semence. • Toun Brahim Bapa reprit : • O mon oncle, conduisez-moi en cet endroit. • Le prince s’achemina donc vers cette anse de Tovry. Quand il y fut arrivé, il dit : « Oncle Malek Akasan, lancez l’épervier ! • Malek Akasan lança l’épervier, mais une fois tombé dans l'anse, il fut entortillé, tordu. Toun Brahim Bapa demanda : « Comment mon oncle fera-t- il pour prendre l’épervier ? Il ne pourra pas le traîner, car il s’est accroché aux cornes d’un serpent lembou *. » Malek Akasan voulut plonger son épervier, mais il vit au fond de l’anse quelque chose de rouge comme un feu qui flambe, et en un instant il revintsur l’eau et remonta à terre. « O Monseigneur, dit-il, il y a là au fond de l’anse quelque chose de rouge comme un feu qui flambe ! » Toun Brahim Bapa lui répondit : « Prenez-moi des rotins, une botte à peu près ! » Ensuite il les façonna à sa taille et les rattacha entre eux avec des cordes de tangkil s, après quoi il les fixa autour de ses reins et plongea. Il attrapa les poissons de l’anse qui avaient été atteints en
> Le serpenl-lcmbou ou serpent à cornes ne figure pas parmi les nombreuses espèces A'oular (serpents) décrites par les naturalistes. Le mot lembou, qui appartient au langage javanais-A/’ama , signifie bêtes à cornes, vache, bœuf, d'après le Dict. javanais-français de M. l'abbé Favre. En malay, il signifie également bête à cornes, gros bétail.
2 Le tangkil est une plante dont les feuilles servent à faire des cordes. C'est une des acceptions de ce mot kaioi, données par le Dictionnaire javanais-français de M. l'abbé Favre.
HISTOIHE DES DOIS DE PASEY.
nombre considérable par l’épervier, et il remonta sur l’eau en rejetant sur la rive tous les poissons qui avaient été percés. Le prince alors plongea de nouveau et rencontra le serpentlembou. Une lutte corps à corps s’engagea entre eux, et l'eau de cette anse bouillonna, formant des vagues semblables aux vagues de la mer. Les nourrices, les sœurs aînées, les mèresgouvernantes de Toun Brahim Bapa, en le voyant ainsi, s’écriaient : « Hélas! Monseigneur Toun Brahim Bapa va mourir! Monseigneur va être dévoré par le serpent-lembou ! » Toun Brahim Bapa dégaina son khandjar et tua le serpent-lembou, puis, après l’avoir tué, il lui fendit le ventre; et le cœur, le foie, le ventre, tout fut découpé et fiché dans des rotins. Ensuite le prince reparut poussant à la rive toute la chair du serpent-lembou. Monté à terre, le prince fit griller la chair du serpent-lembou, et tous ceux qui respirèrent l’odeur de la fumée moururent, tant était grande la force de son venin. Toun Brahim Bapa mangea cette chair et se sentit affaibli. 11 ordonna qu’on portât tous les poissons à Sultan Ahmed et qu’on lui demandât où il le ferait enterrer. Les envoyés de Toun Brahim Bapa partirent en emportant les poissons. A leur arrivée, ils se présentèrent devant le Sultan et dirent : « O Monseigneur, Toun Brahim Bapa demande : « Quand il mourra, où l’enterrera -t-on ? » Le Sultan répondit : « Vous l’enterrerez là bas ! La terre de Pasey est une terre de Dieu, là-bas aussi c’est toujours une terre de Dieu ! »
Ils saluèrent et partirent pour revenir auprès de Toun Brahim Bapa. A leur retour, ils communiquèrent les paroles du Sultan à leur maitre, et celui-ci dit à Malek Akasan : « Mon oncle, conduisez-moi à Boulât Fado ali Allah! • Toun Brahim Bapa se mit en route avec son oncle, accompagné de toute'sa famille. Lorsque le prince fut arrivé à un embranchement du chemin, Malek Akasan dit : « O Monseigneur, ici le chemin se bifurque. Par ce chemin-ci, pour arriver à Boukit Fadouli Allah , nous avons deux jours de marche ; par cet autre chemin, un jourdc marche seulement, mais il s’y trouve un arbre,
HISTOIRE DUS ROIS DE PASEY
le Saba-Siini dont le tronc ressemble à un serpent : quiconque le regarde est saisi de tremblement et d’effroi, tombe et meurt. Si on échappe de là, on rencontre un autre arbre, le belouron, dont l’aspect est celui d’un dragon à écailles , et quiconque le regarde est saisi d’effroi, tombe et meurt. » Toun Brahim Bapa répondit : « Conduisezmoi par le chemin le plus court ! » Et, en passant par là, il rencontra l’arbre Saba-Süni. A peine l’eut-il aperçu, qu’il sentit un frisson d’effroi, mais, dégainant son khandjar, il en frappa l’arbre Saba-Süni, et cet arbre exhala une plainte comme une voix humaine, et de son tronc coula du sang comme du sang humain.
Toun Brahim Bapa continua son chemin et rencontra les racines du belourou. En les voyant, il ressentit un frisson d’eirroi, mais, au môme instant, saisissant sa pique, il en perça les racines du belourou: elles poussèrent un cri plaintif comme celui d’un éléphant qui mugit, et il en coula du sang comme du sang humain Toun Brahim Bapa poursuivit son chemin, mais, se sentant de plus en plus affaibli, il dit : « Oncle Malek Akasan, portez-moi ! je ne peux plus avancer! » Et Toun Brahim Bapa fut porté par Malek Akasan.
Parvenu à un certain endroit, et ne pouvant résister plus longtemps, il se ht déposer à terre, et, prenant sa pique, il la lança en disant: « Oncle Malek Akasan, si Si-Brahim-Bapa voulait être un rebelle, à Pasey pas un homme de Pasey, à Siam pas un homme de Sium, à Kling pas un homme de Kling ne voudrait lutter avec Si Brahim Bapa ; mais jamais Si-Brahim Bapa ne voudra être un rebelle! Oncle Malek Akasan, à l’endroit où ma pique est tombée, c’est là que vous
« Ce nom d’arbre nous paraît singulier; il est composé des deux mots sabaelsdni; saba se rapproche du nom arabe du septième jour de la semaine, et sâni est le mot tamoul qui signifie : Saturne, ou la planète qui présuie au samedi, l’un des trois jours malheureux de la semaine. Sebalt, en javanais, signifie oppressé. — Nous ne prétendons pas donner ici l'explication certaine de l’étymologie de sabasàni, nous constatons seulement ce singulier rapprochement.
HISTOIItE UES UOIS UE PASEY.
m'enterrerez !» Or la pique était tombée à Boukit Fudouli Allah. Un instant après, Toun Brahim Bapa retourna dans le sein de Dieu le Très-Haut, et Malek Akasan porta le cadavre du prince, avec ses camarades et compagnons, à Boukit Fudouli Allah , comme s’il eût porté le cadavre d’un fakir. Quand ils furent arrivés à Boukit Fadouli Allah, ils virent que la pique était fichée en terre dans l’intervalle qui séparait les deux sœurs. La pique avait pénétré à la profondeur d’une coudée à peu près ; la poignée avait deux empans de tour et la pique mesurait une coudée de largeur sur neuf coudées de longueur. Or l'endroit d'où la pique a%'ait été lancée était à une demi-journée de marche environ de l’endroit où elle s’était enfoncée en terre. Ensuite, Malek Akasan, assisté de tous ceux qui l avaient accompagné jusque-là, enterra Toun Brahim Bapa dans la place même où sa pique était tombée.
Lorsque la nouvelle delà mort du prince lui arriva, Sultan Ahmed fut très-content et son cœur fut tranquillisé ; il revint alors à Paseij et rentra dans son palais, suivant le récit de l’auteur de cette histoire. Quant à Toun Abd el Djelil, pendant le temps qu’il était resté chargé du gouvernement de Pasey, il avait opéré beaucoup d'améliorations dans la ville, en faisant réparer et niveler les marchés, bazars et places publiques.
Ceci est l’histoire de la princesse Gamarantchang , fille du Bâton de Madjapahit , au pays de Java.
Cette princesse n’était point mariée, parce qu elle voulait pour époux le plus sage et le plus vaillant de tous les fils des rois. Elle envoya un de ses holobalang, nommé Toun Parapâtih Djina, dans diverses contrées, pour lui faire le portrait des fils des rois ; il emportait avec lui une caisse de papier, une bouteille d’encre et un paquet de kalam. Toun Parapàtih équipa un prahau et navigua de pays en pays, faisant le portrait de tous les fils des rois. Toun Parapàtih en était
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
au quatre-vingt-dix-neuvième portrait, lorsqu’il entra dans la ville de Pasey. Là il vit Toun Abd el Djelil et le dessina, et le portrait de Toun Abd el Djelil compléta ainsi la centaine. Après cela, il sortit de Pasey et mit à la voile pour Java. Après un certain temps, il arriva à Madjapuhit , et se présenta devant la princesse Gamarantchang, lui apportant les portraits qu'il avait faits de tous les fils des rois. La princesse vit les quatre-vingt-dix-neuf premiers portraits, et pas un d’eux ne toucha son cœur. Mais à la vue de celui de Toun Abd el Djelil, elle demeura saisie d’étonnement, et dit à Toun Parapâtih : « Quel est ce portrait? quel est son nom? quel est son pays? » Toun Parapâtih, s’inclinant, répondit : « Madame, c’est le portrait de Toun Abd ol Djelil. tel est son nom ; c’est le fils du roi de Pasey. » La princesse Raden Galah Gamarantchang tomba éprise de Toun Abd el Djelil en voyant son portrait : elle ne pouvait plus maîtriser son cœur, ses manières étaient celles d’une personne atteinte de folie; elle ne mangeait ni ne buvait plus, elle était en proie à une agitation que rien ne pouvait calmer. Toutes ces circonstances furent rapportées à son père et à sa mère par ses nourrices et ses gouvernantes. « La princesse, dirent-elles, est folle parce qu’elle a vu le portrait de Toun Abd el Djelil. » En apprenant que leur fille était en cet état, le Roi de Madjapahit et la reine furent frappés de stupeur et profondément affligés. Ils firent venir la princesse Gamarantchang et lui dirent: ■ O notre enfant! pourquoi êtesvous ainsi troublée dans votre cœur? » La princesse s’inclina et répondit: « O Monseigneur, Roi du monde, le trouble de mon cœur est profond et ne peut être dominé ; il en est ainsi ! L’image de Toun Abd el Djelil, fils du roi de Pasey, est dans mon cœur. 11 est impossible que je l’oublie un seul instant; le sentiment n’existe plus en moi, il est tout en lui. Comme dit le poète :
Assàbet aley-hi massàïb aley el ayâtna sirna levâlinà...
SS
HISTOIRE DES ROIS I)E PASEY
Ce qui signifie : • La douleur est venue fondre sur moi ; et chacun de mes jours maintenant ressemble à la nuit. » Il en est ainsi. »
Le roi, en entendant ces paroles de sa fille bien-aimée, la princesse Gamarantchang, sentit redoubler son trouble et ses craintes. Il pensa dans son cœur que, s’il ne donnait pas satisfaction aux désirs de sa fille, elle deviendrait certainement folle de douleur; et le roi dit: « Un peu de patience, ô ma fille! S’il plait à Dieu le Très-Haut, j’arrangerai cette affaire. » La princesse, s’inclinant, parla ainsi : « O Monseigneur, Roi du monde, je ne suis pas capable de garder patience! Si Sa Majesté a un peu de pitié pour moi, il faut qu elle me fasse conduire en toute hâte au pays de Pascy ; sinon, Monseigneur, votre fille soumise mourra de douleur.»
Raden Galah Gamarantchang ayant fait entendre ces paroles à son père et à sa mère, le prince, sur-le-champ, donna ordre que l’on équipât une flotte de gourab1, de kuloulos 2 et de jonques. Quand la flotte fut prête, le prince fit décorer le plus grand des gourab pour sa fille bien-aimée Raden Galah Gamarantchang, el il lui fit don des insignes royaux, de parures magnifiques, d’ameublements et de vêtements superbes, de holobalang, de mantri, de soldats, de beaucoup d’or et d’argent, de pierreries admirables et d’habillements de toutes couleurs. Au premier jour heureux le roi partit avec ses ho-
’ Cette sorte de bâtiment est encore, de nos jours, en usage dans les mers de l'Inde, puisque Stavorinus raconte que, le 1" janvier 1770, le lendemain de son départ de Surate pour Batavia, il aperçut, au coucher du soleil, plus de cinquante bâtiments, parmi lesquels deux grands gourabs, qu’il prit d'abord pour la flotte des Marates.
J Lcsfca/o!</ossontdesbàtiinenlslégersplusieursfois mentionnés dans le Sadjeral malayou, et nous pensons qu'ils ne sont autres que les ghilalas rapides qui servent encore aujourd'hui au transport des dépêches et des lettres dans les Moluques, et que les rameurs manœuvrent ordinairement au son du tambour cl en chantant de vieilles ballades.
HISTOIRE UES ROIS DE PASEY
lobalang et scs soldats, accompagnant sa fille chérie jusqu’au bord de la mer. Quand le roi fut arrivé sur le rivage, la princesse, saluant avec respect, fit ses adieux à son père et à sa mère. Le roi et la reine la serrèrent dans leurs bras, la couvrant de baisers et fondant en larmes. La princesse, accompagnée de ses nourrices, dames et gouvernantes, monta sur son gourab , richement décoré ; les holobalang montèrent sur lenrs prahau et la flotte cingla jour et nuit vers le pays de Pasey.
L’auteur de cette histoire rapporte qu’à la nouvelle du départ de Raden Galah Gamarantchang, fille du Raton de Madjapahit, venant du pays de Java au pays de Pasey. à cause de sa passion pourïoun Abdel L)jelil, le Sultan Ahmed ne put s'empêcher de songer nuit et jour aux ruses et artifices qu’il pourrait employer pour faire périr Toun Abd el Djelil. Un jour Sultan Ahmed dit à Dâra Zélikha Tangkap : * Je vais vous confier un secret, mais surtout gardez-vous bien de le révélera personne: si je ne tue pas Si Abdel Djelil, ma royauté sera de courte durée, et je n’obtiendrai pas la princesse Gamarantchang ! » II chercha donc l’occasion de faire périr Toun Abd el Djelil, et, quand elle se présenta, il donna l’ordre de tuer Abd el Djelil, et cet ordre fut exécuté. Ainsi retourna Toun Abd el Djelil dans le sein de Dieu le Très-Haut. Le Sultan ordonna qu’on jetât le cadavre du prince dans la mer, à Djambou-Ayer.
Quelque temps après, la flotte de Raden Galah Gamarantchang arriva dans les eaux de Djanibou-Ayer et jeta l’ancre dans la rade. Une barque de pécheurs vint à sortir du Koala et fut aperçue par les hommes d’une jonque javanaise. Lorsque la barque fut à leur portée, les gens de la jonque la hélèrent et dirent : « Quel est le nom de ce pays? » — Les pécheurs répondirent : « Le nom de ce pays, c’est Pasey. « Les gens de la jonque ajoutèrent : « Quelles nouvelles y a-t-il dans ce pays-ci ? » Et les pécheurs répondirent : « La nouvelle dans ce pay s-ci, c'est que le rhinocéros a dévoré scs petits. » Les
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gens de la jonque reprirent : « Nous ne savons pas ce que signifie ce que vous dites.» — ils répondirent : « Voici ce que cela signifie : Le bien-aimé Sultan de Pasey a tué ses deux fils. L’un d’eux, nommé Toun Brahim Bapa, a été mis à mort parce que, lui, le Sultan, était amoureux de ses deux propres filles, Toun Médéma Pria et Toun Tokiéh Dàra. 11 a tué son second fils, Toun Abd el Djelil, et il l’a fait jeter dans la mer de Djambou Ayer, après avoir appris que la princesse Gamarantchang. passionnément éprise de Toun Abd el Djelil, était partie du pays de Java. C’est par son ordre que le cadavre de Toun Abd el Djelil a été jeté dans la mer, ici, à Djambou Ayer. Voilà ce que signifie ce que nous disions tout à 1 heure, que le rhinocéros avait dévoré ses petits. » On rapporta les paroles des pécheurs à la princesse Gamarantchang. En entendant cette nouvelle, la princesse se frappa violemment la poitrine et éclata en sanglots, puis elle dit: • Vous tous, mes mantri, mes holobalang et mes soldats, retournez au pays de Java, auprès de mon père et de ma mère! Si je commets une faute, je l’ignore, mais je vous prie de me pardonner, 6 mon père ! ô ma mère! Je vous demande mille fois pardon ! Pour vous, vous raconterez à mon père et à ma mère tout ce que vous aurez vu et entendu ! » La princesse s’adressant ensuite aux hommes de l'équipage de son navire :
« Gens qui montez ce gourab, si vous voulez demeurer avec moi, restez ici ; si vous voulez vous en aller, descendez sur un autre navire, car moi je veux être avec Toun Abd el Djelil, celui que j’aime! Il est dans cette mer, c’est donc dans cette mer qu'est aussi ma place ! » Alors la princesse invoqua en ces termes Dieu le Très-Haut et digne d’étre glorifié : « O Seigneur, ô mon Dieu, faites-moi mourir, je vous en prie ! Engloutissez mon gourab dans cette mer de Djambou Ayer, et faites, je vous en conjure, qu*r je me rencontre avec Toun Abd el Djelil ! » Et, par la volonté de Dieu le Très- Haut, le gourab fut englouti dans la mer. La Hotte revint alors au pays de Java. L’auteur de cette histoire rapporte
HISTOIRE UES ROIS UE I*ASE Y
que le Sultan Ahmed, en apprenant cette nouvelle, se mordait les doigts dans l’emportement de son repentir ; il se reprochait, amèrement et sans relâche, d'avoir tué ses fils Brahim Bapa etToun Abd el Djelil. Il disait à ses holobalang : « O vous, mes holobalang, je vous en prie, ayez de l’indulgence pour moi, j'ai tué mes fils! » Alors Toun Parapâtih Toulos Agong Toukang Soukara dit : O Monseigneur, Boi du monde!
« Qui donc a entassé le poivre grain à grain?
« C’est bien Rima Sadjâna Krette!
« Si dans le magasin il n’y a plus un grain,
« Qui s'en repent? qui le regrette1?
Quand les hommes de la (lotte de la princesse Gamarantchang furent arrivés au pays de Java , ils furent admis en la présence du roi et lui rapporteront toutes les circonstances de la mort de la princesse sur son gonrab coulé à fond, et les faits relatifs au Sultan de Pascy, l'assassin de ses propres fils.
En entendant ces nouvelles, le roi et la reine de Madjapuhit fondirent en larmes; oppressés de sanglots, ils tombèrent évanouis et peidirent connaissance. Revenu de son évanouissement, le roi ordonna au Pâtih de rassembler immédiatement les mantri et les ponggawa les plus habiles et toutes les troupes de son armée, puis de réunir une flotte parfaitement armée et équipée pour aller envahir le pays de Pasey. Il y avait environ quatre cents grandes jonques et un nombre plus considérable encore de bâtiments moins grands tels que malangbang et kalottlos. Quand la flotte fut prête, alors les mantri, les ponggawa et les soldats montèrent à
’ Les quatrains malays, du genre de celui-ci, el plus généralement les morceaux de poésie légère, sont appelés panloun , el ce nom est bien connu maintenant en Europe, grâce surtout aux orientalistes de l'Angleterre et de la Hollande.
I1IST0I1IE DES ItOIS DE PASEY.
bord des navires avec armes, bagages et provisions. Le prince donna le commandement en chef à Senapâlih Englâgn et nomma plusieurs centaines de paramantri et de para-ponggatca *, et, quand vint un jour heureux, la Hotte mit à la voile pour le pays de Paseij. Arrivées au mouillage de Paseg, les troupes descendirent à terre et construisirent un fort sur le rivage. Desquelles furent entrées dans ce fort, ToulosAgong Toukang Soukara vint annoncer au Sultan Ahmed que l’armée ennemie de Madjapahil avait un fort. Le Sultan fut très-content d'apprendre cette nouvelle et dit : • Demain nous en délogerons l’ennemi. » Le prince donna à Toun Bidjaya Panggeiran le commandement en chef de ses troupes qui étaient en nombre considérable. Le lendemain le tambour de guerre battit des deux côtés, et les troupes se rangèrent en bataille. Les deux armées en vinrent aux mains, et beaucoup de soldats furent tués ou blessés; alors le tambour de retraite se fit entendre, et les soldats des deux armées rentrèrent dans leurs positions. On combattit ainsi chaque jour durant environ trois mois sans victoire décisive, parce que les Javanais n'obtenaient que des secours partiels et successifs des pays étrangers. Le Senapdtih, en voyant que tous ces combats ne lui donnaient pas la victoire, entra dans une violente colère contre les ponagawa qui étaient avec lui ; il monta luiméme à terre avec une troupe d’environ mille pahlawun et en même temps donna ordre aux soldats de descendre tous en armes de leurs gourab et de leurs jonques.
De son côté, Sultan Ahmed rassembla les holobalang et les pahlnwan les plus renommés tels que les pendikir de Poulo- Koukor et de Kampong Bangku, les pahlawan de Kampong Linggir et les pendikir de Kampong Tchina , et Si-Ali— Ket-
- Les paramantri et les para-ponggawa devaient être des sousmantri et des sous-ponggaxva, le mot para signifiant en kawi : parlie, porimn, et s’unissant, comme préfixe, à un grand nombre do titres, dignités ou fonctions.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
chil-Pahat-Poutara et Malek-Akasan,et Toun Rawana-Pematang, et en même temps aussi les éléphants, les chevaux et les soldats dont le nombre était incalculable. Dès le point du jour on entendit le bruit des tambours de guerre dans lesdeux armées, et les soldats sortant de leurs forts se trouvèrent en présence sur le champ de bataille.
Le combat s’engagea, et bientôt il ne fut plus possible de distinguer les combattants, tant les soldats des deux armées étaient confusément mêlés; le cliquetis de leurs armes retentissait au loin, les clameurs des holobalang et des soldats roulaient comme les éclats du tonnerre dans les nuages, et le sang des hommes coulait comme des ruisseaux. Les gens de Mudjapahit, descendant de leurs jonques, se succédaient sans fin pour secourir leurs compagnons, et parmi eux des auxiliaires venus d'autres pays alliés du Ratou de Mudjapahit. Le combat dura ainsi trois jours et trois nuits sans relâche; pahlawan, holobalang et soldats y périrent en quantité innombrable. On vint dire au Sultan : « O .Monseigneur, Roi du monde, les holcbalang, les pahlawan et les soldats à nous sont morts en si grand nombre, qu’on ne peut pas les compter! » Le Sultan s’écria : « Ah ! si mon fils Brahim Bapaétait là, pas un de Java, pas un de la Chine, pas un de Kling ne voudrait se mesurer avec Si Brahim Bapa ! »
Et alors Toun Parapàtih Toulos Agong Toukang Soukara récita le pantoun :
« Qui donc a entassé le poivre grain à grain ,
« Si ce n'est notre maître?
« Pour qui donc maintenant repentir et chagrin?
« Pour le Seigneur et maître! »
Le Sultan Ahmed sortit de son palais avec tous ceux qui l’habitaient, avec ses insignes royaux et tout ce qu’il était possible d'emporter. Il se réfugia dans une place nommée Mondouk, et cette place, où le prince s’arrêta, était à environ
ÎH
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
quinze journées de marche de Pasey. L’auteur de cette histoire rapporte que, après ces trois jours et ces trois nuits de combat, les troupes de Pasey furent mises en déroute, et qu’elles s’enfuirent en désordre sans qu’on put savoir où elles étaient allées. Les soldats de Madjapahit entrèrent dans le fort de Pasey , puis dans le palais de Sultan Ahmed. Après y avoir fait un immense butin et une foule de prisonniers, ils séjournèrent longtemps encore au pays de Pasey , uniquement occupés à manger, boire et se divertir. Sur la place publique de Pasey il y avait un manguier, et c’était contre cet arbre que les soldats appuyaient leurs piques. Ce manguier devint tout courbé à cause du grand nombre de ces piques, et cette place a gardé, jusqu'à présent, le nom de Padany Pauh Bonkok * *. Les Javanais étaient, depuis longtemps déjà, à Pasey , lorsque le Senapàtih rassembla ses mantri, ses ponggawa et ses soldats ; puis, monté sur sa galère, il présida à la répartition des richesses formant le butin et des nombreux prisonniers faits à l’ennemi, jusqu'à complet chargement de tous les navires de sa flotte. En voyant tous ces bâtiments, on eût dit une troupe de canards nageant sur l'eau. Les troupes de Madjapahit mirent à la voile pour revenir dans leur pays, célébrant leur victoire tout le long de la route par des acclamations et des cris de triomphe. Après avoir navigué un certain temps, elles arrivèrent à Djambi et à Palembany, et s’y arrêtèrent. Ces deux villes livrèrent leurs armes et devinrent tributaires du pays de Madjapahit î. Ensuite les hommes de la flotte se présentèrent devant le roi et la reine, et le Senapàtih leur fit hommage de toutes les
1 « Plaine ou place du manguier contrefait, n
* 11 résulte de là qu’après la conquête de Pasey, au retour de celte expédition la flotte de Madjapahit soumit et rendit tributaires les villes de Djambi et de Palembang, sur la côte orientale de Sumatra. D’après nos observations ces trois faits historiques appartiennent à une îles années de la lin du xive siècle de notre ère.
HISTOIRE DES ROIS DU PASEV
richesses conquises et de tous les captifs. Il raconta la guerre depuis le commencement jusqu’à la fin; il exposa l'état du pays de Pasey ; comment il avait été vaincu, et comment le Sultan Ahmed s’était enfui sans qu’on sût où il était allé. Le roi ordonna qu’on fit trois parts de tout le butin, savoir: une part pour le roi, une part pour le Sempâtih , les mantri et les ponggawa , et une part pour les troupes et les simples soldats. Le Senapdtih mit séparément les richesses et les armes prises à Djambi et à Palembmg , et les présenta comme tribut provenant de ces deux pays. Quant aux prisonniers de Pasey, sur l’ordre du roi, ils s’établirent en la terre de Java partout où cela leur fit plaisir. Aussi, dans le temps où Pasey fut soumis par Madjapahit, ce prince était-il révéré par toute la terre de Java. Tel est le récit fait par l’auteur de cette histoire.
Or, maintenant, voici cequ’il rapporte : Quelque tempsaprès, le Ratou de Madjapahit, s’adressant à Pàtih Gadjah Mada, à Temonggong Matchan Nagara, à Demang Singa Perkouàsa et à Senapàtih Englàga ', leur dit : « O vous, mes mantri et ponggawa ! quelle est votre pensée touchant les pays avec leurs baies, plaines et anses, et toutes les iles qui ne sont pas encore tributaires? 11 faut que vous alliez les soumettre! » Les mantri et les ponggawa dirent : « Nous tous, nous nous inclinons avec respect devant les ordres de Y Inkang-Sinouhoun î. » Alors Patih Gadjah Mada rassembla les holobalang
’ Dans les noms des trois premiers ministres du Itatou, on remarquera pour le Pàtih le surnom de gadjah (éléphant), pour le Temonggong celui de matclian (tigre), et pour le Demang celui de singa (lion). Quant au quatrième ministre, son nom (Senapati Ingalaga), signifie : guerrier vaillant à la guerre; il se prend le plus souvent pour commandant général des armées, et il figure au nombre des titres portés par les sultans eux-mêmes.
a Ingkang Sinoulioun est un titre purement javanais et qui ne signifie rien moins que te Céleste. Il était porté jadis par le Ratou de Madjapahit, et il l'est encore aujourd'hui par le Sousouhounan et le sultan de Mataram, en Java.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
et les troupes, et pourvut la flotte d'armes et instruments de guerre, de munitions, de pavillons et de banderoles; puis, avec tous les mantri et les ponggawa, il entra dans la grande salle du conseil en la présence du roi. Tous saluèrent et s'assirent. Pâtih Gadjah Mada parla ainsi : « Monseigneur, conformément aux ordres de Votre Majesté, tout a été préparé ; la flotte compte six cents bâtiments, et les commandants en chef sont au nombre de trois : Temonggong Matchan Nagara avec Demang Singa Perkouàsa et Senapàtih Englàga. Outre ces commandants en chef, Monseigneur, il y en a d’autres qui commandent sous leurs ordres en qualité de Ngabéhi, Lourah et Babakal Pàtinggi *. Quant aux troupes de terre et de mer, Monseigneur, leur nombre s’élève à trois cent mille.» Le roi dit : « Ayons un peu de patience et attendons un moment heureux ! » Le prince régala ses mantri et ses ponggawa, et pendant sept jours et sept nuits les soldats mangèrent, burent, se livrèrent à la joie avec toutes sortes de divertissements et de musiques.
Ensuite le roi donna un habillement complet à ses mantri et ponggawa, à ses holobalang et à ses soldats, à tous chacun selon son rang. Quand tous ces présents eurent été faits, il dit : « O vous, mes mantri et ponggawa , vous commencerez par rendre tributaires d’abord les États du roi de Houdjong Tanah. » Les mantri, ponggawa et holobalang, prenant
1 Les Ngabclii , les Lourah et les Pdlinggi sont des chefs subalternes; nous retrouvons ces trois noms et nous apprenons, en même temps, que le rang des Ngabéhi est supérieur à celui des Lourah et des Pàtinggi, dans le cérémonial actuellement en usage à la cour du gouverneur général des Indes néerlandaises, quand il reçoit les ambassadeurs des sultans et râdja de Java. En effet, d'après Roorda van Eysinga (Handboek der Land-en Volkenkunde van Nederlandsch Indie, lit Boek, p. 180), les ambassadeurs et leur suite sont divisés en cinq classes, savoir : t" les Panguerans et les Tomongongs; ‘2° les Ingebcis, ltangis et Demang’s; 3° les Lourah’s, Patinggiés, Datou’s-, 4“ les parents et les amis des ambassadeurs; b* leur suite.
HISTOIRE DES ROIS DE PASEV
congé du Roi, le saluèrent et montèrent sur leurs bâtiments, puis ils mirent à la voile et cinglèrent de conserve vers le pays de Houdjong Tannh. Ensuite ils allèrent à toutes les îles et à toutes les anses, et toutes furent réduites à se soumettre et à payer tribut : Tambélan , et Sidtan, et Djamddj , et Bangoran , et Sai-dsa », et Souaubi , et Poulo Laout , et Tiouman , et Poulo Tinggui, et Pamangguilan ; ensuite Karimàta, et Bilitong, et Bangka , et Lingga , et Bio, et Bintun , et Boulong, furent soumises à l’état de tributaires de Madjapahit. Après cela, la Hotte passa à la côte de la terre ferme, soumettant au tribut Sambas, et Mampawah, et Soukadana. Puis elle passa à Kota-War ingin, puis à Bandjar massin, puis encore à Pusir, à Koutei, à Beroumak. Tous ces pays-là furent faits tributaires de Madjapahit, et tous, dans ce tempslà, payèrent tribut au Ratoude Madjapahit. Il y avait environ deux moussons déjà, quand la flotte mit de nouveau à la voile pour l’Est, cinglant vers Poulo -Banddn, et Sirdn, etKarantok. Toutes ces terres de l’Est, au rapport de l'auteur de cette histoire, avaient été, autrefois, tributaires du Ratou de Madjapahit ; elles furent encore soumises à payer tribut au Ratou.
Après cela, la flotte revint en rangeant les terres de Bima, Sambâwa , Salaparang , Bdli, Balambatigan, et toutes furent soumises au tribut. Enfin toute la flotte arriva à Madjapahit avec les fruits de la victoire.
Les mantri et les ponggawa montèrent en la présence du Roi et lui présentèrent les fruits de leur victoire, c’est-à-dire les dépouilles, les tributs et les offrandes des pays, iles et anses, en quantité tellement considérable qu’il serait impossible de les énumérer. Il y en avait de toutes les sortes et de toutes les couleurs; beaucoup d’objets en or et en argent, des pierres précieuses, des armes, des étoffes de couleurs variées, des espèces monnayées, de la cire, des nids d’oiseau, des nattes de rotin et des bannes en si grand nombre qu’il était impossible de les compter. Le roi ordonna qu’on fit trois
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parts : une port pour le Roi, une part pour les mantri et ponggawa, une part pour les troupes et les simples soldats. Le prince était renommé pour son amour de la justice, et dans ce temps le pays était prospère, la population était trèsnombreuse et bruyante ; les vivres étaient abondants. C'était une allée et une venue continuelle des gens des pays tributaires. 11 serait impossible de dire tous ceux qui venaient des provinces d’outre-mer, aussi bien que de l’intérieur des terres de Java, tant ceux de la mer occidentale que ceux de la mer orientale et ceux de la côte qui longe la mer du Sud. Tous venaient en la présence du Roi, apportant leurs tributs et leurs présents. Ceux de l'Est venaient de Bandan , Siràn et Kamnlok, chacun avec ses olfrandes; c’était de la cire, c’était du bois de sandal, c’était du baume, c’était de la cannelle, c’étaient des muscades, des clous de* girolle par monceaux, et aussi beaucoup d’ambre et de musc.
Dans la ville de Madjupuhit se pressait une population trèsnombreuse; on y entendait continuellement le bruit des tambours et des gongs, il y avaitune foule de bateleurs jouant sur toutes sortes d’instruments de musique les airs les plus joyeux. On y voyait une variété infinie de spectacles et de jeux : théâtres de fantasmagorie, théâtres de marionnettes, représentations dramatiques avec acteurs masqués, chœurs de danseuses et magiciens habiles '.
> Les Javanais sont les inventeurs du drame polynésien, et sont renommés dans tout l'Archipel indien pour leur habileté scénique. Le drame est joué soit par des acteurs vivants, soit par des marionnettes. Les acteurs vivants paraissent quelquefois sans masques, mais le plus souvent masqués. Ce sont toujours des hommes, et jamais des femmes. Les marionnettes sont de deux sortes : des marionnettes ordinaires et certaines ombres scéniques qui servent a représenter des épisodes de l'histoire des temps anté-islamiques, lés grands événements nationaux de l'époque hindoue. 11 n'y a pas de fête dans Java sans la représentation d'un de ces drames ou woyatig.
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Nuit et jour, la ville de Madjapa/iit était en fêtes et réjouissances; les vivres y abondaient, et des visiteurs, en nombre incalculable, y affluaient de toutes parts.
Longtemps après, le ltoi de Madjapahil pensa : « Tous les pays sont mes tributaires, à l’exception seulement de Poulo- Pcrtcha 1 qui ne l’est pas encore. 11 faut absolument que j’envoie à Poulo-Pcrtcha un buffle et que j’y propose le combat. Or le roi avait un buffle de la taille d'un éléphant et de l’espèce doncjgoul 2. Chacune de ses cornes était longue de six coudées, etù la base elles mesuraient quatre empans de tour; ses yeux étaient rouges comme deux saga.
L’auteur de cette histoire raconte ce qui suit :
Le ltoi ordonna à Ouarga Dalam d’appeler Pàtih Gadja Mada. Ouarga Dalam salua, puis se rendit à la maison du Pàtih. A son arrivée, il transmit les paroles du Roi et dit : « O Kyahi Pàtih 3, vous êtes mandé par le Roi. Le Pàtih descendit et se dirigea vers le palais. Arrivé dans la grande salle du Conseil, il se prosterna devant le Roi, puis il s’assit. On apporta alors le sirih sur des plats d’argent; après en avoir mangé, le Roi dit : « Pàtih, qu’en pensez-vous ? Il est
’ Poulo-Perlcha (île Pertcha), c'est l'ile qui, plus tard, fut appelée Sumatra. On ne parait pas connaître, d'une façon certaine, la signification du mot ; pertcha ; il nous parait assez probable que cet ancien nom de Sumatra lui vient d’un de ses produits les plus curieux et les plus utiles, c'est-à-dire de ce grand et bel arbre de la famille des guttifères dont le suc laiteux coagulé forme ce que l'on appelle la gulta-perclia, et joue sous ce nom un rôle remarquable dans les arts, l'industrie et les sciences appliquées de l'Europe.
3 L’espèce ilonggoul est remarquable par la grandeur de sa taille, la longueur et la disposition de ses cornes qui projettent droit en avant et sont courbées en dedans par le bout.
3 Kyahi ou kalw, que les Malays prononcent kei, ost un titre honorifique que les Javanais donnent surtout aux hommes âgés et que les Javanaises donnent aussi à leurs maris. Il est en usage à Java, Bornéo, Sumatra, et autres îles de l'Archipel indien.
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bon de soumettre au tribut le pays de Poulo-Pertcha , car il n'est pas encore tributaire, tandis que tous les autres le sont. » Le Pâtih répondit : « Monseigneur, votre serviteurest aux pieds de votre Souveraine Majesté. » Le Roi reprit : * Il faut faire combattre mon grand buffle avec le buffle de Pâtih Souàtong. Si nous sommes vainqueurs, nous exigerons le tribut; si nous sommes vaincus, alors il faudra revenir promptement. » Pâtih Gadjah Mada salua et sortit pour rassembler les manlri et les ponggawa afin qu’ils eussent à tenir prèles toutes les troupes. Dès quelles furent prêtes, elles montèrent bien armées à bord de laflotte.Tous les bâtiments réunis étaient au nombre de cinq cents, trois grands ponggawa commandaient l’expédition; mais il y avait un grand nombre de ponggawa inférieurs, tels que Ngabéhi, Aria , Lourah, Babakala , Patinggi} Kabayan, et le nombre des troupes s’élevait à deux cent mille. Le Roi donna aux ponggawa un habillement complet et une gratification à tous les soldats.
Pendant trois jours et trois nuits on mangea, l'on but, on fut en fête. Lorsqu’un moment heureux fut arrivé, alors les ponggawa et les mantri vinrent saluer le Roi et prendre congé de Pâtih Gadjah Mada, puis ils montèrent sur leurs prahau et mirent à la voile, cinglant vers le pays de Djarnbi. Après quelque temps de navigation, ils arrivèrent aDjambi; de là ils remontèrent la rivière de Djambi, et, quand ils furent parvenus dans l’intérieur du pays, ils prirent terre à Priàngan. A cette nouvelle, Pâtih Souàtong rassembla ses holobalang et ses soldats pour aller à la rencontre des gens de Java. Mais les ponggawa , arrivés à Priàngan , avaient fait halte en cet endroit pour y construire leur campement, et de là ils envoyèrent à Pâtih Souàtong un ponggawa chargé de lui faire savoir qu’ils proposaient un combat de buffles. Le ponggawa , arrivé aupiès de Pâtih Souàtong, fut reçu avec des honneurs empressés et invité à s’asseoir. 11 s’assit respectueusement et communiqua
l’ordre qu il avait reçu des grands ponggawa de proposer un combat de buffles. Pàtih Souàtong répondit : « C’est, bien ! je demande qu’on m’accorde sept jours pour chercher un buffle à opposer au buffle du Roi! • Le ponggawa revint rapportant les paroles de Pàtih Souàtong aux trois mantri. Après cela, Pàtih Souàtong avec Pàtih Katemonggongan prirent le petitd’un buffle déjà fort, mais qui n’était encore qu’un nourrisson. Quand le cinquième jour fut arrivé, la place de Priàngan fut convenablement disposée, et le jeune buffletin fut enfermé et privé de teter. Au bout de sept jours les troupes se rangèrent en ordre de bataille sur la place, chacune de son côté. Les trois ponggawa firent leurs conventions avec Pàtih Souàtong et Pàtih Katemonggongan, et dirent : « Si le buffle du Roi de Madjapahit esl vaincu, nous tous, hommes de Java, nous porterons des vêtements à la mode des femmeset descendant jusqu’à la cheville des pieds; si votre buffle, à vous, est vaincu, vous payerez tribut au roi de Madjapahit ! « Pàtih Souàtong répondit: « C’est bien ! »
Les gens de Madjapahit lâchèrent leur buffle, et ce buffle comme un lion chercha son adversaire en bondissant sur la place. Le buffletin fut lâché par Pàtih Souàtong. Affamé et altéré, il se jeta rapide comme l’éclair sous le ventre du grand buffle pour teter, et attirant, en les suçant, les testicules, il ne les lâcha plus. Le grand buffle tournoyait sur luiméme, et ne pouvait réussir à frapper le buffletin de ses cornes, car celui-ci se maintenait toujours sous son ventre. Après avoir couru deçà delà sans pouvoir lui faire lâcher prise, le grand buffle poussa des beuglements et se roula par terre. Ainsi fut vaincu le buffle du Ratou de Madjapahit. Des clameurs retentirent éclatantes comme le tonnerre.
Les trois ponggawa furent couverts de confusion et voulurent s’en retourner, mais Pàtih Souàtong et Pàtih Temonggongan leur dirent : « Ponggawa du Roi, nos frères, attendez encore quelque temps, deux jours seulement, nous vous en prions, parce que nous voulons nous divertir avec vous.
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Comme marque de noire bon accord mutuel, nous mangerons et nous boirons tous ensemble ! » Les ponggawa dirent :
« C’est bien, puisque cela vous fait plaisir, nous resterons !» Pàtih Souàtong s’approvisionna de vivres en tuant des centaines de buffles, de gros bétail, de chèvres, de canards et de poules ; des centaines de jarres reluisantes reçurent des aliments et des boissons. On versa l’arak, on en emplit des milliers de bambous creusés en gouttière dans l’intervalle d'un nœud à l’autre et dont l’extrémité avait été taillée en biseau tranchant. Quand tout fut tout prêt, Pàtih Souàtong dit à ses holobalang et à ses soldats : « A la fin du repas, tous vous prendrez chacun un bambou rempli de liqueur, vous l’élèverez à la hauteur de la bouche de chaque Javanais, et vous verserez. Au moment où ils tiendront la houche béante, tous ensemble, au signal que vous donnera le tambour, faites bien attention et poussez vigoureusement dans leurs gosiers le coupant du bambou. 11 faut que tous ces gens-là meurent ! »
Après avoir reçu leur promesse, Pàtih Souàtong envoya un de ses holobalang avertir les ponggawa javanais de s’asseoir en rangs, eux et leurs gens, dans la plaine avoisinant la ville de Priàngan.
Lorsqu’ils furent tous assis en bon ordre, alors on apporta et l’on servit l’eau et les mets aux. ponggawa, aux mantrie t aux soldats. Pàtih Souàtong leur dit : « Mangez, régalezvous, Kyahi! car, pour traiter mes convives, moi,hommcde Poulo-Pertclia, je suis sans cérémonie. » Les ponggawa répondirent : « Nous vous remercions tous pour la manière dont vous nous traitez ! » Ils se mirent tous à manger, chacun à son plat.
Le repas terminé, les holobalang et les soldats se levèrent et apportèrent la liqueur, chacun tenant son bambou et s’approchant des Javanais. Ceux-ci voulurent recevoir le bambou dans leurs propres mains, mais les gens de Poulu- Pertcha n’y consentirent pas, disant : « Ce n’est pas ainsi notre coutume, nous vous verserons nous-mêmes la liqueur
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dans la bouche ; c’est pour vous faire honneur que nous agissons de la sorte! »
Les Javanaistinrent la bouche ouverte, etalors le tambour se fit entendre; au même instant la liqueur fut versée et le tranchant du bambou vigoureusement pousse dans leurs gosiers.
De tous ces Javanais les uns moururent, les autres s’enfuirent. Dans la plaine presque tous les troncs des bangkoudou 1 furent courbés vers l’est par suite de ce qu’ils avaient été assaillis par les soldats dans leur fuite. Jusqu’à présent ces bangkoudou sont restés ainsi inclinés, et, quand il leur pousse des rejetons, ils sont également tous inclinés vers l’est. Les cadavres des Javanais ayant pourri dans la plaine, cet endroit se nomme depuis ce temps Padang Subousouk (plaine de l’infection), et le lieu du combat des deux buffles prit le nom de Menangkabau (victoire du buffle) qu’il a conservé jusqu’à présent. Les soldats qui s’enfuirent s’en retournèrent vers Madjapahit pleins de trouble et de tristesse ; ils sortirent de Djambi et mirent à la voile, cinglant vers leur pays. Après un certain temps passé en mer, ils arrivèrent à Madjapahit. Montés à terre, ils se présentèrent devant le Roi et lui rapportèrent toutes les circonstances de l’expédition depuis le commencement jusqu'à la fin, disant : « Voilà ce qui nous est arrivé, Monseigneur, il en est ainsi ! » Le Roi ne put pas proférer un seul mot, tant son affliction était profonde à cause
1 Le ban/jlioudou est un arbre de moyenne grandeur, qu’on trouve abondamment partout dans les îles de l’Archipel indien, et dont les racines sont employées pour la teinture en rouge des étoffes. C’est cet arbre qu’on choisit de préférence pour servir de tuteur et donner son ombrage aux caféiers et ayx poivriers. Ou appelle quelquefois cet arbre mangkoudou et même wangkoudou, la prononciation de la lettre initiale variant ainsi dans l’usage. Les naturalistes en distinguent deux espèces qu'ils appellent, la première morinda umbellata, et la seconde morinda citrifolia.
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de la perte de ses principaux mantri et ponggawa en qui il avait mis toute sa confiance. Tel est le récit fait par l’auteur de cette histoire. Ainsi finit 1 histoire des Rois de Pasey.
Bonheur et prospérité à tous ceux qui liront cette histoire, à ceux qui l’écouteront et particulièrement à ceux qui l’écriront! Que Dieu le Très-IIautet digne d’être à jamais glorifié écoute ma prière et les protège dans ce monde et jusque dans l'autre, par l’intercession bénie du prophète Mohammed Moustafa ! que Dieu lui soit propice et lui donne le salut!
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A la suite de l’Histoire des Rois de Pasey, on trouve dans le texte publié par M.Dulaurier deux listes de noms de lieux. Elles sont incomplètes et défectueuses. Nous croyons devoir les reproduire ci-dessous bien que, dans notre conviction, elles soient l’œuvre du copiste peu soigneux qui a écrit le manuscrit; mais nous mettrons en regard les deux listes que nous avons dressées nous-mémc en suivant pas à pas le texte composé par l’auteur, de telle sorte que l’on pourra facilement faire la comparaison.