DES ROIS DE PASEY
Voici comment est racontée, par l'auteur de la présente histoire, l’origine des rois de Pasey. Il y avait deux frères Màrah qui demeuraient près de Pisângan. Ces Màrah tiraient leur origine de la montagne Sanggong ; l’ainé se nommait Màrah Tchàga et le plus jeune Màrah Silou. Celui-ci, qui avait des nasses, n’était occupé qu’à en rejeter les vers kalingkalang qu’il y trouvait sans cesse ; au fur et à mesure qu’il les ôtait, il en retrouvait encore d’autres. A la fin, Màrah Silou fit bouillir ces kaling-kalang et ils devinrent de l’or, et leur écume devint de l’argent. Màrah Silou ayant de nouveau posé ses nasses, des kaling-kalang furent encore pris, puis bouillis, et, comme la première fois, ils devinrent de l’or. De cette manière, Màrah Silou obtint beaucoup d’or et d’argent.
Un jour Màrah Tchàga ayant appris que son cadet mangeait
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des kaling-kalang entra en fureur et voulut le tuer, mais Mârah Silou s’enfuit dans la forêt de Djoroun , et l’endroit où il prenait ces kaling-kalang porte, encore aujourd’hui, le nom de Kaling-Kulang .
Maintenant on raconte le séjour de Mârah Silou dans la forêt de Djoroun. Tous les gens qui vivaient dans cette forêt reçurent de son or, et tous obéirent à ses ordres. Un jour qu’il était allé à la chasse, son chien, nommé Si-Pasey, se mit à aboyer, et Mârah Silou vit que Si-Pasey aboyait sur le haut d’un tertre contre une fourmi de la. taille d’un chat. Mârah Silou prit cette fourmi et la mangea. Ensuite il fit faire, en ce lieu, les travaux nécessaires pour qu’il y put résider, et lui donna le nom de Semoudra , nom qui signifie grande fourmi.
Or on rapporte cette parole de l’envoyé de Dieu {salut et bénédiction du Très-Haut sur lui!). Il dit à ses compagnons : « Dans les temps à venir, lorsqu’il y aura un pays sous le vent nommé Semoudra, et qu’on en entendra parler ici, alors il faudra s’y transporter promptement, afin de faire entrer tous ses habitants dans l’islam, car beaucoup d’entre eux sont appelés à devenir de fidèles serviteurs de Dieu. De plus, dans le pays nommé Mâtabar, il y aura alors un roi qu’il faudra emmener pour s’en faire accompagner à Semoudra. •
Bien longtemps après cette parole du prophète, le nom de Semoudra parvint à tous les pays jusqu’à la Mecque. Alors le chérif de la Mecque ordonna qu’un navire emportât les insignes de la royauté et fit relâche au pays de Mâtabar. Le nakhoda commandant ce navire se nommait Cheikh Ismai'l; il mit donc à la voile et toucha au pays de Mâtabar. Le roi, nommé Sultan Mohammed, fit demander quel était ce navire, et les gens du navire répondirent: « Nous voulons aller au pays de Semoudra. »
Or Sultan Mohammed était l’un des descendants du prince Abou Bekr el Seddik ( que Dieu lui soit propice!); quand il entendit l’équipage dire qu’ils étaient partis d’après l’ordre
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du prophète de Dieu, alors il lit son fils aîné roi de Malabar à sa place, prit, avec son plus jeune fils, l'habit de fakir, abandonna le trône, descendit de son palais et monta à bord du navire. Là, il dit à l’équipage : « Emmenez-moi au pays de Semoudra! » Et, dans son cœur, chacun de ces hommes pensa : « Voici bien certainement le fakir dont a parlé le prophète de Dieu ! * Sultan Mohammed, introduit à bord, fit mettre à la voile aussitôt. Après un long temps de navigation, il arriva à la ville nommée Fassouri, et tous les gens de Fassouri entrèrent dans l’islam. Le lendemain, Fakir Mohammed monta à terre portant le Koran, et il ordonna aux gens du pays de le lire, mais pas un seul ne fut capable de le faire. Dans son cœur, le fakir Mohammed pensa : « Ce n’est pas ce pays-ci le pays dont a parlé l’envoyé de Dieu ! » Le nakhoda Ismaïl appareilla de nouveau. Au bout de quelque temps on arriva à une ville nommée Poulok-Lamiri, et les gens de Lamiri entrèrent dans l’islam. Fakir Mohammed monta à terre, emportant le Koran; il ordonna aux gens de Lamiri de le lire, et pas un seul d’entre eux ne fut capable de le lire. Alors Fakir Mohammed remonta sur son bord et mit à la voile. Au bout de quelque temps il arriva au pays nommé Harou , et tous les gens du pays d'Ilarou entrèrent dans l’islam. Le fakir monta à terre, emportant le Koran, et il leur ordonna de le lire, mais pas un seul ne fut capable de le lire. Alors le fakir demanda aux habitants : * Où est le pays qu’on nomme Semoudra ? • Et les gens d’ Harou dirent :
• Vous l’avez passé. » Le fakir monta sur son navire et mit de nouveau à la voile. Il tomba au pays de Perlai: et les habitants furent islamisés; ensuite le navire mit à la voile pour le pays de Semoudra. Fakir Mohammed arriva enfin à Semoudra; il monta à terre et rencontra Màrah Silou qui ramassait des coquillages sur la plage.
Fakir Mohammed lui demanda : « Quel est le nom de ce pays? » Màrah Silou répondit : « Le nom de ce pays, c’est Semoudra. » — Fakir Mohammed ajouta : « Quel est le nom
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du maître de ce pays? » — Màrah Silou répondit : » C’est moi qui suis le maître des gens de ce pays. » Fakir Mohammed islamisa Màrah Silou et lui enseigna la formule de la confession de foi. Or Màrah Silou devenu de l’islam s’endormit quand la nuit fut arrivée, et il fit un rêve : il était en contemplation devant l’envoyé de Dieu {que la paix et la bénédiction divine soient sur lui!), et l’envoyé de Dieu disait : « Màrah Silou, ouvrez la bouche! » et Màrah Silou ayant ouvert la bouche, l’envoyé de Dieu crachait dedans. Màrah Silou alors s’éveilla, et il sentit que tout son corps exhalait une odeur semblable à celle du nard liquide. Au lever du jour. Fakir Mohammed monta à terre, emportant leKoran; il ordonna à Màrah Silou de le lire, et Màrah Silou lut le Koran. Alors le fakir dit à Cheikh Ismaïl, le nakhoda de son navire : « Voilà bien le pays de Semoudra dont a parlé l’envoyé de Dieu {que la paix et la bénédiction divine soient sur lui!). » Alors le cheikh Ismaïl descendit du navire tous les insignes royaux qu’il avait apportés, et Màrah Silou fut fait roi sous le nom de Sultan Malek el Sâleh. Or, dans le pays de Semoudra , il y avait deux hommes considérables, l’un nommé Sri Kaya, et l’autre Bâwa Kaya. Tous deux entrèrent dans l’islam. Sri Kaya reçut le nom de Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn, et Bâwa Kaya celui de Sidi Ali Ismaï-ed-Dyn. Après cela, le cheikh Ismaïl mit à la voile et s’en retourna à la Mecque , pendant que le fakir restait au pays de Semoudra, pour bien affermir les habitants dans la religion de l’islam. Ensuite le sultan Malek el Sâléh envoya Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn au pays de Perlak demander en mariage une fille du roi. Or, ce roi de Perlak était père de trois filles; deux d’entre elles étaient filles légitimes, et l’autre, qui se nommait la princesse Ganggang, était fille d’une concubine. Aussitôt que Sidi Ali Geyyâs-ed- Dyn fut arrivé à Perlak, le roi lui montra ses trois filles : les deux sœurs étaient assises plus bas que la princesse Ganggang, qui occupait une place élevée et avait été chargée du soin d’écorcer des noix d’arek pour elles. La princesse Gang-
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gang avait un sarong de la couleur de la rose, son badjon était de la couleur de la fleur du d jambon , et elle portait des pendants d’oreilles; d’ufte taille élancée comme un jeune palmier lontar1, elle était très-belle de figure. Sidi Ali Geyyâscd-Dyn dit au roi de Perlak : « Votre fille, celle-là qui est assise au-dessus des autres, c’est celle que je demande pour votre bien-aimé fils. » Mais Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn ne savait pas que la princesse Ganggang était fille naturelle du roi de Perlak. Le roi, éclatant de rire, lui répondit : « C’est bien, ce sera selon la volonté de mon fils! » Ensuite il fit équiper cent prahau, etToun Perapâtih Pendek reçut l’ordre de conduire la princesse au pays de Semoudra. Sultan Malek el Sâléh alla à la rencontre de la princesse Ganggang jusqu’à Djarnbou-Ayer, et leur entrée à Semoudra se fit avec une grande magnificence. Dès son arrivée à Semoudra, le prince commença immédiatement les fêtes qui durèrent quarante jours et quarante nuits, et à la fin desquelles il se maria avec la princesse Ganggang. Après son mariage, il fit des largesses à ses ministres et à ses holobalang, donna des aumônes d’or et d'argent aux fakirs et aux pauvres dans le pays de Semoudra ; quant à Toun Perapâtih Pendek, il prit congé et s’en retourna à Perlak.
Le sultan Malek el Sâléh et la princesse Ganggang eurent
’ Le lontar ( borassus flabellifer des naturalistes). C’est principalement sur les feuilles de ce palmier que les insulaires indiens écrivaient avant que les étrangers ne leur eussent appris à connaître le papier. La feuille était coupée en bandes d’environ 3 pouces de largeur, et de 12 à 18 pouces de long. Les peuples de Célèbes appellent cet arbre tala, et c’est le vrai nom hindou. Les Javanais, réunissant un mot indigène ron (feuille) au mot sanscrit, ont fait ronlal, qui signifie feuille de lal, pour la feuille sur laquelle on écrit. Dans le langage commun, ce dernier mot, par une transposition des deux lettres initiale et finale, est devenu lontar, et il est assez singulier que c’est ce mot altéré qui a été emprunté par les Malays et appliqué par eux, non-seulement à la feuille, mais à tout l’arbre.
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deux fils : l’aîné fut nommé par le prince Sultan Malek el Tlaher, et le cadet Sultan Malek cl Mansour; l’aîné fut confié aux soins de Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn, et le cadet aux soins de Sidi Ali Ismaï-ed-Dyn. Longtemps après, Sultan Malek el Tlaher et Sultan el Mansour étant déjà grands, le pays de Perlak fut soumis par les ennemis de l’autre côté de la rivière, et les habitants de Perlak vinrent s’établir à Semoudra.
Sultan Malek el Sàléh, pensant dans son cœur à construire une ville pour la résidence du prince son fils, dit aux grands : « Demain, nous irons à la chasse. » De grand matin Sultan Malek el Sàléh partit monté sur son éléphant nommé Parmadivâna,et, passant la rivière, il s’avança jusqu’au bord de la mer. Son chien, nommé Si-Pasey, s’étant mis à aboyer, le sultan Malek el Sàléh se hâta d’arriver, et il vit que son chien aboyait sur une éminence d’un bel aspect, unie comme si elle avait été nivelée, et d’une étendue suffisante pour l’emplacement d’un palais avec toutes ses dépendances. Il ordonna que l’on fit disparaître tout le bois qui couvrait ce plateau, et il y fit construireun palais et une ville qu’il nomma Pasey, du nom de son chien. Il fit roi de Pasey son fils Sultan Malek el Tlaher, et Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn devint le mangkoboumi du jeune prince. Sultan Malek el Sàléh fit alors deux parts des soldats, des éléphants, des chevaux et des insignes royaux : T une fut pour son fils Sultan Malek cl Tlaher et l’autre pour son fils Sultan Malek el Mansour,
Longtemps après Sultan Malek el Sàléh tomba malade; par son ordre, tous les grands du pays de Semoudra furent convoqués et ses deux fils mandés auprès de lui. Quand tous les chefs, les deux fils du prince et les grands furent venus, alors Sultan Malek el Sàléh, s'adressant à toute l’assistance, parla ainsi : « O mes deux enfants, et vous tous, mes compagnons, voici donc l’heure fixée par le destin qui approche, je vais mourir. Puissiez-vous être tous heureux, quand je vous aurai quittés! O mes fils! ne jetez jamais des regards de con-
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voitise sur les richesses des hommes, ou des regards de concupiscence sur les femmes et les filles de vos serviteurs !
. Soyez toujours unis comme deux frères! Ne désirez rien d’injuste, et ne vous faites jamais de tort l’un à l’autre! » Puis, s’adressant à Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn et à Sidi Ali Ismaï-ed-Dyn, le prince leur dit : • O mes frères, soyez heureux tous deux ! Veillez à ce que les deux princes ne soient jamais en brouille ni querelle! Que votre fidélité envers mes deux fils soit inaltérable, et ne consentez jamais à servir d’autres rois que mes deux enfants! » Sidi Ali Geyyâs-ed- Dyn et Sidi Ali Ismaï-ed-Dyn se prosternèrent en pleurant, et ils dirent : « O notre maître, lumière de nos yeux, par Dieu le Très-Haut, le souverain Créateur de l’univers, nous le jurons tous deux : nous n'oublierons jamais, Monseigneur, nos serments de fidélité et notre foi, et jamais nous ne servirons d’autres rois que vos deux fils bien-aimés ! » Alors Sultan Malek el Sàléh fit son fils Sultan Malek el Mansour roi de Semoudra , et, trois jours après, le sultan Malek el Sâléh mourut. On lui éleva un tombeau à côté de son palais, et encore à présent on fait mention du glorieux défunt de Semoudra. Après la mort du prince leur père, Sultan Malek el Tlaher et Sultan Malek el Mansour ordonnèrent aux bantara de rassembler tous les holobalang, les soldats, les éléphants, les chevaux et tous les insignes royaux au pays de Pasey. Et le pays de Pasey grandit de plus en plus en importance et en population. Et Dieu sait avec certitude; c’est en Lui le retour et le refuge!
On rapporte qu’en ce temps-hà le roi de Chaher el Nawi ' était un prince puissant, dont le royaume était très-grand, et dont les holobalang et les soldats étaient si nombreux
’ Chaher el Naivi ou Chahrnawi, comme l'écrit un autre manuscrit du Sailjcral malayou, était le royaume de Siam, ou, tout au moins, un royaume du pays de Siam. II est remarquable que le nom de Siam ne soit point le nom donné par les indigènes du pays, mais
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qu’on ne pouvait les compter. On raconta au roi de Chaher cl Nauoi que le pays de Pasey était très-peuplé, que les marchands et commerçants y étaient nombreux, et que le roi de Pasey avait un très-grand royaume. Alors le roi de Chuher cl Nawi demanda à ses holobalang : « Qui d’entre vous pourra prendre ce roi de Pasey? » Or il y avait un de ses holobalang très-fort et très-audacieux, qui se nommait Awi- Ditchou. 11 répondit : « Monseigneur, si Votre Majesté me fait la grâce de m’accorder quatre mille holobalang, je pourrai prendre ce roi de Pasey en vie, et je l'amènerai au pied du trône de Votre Majesté! • Le roi de Chaher el Nawi fit à Awi-Ditchou la faveur de lui confier quatre mille holobalang et cent pilou '. Quand tout fut prêt, Awi-Ditchou mit à la voile pour le pays de Pasey, faisant passer son pilou pour un navire de commerce pendant la traversée; mais, quand ils furent tous arrivés, alors il déclara qu’il était un ambassadeur du roi de Chaher\el Nawi.
Le prince ordonna à ses holobalang d’aller à sa rencontre et de le recevoir. A son arrivée à terre, Awi-Ditchou mit dans quatre coffres quatre holobalang des plus vaillants, et il leur dit : « Quand vous serez arrivés tout «à l’heure en la présence du roi de Pasey , vous ouvrirez vos coffres de dedans, vous sortirez et vous saisirez le roi de Pasey. » Ces coffres fermés par dedans furent apportés en cérémonie, car on avait dit que c’était un présent de la part du roi de Chaher el Nuwi. Quand on fut arrivé en la présence du roi de Pasey , lecture fut donnée de la lettre, qui était conçue en termes excellents. Les coffres furent donc apportés en pré-
un nom usité par les Malays et^qui leur a été emprunté par les Européens. Notre première connaissance de ce pays a dû nous venir par les Malays. ün pourrait en dire autant du royaume d'Ava.
’Les Chinois et les Siamois disent pilou pour prahou.
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sence du roi de Pasey , et les quatre holobalang qui étaient dedans les ouvrirent en môme temps, sortirent et se saisirent du roi de Pasey. Tous les holobalang de Pasey poussèrent des cris et dégainèrent leurs armes pour combattre les gens de Chaher el Nawi. Mais les holobalang dirent : * Si vous combattez, nous tuons votre roi ! » Et tous les hommes de Pasey gardèrent le silence et ne livrèrent pas combat aux holobalang de Chaher el Nawi. Awi-Ditchou avec ses holobalang descendit du palais, emmenant le roi de Pasey, et mit à la voile pour son pays. A son arrivée, Awi-Ditchou présenta le roi de Pasey au roi de Chaher el Nawi. Celui-ci fut rempli de joie et gratifia d’habillements complets Awi- Ditchou et tous les holobalang qui l’avaient accompagné. Quant au roi de Pasey, il fut chargé de garder les volailles.
On rapporte que Sidi Ali Geyyàs-ed-Dyn, après s'étre concerté avec les plus anciens mantri du pays de Pasey, fit construire un navire et acheta des marchandises arabes, parce que dans ce temps-là tous les gens de Pasey savaient parler arabe* 1 *. Sidi Ali Geyyàs-ed-Dyn, ainsi que les hommes de son navire se vêtirent à la mode arabe. 11 monta à bord, et, quand tout fut prêt, il mit à la voile pour le pays de Chaher el Nawi. Après avoir longtemps navigué, ils arrivèrent au pays de Chaher el Nawi, et Sidi Ali Geyyàs-ed-Dyn descendant à terre se présenta au roi, lui apportant comme hommage un arbre dont le tronc était d’or et les fruits des pierres précieuses; il valait environ un bahar d’or3. Quand
’ Notons, en passant, cette assertion qui prouve que le voyageur arabe, Ibn Bathoulha, en venant au pays de Soumoulhra, comme il l’appelle dans sa Relation, pouvait s’v faire comprendre parfaitement en parlant arabe. Ajoutons, ici, que le chapitre du Sqdjerat ma- Icnjou, intitulé Des rois de Pasey, confond très-souvent Semoudra el Pasey, écrivant indifféremment ces deux noms l'un pour l’autre.
1 D'après Milburn, Oriental commerce, le gros poids nommé bahar
équivaut en poids anglais à 423 lbs. 6 oz. 13 drs., avoir du pois.
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le roi eut vu ce présent, il dit : * Que désirez-vous de moi? » Et Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn répondit : « Votre serviteur ne désire rien. » Le roi fut très-content et en même temps trèsétonné à la vue du présent que lui avaient fait ces gens-là. Il pensa dans son cœur : « Quelle est leur intention en me faisant un pareil cadeau? » Quelques jours après être remonté à bord avec tous ses gens, le nakhoda du navire se présenta de nouveau devant le roi, en apportant cette fois pour cadeau un jeu d’échecs 1 en or, dont les pièces étaient autant de pierres précieuses et qui valaient un bahar d’or. Le roi de Chaher elNawi dit encore : « Que désirez-vous de moi, pour que je vous le donne?... » Ils répondirent : « Nous ne désirons absolument rien. » Et ils s’en retournèrent à leur navire. Quelques jours après, arriva la mousson pour s’en retourner, et Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn songea à mettre à la voile. Alors il monta en la présence du roi de Chaher el Nawi, lui apportant comme présent deux canards d’or garnis de pierres précieuses, le mâle et la femelle, avec un bassin d’or rempli d’eau. La cane et le canard furent lâchés dans ce bassin d'or,
* Cet échiquier, avec toutes ses pièces, était, comme on l’a vu plus haut, une marchandise arabe. Le jeu d'échecs était connu des Malays avant de l'être des Siamois et même des Javanais. Ils l'avaient appris probablement des Ivling qui l’avaient reçu des Persans. Tcliatour, le nom du jeu, est persan et non hindou, comme l'a fait observer justement Crawfurd. Sali est le mot persan chah (roi) dont les Anglais ont fait check, et les Français échec. Bidah (un pion) n’est qu’une corruption du mot persan piadah (un fantassin). Ter, le nom malay de la tour, appartient à la langue de Kling. Mal est le véritable terme persan pour notre « échec et mat. »
Les rigoureux observateurs de la lettre du Koran ne s j servent lias, dans le jeu d’échecs, de figures qui représentent des êtres animés, par suite de l'interprétation judaïque qu’ils donnent au 92* verset de la 5e sourate. Les Persans el les Hindous entendent d’une façon plus large ce précepte du Koran.
HISTOIRE DES DOIS DE PASEY
et ils se mirent à nager, à faire des plongeons et à se poursuivre. Le roi de Chaher el Nawi fut émerveillé à la vue de ces canards artificiels dont on lui faisait présent, et il dit : « Déclarez nettement quel est votre désir, et par le Dieu que j’adore, quel que soit votre désir, je l’accomplirai! » Alors Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn répondit : « O Monseigneur, nous sollicitons comme une faveur royale que Votre Majesté nous accorde l’homme qui garde les volailles! » Le roi de Chaher el Nawi leur dit : « C’est le roi de Pasey que vous désirez; c’est bien ! je vous l’accorde! » Et ils répondirent : • C’est parce qu’il est de l’islam que nous le demandons au pied du trône de Sa Majesté! » Le Sultan Malek el Tlaher donné en présent à Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn fut emmené par lui à bord de son navire; là il prit un bain et fut revêtu d’habits royaux. Après cela, le vent souffla, l’ancre fut levée et le navire mit à la voile; après un long temps il arriva au pays de Pasey. Et Dieu sait avec certitude, c’est en Lui le retour et le refuge !
On rapporte que le roi Malek cl Mansour de Semoudra dit un jour à Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn : « Je veux aller chez mon frère et voir l’état du pays. » Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn lui répondit : « Gardez-vous-en bien, Monseigneur, car cela pourrait donner lieu à quelque calomnie! » Mais le roi Malek el Mansour n’écouta aucune des représentations que lui adressa Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn. Alors celui-ci garda le silence et fit annoncer à son de gong que Sultan Malek el Mansour allait partir pour visiter le pays de son frère. Ce voyage déplaisait fort à Sidi x\li Ismâï-ed-Dyn, car c’était un ministre vieux et expérimenté, et il savait que cette affaire ne pouvait manquer d’avoir une fâcheuse issue. Mais Sultan Malek el Mansour, sans être arrêté par sa résistance, se mit en route. Il fit le tour de la ville de Pasey et entra dans le palais du Sultan Malek el Tlaher. Là il s’éprit d’une des suivantes du prince, l’enleva et la conduisit dans son palais. Le prince dit à Sidi Ali Ismâï-ed Dyn : « O mon père! je suis
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embarqué dans une affaire des plus épineuses, j'ai perdu tout jugement et me suis laissé entraîner follement par ma passion. Me voici abimé sous le poids de l’action que j’ai commise. • Sidi Ali Ismàï-ed-Dyn répondit : « Les arrêts de Dieu doivent s’accomplir sur toutes ses créatures. » Après cela, on apprit la nouvelle que Sultan Malek el Tlaher était arrivé à Djambou-Ayer, et que rapport lui avait été fait de la mauvaise action de Sultan Malek el Mansour. Sultan Malek el Tlaher garda son ressentiment dans son cœur et n’en laissa rien voir à personne, il fit demander à Sultan Malek el Mansour de venir à sa rencontre. Mais celuici sortit de Semoudra et descendit la rivière jusqu’à son embouchure, tandis que Sultan Malek el Tlaher remontait la rivière de Katarei, et s’acheminait vers son palais. Alors Sultan Malek el Mansour revint à Semoudra , pensant à son affaire et se disant que, puisqu’il n’avait pas suivi les conseils de Sidi Ali Ismàï-ed-Dyn, ses regrets étaient superflus. Mais Sultan Malek el Tlaher avait toujours le cœur ému de colère contre Sultan Malek el Mansour. Or, au' commencement, il avait eu un fils nommé Radja Ahmed. Cet enfant, encore petit au moment du départ du Sultan son père pour la captivité, était déjà grand quand Sultan Malek el Tlaher revint de Chuher el Nawi.
A celte époque, Sidi Ali Geyyâs-ed-Dyn s’était démis de sa charge, et c’était un mantri, Perapâtih Toulos Toukang Sakara, qui était devenu mangkoboumi à sa place. Un jour. Sultan Malek el Tlaher dit à Toun Perapâtih Toulos Toukang Sakara : * Que pensez-vous de l’affaire de Sultan Malek el Mansour? » Toun Perapâtih Toulos répondit : « Nous avons un plan. » — « Et, répliqua Sultan Malek el Tlaher, si ce plan amène la mort de Sultan Malek el Mansour?... » Toun Perapâtih Toulos Toukang Sakara répondit: « Si Sultan Malek el Mansour meurt, Toukang n’est pas mon nom! il faut faire circoncire votre bien-aimé fils Ahmed, et envoyer chercher Sultan Malek el Mansour seulement pour le moment de
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la circoncision. » Sultan Malek cl Tlaher fit décorer la ville et le baleiroang et commença les fêtes, puis il ordonna d’aller chercher Sultan Malek cl Mansour. Sultan Malek el Mansour et Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn vinrent avec leurs holobalang; par ordre du Sultan ils furent introduits, et leurs holobalang restèrent dehors Dès qu’ils furent entrés tous les deux, Sultan Malek el Tlaher commanda qu’on les saisit. Sultan Malek el Mansour et Sidi Ali Ismûï-ed-Dyn furent saisis, et ordre fut donné à un holobalang de mener le prince à Mendjong. Le Sultan, alors, s’adressant à Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn, lui dit : « Toi, reste ici! Ne va pas avec Sultan Malek el Mansour! Si tu veux y aller, je te fais trancher la tête! » Sidi Ali Ismàïed-Dyn répondit : « Il vaut mieux qu’on sépare ma tête de mon corps, plutôt que je me sépare, moi, d’avec mon maître ! » Sultan Malek el Tlaher ordonna qu’on lui coupât le cou, que sa tète fut jetée dans la mer, et que son corps fut empalé au Koala de Pasey. Quant à Sultan Malek el Mansour, il fut emmené à bord d’un prahau qui mit à la voile et cingla vos l’est. Lorsque le prahau fut arrivé dans les eaux de Djattibou-Ayer, vers l’est, le timonier aperçut une tête humaine contre le gouvernail, et reconnut la tète de Sidi Ali Ismàï-ed-Dyn. Sultan Malek el Mansour, en ayant été informé, ordonna qu’on la prît, et il vit que réellement c’était la tète de Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn.
Alors le prince fixant ses regards sur la côte, s’écria Padang Maya ! et cette plage s’appelle encore aujourd’hui Padang Maya. Sultan Malek el Mansour aborda en cet endroit et envoya demander à Sultan Malek cl Tlaher le cadavre de Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn. Le sultan le lui ayant accordé, le prince rejoignit la tète avec le corps et fit enterrer le tout à Padang Maya; après quoi, il alla à Mendjong. Quant à Sultan Ahmed, son père l’avait fait circoncire après le départ de Sultan Malek el Mansour.
Trois ans s’étaient écoulés depuis que Sultan Malek el Mansour était à Mendjong , lorsque Sultan Malek el Tlaher,
HISTOIRE DES ROIS DE PASEY
sc souvenant du prince son frère, dit un jour : « llélas ! j’avais perdu la raison lorsque pour une femme j’ai détrôné mon frère et tué son ministre! » Et le prince, frappé de repentir, ordonna à plusieurs holobalang d’aller chercher son frère à Mendjong. Sultan Malek el Mansour fut emmené de là avec tout le cérémonial royal. Quand il fut arrivé en vue de Padcing Maya, Sultan Malek el Mansour descendit à terre et alla au tombeau de Sidi Ali Ismâïed-Dyn. 11 lui donna le salut en disant : « Que la paix soit avec vous, ô mon père! Restez ici, 6 mon père, pendant que moi, je vais partir, puisque mon frère m’appelle! • Et de l'intérieur de sa tombe Sidi Ali Ismâï-ed-Dyn répondit : « Où voulez-vous encore aller, prince? On est bien ici! » Le prince, en entendant ces paroles, prit de l’eau pour ses ablutions religieuses, puis il pria, fit deux inclinaisons et un salut. Après qu’il eut fait ainsi sa prière, le prince se coucha à côté de la tombe de Sidi Ali Ismàï-ed-Dyn, et il cessa de vivre. A la nouvelle que son jeune frère bien-aimé était mort à Padang Maya à côté de la tombe de Sidi Ali lsmâi-ed-Dyn, le Sultan Malek el Tlaher partit en hâte pour trouver le prince, son jeune frère bien-aimé. Arrivé à Padang Maya, il fit enterrer le cadavre de Sultan Malek el Mansour avec toute la pompe usitée pour les grands rois, puis il revint au pays de Pasey, profondément attristé. Il fit roi son fils Sultan Ahmed et descendit du trône. Quelque temps après, il tomba malade, et, donnant ses instructions dernières à son fils Sultan Ahmed, il lui parla en ces termes : « O mon fils, la lumière de mes yeux et le fruit de mon cœur, gardez-vous bien de ne pas écouter, en toute circonstance, les paroles de vos vieux serviteurs! Consultez vos ministres! Ne soyez pas trop prompt à vous irriter et à porter le trouble dans les cœurs! Dans toutes les affaires pénibles, travaillez à grandir votre patience, donnez toute votre attention à payera Dieu le Très-Haut et digne d’ètre glorifié le tribut d’adoration qui lui est dù! A l’égard des hommes, ne manquez jamais de jus-
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tice et de vérité! » Sultan Ahmed versa des larmes en entendant ces dernières instructions de son royal père. Sultan Malek el Tlahcr mourut et fut enterré près de la mosquée. Après lui, Sultan Ahmed vécut longtemps sur le trône.