I LIAISON HUMAINE ET DISPERSION DU VIEUX VOCABULAIRE DE CULTURE
Nulle part, peut-être, plus qu'ici les documents susceptibles d’attester la liaison humaine et interculturelle à travers l'espace et le temps n'offrent d'intérêt. C'est pourquoi, malgré les difficultés, malgré les risques de la matière, nous avons pensé qu une liste des mots du vieux fonds sumérien épars aux quatre vents du ciel* compléterait utilement notre exposé. Nous avouerons même que l'absence d'un paragraphe réservé à cet aspect spécial du sujet nous eût laissé l'impression d’avoir été à la fois quelque peu injuste et sérieusement incomplet.
Nous donnons donc dans les pages suivantes quelques exemples nous paraissant caractéristiques de la dispersion progressive du vieux vocabulaire de Kingir. Les indo-européanistes y trouveront, par surcroît, l'essentiel des
1. Épithète courant dans le Rg Veda : sékhi- — ami, compagnon. 2. L'archétype de cette expression nous paraît être dans le sumérien : anlï)-ub-daU)-lim— mu) = cielll-région(2l-quatreU), expression du style officiel courant.
données lexicologiques actuellement éparses au travers d'une assez vaste littérature ; littérature qui, jusqu'ici du moins, demeure à la plupart relativement peu familière.
Nous voudrions aussi que ces spécimens incitassent les personnes que préoccupe surtout l'aspect ougro-finnois ou sémitique à se tourner également, parfois, de ce côté. Elles trouveraient, ce nous semble, dans notre collection quelques cas susceptibles de les faire réfléchir. De l’utile peut se trouver partout. Puis, sous l'influence d’une sorte de romantisme supérieur, les prestiges des « Ursprachen » ont souvent tendance à détourner l'attention des faits simplement archaïques ; faits autrement instructifs à bien des égards.
Aucune grande culture, si ancienne soit-elle, ne se perd autant qu'il peut le sembler. Parmi ces cultures, certaines : la sémitique, l'indo-européenne classique, ont, pendant des années, à peu près monopolisé l'attention. Il y a là un excès dont l’on commence à revenir. M. S. Lévi, avec sa pénétration ordinaire, écrivait récemment, à propos de l'Inde archaïque : « On a regardé l'Inde trop exclusivement du point de vue indo-européen. Il convient de se souvenir que l'Inde est un grand pays maritime, ouvert sur un immense bassin qui est si bien sa Méditerranée, une Méditerranée proportionnée à ses dimensions, qu'on l'a cru longtemps fermé au sud. Le mouvement qui a porté la colonisation hindoue vers l'Extrème-Orient, probablement aux environs de l'ère chrétienne, était loin d'inaugurer une route nouvelle..... Aventuriers, trafiquants et missionnaires, ils profitaient des progrès techniques de la navigation pour suivre, dans des conditions meilleures de confort et de rendement, la voie tracée, de temps immémorial, par des marins d'une autre race, que l'Inde aryenne ou aryanisée méprisait comme des sauvages, dont elle n'avait pas su apprécier plus tôt l'audace et l'habileté et dont elle continuait d'ignorer tout ce qu'elle leur avait dû’. »
« Décalons » ces observations d’un degré. Souvenons-nous des terroirs
1. Journ. asiat., juil.-sept. 1923, t. CCILL, pp. 55 et seq. V. 1b1d., les remarques, si fécondes à méditer, sur les variations de l'opinion scientifique à propos de fabuvan de l'Afharva veda, V, 13. L'on en revient aujourd'hui, après l'avoir traitée d’aventureuse, à voir tout le vraisemblable de l'opinion d'A. WEBER, qui considérait fort possible une parenté de ce terme avec l'australopolynésien fabou.