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LES FONDEMENTS DU CESARISME

Un état particulier de l'esprit public, capable de ivoriser les entreprises subversives d'un prétendant — soldat, prince, ou politique — voilà, je pense, ce que l'on entend communément par ce mot de césarisme.

Où réside principalement cet état d'esprit? A quel moment le voit-on apparaître ? Quel est son caractère historique ? Sa signification populaire ? Est-il superficiel ou profond ? Où prend-il racine? Quel enseignement social nous offre-t-il?

Autant de points obscurs et délicats qu'on oublie le mettre en lumière.

La plupart de nos démocrates, qu'ils soient ora-

surs, publicistes ou philosophes, ne trouvent guère

à dire, sur cette matière, que des injures ou des banalités. Après qu'ils ont maltraité cette « foule stupide » et « abrutie » qui demande un maître, ils proclament sentencieusement que le peuple a des instincts césariens !

Cette parole stupéfiante a fait fortune. Elle ne signifie pas grand'chose, mais elle a le mérite de fermer le débat et de reposer les esprits. Nous la retrouvons, chaque jour, dans les discours des agitateurs ou des politiques, et même sous la plume d'écrivains notoires ou influents. La foule a des instincts césariens ! Que sert de s'expliquer davantage? Et pourquoi ne pas dire aussi qu'elle a des manies de suicide, des habitudes de vol et une tendance vers l'alcoolisme?...

D'abord de quel droit nos politiques et nos littérateurs se mêlent-ils, à présent, delà foule? D'où leur vient ce subit intérêt qu'ils lui portent?

Si une partie du peuple s'égare ; si, dans l'espoir de se soustraire au poids des ennuis, des infortunes et des tristesses quotidiennes, on voit se lever une armée de mécontents, animés d'un furieux désir de changement, tout prêts à se précipiter résolument dans l'inconnu, sans souci des résultats et des conséquences, à qui la faute?

Sauf deux ou trois noms qui imposent le respect, la littérature contemporaine n'est pour le peuple qu'une école de niaiserie, de fadaises, de sottises, de sadisme, d'incohérence et d'abrutissement. Aussi

le peuple a le goût corrompu pour longtemps, et par la faute de ses maîtres. Nos écrivains n'ont souci que de flatter, de complaire et de chatouiller. Ne leur demandez pas davantage : ils courtisent,

D'ailleurs, ils ne connaissent que deux façons d'agir sur le peuple: l'asphyxier dans l'encens ou le couvrir de boue.

Du côté des politiques l'attitude n'est pas moins répugnante. Certes, ils se déclarentles ennemis delà dictature et les farouches défenseurs de « nos libertés » : Je n'examinerai pas, ici, de quelles libertés ils entendent parler; je veux admettre qu'il s'agit aussi des nôtres et de celles de tous. Supposé queces libertés fussent en péril, nos républicains assumeraient devant le peuple la plus haute responsabilité. Qu'ont-ils fait jusqu'à présent, ces démocrates, libéraux, progressistes et radicaux?

S'imaginent-ils, par hasard, que les réformes infinitésimales qu'ils ont péniblement consenties , en trente années de règne, sont de quelque poids dans la destinée de la démocratie ? Croient-ils vraiment qu'ils aient fait les affaires de la République parce qu'ils ont réussi à faire leurs affaires dans la République?

La vanité de leur politique est si manifeste que les chefs eux-mêmes en paraissent désabusés. Mais leur impuissance ou les calculs prudents de leurégoïsme ont amené les plus graves conséquences. Ils ont laissé se créer un parti nouveau dont le succès grandit sans cesse, grâce à sa compréhension un peu plus

exacte des desiderata de la démocratie. A l'origine le programme et les doctrines du parti socialiste provoquèrent tour à tour le sourire, le dédain et les railleries de ses adversaires, tant était grande l'inconscience des représentants les plus autorisés de la haute bourgeoisie ?

Il est vrai que la tactique change depuis quelques années.

Les anciens partis ont emprunté au parti nouveau quelques articles de son programme, de sorte que le programme minimum des uns n'est pas loin de devenir le programme maximum des autres !

Quoiqu'il en soit, littérateurs et politiques — contempteurs ou courtisans de la foule — sont responsables, dans une bonne mesure, des égarements de l'opinion publique.

L'homme audacieux qui chasse violemment les maîtres du Pouvoir et s'empare de l'autorité, ne fait point cela tout seul.

Derrière lui nous voyons un parti qui s'attache à sa fortune, encourage ses ambitions, seconde ses desseins et finalement lui force la main. C'est pourquoi la mort du dictateur ne supprime pas la possibilité de la dictature. Elle ne fait que l'éluder momentanément. Après Gésar, un autre César. Et cela dure

aussi longtemps que durent les factions^ c'est-àdire Faction politique des partis hostiles. ,

Or un gouvernement ne peut supprimer — sans danger pour son prestige et sa propre sécurité — un parti politique. Ce parti représente une classe, ou tout au moins un courant d'opinion. Il n'a pas créé cet état de choses, mais il a su en tirer parti. Ses chefs sont remarquables par leurs grandes ou petites ambitions, leur goût de l'intrigue, leur passion de la bataille, leurs appétits de toutes sortes : popularité, honneurs et profits. Ils ont gagné la faveur d'une classe — populaire, bourgeoise ou aristocratique — à force d'encourager ses revendications ou de défendre ses intérêts, d'exciter ses colères ou d'aviver ses rancunes, de plaindre ses misères ou de légitimer ses privilèges.

C'est parmi ses chefs brillants de notoriété que surgit ordinairement le Sauveur! Il se distingue de ses compagnons par un sens plus fin des nécessités politiques, et, aussi, par un ensemble de qualités et de défauts qui font l'homme d'action et de succès : prudence et témérité, ruse et violence, bienveillance et cruauté, avarice et prodigalité.

Dès que notre César a réalisé son coup de force, on l'accuse d'escamoter la liberté et de courber tout le monde sous un joug inflexible. C'est une exagération des partis. La dictature nuit à quelques-uns, profite à quelques autres, mais ne modifie pas les conditions générales de l'existence au sein de lamul-

titude. Elle apporte une déception nouvelle, et voilà tout.

Un préjugé romanesque nous représente un César comme devant être nécessairement un tyran. L'histoire contredit cette affirmation. Souvent son intérêt lui commande de pratiquer une politique sage, tolérante, même généreuse. Loin de tyranniser maladroitement, il adoucit parfois les peines. Loin d'étouffer les libertés, il en accorde quelquefois de nouvelles.

Voyez Gromwell. Il précipite l'accomplissement des réformes. Il dicte des lois de tolérance. Il s'efforce, autant que les circonstances le lui permettent, et sans qu'il y ait trop de danger pour sa fortune politique, de combler les vœux des classes populaires, et de réaliser le programme qu'il suscitait au Parlement après la victoire de Dumbar : « Soulagez les opprimés ; écoutez les gémissements des pauvres qui sont en prison ; consentez à réformer les abus de toutes les professions ; s il y en a une qui fasse beaucoup de pauvres pour faire quelques riches^ cela ne convient pas à une république. »

Non, la dictature ne se conquiert pas toujours dans le sang des foules, puisque souvent elle est un produit de la foule elle-même.

D'ailleurs la répression vient ensuite. Elle éclate lorsque le « Sauveur », résolu à garder les pouvoirs envers et contre tous, continue la politique antérieure et découvre à ses alliés de la veille, ou son parti pris,

ou son impuissance touchant les questions qu'il se proposait de résoudre : d'où le commencement des hostilités. Au nom de la justice et de l'ordre notre César étouffe les velléités de révolte, bâillonne les bouches éloquentes, brise les plumes redoutables, détruit les foyers d'agitation et de combat, en un mot, tyrannise.

Mais cette politique implacable ne dure guère. Il arrive que ses alliés de la veille se joignent aux vieux adversaires de l'usurpateur — ceux-ci fussent-ils des royalistes irréductibles — comme on l'a vu pendant la Révolution d'Angleterre, quand les sectateurs les plus exaltés du parti républicain se coalisèrent avec les cavaliers royalistes de Charles IL

L'expérimentation spontanée d'une multitude malheureuse et désemparée se termine par des colères et des représailles contre le Sauveur impuissant et funeste.

Ainsi le césarisme naît toujours dans les temps . troublés ; avant ou après les crises révolutionnaires ; au moment où le parti du gouvernement chancelle sous la poussée des partis nouveaux.

Le Boulangisme a été le symptôme d'une crise césarienne avortée. L'insuccès de cette entreprise fut causé, moins par la campagne énergique de ses

tdversaires, que par la faute de l'homme insignifiant

qui la dirigeait. Peut-être, aussi, ce genre d'aventure n'est plus possible : César, Gromwell ou Napoléon ne peuvent plus se réaliser. Nous assisterions à un césarisme sans César, dont l'antisémitisme serait une des formes actuelles. D'ailleurs le socialisme a canalisé une grande partie des mécontentements. La foi socialiste a remplacé la foi césarienne. Mais jusquesàquand?

Une fraction de la démocratie est représentée au Parlement. Mais l'est-elle toute ?

Personne n'en doute. C'est une erreur dont on s'apercevra bien vite. Non, la classe ouvrière organisée n'est pas toute la démocratie. 11 existe encore une démocratie obscure, anonyme, et néanmoins remarquable par son importance numérique et son rôle social. Elle comprend les déclassés de toutes lespro fessions, les irréguliers de toutes les classes, les sanstravail de tous les métiers. Foule nouvelle, foule immense, et produit naturel de la dislocation des cadres sociaux.

Jusqu'à présent cette classe de citoyens est restée en dehors des préoccupations des partis. Dépourvue de personnalité civile et politique, elle n'existe qu'à l'état de troupe vagabonde et désolée.

Cependant la rue paraît être sa scène principale et son unique domaine. Elle n'a pas d'opinion, pas de programme, pas d'idéal. Elle crie tour à tour : Vive le Roi ! Vive la Ligue !

On la méprise, parce qu'on ignore son origine, sa

destinée douloureuse et la fatalité qui pèse sur ses jours.

Cette foule est le plus efficace levain du césarisme.

Indigente et dévoyée elle n'aspire qu'au changement. Sans intérêt, comme sans attache dans les divers organismes sociaux, elle se précipitera dans l'inconnu avec un emportement effréné. Ni républicaine, ni royaliste, ni socialiste, ni même anarchiste. On ne lui connaît pas de préférence en politique. Elle ignore la maxime : primo vivere, deinde philosophari ; mais elle l'applique. D'ailleurs elle n'a pas le temps de s'occuper de ces choses. Ce qu'elle est obligée de dépenser d'adresse, de prudence, de ruse, de finesse et de patience pour résoudre chaque jour sa propre « question sociale » est inimaginable.

Les affres de cette partie de l'humanité sont inconnues de tous. Quiconque n'est jamais descendu dans ce cercle invisible des cités ; quiconque n'a pas gémi des mêmes angoisses, de la même solitude et de la même désolation, ne pourra me comprendre. Rien n'est plus admirable que l'effort et l'ingéniosité de ces hommes auxquels on a fait une injuste réputation de paresse et de stupidité. Certes beaucoup succombent en dépit d'une lutte opiniâtre. Mais on n'en voit guère courir au-devant de la mort. Malgré les fréquents suicides causés par la détresse et la soudaine infortune, il ressort de maintes observations et de

k statistiques officielles que la mort volontaire est plu-

tôt rare — toute proposition gardée — parmi les déshérités.

On dirait qu'en touchant le fond de l'abîme, un instinct secret les avertit qu'ils n'ont plus rien à craindre. Ils ne peuvent plus choir. L'angoisse des catastrophes est passée. Il n'y a plus de place, dans leur cœur, que pour la résignation ou l'espérance. Ils escomptent l'inattendu, l'extraordinaire, le miraculeux. Est-ce que l'imprévu ne les visite pas sans cesse ? Est-ce que le hasard n'est pas leur dieu, leur providence ? Et si le dieu s'affuble d'un casque et prend le nom de César, pourquoi refuseraient-ils son concours?

Justice, Droit, Liberté, Souveraineté, République, apparaissent à ces naufragés comme autant d'îles inaccessibles que leur imagination elle-même a cessé d'évoquer.

Ils n'aspirent qu'au changement parce que seul le changement contient la possibilité du mieux.

Ceux qui pour leur bonheur ou leur malheur sont doués d'une sensibilité plus fine et d'une culture plus délicate, mais qui sont plongés dans une détresse pareille, passent tour à tour d'un état de sourde amertume et de violent désespoir à une profonde mélancolie. Ils ont fait trop souvent l'expérience de la bonne foi, de la justice, du droit, de la philanthropie et de la charité pour ne pas. ricaner devant les principes, les traditions, les programmes, les plans d'avenir et n'importe quel idéal.

Certes, Us n'ont pas la naïveté de souhaiter, ni d'attendre « celui qui viendra », mais, d'autre part, ils pensent que ce serait jouer les dupes que de s'exposer sottement pour défendre les justes lois qui ne les préservent ni de la misère, ni de la tristesse : « A quoi bon se faire l'instrument docile des partis en péril? A quoi bon se battre pour la conquête d'une toison qui s'évanouit lorsqu'on la touche? Pourquoi défendre un héritage dont on est toujours frustré? Assez de duperie, assez d'holocaustes ; assez de martyres ? »

Ainsi pensent tout bas les « âmes solitaires » et leur inertie réfléchie, où se mêle un peu de mépris pour les défenseurs trop zélés d'une République bourgeoise, augmente la force du courant césarien.

On comprend dès lors, que l'expérience du césarisme, sous n'importe quelle forme, est inévitable. On objectera 'qu'il suffit, pour l'enrayer, d'une réforme des esprits. Et c'est pour cela qu'il doit exister quelque part, je ne sais où, une ligue pour l'action morale... Je ne devrais pasm'arrêter à cette objection, car les explications que j'ai données sur la formation naturelle, inévitable et irrésistible de l'état d'esprit césarien, suffisent pour l'écarter. Cependant, pour répondre à ce vieil intellectualisme que Taine luimême n'a pu définitivement enterrer, je réponds à nos fougueux polémistes : césarisme, nationalisme, antisémitisme sont des effets dont vous ne soupçonnez pas les causes, sans doute parce qu'elles crèvent les

yeux. Ces maux existeront demain quel que soit le mode de gouvernement dont vous jouirez. Si le gouvernement change, prenez garde que vous ne soyez obligés d'inventer vous-mêmes un nationalisme pour obéir à l'entraînement des masses désabusées !

Car ce qu'il faut au nationalisme c'est le pouvoir et le moyen de faire son expérience politique.

L'échec est certain, car il n'entre pas plus dans leurs moyens que dans les vôtres d'éluder le grand fléau du siècle et son cortège terrifiant de calamités :

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