LA RÉVOLUTION
Le peuple n'était qu'un instrument et ne fut pas l'objet de la Révolution.
Lamartine.
Les luttes politiques sont des luttes d'intérêts : intérêts de classes, intérêts de partis, d'influences, d'argent, de crédit, de clientèle, de faveur et d'emplois.
Néanmoins ceux qui les dirigent — ou qui paraissent les diriger — nous parlent toujours de ces choses comme s'il s'agissait d'une bataille d'idées ou de principes.
A les entendre, on croirait que les drapeaux ou les insignes sont le but de la victoire I
Cette équivoque leur est utile. Tandis que les « citoyens » marchent aveuglément, et de confiance, pour le triomphe des grands principes, ou des beaux sentiments ou des vieilles traditions de nos pères,
OQ voit des États-majors de la Justice ou du Patriotisme poursuivre des fins moins idéales. Ils sont pratiques dans leurs affaires, mais ingénieux dans leurs annonces et sublimes dans leurs réclames. Quelle leçon pour leurs troupes !
Et quel changement extraordinaire si le peuple renonçait, enfin, aux visions idéologiques dont on le nourrit, pour ne s'attacher, lui aussi, qu'à des biens solides et terrestres !
Mais, dira-t-on, cela n'empêcherait pas la bataille de continuer? J'en conviens. Il s'agit bien de cela !
Mettez que la paix est une chimère : vous aurez, d'abord, tous les guerriers avec vous et quelques atouts de votre côté.
Ce qui importe, surtout, c'est de bien choisir sa place dans le combat.
Choisir sa place, ai-je dit : qu'on prenne ce mot dans un bon sens : ne pas être dupe de ses alliés et victime bénévole de ses adversaires. Que chacun dans sa sphère sociale joue le rôle qui lui est échu et suive sa voie naturelle. Nous sommes le nombre, et nous avons tout à gagner.
Le courage et la bonne volonté ne manquent pas. Mais la vraie sagesse consiste à connaître son intérêt, ou l'intérêt commun de quelques-uns, ou celui de certains groupes, de certaines classes.
En somme il s'agit de peu de choses : détruire les équivoques et préciser le combat.
Or je ne vois pas d'équivoque plus dangereuse pour la démocratie que celle de la Révolution de 1789. Je ne vois pas de combat plus incertain que celui où Ion veut la précipiter avec le subterfuge des grands principes.
Hélas ! ici encore, un troupeau d'idéologues a fait partout les ténèbres. Nous discutons sur des mots, des formules, des sophismes et des logomachies.
«Le monde se paie de mots », disait Pascal en songeant au succès des pieux mensonges de la Compagnie de Jésus.
Pourquoi faut-il que nous soyons forcés d'adresser le même reproche à leurs ennemis?
Il n'y a pas longtemps, la Révolution française passait encore, aux yeux de beaucoup de gens, pour «l'unique vérité, l'unique réalité de notre pays, ».
Cette ivresse révolutionnaire était montée du peuple aux historiens. Les fils et les petits-fils de nos jacobins s'enflammaient à la célèbre parole- de Mirabeau : « le droit est le souverain du monde ».
Or, quel esprit capable de réflexion pourrait, de nos jours, la répéter sans rire :
Néanmoins voici qu'on essaye de tisonner cette cendre. Les plus audacieux reculent d'un siècle. No-
vateurs, « avancés » ou progressistes, ils reprochent à leurs adversaires de vouloir ressusciter le passé, et c'est précisément dans ce passé tant décrié qu'ils vont eux-mêmes chercher des armes.
Les fétichistes de la Révolution ne comprennent-ils pas que ce qui a fait la force et la grandeur des Diderot, des Voltaire, des d'Alembert, des Rousseau, c'a été de pouvoir s'élever au point le plus haut de la pensée de leur temps? Si les ombres de ces grands hommes se promenaient à travers les rues de la cité, je suis sûr que c'est vers nous qu'elles se pencheraient avec le plus de tendresse.
Évidemment si la phalange des Encyclopédistes pouvait se mêler à nos travaux et converser avec nous, son premier soin serait de se dépouiller, en souriant, de la défroque jacobine, puis de s'enrichir des trésors essentiels de la pensée moderne.
Or que font nos républicains et la plupart de nos socialistes? Ils reprennent l'antienne des « Droits de l'homme ». Ils nous composent un homme abstrait qui vivra de Justice, de Lumière et de Vérité. Du reste les plus clairvoyants industriels du nationalisme n'ont pas manqué de souligner cette pauvreté intellectuelle. Gela leur a permis un moment de faire oublier la leur. Et on a vu ce spectacle burlesque : le jacobin défenseur de rhom?ne abstrait de la Révolution recevoir une leçon du féodal, défenseur de Vhomme aostrait de V Ancien régime.
Telle est la posture bizarre des dévots de 89. Ils sont liés, impuissants et condamnés à disparaître. (Jge peuvent-ils contre leurs adversaires puisque leurs grands principes n'expriment aucune réalité?
Il y a parmi eux des docteurs, des professeurs, des membres de l'Institut et des publicistes, je doute qu'il y ait des vrais savants. Aucun n'aborde l'Histoire par des méthodes scientifiques: aucun, non plus, ne se penche vers les hommes avec une curiosité sympathique. C'est un effet de la spécialisation professionnelle, qui fait que chacun voit la société moderne à travers les préjugés de son métier, de sa profession ou de sa caste.
Les moins timides transigent avec leur pensée : ils s'accommodent d'un compromis insensé entre le jacobinisme ancien et je ne sais quel indéfinissable socialisme.
Toujours l'équivoque!
Il faudrait admettre, pourtant, que les idées politiq ues ne sont pas plus immuables que les événements, les institutions et les hommes.
Si vous reconnaissez une évolution en religion, en philosophie, en littérature, en science et en art, pour, quelle raison bizarre affirmez-vous « l'éternité » et « l'immortalité » de certains principes?
Certes je vois bien ce qu'il y a d'immortel dans la
Révolution, car cela est en nous et non en vous, mais je ne comprends pas les creuses déclamations que vous admirez; et le peuple, qui ne s'émeut guère à vos paroles, ne les comprend pas davantage.
Défions-nous des enthousiasmes posthumes.
Pour un Lamartine ou un Michelet, que de cabotins à ne pas nommer.
Aujourd'hui la déclaration des « Droits de V Homme » a l'air d'une déclaration d'amour.
Résumons la :
La justice dans la loi ;
L'égalité sans distinction de naissance, de race, ou de religion; la capacité substituée à la faveur; la liberté sous toutes ses formes.
Le bon billet!...
Depuis un siècle on a pris ces possibilités, très conditionnées, pour des vérités éternelles et douées d'une efficacité sui generis.
L'homme préhistorique, dans son ignorance charmante et sa candeur infinie, se figurait, naturellement, que sa prière changeait l'ordre des phénomènes et fléchissait la volonté des éléments personnifiés. L'homme moderne, avec sa science incertaine et sa prétention excessive, se figure que la vie sociale se développe d'après un plan concerté dont il est le créateur et le Dieu. Et l'idolâtrie des idées a rem-
placé l'idolâtrie des dieux. Voilà pourquoi l'un prêche l'idée de solidarité, l'autre l'idée de justice, celui-ci Fidée de patriotisme, celui-là l'idée de liberté, etc. Seigneur, que de bons apôtres pour propager les Évangiles!
Revenons aux grands principes.
La Déclaration des Droits de l'Homme — simple traduction idéologique d'une nécessité politique, aurait dû s'appeler : Déclaration des Droits de la Bourgeoisie.
En effet, ces droits furent conquis parle tiers-état, classe industrielle et commerçante, sur la noblesse et la cour, classes terriennes.
Sans doute la rébellion de la populace suscitée par la misère, la souffrance et l'arbitraire ont favorisé la conquête jacobine. Et nos farouches légalitaires doivent beaucoup à « ces rudes sapeurs qui ne se laissent pas attendrir par les pleurs des femmes ». (Renan avant M. Clemenceau avait conçu la théorie du bloc.)
Mais nous ne devons pas perdre de vue ce qu'il entre de nécessité historique dans ce bouleversement profond de la société féodale.
Le Comité de salut public et la guillotine sont les accessoires du drame.
La fin du dix-huitiùme siècle marque le commencement du rôle politique d'une classe. Mais pour cela il a fallu que la bourgeoisie jouât un rôle économique prépondérant; il a fallu qu'elle créât la plus grande
partie de la richesse dans ses manufactures et ses ateliers. En d'autres termes, si son utilité sociale n'avait pas balancé, puis dépassé celle de l'aristocratie foncière, rien ne serait arrivé.
Ainsi la populace, en troublant l'ordre, a servi merveilleusement la bourgeoisie pacifique ; de ce désordre sanglant devait sortir Mordre nouveau.
Voilà le fatum.
Mais je vous entends, mes amis : « le fatum? fautil donc se croiser les bras, si tout arrive à son heure?... »
Que vous pensez de travers?
Eh ! qui donc, je vous prie, s'est croisé les bras ! qui donc attend l'honnête sécurité des temps futurs? qui fait sur l'avenir un placement « de tout repos »? Qui regarde l'horizon, si obstinément, que plus rien à ses côtés ne l'intéresse — ni les fleurs, ni les oiseaux? ni les bois, ni les amours, ni les hommes , ni les combats — ni rien de ce qui peut exciter le désir de vivre,
Pr opter vilam perdere causas Vivendi...
Jusqu'à présent on n'a vu de la Révolution que le décor et la mise en scène : image d'Epinal et cinématographe. Le romantisme a nourri cette conception imprégnée de mélodrame.
Mais pour nous la tragédie est ailleurs. Tragédie classique! avec sa terreur et son fatum qui nous do-
mine encore, mais dont nous avons entrevu le mystère.
Gœthe cite ce mot profond de Napoléon : « La politique voilà la fatalité ». Il n'est pas sûr que nos contemporains y donnent un sens identique. Peu importe; il suffit que ce mot aide à traduire notre pensée.
Or, qu'est-ce que la Révolution ?
Oublions les mots creux. Allons droit aux faits et tâchons d'embrasser d'un coup d'œil V épopée : la Révolution, c'est principalement la période aiguë d'un conflit, entre les possesseurs de la richesse mobilière croissante et les possesseurs de la richesse foncière dépréciée ; c'est aussi l'opposition irréductible de deux formes de production. L'une, qui devenait de moins en moins suffisante à cause de son organisation restrictive : les corporations de métiers avec leurs jurandes et leurs maîtrises étouffantes. L'autre qui s'adaptait mieux aux exigences du nombre et des besoins nouveaux : la manufacture et la libre concurrence plus favorables à la production intensive.
Voilà les os, les muscles et les nerfs de la Révolution. Le reste est l'ait d'oripeaux et de falbalas. Tout ce qu'on peut écrire en dehors de ces réalités éclatantes rentre dans le domaine de la rhétorique.
Surtout qu'on ne travestisse pas notre pensée! Qu'on ne nous fasse pas dire que nous négligeons la valeur et le rôle des passions. Car nous voyons, et nous sentons encore, les flots de vie passionnelle et
sentimentale qui emportaient les hommes de la Révolution. Nous nous rendons compte de l'intensité de la vie à une époque où chacun courait avec fureur jusqu'à l'extrémité de sa passion. Seulement nous refusons, désormais, de prendre le son pour la cloche, le cri pour la douleur, le délire pourra maladie.
De cette façon, nous donnons à notre jugement une portée, une justesse et une équité : une portée, car c'est éclairer le présent que d'éclaircir le passé, une justesse puisqu'on voit tout de suite les causes profondes et lointaines de ce déchirement inévitable ; une équité puisque nousabolissons toutes lesresponsabilités.
Si donc la « Déclaration des droits de V Homme » est un leurre pour la démocratie et une illusion pour tout le monde, d'où vient l'abus qu'on en fait encore? Que dis-je! d'où vient cette recrudescence de littérature jacobine?
Il y a une position nouvelle des partis. Elle résulte d'une aggravation continue des situations sociales de certaines classes.
Supposez-vous transporté dans un village.
Que ce soit un village complet; avec les petits, les gros, les pauvres, les riches, les ouvriers, les patrons et les boutiquiers. Ici, le maître des Forges (qui est le personnage le plus influent et le plus puissant), a
promis bien-être et prospérité à ses administrés et principalement aux épiciers, aux bouchers, aux boulangers, aux merciers, etc. Il a promis. Et voici ce qu'il a fait, ou mieux, ce qu'on croit qu'il a laissé faire — mieux encore — ce qu'on aurait voulu qu'il empêchât; un de ses amis, riche comme lui est venu s'installer près des Forges. lia fait construire une espèce de capharnaiim où il débite, en abondance et à bon marché, tous les articles du mercier, du cordonnier, de l'épicier, du boucher, etc. Alors les ouvriers du Maître des Forges sont ravis. Mais les boutiquiers sont aigris. Et le Maître des Forges est surpris. Son journal luitombe des mains (c'est le Temps ou le Siècle). « Comment, s'écrie-t-il en s'adressant aux boutiquiers, mais la Liberté, mes amis, qu'en faites-vous? Oubliez-vous que nous sommes les fils de 89? Rappelez-vous donc que ce sont nos ancêtres qui ont proclamé la Libre concurrence ! Souvenezvous que c'est la grande libératrice qui nous a permis de gagner honorablement notre fortune. Croyezen votre vieux Maître des Forges expérimenté : laissez-faire et laissez-passer. »
Mais les boutiquiers que la faillite guette n'ont rien répondu.
Et le Maître des Forges a levé les bras au ciel en sécriant que la France était perdue, puisqu'on méconnaissait les bienfaits de la Révolution.
Alors surviennent les chacals de la politique.
Ceux du Maître des Forges sont doux et cares-
sants, ceux des ouvriers sont généreux comme des lions, ceux des boutiquiers tiennent du renard et de l'ours. D'ailleurs tous ont les qualités de leur race : avides, cruels, obliques et voraces. Quel carnage I
Ces chacals font entendre des piaulements où l'on distingue, dans la langue des bêtes, les cris de Justice et Vérité, Honneur et Patrie, Droit et Humanité, etc.
Ce, pendant que les boutiquiers continuent d'être déclarés en faillite; que le propriétaire du bazar s'enrichit et subventionne un journal antisémite pour complaire aux boutiquiers qu'il a ruinés ; que les ouvriers méprisent ces boutiquiers « imbéciles » et se préparent à les punir de leur mécontentement;^ enfin que le Maître des Forges agite la bannière des Droits de l'Homme pour mettre « quelque héroïsme au cœur des citadins. »
Ce village est le microcosme de la société contemporaine : Luttes d'intérêts sous couleur de principes, de morale, de philosophie, de tradition, d'héroïsme et de libertés. L'histoire du peuple grec et l'Histoire du peuple romain ne sont-elles pas remplies de ces luttes? Il faut savoir les discerner parmi les phrases pompeuses d'un Thucydide ou d'un Tite-Live.
L'agitation que Ton fait, aujourd'hui, en faveur des grands principes peut tromper quelques personnes généreuses et capables d'escompter la vertu mystérieuse des formules, mais il est impossible qu'elle puisse illusionner un libre esprit. Il s'agit, en
ET PHÉNONÈMES SOCIAUX 27
l'espèce, de la tactique d'un parti qui va perdre le pouvoir et l'influence, et qui cherche à ranimer dans le peuple des enthousiasmes à jamais éteints. Quand deux intérêts distincts et différents se confondent il se produit une situation équivoque. L'un est la dupe de l'autre. C'est le cas des grands principes... ce miroir aux alouettes.