NOUVEAUX ÉCLAIRCISSEMENTS
[Lettre à M. Ch'arles Maurras.)
L'un des plus grands maux qui affligent la pensée contemporaine est f équivoque. Ne manquons pas de une seule occasion de la chasser, principalement lorsqu'elle s'insinue dans les grands débats qui nous passionnent et nous divisent.
Ne serait-ce pas une équivoque, Maurras, qui s'est glissée dans votre esprit lorsque vous me prêtez une idée si étrange de la liberté ?
Vous notez (dans un récent fascicule de Y Action Française) que j' ai fait une « ferme et violente critique delà liberté » — ce qui est vrai ; — vous ajoutez que j'ai réduit cette idée à « l'idée de pouvoir » — je l'ai dit ; — et vous concluez par ces mots : « la réduction avait été faite par Taine, par Hegel, par le sens commun ».
Distinguons ! Les mots aussi sont des traîtres. Prenez garde que ma compréhension de la liberté est autre que celle de Hegel et de Taine. Gela est si naturel !
Si ces hommes considérables vivaient, soyez persuadé qu'ils ne me pardonneraient pas de vouloir repenser leurs vieilles idées sur ce point.
Avant de vouloir re viser la constitution — qui tient à nous par des liens si ténus — ils commenceraient par reviser leurs idées. Et ils se trouveraient d'accord avec moi sur la définition de la Liberté. Ils me féliciteraient d'avoir fixé cette vérité provisoire.
Notez que je n'ai rien inventé : je développe, j'épure et je précise. Ainsi fit Marx après Sismondi, Taine après Sainte-Beuve, Nietzsche après Schopenhauer. On est toujours le fils de quelqu'un : nous faisons la chaîne* dit l'aimable Renan.
Quelle était la pensée de Hegel et de Taine ?
Quelle est votre arrière-pensée? Je l'aperçois dans cette formule : il n'y a de vraie liberté qu'avec un pouvoir politique solide, qui en est le dépositaire et le dispensateur.
De vraie liberté ? Pour qui? Tout est là.
Savez-vous bien qu'un pouvoir politique n'est rien que de la violence latente, de la contrainte dissimulée ? Vos amis ne l'ignorent pas. Nous non plus.
— « Vous voulez donc supprimer tout pouvoir? . Vous poursuivez donc l'utopie d'une société anarchique ? »
— Permettez, laissons cette galère. Est-ce vous, Maurras, qui vous effrayez des idées ? Ne vous embarrassez pas des conséquences. Analysez sans cesse, car la vie est au bout; c'est encore une belle pensée de Renan — je cite vos auteurs, et les miens !
En déclarant que la liberté se réduit au pouvoir vous entretenez une confusion détestable : vous supposez que la liberté est un bien commun, indivis ; or elle est un bien particulier, privé.
A quoi peut prétendre le pouvoir fort, inflexible que vous souhaitez ? sinon à mieux gérer son bien, sa liberté. De la sorte, en consolidant votre liberté, vous ne faites que resserrer davantage les liens de notre esclavage.
Au contraire lorsque je prouve que la condition de la liberté est un pouvoir, une puissance (Liberté c'est puissance. Locke), j'entends que la masse des hommes sans puissance, c'est-à-dire courbée sous le joug du travail, n'est pas libre. Le salaire d'un homme est une fausse mesure de sa liberté, mais c'en est une : liberté conquise au prix d'une servitude! quel drame, ô Maurras ! Oui, le salaire est un bien assez mince; il reste, pourtant, l'unique substratum de la liberté pour la masse. Jugez de l'étendue de cette liberté! Et jugez — si vous ne répugnez pas aux statistiques — du nombre des hommes sans liberté ! Est-ce un bien, ou un mal? Ici je ne m'en préoccupe guère. Il y a tant de morales! vous ne
l'ignorez pas. Mais si je laisse aux intéressés le soin de l'apprécier, je ne me tromperai pas sur ces valeurs , je distinguerai mon bien et mon mal ; et, s'il faut que j'intervertisse les termes, sous peine de mort, je le ferai sans hésiter.
C'est ainsi que je trouve la base réelle de la liberté. Les philosophes en parlent comme d'une vision céleste perdue dans les nuages : c'est un réflexe de leur divagation. Nous la voyons, sous les traits d'une belle fille de la terre et du soleil, riante, aimante et périssable. Je la voudrais peindre oisive : être libre c'est être affranchi du travail.
Maurras, vous êtes un athée, dévotement curieux de l'Antique. Connaissez-vous le secret de la grandeur d'Athènes? Vos maîtres, sans doute, vous ont enseigné que le ciel, le climat, la mer et la race ont pétri et façonné ce peuple incomparable. Eh bien, non. Ces facteurs sont de second ordre.
Athènes fut grande parce qu'elle était une démocratie de vingt mille citoyens servis par quatre cent mille esclaves.
Les vingt mille citoyens étaient libres, c'est à-dire affranchis du travail. (Souvenez -vous des textes qui trahissent le mépris du grec pour le travail servile) (1) Les quatre cent mille esclaves n'étaient pas mis au rang des hommes. Le jour où ils ont com-
(I) « La plupart des arts (des métiers) corrompent le corps de ceux qui les exercent », Xénophon — Dits mémorables, (LV.)
mencé à s'élever à cette dignité — et ce jour ne pouvait manquer n'arriver, marqué par le Destin ! — les fondements de la Cité craquèrent. C'était la Révolution sociale de la Grèce (ce fut aussi celle de Rome).
Le salariat, ce stade nouveau de l'esclavage, était trop imparfait pour pouvoir le remplacer avec avantage. Nous eûmes une liberté bâtarde, qui prit des formes diverses à travers les âges ; liberté bâtarde dont nous sommes encore affligés. Nous sommes des moitiés d'esclaves; un pied dans la liberté, un pied dans la servitude. Quels tiraillements ! Maurras, avez- vous pris garde à cette grande tragédie? Quel Eschyle la pourrait exprimer? Prométhée peut se repentir !
Ainsi notre liberté deviendra authentique, lorsque nous aurons acquis ou conquis un nouvel esclavage. ■' Seulement on pourra se passer des hom?nes .
0 Maurras, je vois alors la Grèce refleurir sur toute la terre.
qu'est-ce qu'une patrie ?
On voit peu de questions, à l'heure actuelle, qui fassent l'objet de controverses plus vives et de disputes plus ardentes que celles de la Patrie et du patriotisme.
Si la conséquence de ces querelles était de nous procurer plus de lumière et de certitude, nous ne songerions pas à nous plaindre. Mais c'est le contraire qui arrive. Il semble, en eiïet, que plus on s'occupe de ces questions, plus on est éloigné de s'entendre. Plus les partis se passionnent et sentredéchirent, plus la masse est victime de l'équivoque et plus elle s'enfonce dans" les ténèbres.
Tâchons d'examiner cette question en historien désintéressé.
Il est permis de ranger les apôtres du patriotisme en deux classes : la première comprenant ceux qui définissent la patrie sous l'inspiration d'une image ancienne, la seconde comprenant ceux qui la définissent d'après une conception — je ne dis pas moderne -—' mais seulement moins ancienne.
Les événement actuels nous permettent de placer le groupe politique de la Patrie française dans la première classe, et celui de la Ligue des droits de V Homme dans la seconde.
Les patriotes de la première classe tiennent à peu près ce langage : « Il faut aimer la Patrie, l'aimer de tout son cœur, la chérir de toute son âme, car la Patrie, c'est la terre des morts, le culte des aïeux, la glorification des héros, le respect des traditions, des légendes et des souvenirs. Aimez, aimez vôtre Patrie, puisque c'est d'elle que vous tenez la richesse, l'indépendance, la sécurité, le bien-être et la liberté. »
Or, pourquoi sommes-nous intimement choqués de ce langage? N'est-ce point — avant toute réflexion sur la convenance des paroles — parce qu'il répugne à notre sensibilité d'obéir à une froide injonction ?
Est-ce qu'une forme quelconque de Y amour a pu naître jamais par la vertu d'un raisonnement? Eh! qui donc pourrait aimer ce qui n'est point aimable, et chérir ce qui l'abandonne ?
On conjure le peuple d'honorer ses aïeux et de glorifier ses héros. Il faudrait songer d'abord aux vi-
vants. Il est vrai que les funérailles de Patrocle durèrent neuf jours entiers ; mais, ce fut une vraie fête pendant neuf jours : les jeux publics, les festins, les danses et les réjouissances se succédaient sans interruption et au milieu dune allégresse générale. Voilà comment l'homme antique célébrait ses héros et ses morts.
On invoque la tradition, la légende, les souvenirs, le foyer, la langue, la race.
Il est aisé de donner le change en ces matières, si on se confine dans les généralités. Le monde se paie toujours de mots. Ainsi vivent les sophistes et les démagogues.
Qu'on veuille bien remarquer, en effet, que l'homme considéré comme unité nationale est une fiction. Les desseins des politiques entretiennent ce fructueux mensonge.
Ce serait dans un fragile édifice de souvenirs, de légendes et de traditions que le peuple trouverait les ressorts de son enthousiasme et la force de s'unifier. Mais à quel esprit réfléchi fera-t-on admettre que des êtres si profondément divisés par des intéi rets si graves et si complexes scelleront une alliance avec la poussière des idées mortes?
Les souvenirs touchants ou poétiques, les traditions anciennes et vénérables, le culte des ancêtres et du foyer, l'attachement sincère et profond à la race correspondent à un ensemble de mœurs disparues, antérieurement créées dans une civilisation
écoulée. Le legs précieux de vertus héréditaires que nos ancêtres se transmettaient, sans effort, dans le sang, s'est aminci et transformé à travers les siècles jusqu'au jour où il a disparu sous l'empire de circonstances nouvelles et inéluctables.
C'est une des vieilles superstitions des historiens, cette croyance en un vague patriotisme issu d'une prétendue communauté d'aspirations et de sentiments. Quel étrange reuversement d'idées ! Un grand écrivain accrédita cette illusion historique : Ernest Renan, trop intelligent pour n'être pas troublé à la vue du fléchissement du sentiment patriotique, jugea bon de réviser ses notions sur ce point délicat. Il fit, en 1882, une conférence très courageuse : Qu'est-ce qu'une nation? Malheureusement, il était plus préoccupé d'ennoblir l'idée de patrie que d'en rechercher la vraie signification historique.
Il voulait la spiritualiser, avec l'intention secrète — et d'ailleurs transparente — de l'élargir et de Y universaliser. Aussi, découvrons-nous un rêveur et un utopiste là où nous attendions un critique et un historien : « Non, dit-il, ce n'est pas plus la terre que la race qui fait la nation.
« La terre fournit le substratum^ le champ de la lutte et du travail; l'homme fournit l'âme. L'homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu'on appelle un peuple. Rien de matériel n'y suffit.
« Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l'histoire, une famille
spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol. »
Et en quoi consisterait ce principe spirituel qui relierait les hommes? D'abord la possession en commun d'un riche legs de souvenirs, ensuite le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis...
Comme on le voit, l'idéalisme l'emporte. Le bon Renan aimait à s'enivrer de philosophie. C'était son alcoolisme... Triste siècle!
Mais ce philosophe parle très souvent comme s'il s'adressait à des philosophes ou à des rêveurs. Il oublie que la majeure partie de l'humanité (celle dont il rêvait de faire le bonheur, voir V Avenir de la Science) ne se nourrit pas de la viande creuse des souvenirs. Elle a des préoccupations plus nettes, plus prosaïques. Le philosophe ne voit pas que ces hommes illettrés ou frustres, plies sous le joug quotidien du travail servile, ne sont et ne peuvent jamais être liés par des affections idéales. Ce fameux legs de souvenirs se ramène à un legs de misères économiques, et cet héritage indivis à une longue hérédité morbide.
Certes, chez les peuples où le patriotisme n avait pas encore servi de prétexte aux avides compétitions du pouvoir, cette communauté de vues morales et intellectuelles, qui berçait l'imagination de Uenan, se réalisait naturellement et sans effort; car, loin qu'elle fût la racine d'un peuple, elle était sa fleur.
Mais, si les hommes n'avaient pas été liés par des intérêts matériels étroits, ils ne se seraient point rapprochés. Le patriotisme le plus fort était celui des tribus : les liens du sang ne faisaient que consolider les liens d'intérêt. Ils se superposaient, se confondaient presque ; mais les premiers ne furent pas les plus forts; on l'a bien vu dans la suite par le mélange des races.
Le contact et le frottement quotidien de la vie, nés d'une impérieuse nécessité, supérieure aux volontés particulières des hommes, furent les sources vives d'où jaillirent les inclinations, les amitiés, les sympathies et ces amours fraternelles — sensuelles même — qui poussèrent les hommes à l'accomplissement des plus hauts exploits. v
Ici, comme dans une foule d'autres cas, les philosophes et les historiens, imbus de cette dialectique bâtarde que le christianisme nous a léguée, ont renversé la proposition; ils ont pris l'effet pour la cause, le contenant pour le contenu, absolument comme les sauvages qui attribuent aux signes ou aux indices des phénomènes la causalité des phénomènes — mais, du moins, les sauvages sont excusables.
Mais si l'on observe attentivement la naissance de la plupart des amitiés particulières qui s'établissent entre les hommes, on verra que le phénomène ressemble beaucoup à celui qui préside à la naissance des amitiés — ou des inimitiés — qui se forment entre les diverses classes du peuple. L'amitié ne peut
naître que d'un échange efficace de services — quels qu'ils soient.
Il y faut un plaisir — n'importe lequel — ou un intérêt, ce qui, au fond, est la même chose. Mais là où le plaisir se paie d'un surcroit de souffrance, là où les intérêts sont contraires, hostiles, contradictoires, on aperçoit aussitôt un ferment de rancune, de jalousie, de ressentiment et d'insurmontable animosité. C'est en vain, que le moraliste s'interpose et fatigue les combattants de ses fastidieuses prédications^; rien n'y fait. Depuis qu'il y a des arbitres, on n'a jamais constaté une seule victoire en faveur de la paix !
Et j'ajoute que c'est une admirable leçon de sagesse donnée par le pur instinct aux divagations excessives de la pensée. ,
Il faut maintenant examiner le point de vue où se placent les défenseurs de la déclaration des Droits de V Homme et du Citoyen.
« La Patrie, se plaisent-ils à répéter, c'est le pays où règne le droit, la justice et la liberté. Nous sommes les héritiers de la Révolution française et nous confondons les principes immortels de 1789 avec l'idée de Patrie. Appliquez ces principes et tout ira bien. »
Puisque la Patrie, de ce point de vue, a pour fondement la justice et le droit, il est naturel que nous
rons l'idée de rechercher ce que cachent réellement mots de justice et de droit. Gardons-nous, au
préalable, de tomber dans l'erreur qui consiste à prendre ces mots de droit et de justice dans une double acception. Rien n'est plus funeste à la compréhension du sujet. Aussi, laisserons-nous de côté la justice comme sentiment, et le droit comme principe philosophique. Nous nous occuperons de ces choses dans leur réalité.
La justice est une institution aussi ancienne et aussi diverse que la propriété, la religion ou la famille. Gomment s'est-elle transformée? A quelles influences a-t-elle obéi?
Quelles sont les causes qui l'ont modifiée, développée, compliquée? Voilà, sans doute, les questions essentielles.
La justice trouve sa forme concrète dans une application de la loi. Peu importe, en effet, la convenance ou le mode d'application : qui dit sanction dit justice. A priori, on voit déjà que la justice, loin d'être chose immuable, est chose essentiellement variable; les lois changent donc la justice change.
Dans les sociétés antiques, la loi passe pour être une émanation des dieux. Elle revêt un caractère religieux et sacré. Le juge est un représentant de la divinité; souvent, il cumule les fonctions de prêtre et de législateur.
Chose remarquable, chez tous les peuples anciens, il y a eu un moment où la classe sacerdotale, inspiratrice et maîtresse de la loi, jouissait de la plus
grande richesse et des plus hautes prérogatives.
Exemples : l'Egypte, l'Inde, la Grèce, Rome et la Gaule. Tous les historiens en font foi. A cette époque, il n'est pas encore question de droits. Rois, prêtres et guerriers sont des propriétaires de terres et des possesseurs d'esclaves, les terres sont cultivées par des fermiers réduits à la condition de serfs. Le peuple subit la loi qui n'est rien autre que la coutume; il est censé obéir à la volonté des dieux et l'idée de se révolter ne lui vient jamais à l'esprit; d'ailleurs c'est le plus grand des crimes, l'impiété. Telle était la justice primitive : force et contrainte employées par les classes riches pour gouverner les classes pauvres.
Cependant, la loi perd peu à peu son caractère religieux. De quelle manière? Gomment se laïciset-elle? Est-ce par l'effet d'une philosophie, d'une prédication, d'une morale, d'un évangile? Tout cela est de peu d'importance. Voyons, en effet, ce qui arrive en Grèce au temps des Dracon, des Solon et des Glisthènes. Remontons jusqu'au milieu du VIIe siècle avant l'ère chrétienne. C'est le moment où la lutte entre le démos et les eupalrides semble atteindre le maximum de violence et de gravité.
Les réclamations du peuple ne varient guère d'une cité à l'autre : c'est presque toujours Yépigamîa (comme plus tard à Rome le connubium), faculté accordée à tous les citoyens de se marier comme ils l'entendaient; c'est aussi un nouveau partage des terres, l'abolition des dettes, etc. Du reste, la guerre
sociale durait depuis fort longtemps. Les nobles ou eupatrides défendaient leurs privilèges avec ténacité. Possédant la richesse, ils se montraient toujours impitoyables. Le débiteur qui n'acquittait pas sa dette tombait en esclavage.
Cependant le démos devenait plus nombreux. Il avait perfectionné la culture ; il s'était créé une petite industrie lucrative; il avait trafiqué sur mer et le long des côtes. En un mot il s'était élevé d'un degré dans la richesse et le bien-être. 11 ne pouvait se contenter de toujours obéir; il se rendait compte de son rôle et de son utilité vis-à-vis des classes nobles. Il sentait bien qu'il devenait une menace et un danger pour ses maîtres; et au besoin, il savait le prouver. Lorsque l'aristocratie comprit que la contrainte absolue, accompagnée de la répression sanglante, ne suffisait plus à contenir l'élan du peuple, elle eut recours à une transaction. On consentit non seulement à écouter les réclamations des gens de démos, mais même on ne put s'empêcher d'entrer en pourparlers pacifiques avec eux. Ce fut l'œuvre de la législation. Dracon, nommé par les eupatrides pour fixer en lois la coutume, veut se montrer impitoyable et irréductible. 11 mécontente la plèbe, il échoue, et ne laisse qu'un nom exécré. Solon est plus habile, cela lui a valu le surnom de sage. Il concède quelques droits au démos. Il établit une sorte detimocratie : au gouvernement de la race, du gênos succède un gouvernement fondé en partie sur l'aristocratie, en
partie sur une fraction du démos enrichi. Dès lors le peuple nomme des délégués au Sénat, qui participent, dans une certaine mesure, à la confection des lois. Il est superflu d'insister : on voit de quelle façon la législation est apparue, et comment la justice s'est élargie.
A Rome, le ressort des événements politiques est presque identique. Lutte entre les patriciens et les plébéiens. Puissance naissante de la plèbe, péril pour l'aristocratie, conséquence : transaction, législation, apparition vers 450 av. J.-C, de la Loi des Douze Tables.
En Gaule, phénomène semblable, quoique un peu différent par certains côtés : les guerres de province à province, les invasions, les conquêtes, changent un peu le cours des révolutions. Néanmoins nous voyons la loi religieuse à l'origine. Les druides sont les seuls initiés, ils font et ils appliquent la loi. Ce n'est que lorsque le peuple acquiert un degré de richesse suffisant et lorsque son accroissement numérique devient un danger pour la noblesse et le sacerdoce que la loi perd son caractère divin, cesse d'être unilatérale et devient une transaction, une concession.
Tel est le processus de la. justice chez tous les peuples (1). La forme de l'institution peut changer d'un pays à un autre (et, certes, elle change sans cesse au gré de mille causes plus ou moins perceptibles),
1) Voir le chapitre sur la Justice.
mais le fondement reste le même partout et dans tous les temps : « A la base du droit romain, comme à la base de tous les droits, dit M. Charles Borjeaud, il y a la force physique. » — On voit donc déjà que la justice est une chose passablement différente de ce qu'une foule de bons esprits nous décrivent. On peut affirmer, sans exagération, qu'elle n'a jamais cessé d'être, dans la réalité, juste le contraire de ce qu'ils imaginent.
Alors que penser de la conception libérale ou jacobine du patriotisme? Que penser de cette étrange théorie qui donne, pour fondements à la patrie, le droit, la justice et la liberté, De deux choses l'une : ou ces principes sont de vaines abstractions et alors le fondement de la justice est illusoire; ou ces principes correspondent aux faits historiques analysés plus haut, et alors je laisse le soin de conclure.
Ainsi, ni la conception Jacobine issue de la Révolution française, ni la conception traditionnaliste née d'une fausse interprétation de l'histoire, ne sont en mesure de répondre à la question que nous nous sommes posée. Car nous avons démontré que ni la tradition, ni le souvenir, ni la légende, ni la religion, ni le culte des héros ne constituent désormais la Patrie et qu'ils ne peuvent plus la constituer.
Nous avons démontré, du reste, que la justice, le droit, et la liberté ne sont que des fictions ou des simples aspirations sentimentales à travers lesquelles chacun essaye de se leurrer ou de leurrer les autres.
Or, puisque nous savons, à présent, ce que la Patrie n'est pas, et ce que l'on voudrait néanmoins qu'elle fût, il est temps de la définir.
N'allons pas chercher si loin que ces messieurs de la Patrie française, ni si haut que ces messieurs de la Ligue des Droits de V Homme ; l'étymologie nous fournit le point de départ. Patrie, Patria, Patres, Pères. La Patrie c'est la terre des Pères, la terre des ! ancêtres, la partie du sol où vous êtes né, qui vous \ appartient, dont vous avez hérité. C'est un lieu utile dont vous avez tiré des richesses, des fruits et des récoltes; un séjour agréable où vous avez goûté le bien-être, la tendresse et l'amour.
Dans ce cas la Patrie est réellement un père, et le mot n'est presque pas une métaphore, car c'est un Père nourricier ; on l'aime, on le chérit, on s'attache à lui fortement.
Considérez le peuple d'Athènes — tout en laissant de côté l'esclave, fondement matériel de la cité. Ce peuple est profondément patriote, par l'excellente raison qu'il avait réellement une patrie. Et cette pairie n'était point une fiction, ni la conséquence d'un raisonnement métaphysique. Elle existait comme existent les choses visibles, palpables et brillantes: elle tombait sous les sens avec délices. Chacun la possédait, et voila pourquoi chacun V aimait. Chacun en jouissait librement, et de mille manières, et voilà pourquoi chacun la chérissait, sans qu'il fût besoin que des moralistes se levassent de son sein
y» SUPERSTITIONS POLITIQUES
pour conjurer ses fils de rester fidèles et dévoués !
On cite volontiers comme exemple de patriotisme français au moyen âge, le sacrifice volontaire des bourgeois de Calais (1347)). Rappelons, d'abord, que la noblesse française refuse de secourir ces bourgeois et que le roi Philippe VI les abandonne. Ensuite n'oublions pas que les bourgeois de Calais se sacrifient j)Our leur ville et non pour la France. C'est dans leur ville, en effet, qu'ils ont acquis et conservé les richesses, les honneurs, la considération et le bien-être que procure une vie opulente. Mais de la France ils n'ont nul souci. Cela est si vrai que ces riches marchands, après avoir fui la ville livrée aux Anglais, trouvèrent plus avantageux de revenir et de continuer leurs affaires, en échangeant la qualité de citoyen français contre celle de citoyen anglais. De ce nombre fut le grand patriote Eustache de Saint-Pierre, qui obtint d'Edouard III la permission de se défranciser (1),
Là-dessus nos historiens, plus soucieux de vanité
(1) Rien ne montre mieux la déchéance du patriotisme que la déchéance des œuvres qu'il suscite. Il ne peut plus rien inspirer. C'est un sentiment mort. Un seul artiste mérite d'être nommé à cause de son génie : Rodin. Sef bourgeois de Calais étonnent par la somme de labeur, de difficultés vaincues, d'efforts et d'inventions qu'ils représentent ; l'artifice a remplacé l'art. L'émotion est absente. Quelle froideur et quel enuui 1 J'ai revu, le lendemain, au Louvre, la Victoire de Samothrace . Voilà du patriotisme !
nationale que de vérité historique, ont soin de garder le silence.
Ils se taisent aussi sur le vrai caractère du patriotisme de la Révolution française.
En 1792, malgré le triomphe du Tiers État, les villes étaient peuplées d'une foule de gens misérables qui attendaient la première occasion d'améliorer leur situation. Dans le peuple, tout ce qui souffre aspire au changement. Il faut avoir traversé de longs jours de détresse pour comprendre la force de ce sentiment. Ceci reste une énigme pour les historiens. Presque tous, étant issus d'un monde où le problème de l'existence est déjà résolu, jugent la masse sans tenir compte de cette différence capitale. Ils voudraient que les gens du commun se déterminassent par des principes généraux, des idées transcendantes ou des systèmes politiques.
Lazare Garnot, qui connaissait un peu les vrais ressorts du peuple indigent, écrivait en 1790 : Qu'on abandonne aux soldats « la possession du butin qu'ils feront et qu'on leur en accorde la jouissance tranquille. » (Projet relatif à une descente en Angleterre).
Mais le pillage enrichissait principalement les généraux, les Masséna, les Lannes, les Augereau, les Murât, les Berthier, les Bonaparte ainsi que certains membres du Directoire.
En revenant d'Italie, Bonaparte faisait une rente de 50,000 francs à sa femme (Fouché, dans ses mémoires, déclare que cela ne lui suffisait pas), et, d'autre
part, des lieutenants étaient revenus millionnaires de cette campagne. Même filouterie lors de l'expédition d'Egypte : Dans sa proclamation à l'armée datée du 19 mai 1798 il s'écrie : « Je promets à chaque soldat qu'au retour de cette expédition, il aura de quoi acheter six arpents de terre i » Évidemment il n'en croyait pas un mot, pas plus que les conventionnels Salicetti, Fréron, Ricord, Robespierre jeune et Barras ne croyaient un mot de ce qu'ils disaient lorsqu'ils écrivaient au quartier général de Toulon au Comité de salut public : « Nous avons fait procla mer dans toute la ville que le butin de tous les re belles était la propriété de l'armée triomphante... et nous avons promis en sus un million à l'armée... cette proclamation a produit le plus heureux effet. » {Moniteur du 28 décembre 1793.)
Lamartine, qui connaissait les dessous de la Révolution pour avoir consulté certains dossiers, n'hési tait pas à dire (tout en admirant l'élan généreux de la masse révolutionnaire), que le peuple « n'était qu'un instrument et ne fut pas l'objet de la Révolution. » (Circulaire ministérielle aux agents diplomatiques de France à l'étranger, 1848).
Ces documents éclairent suffisamment la période révolutionnaire. Ils montrent quelle était, de part et d'autre, la qualité du patriotisme : chez la foule en détresse, un vague désir de changement, l'espoir du butin et des richesses (après tant de privations et de
souffrances ! ); chez les officiers, les gouvernants et les chefs, l'ambition du pouvoir et la certitude d'un rapide enrichissement ; enfin chez les émigrés alliés à l'étranger, la volonté de rentrer en possession de leurs biens, terres, châteaux et charges.
Quelle est la qualité du patriotisme contemporain ?
En vérité peu différente de l'autre par les mobiles, sinon par la tactique. Du côté de la foule, c'est un moyen conscient ou involontaire d'exprimer son mécontentement, son incertitude ou sa détresse.
On espère en un changement, quel quil soit, parce qu'on se figure qu'une modification du personnel dirigeant, ou encore une aventure guerrière apportera le bien-être auquel on aspire. Du côté des meneurs politiques, écrivains et journalistes, ce patriotisme récrépit a pris le nom nationalisme. C'est le même fonds d'appétits, d'ambitions et de cupidités qui se dissimule sous des protestations d'honnêteté politique (1).
Tl faut démasquer les pharisiens du parti nationa-
(1) Lire dans le Correspondant du mois d'avril 1UUJ l'étude du colonel de Villebois-Mareuil. Cet officier fait entendre que l'armée devient « un vulgaire moyen d'exploitation des resssources de l'État, un louche marchandage de places et d'argent. » Parlant de l'œuvre du général Boulanger (le héros de M. Barrés), le colonel dit : « C'est lui qui a ouvert le temple aux vendeurs; le cabinet du ministre s'est transformé en agence de presse, les renseignements d'ordre confidentiel sont devenus matière à réclames et le scandale de certaines influences politiques ou étrangères n'a rencontré que la soumisnon des bureaux. »
liste ; il faut aussi faire entendre aux fétichistes de la Révolution de 89, qu'ils font une œuvre stérile.
Quant à cette partie de la nation qui est réduite à toutes sortes de privations, on l'accuse d'être l'ennemie de la patrie. Quanta ces hommes en détresse, on leur reproche d'être des sans-patrie. Gomment le nieraient-ils? Ils ne peuvent appeler de ce nom la tradition, les héros, les ancêtres, les souvenirs et les légendes, ni les autres vestiges de la chose perdue. Ils ne peuvent comprendre par ce mot la justice, le droit, la liberté, ni aucune de ces formules métaphysiques sous lesquelles se déguise la force triomphante ou la guerre acharnée. Non, la patrie n'est pas l'ombre de la patrie.
Le chômage augmente, le vagabondage augmente, la folie augmente, le meurtre augmente, la prostitution augmente, et pourtant les moyens d'existence augmentent !
Tandis que la misère grandit, l'abondance règne.
Mais cette abondance elle-même est funeste aux capitalistes : car tout excès de production a pour conséquence un excès de concurrence, c'est-à-dire une baisse des prix et partant des profits; les trusts, les cartells et les syndicats patronaux se sont formés de cette manière pour régler, surveiller, limiter la production, c'est-à-dire endiguer les sources de la richesse. Plus que jamais l'homme semble fait pour les produits, et non les produits pour l'homme.
En résumé, qu'est-ce que la justice? Un leurre. La nationalité? Un souvenir. La race ? Une fiction. Les traditions, les légendes ? Des ruines, de la poussière, des cendres.
Si les fondements historiques de la patrie n'existent plus pour cette innombrable catégorie d'hommes qui vivent au jour le jour, dans un état perpétuel d'insécurité et d'angoisse, que peut-il rester de la patrie elle-même ?