LA. LIBERTE
« Il y a îles eus ou il faut mettre- po ir uu moment un voile sur la liberté, comme l'on cachait les statues des dieux. > Montesquieu.
On a beaucoup disserté sur ce mot depuis deux mille ans. En savons-nous beaucoup plus que les anciens? C'est improbable.
On a beau creuser les mots, si on ne porte pas ses regards plus loin, on ne trouvera toujours que des mots. On se plaint étourdiment que le public a perdu le goût des idées générales (l'a-t-il jamais eu?) Il faudrait s'entendre, car on patauge ferme dans les généralités . Une idée générale doit être un résultat, un total, un aboutissant et jamais un point de départ. Avant de goûter aux idées générales, connaissons
d'abord les faits particuliers; ensuite apprenoi penser.
Le monde est infesté d'idéologues, qui sèment partout la confusion.
Chacun érige en système sa propre folie.
De là ce chaos de sociologies, d'éthiques et d'esthétiques où les meilleurs esprits ont de la peine à se reconnaître.
Pi des méthodes prudentes, sérieuses, patientes, loyales! C'est si long!
Gomment arriverait-on?
Et pourtant « il n'y a pas de route royale pour la science ».
Le concept de la Liberté ! Chacun caresse et tourmente sa propre chimère.
Que voulez-vous extraire de là? On ne tire pas du sang d'un fantôme.
Il faut particulariser sous peine de mâcher à vide indéfiniment.
Il faut choisir des exemples, des faits, des événements, des cas, des preuves.
Ici, comme partout, la méthode d'observation s'impose.
Remontons à l'antiquité grecque.
Le problème de la liberté politique tient peu de place dans les écrits des philosophes grecs. D'où vient cela? De ce que les citoyens des petites villes de l'Attique jouissent de toute la somme de libertés dont on peut jouir à cette époque. En effet, tous étaient pro-
priétaires et affranchis du travail par les esclaves ou les serviteurs.
Dans ces petits agrégats de familles ou de tribus soumises à des conditions sociales identiques, la liberté de chacun se confondait nécessairement avec la liberté de tous, c'est-à-dire avec l'indépendance de la cité.
La conquête d'une cité avait pour effet immédiat de réduire la population en esclavage. Patriotisme et liberté vous n'étiez pas encore devenus les signes de l'indigence!
D'ailleurs certaines villes italiennes, au xvc siècle, eurent une destinée pareille. Les intérêts particuliers se touchaient si étroitement qu'ils joignaient les cœurs... Les plus beaux sentiments et les plus farouches instincts s'unifiaient sans effort.
Pour revenir à la Grèce, on ne voit guère Platon ni Aristote s'occuper de la Liberté. S'ils prononcent le mot, c'est de liberté morale ou de libre arbitre qu'ils entendent parler. Ils n'examinent pas la liberté politique : elle existait.
Bien entendu on nég^lig-eait les esclaves. L'esclavage était une chose normale : s'indigner de cette idée, c'est mal connaître le passé, et méconnaître le présent.
La fatalité de Tesclavag'e était telle que les penseurs le considéraient comme un juste établissement de la nature.
On a blâmé la dureté d' Aristote, l'insensibilité de
Platon. On a flétri le paganisme, exalté le christianisme.
C'est de l'incompréhension. C'est aussi de l'inexactitude. On a commencé à affranchir les esclaves avant l'ère chrétienne, nous dirons de quelle manière.
D'autre part, l'Église affranchissait les esclaves à a condition qu'ils voulussent bien se convertir à la religion chrétienne. Ajoutons que les moines trouvaient des bénéfices à ces affranchissements.
A Athènes le mot de liberté commence à être prononcé avec insistance au moment où elle est incertaine.
Au moment, aussi, où l'ennemi est aux portes.
Est-ce qu'on ne s'attend pas à voir bondir les citoyens aux premiers appels de Démosthènes ? Ne les voit-on pas se ruer ensemble sur Philippe? Il n'en fut rien.
Il y avait trop d'inimitiés dans la cité, car il y avait déjà beaucoup de divisions. Et il y avait des divisions parce qu'il y avait des classes, chacune avec des intérêts propres et souvent contraires. Si d'un côté, parmi ceux qui soutiennent le parti de Démosthènes, on voit des gens intéressés à faire la guerre, les fournisseurs, les armateurs et tous ceux qui s'enrichissent des armées, sans compter les soudoyés du roi de Perse ; de l'autre côté on voit
une bonne partie du démo"s dégoûté de la guerre, anti-militariste, non pas pour des raisons philosophiques mais par des causes d'ordre pratique (l'industrie et le commerce florissants d'Athènes enrichissaient plus sûrement que la guerre) ; d'ailleurs on voit aussi les financiers hostiles à une expédition où vont s'engloutir les capitaux ; on voit enfin les aristocrates remplis d'aversion pour une aventure guerrière qui les arracherait à leur vie facile et voluptueuse. Tandis que Démosthènes, Lycurgue, Hypéride poussent à la guerre, Isocrate, Phocion, Eschine font le jeu de Philippe. De là les tiraillements qui rendent la tâche du grand orateur si malaisée. Comme la liberté des uns n'est déjà plus celle des autres, il est difficile d'enlever tout de suite les suffrages. En évoquant la Liberté il essaye de rallumer dans le cœur des Athéniens le patriotisme vivace des anciens jours. Il y réussit. Néanmoins la cause des patriotes échoua. Et malgré les. sinistres présages de Démosthènes la Liberté ne fut point perdue. La Grèce fut grande encore sous Philippe et sous Alexandre.
Mais il y eut quelque chose de changé : pertes d'un côté, gains de l'autre. Quoi?
Le pouvoir, la richesse, l'influence, le crédit, le commandement qui passaient d'une main dans une autre. Cependant la condition du démos n'avait pas changé.
On a prétendu que la fin de l'esclavage antique fut le résultat des efforts des philosophes, de la morale qu'ils professèrent, morale que le christianisme reproduisit.
C'est faire beaucoup d'honneur aux philosophes. Et c'est calomnier le christianisme dont la politique fut toujours prudente, et liante avec le pouvoir (sauf à l'origine). Dire que le christianisme a aboli l'esclavage est une erreur et un non-sens. « On t'appelle esclave, dit Grégoire de Nysse (Orat., i), pourquoi t'affliger de la servitude du corps ? Quand tu vois ton maître esclave du plaisir dont tu sais te préserver toi-même, ne comprends-tu pas que tu n'es esclave que de nom, et que lui, c'est de nom seulement qu'il est maître ».
Il allait plus loin, il déclarait que c'était un mal de résister à l'empire du maître (Théo. Orat., xli, t. I). Saint Hilaire conseillait le mépris. Et saint Ignace disait aux esclaves de ne point s'exalter dans un esprit d'orgueil ; de servir plus assidûment, au contraire, afin d'obtenir de Dieu cette liberté meilleure (ad. Polycarp., iv). Sans le vouloir ils sont d'accord avec Libanius, le défenseur éloquent du paganisme, à qui ils empruntent ses arguments pour justifier l'esclavage.
Au surplus, pour saint Augustin, l'esclavage ré-
suite du péché. C'est donc une institution divine. Dans l'héritage qu'Abraham transmet à son fils, il y a des troupeaux et des esclaves (Genèse, xxiv, 61). Lia, désespérant d'avoir des enfants de son époux Jacob, invite Zelpha, son esclave, à coucher dans le lit de son mari (Genèse, xxx, 9-14). D'ailleurs Moïse, le législateur de Dieu, maintient l'esclavage dans sa loi.
Saint Augustin, obligé d'expliquer toutes choses par des arguments théologiques, déclare que Jésus- Christ vint détruire plus tard cette suite du péché. De quelle façon? c'est ce qu'on ignore puisque « il enseigna les devoirs, mais non pas les droits de la servitude ». Esclaves, obéissez à vos maîtres : « Servi, obedite dominis carnalibus cum timoré et tremore, in simplicitate cor dis vestri, sicut Christo ». (Paul, Ephésiens, vi, 5). Nous pourrions continuer les citations. Non seulement les chrétiens n'ont pas aboli l'esclavage (comment l'auraient-ils fait?) mais ils eurent aussi leurs esclaves et leurs serfs. Saint Cyprien, évêque de Garthage, l'an 218, dans son troisième livre des Témoignages, s'exprime ainsi : « Les esclaves, lorsqu'ils ont la foi, doivent d'autant plus obéir à leurs maîtres. Les maîtres, de leur côté, doivent être indulgents ».
Il est vrai que pour les grecs, l'esclave était une
lose, tandis que pour les chrétiens il était une %sonne. Il avait conquis sa dignité morale ! Les
>ups qu'on lui administrait n'avaient plus la mêm
signification : on le châtiait par amour : animo dilectionis, non animo ultionis (saint Augustin) :
Pour comprendre la façon dont le christianisme a aboli l'esclavage il faut lire ce que racontent saint Augustin et saint Jean Ghrysostôme « des courtisans, des danseuses, des histrions (des esclaves) qui figuraient dans les festins, aux noces, et jusque dans les cérémonies religieuses des familles chrétiennes, même dans l'intérieur des églises, lors de la fête des saints martyrs ».
Lorsque l'esclavage disparaît, ou s'améliore, cela prouve qu'un changement appréciable s'est opéré dans la forme de la propriété, le mode de travail, et la nature des relations sociales.
Il est rare que l'affranchissement ne se fasse pas un profit du maître. Après le désastre de Ghéronée qui, d'après Diodore, enleva trois mille citoyens à Athènes, il fallut bien remplir les cadres, et comme l'esclave n'était pas soldat, Démosthènes et Hypéride firent voter des décrets pour affranchir les esclaves, principalement ceux des mines. On les traite avec plus d'humanité. Il y eut même d'audacieux sophistes qui soutinrent que l'esclavage n'était pas naturel. (Le sage Aristote remit les choses au point) ! A Rome, sous la décadence, affranchir les esclaves est une excellente affaire. Il n'y a que le nom de changé.
Le maître a un serviteur de plus, un bon client qui lui paye une redevance annuelle, qui lui donne son vote, qui lui fait escorte, qui lui laisse même une partie de son héritage. « L'affranchi le plus heureux, dit un proverbe de ce temps-là, est celui dont le patron est aux enfers. » (Ulpien.)
Affranchir est aussi une spéculation. Les guerres perpétuelles qui amenaient à Rome des milliers d'esclaves avaient fait baisser celte marchandise. On achetait à bon marché et l'on affranchissait. Gicéron, ce limier d'affaires, disait qu'il fallait environ six ans à un esclave laborieux pour acheter sa liberté.
L'affranchissement était une si belle opération pour l'aristocratie et la classe riche, il devenait un si grand danger pour le gouvernement, que l'Empire dut enrayer ce débordement de générosité : la loi Aelia Sentia stipula qu'on ne pouvait affranchir l'esclave au-dessous de trente ans.
Et la loi Furia Caninia (8 ans après J.-C.) aggrave ces restrictions en décidant que le testateur ne pouvait en affranchir plus de la moitié sur dix, le tiers sur trente, le quart sur cent, le cinquième audessus, et en aucun cas plus de 500.
L'histoire de l'affranchissement des esclaves dans les temps modernes est aussi fort curieuse.
ÏLa Convention, seul gouvernement qui s'est inspiré
quelquefois dans ses décisions d'idées humanitaires — c'est-à-dire politiquement chimériques — avait aboli l'esclavage des nègres dans toutes les colonies (décret du 16 pluviôse an II). Mais Bonaparte, esprit pratique, révoqua le décret de la Convention : en autorisant l'esclavage et la traite des noirs il se ménageait l'appui des planteurs et des négriers.
Il est vrai qu'aux Gent-Jours il fut pris d'un accès d'humanitarisme : il abolit la traite.
D'ailleurs l'Angleterre l'avait précédé dans cette voie nouvelle. Naturellement les historiens admirent ce désintéressement. Or ce n'est que l'application d'une politique adroite, égoïste et barbare.
Supprimer l'esclavage dans un pays nouvellement conquis c'est consolider la conquête. Gomment? Par la ruine des propriétaires d'esclaves : chefs, juges, prêtres et guerriers. C'est trancher le pouvoir à sa racine.
A Madagascar le décret de M. Laroche (26 septembre 1896) eut pour conséquence la ruine de la noblesse nova.
Il s'ensuivit une insurrection et une complète désorganisation du travail. Le général Galliéni fut envoyé dans l'île pour calmer V effervescence...
L'abolition de l'esclavage aux colonies est si peu dictée par des motifs d'humanité que la condition du nègve-esclave est souvent plus douce que celle du nègre affranchi.
D'après Ida Pfeiffer (Voyage à Madagascar, 1858),
les esclaves avaient peu à travailler et leur nourriture était à peu près la même que celle de leurs maîtres. Ils étaient rarement punis, et il était interdit aux patrons de les frapper avec un bâton ferré. Ces renseignements concordent avec ceux de M. Ed. -G. André, qui a trouvé à Madagascar un esclavage patriarcal analogue à celui des temps homériques (1899).
La condition d'ouvrier industriel paraît si dure et si répugnante à ces natures de primitifs habituées à vivre au grand air, que la main-d'œuvre manque à Madagascar, au Transvaal et ailleurs, partout où l'on se plaint de la cherté du travail. Les nègres se méfient de la Liberté !
Ainsi l'histoire dépouillée des mensonge intéressés, des préjugés invétérés, des erreurs volontaires, des lieux communs ténébreux, nous prouve que l'affranchissement est toujours causé par une nécessité historique d'un caractère durable, quelquefois momentané, mais en tout cas rarement profitable à l'affranchi. S'il y a une amélioration ce n'est que plus tard, par hasard et du reste rien ne le prouve.
Je suppose que demain un décret-loi autorise à
Paris l'esclavage des femmes et des enfants suivant le mode antique.
Qu'arrivera -t-il? C'est que les femmes, les enfants et une foule d'ouvriers se précipiteront dans la servitude, tandis que les patrons refuseront énergiquement de les satisfaire.
Bonté d'aine, direz- vous? Soyez sûrs qu'ils ne manqueraient pas de le dire...
Mais la vraie raison est moins compliquée.
L'esclave coûterait plus cher que l'ouvrier dans la majorité des cas.
Songez qu'il y a plus de cent mille ouvrières à Paris qui gagnent moins de 2 fr. 50 par jour. Songez que l'entretien minimum de l'ouvrière-esclave coûterait plus du double. Songez que la morte-saison serait à la charge du patron. Songez qu'il serait obligé de veiller à la santé de ses esclaves comme le fermier veille à la santé de ses moutons et de sesagneaux. Songez...
Songez qu'il a V esclave et qu'il n'a ni les risques, ni les pertes, ni les ennuis, ni les soucis du maître d'esclaves.
Songez qu'il a l'esclave et qu'il peut être membre de la société pour V abolition de V esclavage aux colonies.
Songez qu'il a l'esclave et qu'il peut écrire un fort volume sur les bienfaits de la Liberté.
Songez qu'il a l'esclave et qu'il peut rire sincère' ment de quiconque se trouble au mot de Progrès...
Tant que l'homme a pu vendre son travail, régulièrement et sans trop de difficultés, on peut accorder qu'il a joui d'une certaine liberté, car sa force physique lui tenait lieu de. petite propriété.
Mais le jour où il s'est heurté à des obstacles si durs que sa volonté s'est brisée ; le jour où la recherche du travail est devenue aussi pénible, aussi longue, aussi mortelle que le travail lui-même ; le jour où la rémunération du travail, enfin trouvé, n'a pas compensé la perte antérieure, de sorte que la racine même de son existence a été blessée, mutilée, broyée ; ce jour-là l'homme a dû s'apercevoir que le travail servile avait cessé d'êlre, en général, une garantie de liberté. Le travailleur, complètement désarmé, redevenait mûr pour V esclavage antique. (Dans certaines villes d'Amérique les sans-travail ont été condamnés à des travaux forcés qu'ils exécutent enchaînés. Le Progrès a des exigences...) • Ainsi se vérifie la pensée de Locke : liberté c'est puissance. On est libre de faire quand on a le pouvoir de faire. Là où il n'y a plus de puissance il n'y a plus de liberté.
Le travailleur, lorsqu'il se repose, fait paraître sou-
vent un noble mépris devant celui qui ne travaille plus : devant son image virtuelle !
Cependant le travail qu'on fait sans plaisir est une servitude.
Être libre, je le déclare hardiment, c'est être affranchi du travail (1),
Qui ne voit que la masse est encore plongée dans la servitude ?
« L'ouvrière, mot impie, sordide qu'aucune langue n'eût jamais compris avant cet âge de fer, et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès ».
Il faut appliquer à V ouvrier de tout état et de toute condition ces paroles clairvoyantes de Michelet.
La morale du travail n'est qu'une apologie captieuse de la servitude.
Elle dit : Tu veux nourrir ton sang? Epuise-le.
Tu veux des plaisirs ? Commence par te mutiler.
Tu veux être libre ? abdique ta liberté.
Dante n'a pas décrit ce tourment. C'est le nôtre :
Le chômage affame ; le travail servile abêtit.
Telle est l'alternative de Vhornme libre.
« La liberté, dit Montesquieu, est le droit de faire tout ce que les lois permettent ».
(1) Les anciens et notamment Xénophon tenaient le travail manuel pour dégradant à cause des déformations physiques qui en résultaient. De nos jours on l'a réhabilité, bien que les déformations se soient aggravées, seulement le travail est devenu très productif...
Fort bien. Comme la loi d'Athènes, n'est pas celle de Rome, qui n'est pas celle de Paris, il s'ensuit qu'il y a mille sortes de libertés. Autant dire qu'il n'y a pas de Liberté du tout (ce que nous savions de reste).
La liberté n'est pas une; au contraire, elle est essentiellement diverse, changeante, multiple. Toute liberté a ce caractère principal : de nier la Liberté absolue, pur concept, éternelle irréalité.
L'ostracisme des Grecs qui permet de bannir le
citoyen trop puissant et trop riche est une loi : son
ipplication est donc l'exercice de la liberté. Même
•emarque pour le fameux bill d'attainder en Angle-
;rre.
Le bill des six articles (Henri VIII, 1539) qui prescrivait de croire à la présence réelle, qui imposait la chasteté et le célibat aux prêtres, la confession auriculaire, etc., n'était-il pas aussi l'exercice de la liberté ?
Je prévois une objection ; les juristes nous disent : « la force de la loi ne consiste qu'en ce qu'elle statue surtout le monde». Or il y a là une grave équivoque. La loi ne peut pas statuer sur tout le monde à la fois. Elle ne peut se réaliser que dans les cas particuliers.
L'ostracisme qui bannit tout citoyen opulent n'est pas plus une entorse à la liberté que le bill qui impose la chasteté ; que la loi qui expulse les Jésuites; ou qui poursuit les menées subversives ; ou qui bâillonne
la presse. Tout cela se fait au nom de la Liberté et pour la Liberté.
Ici les partisans de la vraie Liberté (fi des autres !) montrent le bout du nez : Pas d'ostracisme ; pas de bill de chasteté ; pas d'expulsion ; pas de loi scélérate ; pas de censure, voilà, voilà la vraie Liberté...
C'est le libertarisme !
Saluons la dernière idole.
Pas d'ostracisme, dites-vous? Béni soit ce scrupule.
Laissez-nous nos richesses et gardez votre pauvreté... au nom de la Liberté !
Pas de bill de chasteté? Pas de célibat pour les prêtres ? Vive donc l'Église d'Angleterre (nous sommes au seizième siècle). A bas l'Église de Rome. Le bon billet ! au nom de la Liberté.
Pas d'expulsion des Jésuites ? Honneur à ce scrupule que n'eurent point les rois. Laissez- vous vaincre pour l'amour de la Liberté.
Pas de loi scélérate? Évidemment. Mais priez donc les gouvernements de récompenser leurs ennemis irréductibles, au nom de la Liberté.
Pas de censure? D'accord, tant que, vous serez les plus faibles, V opposition. Mais quand vous aurez fait « la conquête du pouvoir » vous trouverez que la censure a du bon...
Le libertarisme est un mirage. (Hommes altérés je vous comprends) !
Il prend la liberté pour une cause, tandis qu'elle
>t un effet... Théoriquement le libertarisme est mservateur.
« Laissez-faire et laissez-passer ». C'est la formule les économistes individualistes (école de Molinari- Yves-Guyot Passy, etc.).
Laissez-faire puisque nous avons ia richesse de notre côté : la richesse sans laquelle il n'y a pas de pouvoir, c'est-â-dire pas de* liberté. Laissezfaire l
Mais n'est-ce pas l'Angleterre, n'est-ce pas l'école de Manchester qui a poussé la première, ce cri sédileux ? Laissez-faire ô libertaires, cela est né dans pays de la plus grande richesse et de la plus *ande misère. Actuellement l'exercice de la
tBERTÉ CONSOLIDE VOTRE ESCLAVAGE !
Résumons-nous :
La Liberté « vain mot, vaine ombre ». Aspiration igue. Indice d'esclavage. Cependant il y a des listes qu'on prend ou qu'on abandonne, que Ton ►nquiert ou que l'on perd, sous certaines in-
luences extérieures aux volontés particulières }§ hommes.
La liberté est inséparable de la puissance. Petite
missance, petite liberté. Grande puissance, grande
iberté.
Or un peuple est sans puissance, désarmé, assujetti
78 SUPERSTITIONS TOLITIQUES
au travail ou à la pauvreté. C'est un fait, et non une hypothèse pour étayer une doctrine.
Quelle est donc la puissance qui confère la liberté?
La richesse — ou ce qui en tient lieu (pouvoir politique, influences, crédit, etc.). Richesse c'est liberté. Pauvreté c'est esclavage.
La liberté moderne comme la liberté antique se fonde sur un esclavage (1).
(1) Est-il nécessaire de rappeler que Stuart Mil! a écrit un volume sur la Liberté ? Rieu de plus vague que ces phrases libérales. Un exemple : « Le but de cet essai, dit Mill, est de proclamer un principe très simple, comme fondé à régir absolument la conduite de la société envers l'individu dans tout ce qui est contrainte et contrôle, que les moyens employés soient la force physique, sous forme de peines légales, ou la coaction morale de l'opinion publique. Voici ce principe : le seul objet qui autorise les hommes, individuellement ou collectivement, à troubler Ja liberté d'action d'aucun de leurs semblables, est la protection de soi-même. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de force contre un de ses membres, est de l'empêcher de nuire aux autres. Elle n'en a pas une raison suffisante dans le bien de cet individu soit physique, soit moral. »
Ceci n'est pas autre chose, à bien regarder, que la philosophie économique de l'Angleterre... Mill ne voit les actes nuisibles que dans les faits, divers. Pour le reste, laissez faire et laissez passer. L'auteur termine son livre par un chapitre spécial très curieux et très piquant : c'est une sorte de règlement de police de la Liberté. L'ardent apôtre de la non-intervention de l'État énumère les cas (nombreux) où la société a le droit d'Intervenir: il y a la fraude, l'escroquerie, la vente des poisons, l'ivresse, la licence des rues et même la protection du travail!