LA QUESTION AGRAIRE ET LES SYSTEMES ÉCONOMIQUES
L'importance du fait économique appelé « crise agricole » dans le monde politique, et plus généralement o question agraire » parmi les économistes, ne cesse de grandir. Il est devenu, depuis quelques années, un fait permanent d'actualité.
Du reste, il n'est pas particulier à la nation française, on le rencontre dans tous les pays où se développe, avec plus ou moins d'intensité, le processus de la civilisation moderne.
L'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, l'Italie, la Russie, l'Amérique, etc., sont minées parla crise agricole.
La littérature économique est grosse de cette
question. Les partis politiques l'exploitent chacun au mieux de ses intérêts. Il en résulte un nombre respectable de discours, de brochures, de livres très tendancieux, et d'où l'on à peine à démêler quelques vérités nettes. Je vais essayer d'éclairer mes lecteurs à la lumière des faits.
Délivré du souci de ménager un parti quelconque ou de flatter une catégorie dans l'espoir de capter ses bonnes grâces ou ses suffrages, je tenterai de faire connaître la vérité telle qu'on peut la dégager du réseau des discussions contradictoires, par l'observation exacte et la critique rigoureuse, sans préjudice de la nature des conclusions qui pourront s'imposer.
La baisse générale des prix subie par les princi paux produits agricoles dans le monde entier, tel est le signe évident par lequel se manifeste la crise aux yeux des populations rurales (1).
(1) « L'élévation des rendements, en augmentant Ja production, a provoqué presque partout un abaissement des prix <le vente, un abaissement des cours, qui ne laisse plus à l'agriculture une marge de bénéfices suffisante pour la rémunérer de son travail et qui a créé une nouvelle crise qu'on peut appeler la crise des prix. » — Discours de M. Méline au Congrès ' nternational de l'Agriculture, 2 juillet 1900.)
Voyez aussi le Dictionnaire d'Economie politique de Léon Say, lome I : « Cet avilissement des prix est un phénomène uni-
L'attention des théoriciens et des législateurs s'est portée de préférence sur les céréales parce que la dépréciation y est particulièrement intense. Mais tous conviennent que la crise embrasse l'ensemble de la production agricole et se répercute sur la majeure partie de la population des champs.
Trois écoles se disputent l'honneur de connaître les causes des « souifrances » de l'Agriculture... Il va sans dire que toutes trois nous offrent les moyens de les adoucir et même de les guérir.
Ce sont :
Les partisans du système protecteur ; les disciples du libre-échange ; les adeptes du collectivisme.
Nous passerons en revue chacune de ces écoles. Nous examinerons leur doctrine, leur système ou leur tactique. Puis nous tâcherons de montrer clairement les transformations capitales qui sont en train
versel qui s'est manifesté aux États-Unis comme en Europe. » M. Ronna en France, MM. Bœhm, Lotz, Sering, etc., en Allemagne expliquent ainsi la cause du bas prix des céréales aux États-Unis : Le sol productif n'est pas cher et dans une grande partie de la contrée il est fertile et n'a pas besoin d'engrais. Le farmer n'a besoin ni de grange, ni de grenier. Il loue la machine a battre (2 fr le quintal) et transporte en vrac à t'élévator les grains qui vont dans les grands centres du commerce où se trouve le terminal ètévator qui centralise les grains destinés à l'exportation. Ces élévator ou magasins-greniers appartiennent à de grandes compagnies exportatrices. .. (Voir pour plus, de détails Revue politique et parlementaire, février 1899, article de Maurice Block.)
de s'opérer dans le domaine agricole. Nous indiquerons ensuite, en nous appuyant sur des faits, les tendances qui s'y manifestent et- les conséquences extrêmement graves qui en découlent au point de vue social.
Les partisans du système protecteur estiment (la chose est indéniable) que la baisse continue du cours des céréales est produite avant tout par l'importation des grains étrangers ; ils savent également que cette baisse des prix s'étend à la plupart des produits du sol.
Pour remédier à l'état des choses qui s'aggrave de plus en plus, ils ont élevé progressivement les taxes particulières qui frappent certaines marchandises à leur passage à la douane.
En 1885, le Parlement a voté un droit protecteur de 3 francs par quintal de blé et des taxes sur le bétail étranger ; en 1887, ces droits sont augmentés; en 1891, on les relève encore ; en 1894, une taxe de 7 francs par quintal de froment est établie à l'importation. Aujourd'hui on réclame une nouvelle contribution.
Les vices du système protecteur ont été maintes fois dénoncés. M. Méline lui-même est obligé de convenir que les tarifs douaniers ont perdu une partie de leur puissance protectrice. « Gela tient, disait-il naguère dans un discours prononcé à la Chambre des députés, à ce que nous sommes solidaires de tous les marchés du monde. La baisse sur le marché de
Londres se répercute sur le marché de Paris (1). » M. Méline disait vrai. Mais cet aveu prouve suffisamment l'impuissance du système.
Si on compare, par exemple, le cours du blé à Londres et à Paris, dans les premiers jours du mois de mars 1901, on s'aperçoit que ces deux prix ne sont séparés que par un écart de 1 fr. 50, alors que pour amener du blé de Londres à Paris il faudrait payer environ 1 fr. 50, de transport et 7 fr. de droit d'entrée, c'est-à-dire que l'écart entre un marché libre, comme le marché anglais, et un marché protégé comme le nôtre, devait s'élever et s'élève en effet, dans certaines circonstances, à cette somme de 8 fr. 50 (Cité par R.Georges Lévy.) Ainsi l'impuissance de la protection a-t-elle amené
(1) « Tous les pays du inonde sont devenus solidaires, il n'y aplus en réalité qu'un seul marché, die Weltmarkt, comme disent les Allemands, le marché du monde. Les conséquences de cette évolution, ce devait être précisément un avantage pour les nations jeunes qui occupent un sol vierge, produisant sans efforts, presque sans frais, toutes ces céréales que nous cultivons avec taut de peine. Cette évolution devait être au contraire défavorable aux nations anciennes, comme la nôtre, écrasées par les charges du passé et par les impôts du présent, aux nations qui, depuis des siècles, pressurent en quelque sorte le sol, et ne peuvent entretenir sa fécondité qu'au prix de sacrifices considérables que les nations jeunes n'ont pas à faire. » G. Blondel.
(Conférence au Concours agricole de Tonnerre, 1808).
Comme remèdes principaux, M. Blondel préconise Vesprit d'initiative, Vesprit d'association, et le vis durans que Tacite attribuait aux Germains... Méchant ironiste!
les agrariens à réclamer le système des bons d'importation qui est une protection à peine déguisée. D'après ce système, tout exportateur de blé recevait un bon de 7 fr. par quintal, lequel pourrait servir à acquitter les droits dédouane à l'entrée, sur le blé, ou sur un certain nombre d'autres marchandises désignées par la loi ; mais si ces bons n'avaient pas été employés à l'acquit de ces droits de douane, ils seraient remboursés par le Trésor. (Le Sénat a repoussé ce système le 8 mars, système qui était sorti du vote de la Chambre en juillet 1900 et des délibérations de la Commission des domaines du Sénat).
M. A Raffalovich faisait observer récemment à la Société d'Économie Politique (5 mars 1901) que le droit de douane en Allemagne depuis 1879 a été maintes fois modifié, sous l'influence des diverses pressions. En 1879 la taxe avait été élevée par Bismarck qui voulait, d'une part, donner une satisfaction aux agrariens, et, d'autre part, procurer des ressources au Trésor.
En 1891-92 Gaprivi se convainquit que l'on devait assurer aux exportations allemandes des débouchés réguliers et il conclut alors avec plusieurs pays des traités de commerce. Pour les blés en particulier, la Russie resta soumise à un droit différentiel à l'entrée de5fr. quand le blé des autres pays ne payait que 3 fr. 50.
Cette mesure a fort peu nui à la Russie car les blés
russes ont simplement agi en déplaçant et en remplaçant de proche en proche les blés roumains et hongrois, poussés en Allemagne.
Il est certain que les cours des céréales sont influencés par les caprices de la spéculation. M. Méline ne l'ignore pas : « Il ne faut pas, disait-il, en atteignant l'agiotage, la spéculation malhonnête et les paris, rendre impossible la pratique des marchés à terme, »
Pour comprendre l'importance de la spéculation sur la marche des cours, il suffit de jeter un coup d'œil sur le tableau suivant qui donne le chiffre des importations en regard de celui des prix pendant une période décennale :
innées
Prix
Milliers de quintaux
24 fr. 8