II
23 fr. 1
21 fr. 7
22 fr. 8
23 fr. 4
21 fr. 7
24 fr. 0
24 fr. 9
26 fr. 1
Or, il est évident que l'affaiblissement des prix devrait correspondre à un accroissement du chiffre des importations. En d'autres termes, plus il pénètre de blés étrangers sur le marché français, plus les cours devraient s'abaisser. Inversement la hausse
devrait être le signe d'une diminution dans le chiffre des importations. Et c'est le contraire qui arrive ! Ainsi en 18S4 l'annonce du vote prochain d'un droit de 3 francs par quintal détermine une augmentation soudaine des importations malgré la baisse des prix. En 1891, une mauvaise récolte nous oblige à recourir aux blés étrangers, les droits de douane sont abaissés pour la circonstance et les prix restent encore plus élevés.
« L'un des faits qui montrent bien l'importance de la spéculation sur les blés, dit M. Georges Blondel, c'est que les produits exportés par divers États exportateurs ne sont pas expédiés seulement vers les pays qui en ont besoin pour subvenir à leur consommation, mais aussi vers des pays qui se suffisent à euxmêmes. On a pu citer l'exemple de l'Autriche-Hongrie qui se suffit à elle-même et reçoit pourtant des blés de la Roumanie, de la Serbie, de la Russie... Il y a là une importation par force qui ne répond pas aux besoins naturels, qui crée un superflu artificiel et provoque nécessairement la baisse des produits agricoles. Cette baisse est encore accentuée par ce fait que le produit étranger se substituant au produit indigène pour la consommation locale, contraint celui-ci à l'exportation, c'est-à-dire au paiement de frais supplémentaires de transport et de douane. »
Est-ce à dire que la spéculation a raison en définitive du prix des produits? Non, certes: elle n'empêche point en dernier lieu la baisse progressive de
ces prix, mais elle les modifie suffisamment pour produire des perturbations violentes sur le marché agri* cole; après une série de mouvements ascendants et descendants à la faveur desquels les détrousseurs cossus de la finance réalisent des profits incalculables au détriment des petits producteurs, les prix reprennent leurs cours normaux déterminés par l'offre et la demande : « Toute production agricole, dit M. Punck Brentano, est écrasée par la spéculation à 4a baisse sur les producteurs et la spéculation à la hausse sur les consommateurs (1). »
Mais s'ensuit-il que certains législateurs intègres, soucieux de préoccupations morales dans un domaine qui n'est pas le leur, soient autorisés à demander
(1) Voici un fait qui montre bien l'importance exagérée que i'on attribue à L'agio sur les cours des céréales : La proiluction du blé dans le monde entier en 1900 a été de 910 millions d'hectolitres (chiffres ronds), l'année précédente elle avait été de 970 millions ; malgré ce déficit les cours se sont avilies en 1900, ce qui a fait croire à l'influence exclusive de spéculation. La vér.tô c'est que la récolte du blé dans le monde avait été considérable en 1898 (1 milliard, 5a millions dhectolitres), très importante en 1899 ^970 millions) et qu'il s'était constitué des stocks énormes dont les reports successifs ont encombré les marchés. Ainsi les États-Uuis et l'Argentine, qui ont vu leurs récoltes diminuer de 1899 à 1900, ont eu néanmoins de3 exportations supérieures (depuis le commencement de la campague 190'J-Ol) de 8,013,000 hectolitres à celles, môme période, de la campagne précédente. (Voir Evening Corn Trode List, avril 1901.) La cause principale de l'avilissement est la surabondance. L'agio t-t hs accaparements ont une influence secondaire, ce qui ne ut pas dire nulle.
légitimement la suppression ou l'atténuation de l'agio? Pas le moins du monde.
Quiconque veut se donner la peine d'étudier le jeu de nos institutions d'une façon objective, c'est-à-dire sans les entraves de nos préférences personnelles ou de nos antipathies, comprendra que [la spéculation fait partie intégrante du régime économique moderne. Loin d'être un accessoire elle est un instrument important des transformations présentes, passées et futures. Il n'y a pas de raison d'entamer de préférence le mécanisme de la Bourse à tout autre mécanisme du régime capitaliste.
L'attitude des gens qui s'accommodent fort bien de l'état de choses actuel mais condamnent avec indignation la spéculation et le jeu ne laisse pas d'être plaisante. Ils applaudissent volontiers l'institution de la guerre tant qu'ils en tirent quelque profit, mais ils la réprouvent aussitôt que les engins les atteignent...
Impossible d'appliquer ici le in medio stat virtus , il faut tout accepter ou tout rejeter. La vérité c'est que la spéculation est inséparable de la forme capitaliste revêtue par la production et la circulation : elle opère le drainage des petits capitaux et l'accumulation des richesses en vue des entreprises colossales. D'autre part, elle paralyse et rend presque inutile l'application du système protecteur.
Ce système, que l'on fait volontiers miroiter sous les yeux des paysans, est impuissant à relever leur situation. Autrefois le blé valait 35 francs le quintal ;
il est descendu progressivement à. 30 francs puis à 26 fr., à 22 fr. Il oscille aujourd'hui entre 18 et 15. Tout ce que peut faire un nouvel accroissement des tarifs, c'est de renchérir momentanément les objets de consommation et de procurer quelque coup de Jarnac à la spéculation.
TI
Faut-il en inférer que le laisser- faire, tant prôné par les partisans du libre-échange, doive sauver les populations de la crise où elles se débattent? Nous allons voir que le libre-échange, pas mieux que le système >rotecteur, n'est capable de produire ce miracle.
D'abord il est évident que la concurrence extérieure mrajoutée à la concurrence intérieure ne peut que lésarmer les travailleurs nationaux.
Voici par exemple, un tableau des excédents de céréales exportés par divers pays et qui activent le jeu de la concurrence dans chaque pays :
Excédents moyens annuels
exportés des pays ci-après
(milliers de quintaux).
Kussie
Autriche-Hongrie.
Roumanie
Serbie
Bulgarie
Egypte
Algérie
Tunisie
ves nrises
« Quelles que soient les mesures législatives prises pour rehausser le niveau des cours en France, la baisse persistera à moins dedicterla prohibition, déclare M. D'Zolla. » (Cet agronome ajoute que la baisse provient aussi (outre la surabondance) d'une crise monétaire se traduisant par une augmentation en pouvoir d'achat de l'or, métal qui est devenu l'étalon unique des pays civilisés. (Voir la Revue Politique et Parlementaire du 10 avril 1901.)
Aux excédents d'importation ci-dessus il faudrait ajouter ceux des pays extra-européens : États-Unis (plus de 30 millions de quintaux), République argentine (plus de 6 millions), etc.
« Le développement extrêmement rapide de la production, dit un agronome compétent (M. Zolla), est le trait caractéristique de la période que nous traversons. Dans le 'inonde entier la quantité des produits agricoles obtenus s'est accrue; partout au même moment les moyens de communication sont devenus plus nombreux et les frais de transport moins élevés. L'activité industrielle des vieux pays, le besoin croissant de s'ouvrir des débouchés nouveaux a précipité ce mouvement et accéléré le développement de la production agricole... »
Ainsi la libre concurrence accentue nécessairement la baisse des prix des produits agricoles, ce qui entraîne fatalement une aggravation des difficultés de vente (rémunératrice) pour le cultivateur-propriétaire. Ses ressources pécuniaires tarissent. C'est alors
qu'il s'engage dans la filière des dettes hypothécaires ou chirographaires.
Certes le consommateur des villes bénéficiera de cet avilissement des prix, mais ce sera au détriment du consommateur des champs qui se présente avec ses intérêts de producteur. De sorte que toute tentative d'amélioration de la classe paysanne est fatalement nuisible à la classe ouvrière des villes, et inversement tout bénéfice de bien-être pour le prolétariat urbain ne peut se réaliser qu'au préjudice du prolétariat rural. Ces deux misères s'entre-dévorent au profit d'une classe restreinte et plus puissante.
Ce n'est pas tout. Le paysan, en qualité de consommateur, a des intérêts qui sont antagoniques avec ses intérêts de producteur.
Lui aussi achètera bon marché, mais comme il produit généralement plus qu'il ne consomme et que ses intérêts de producteur sont lésés, il s'acheminera sûrement vers un état de dépossession et de ruine. C'est ce qui a lieu du reste malgré l'application des tarifs douaniers. En résumé le libre-échange, appliqué suivant le désir d'une foule d'économistes ou de législateurs, aurait simplement pour effet de précipiter la transformation économique à laquelle nous assistons (1). Ce serait historiquement l'unique
(1) A propos d'une enquête pur la crise agricole en Angleterre M. de JMolinari était obli#£ de convenir que : « Sans doute, la terre a perdu sous l'inQuenee du libre échange et du développement des moyens de communication une partie de
5UPERSTITIONS POLITIQUES
raison qui pourrait le faire préférer au système protecteur, lequel, sans atténuer la misère, ralentit la crise sociale que nous traversons.
Ainsi on a vu que le système protecteur aggrave les conditions d'existence du pauvre sans apporter une amélioration sensible au sort des paysans et sans leur épargner la perspective d'une déconfiture prochaine.
Nous venons de voir que l'application de la théorie libre-échangiste du laisser- faire, la « tarte à la crème » de M. Yves Guyot, tout en diminuant le prix des objets de consommation, ruinerait plus rapidement le propriétaire-cultivateur, accentuerait par contre-coup le mouvement d'émigration vers les centres urbains, c'est-à-dire grossirait le prolétariat des villes. C'est ce que M. Punck-Brentano a résumé dans ces lignes : « En raison directe de la cherté provoquée par les droits protecteurs, la misère grandit, d'autre part en raison directe de l'importation en franchise des produits agricoles étrangers l'agriculture nationale dépérit et la misère grandit encore. » (Revue de Paris, 15 mai 1895).
la plus value artificielle qu'elle avait acquise sous le régime de la protection. Mais si la valeur de la terre a diminué, celle du travail s'est accrue. Le pouvoir d'achat du salaire s'est augmenté de la diminution du prix des nécessités de la vie. » Ce dernier point est extrêmement contestable, car on sait que, depuis plusieurs années la moyenne des salaires a diminué tandis que les loyers (surtout dans les grandes villes) ont augmenté, et augmenteront encore par l'effet des nouvelles taxes sur les immeubles — les propriétaires faisant supporter aux locataires tous les accroissements.
Donc ni la protection, ni le libre-échange ne répondent à la question. Le paupérisme agricole ne peut être enrayé par Tune quelconque de ces formules (1).
En face de ces deux écoles frappées d'impuissance que propose le socialisme, le collectivisme?
Il commence à jouir d'une certaine faveur grâce à quelques parties critiques assez justes enfermées dans sa doctrine. Un moment j'ai cru moi-même, de très bonne foi, que la solution agraire offerte par le col-
{i) Pour revenir au système protecteur, faisons remarquer que ses partisans eux-mêmes avouent son impuissance à sauver les agriculteurs. « Le prix du blé est à 18 ou 19 francs le quintal dit M. Domergue (réforme économique, 22 octobre 1899) ^oit aux environs de 14 francs l'hectolitre; ainsi se vérifie notre «prédiction ; lorsque nous cesserons d'être importateurs de blé le cours de ce produit sur le marché français se mettra automatiquement au niveau du cours du marché universel. » Et M. Domergue ajoute que l'augmentation du droit de douane pour remédier à l'avilissement des prix est un leurre criminel... Et il déclare que le remède est dans la constitution de syndicats d'agriculteurs (monopoles de ventes). Ces associations existent aux États-Unis.
M. de Molinari dit que « c'est le pacte de famine ». Parmi les vœux émis au Congrès de la vente du blé tenu à Versailles (lin juin 1900) par les principales sociétés d'agriculture de France nous relevons déjà celui-ci : « organiser la vente du blé de manière à assurer aux agriculteurs un prix rémunérateur... * Tout cela ne sauvera pas les petits agriculteurs de la débâcle.
lectivisme pouvait résoudre le problème. Mais une étude plus approfondie m'a dessillé les yeux. Je n'hésite pas à repousser cette doctrine dont une critiqm plus rigoureuse m'a démontré l'illusion, les lacun< profondes, linsuffisance et, partant, l'erreur.
M. Jaurès, dans le long* discours qu'il prononça naguère à la Chambre sur la crise agricole, disait ceci : « Tant que subsistera le régime capitaliste, il peut y avoir des palliatifs, il ne peut y avoir de remède et de guérison. »
Port bien. La tactique socialiste croit pouvoir se légitimer par cette assertion. Son rôle donc consisterait à fournir des palliatifs, et à apporter des atténuations. Voyons quels prétendus palliatifs, quelles espèces d'atténuations?
En premier lieu, les socialistes demandent la suppression de l'impôt foncier. Remarquons d'abord que cette réforme intéresse plutôt la catégorie des cultivateurs propriétaires, elle ne concerne pas les salariés des champs. Les 1,954,000 domestiques et ser" vanles de ferme, les 1,500,000 journaliers agricoles seraient exclus du bénéfice de cette réforme. Elle n'embrasserait donc qu'une fraction des hommes des champs.
Ensuite à qui fera-t-on croire que ce dégrèvement serait capable d'améliorer d'une façon appréciable le bien-être du paysan : « Il existe, dit M. Leroy-Beaulieu, 2,528,191 cotes foncières sur la propriété non bâtie taxées à 0,23 centimes en moyenne, chacune ;
ces cotes devant bénéficier de la remise de la totalité de l'impôt foncier ne paieraient plus qu'une moyenne de 0,12 centimes. Quel effet voulez-vous qu'aient des réformes aussi infinitésimales ? »
Ce serait donc le grand propriétaire terrien, le possesseur de gros domaines, qui profiterait surtout de la suppression de l'impôt foncier.
D'autre part, on sait que l'État ne perd pas au petit bonheur une ressource budgétaire sans chercher les moyens de la recouvrer ailleurs sous une autre forme. Il n'y a jamais, et il ne peut pas y avoir, au total, une diminution authentique de l'impôt. Ces sortes d'opérations se réduisent en dernière analyse à des translations, des déplacements, des virements. C'est là une vérité cruelle dont les socialistes réformistes se gardent bien de convenir, car elle est la condamnation de leur méthode stérile.
En ce qui concerne la dette hypothécaire et la dette chirographaire qui sont les plus lourdes charges de la propriété ou mieux qui constituent son mode de dépossession progressive, que proposent les socialistes? De transformer cette dette hypothécaire ou chirographaire en une créance d'État pour laquelle on demanderait au paysan un intérêt inférieur à celui qu'il paye aujourd'hui.
« Il faut, disent-ils, que l'État se substitue aux créanciers actuels du paysan et qu'au lieu de lui demander 4, 5, G pour 100 comme le font les créanciers d'aujourd'hui, il lui demande un intérêt moindre ».
M. Jaurès ajoute que « c'est un sacrifice que la na tion doit se consentira elle-même ».
Voilà une conception digne d'un professeur de philosophie, mais qui, à bien regarder, ne signifie pas grand'chose, ne correspond à aucun fait précis et clair.
Parler de sacrifice en pareille matière, c'est trahir sa méconnaissance du rôle historique de l'État. En effet, tout État suppose la domination et l'exploitation d'un groupe social par un autre groupe social. Point n'est besoin de confesser une doctrine révolutionnaire pour le constater. M. L. Gumplowicz, sociologue et professeur à l'Université de Gratz, le définit dans un sens identique.
Non, il ne peut être question de sacrifice dans l'accomplissement des faits sociaux, pas plus que dans les grandes réformes politiques, pas plus que dans les actes généraux en apparence tout spontanés. Les dates historiques considérées comme les plus pures par des esprits superficiels ne sauraient être expliquées sérieusement par des considérations d'un ordre aussi fragile. La fameuse nuit du \ août 1789, par exemple, envisagée comme la plus belle journée de la Révolution, fut imposée à la noblesse par les circonstances et la nécessité. En fait, bien avant la nuit du ï août, l'abandon des privilèges nobiliaires était déjà consommé : les émeutes farouches des Jacques avaient poussé la noblesse au sacrifice volontaire.
La créance d'État qui remplacerait la dette hypo-
thécaire en vertu du sacrifice que la nation se consentirait à elle-même, quelle plaisanterie!
La troisième réforme importante demandée parles socialistes est celle d'un minimum de salaire concédé aux ouvriers ruraux. Celle-là, du moins, embrasse les intérêts d'une autre partie du prolétariat des champs. Est-ce dire qu'elle peut apporter une amélioration à ce même prolétariat? Hélas! nouvelle impossibilité. En effet, avec le mode de production capitaliste, quel serait le résultat que l'on obtiendrait s'il était possible de concéder un minimum de salaire?
On le devine aisément : on augmenterait les frais de production et, par suite, on provoquerait un renchérissement parallèle des produits du sol. Les résultats immédiats de ce phénomène se feraient bientôt sentir sur le marché. Le petit propriétaire qui embauche des journaliers à certaines époques déterminées (pendant les moissons, les vendanges, les foulaisons, etc.), obligé de majorer ses prix de vente, verrait du même coup diminuer ses chances de lutte (déjà très faibles) sur le champ de bataille de la concurrence nationale et internationale. Au cas où les transactions ne dépasseraient pas les limites du marché local, la conséquence de cette mesure législative aurait pour effet d'augmenter le coût de la vie. De sorte que le minimum de salaire amènerait un résultat diamétralement opposé à celui qu'on en attend.
Donc, ni l'impôt foncier, ni la créance d'État, ni le minimum de salaire ne répondent à la question.
Telles sont cependant les principales réformes proposées par les socialistes, tels sont ces fameux palliatifs. On en voit l'inanité ou mieux le caractère retardataire et contradictoire. Au fur et à mesure qu'on étudie et qu'on creuse les diverses mesures législatives, on arrive à cette constatation douloureuse que les plus parfaites et les mieux intentionnées sont inefficaces. Il semble que le régime économique contemporain soit un bloc, et le mot de réforme un leurre, une guitare démodée sur laquelle nos hommes politiques, de toute nuance, jouent des airs plus ou moins enchanteurs selon le talent de chaque virtuose!
On voit donc l'espèce d'antinomie, d'illogisme brutal qui frappe la doctrine collectiviste. Les socialistes ont essayé de se défendre pourtant sur le point spécieux de la socialisation de la propriété.
M. Gabriel Deville, parmi eux, écrivait naguère : « On dit qu'il y a illogisme dans notre doctrine parce que nous ne voulons pas la socialisation de la petite propriété. Les faits sont notre guide et s'il y a illogisme, ce n'est pas dans notre théorie, mais dans les faits eux-mêmes. Ce qui doit être socialisé, continue le député collectiviste, c'est, la propriété qui a déjà subi la centralisation, mais non la petite. Nous voulons donner l'outil à l'ouvrier; là où le travailleur sera possesseur de son instrument de travail, nous n'avons pas à le lui donner (1). »
(l) M. Gabriel Deville est un disciple de Karl Marx; il a traduit le Capital dans lequel on peut lire :
Cette réponse, en apparence très habile, n'infirme nullement notre critique. L'illogisme du programme collectiviste est flagrant en dépit des protestations de M. Deville. Vouloir protéger la petite propriété, n'est-ce pas se heurter inutilement à la marche même de l'évolution économique, laquelle tend à la dispari-
« La propriété privée tlu travailleur sur les moyens de son activité productive est le corollaire de la petite industrie, agricole ou manufacturière... Ce mode de production se rencontre au milieu de l'esclavage, du servage et d'autres états de dépendance. Riais il ne prospère, il ne déploie toute son énergie, il ne revêt sa forme intégrale et classique, que là où le travailleur est le propriétaire libre des conditions de travail qu'il met lui-même en œuvre, le paysan du sol qu'il cultive, l'artisan de l'outillage qu'il manie, comme le virtuose de son instrument. Ce régime industriel de petits producteurs indépendants, travaillant à leur compte, présuppose le morcellement du sol et l'éparpillement des autres moyens de production. Comme il en exclut la concentration, il en exclut aussi la coopération sur une grande échelle, la subdivision de la besogne dans l'atelier et aux champs, le machinisme, la domination savante de l'homme sur la nature, le libre développement des puissances sociales du travail, le concours et l'unité dans les fins, les moyens et les efforts de l'activité collective. Il n'est compatible qu'avec un état de la production et de la société étroitement borné. L'éterniser, ce serait, comme le dit pertinemment Pecqueur, « décréter la médiocrité en tout ». Mais arrivé à un certain degré, il engendre de lui-même les agents matériels de sa dissolution. A partir de ce moment, des forces et des passions qu'il comprime commencent à. s'agiter au sein de la société. Il doit être anéanti. »
Au congres de Nantes en 1894, M. Paul Lafargue s'est prononcé eu faveur du paysan propriétaire individuel. Il est difficile de concilier la doctrine et les faits, devant les exigences de « la conquête des pouvoirs politiques ».
tion fatale de la petite propriété, ou mieux à l'expropriation graduelle des cultivateurs-propriétaires ?
C'est se moquer agréablement du prolétariat rural que de lui faire espérer une amélioration de son sort par des promesses irréalisables et à l'aide d'une tactique fausse, irrésistiblement déjouée par les faits. Ceux qui se prétendent les défenseurs et les protecteurs de la démocratie campagnarde travaillent, au contraire, à la duper davantage, puisque, loin de les renseigner loyalement sur l'état de choses actuel, ils s'efforcent de les entretenir dans l'illusion d'une fausse délivrance.
Ils trompent la démocratie paysanne lorsqu'ils prétendent que tout homme des champs, s'il devenait . possesseur de son outil de travail, accroîtrait son bienêtre et pourrait se libérer. Rien, en effet, ne peut s'opposer à l'avilissement des prix des produits de la terre ; car, à mesure que se perfectionne et se généralise l'outillage mécanique agricole, la concurrence étrangère, plus puissante et mieux armée, vient écraser le petit producteur qui est incapable de produire en grand et en abondance. M. d'Estournelles de Constant l'a démontré victorieusement dans une étude récente, avec un luxe de détails et d'exemples remarquables.
Le programme collectiviste est donc illogique dans sa conception et contradictoire dans sa tactique. Il ne peut tenter de se réaliser qu'en trompant simultanément les iutérets du prolétariat rural et du proléta-
riat urbain. Gela résulte de l'antagonisme même de ces intérêts.
Ainsi dans la société contemporaine, l'élément rural, le petit propriétaire, le fermier, le métayer, l'ouvrier des champs ne sauraient obtenir une amélioration sociale sans léser aussitôt l'élément urbain, c'est-à-dire leurs camarades des villes, travailleurs et sans profession qui composent la majorité des consommateurs.
Et, inversement, au fur et à mesure que][se poursuit l'abaissement inéluctable du prix des objets de consommation, les conditions d'existence du paysan deviennent chaque jour plus difficiles et plus dures. Le nombre des hypothèques augmente ainsi que les ventes sur saisie immobilière (1).
Que fait alors le prolétariat des champs ? Il émigré naturellement vers les grandes cités industrielles, attiré, dit-on, par le mirage du luxe, en réalité poussé
(i) «Il y a des communes dans les départements de l'Est où situation est, telle que les propriétaires ne payent plus l'impôt >ncier, et le fisc n'en poursuit pas le paiement, préférant ibandonner sa créance plutôt que de provoquer des expropriations qui n'amèneraient aucun résultat, car nul ne se préinterait pour acheter une terre qui ne serait qu'une charge qui ne rapporterait aucun profit.»—- Louis Boreiu, 1896. Réformes monétaires de 1813 et Leurs conséquences .)
par la nécessité. Là, il va grossir la foule des déclassés, des inoccupés, des errants, ce surplus de population qui constitue dès aujourd'hui la nouvelle couche sociale et dont le rôle historique est peut-être de les résoudre toutes.
D'où provient l'insuccès fatal qui s'attache à toutes les réformes, à tous les systèmes, à toutes les doctrines appliqués à la résolution du problème agraire?
Un examen rigoureux des causes sur lesquelles on ne veut pas (ou l'on n'ose pas) insister va nous le dire. D'abord :
« La privation de propriété des ouvriers agricoles apparaît de plus en plus comme le vrai motif de la question sociale dans les campagnes. »
Qui a dit cela? M. Auguste de Miakowski, professeur à l'Université de Vienne (Revue d'économie politique, janvier-février 1890).
C'est là le point capital. Certes les socialistes l'ont constaté, mais il ne paraît pas qu'ils en aient prévu les graves conséquences. Oui, la disparition de la petite propriété ou plus généralement l'expropriation incessante des petits et des moyens propriétaires, tel est le fait essentiel de la crise. La grande propriété terrienne élargit l'aire de son territoire.
M. Deschanel acontesté, il est vrai, l'authenticité de
cette tendance en opposant le témoignage de certaines statistiques. Mais si l'on veut bien se reporter aux tableaux fournis par l'enquête décennale de 1882 et par celle de 1892 on constatera la diminution réelle des chefs d'exploitation agricole.
Sans doute, dans certaines partie du territoire, il semble que le nombre des petits propriétaires augmente, mais il convient de donner à ce phénomène illusoire une explication rigoureuse.
Dans les provinces extrêmement morcelées à cause de la configuration du terrain ou de la nature du sol .et dans celles où la stérilité de ce sol ne permet plus de faire vivre leurs habitants, la diminution extraordinaire du prix des terres a permis aux plus petits possédants d'en acquérir une parcelle. En outre, les partages successoraux des anciens héritages ont multiplié cette classe de propriétaires fictifs dénommés par M. A. Delaire : « propriétaires indigents ». Les mutations fréquentes dont ces lambeaux de terre font l'objet prouvent bien l'instabilité de ce genre de possession.
« Plus de la moite des ventes d'immeubles ruraux ont porté sur des propriétés ou plutôt sur des parcelles de propriété dont la valeur moyenne est inférieure à 200 francs » (Daniel Zolla, Revue polit, et )<zrl., juillet 1897).
D'après un des derniers numéros du Bulletin de
itistique et de législation comparée du ministère les Finances, sur un total de 574,000 mutations de
propriétés relevées par l'Administration de l'Enregistrement en 1894, on en compte 544.000, soit plus de 94 0/0, dont la valeur était inférieure à 5.000 francs.
« La circulation de la très petite propriété agricole est beaucoup plus active que celle des domaines de moyenne et de grande étendue. Près de la moitié, 47 0/0, des droits proportionnels de mutation perçus par le trésor sont ainsi demandés à nos paysans. » (D. Zolla) (1).
C'est que la modicité des rendements a bientôt fait de démontrer aux acquéreurs qu'ils ont fait un marché de dupe et la nécessité les oblige à s'en dépouiller rapidement ; de là, ces ventes perpétuelles de « mouchoirs» ou lots insignifiants.
D'ailleurs le nombre des individus possesseurs d'un lopin augmenterait qu'il serait tout-à-fait inexact d'en conclure que c'est en leur faveur un signe de prospérité. Ces propriétaires ne le sont que de nom, si l'on considère les hypothèques dont leurs domaines et leurs terres sont grevés.
A cet égard, il est instructif de relever quelques
(i) Il va sans dire que le morcellement des parcelles culturales n'a pas seulement pour effet d'accroître les droits de mutations, il augmente la perte de temps employé aux cultures,, labour, hersages, semis, etc. La perte peut devenir énorme quand la surface d'une parcelle s'abaisse à 50 ares ou à 25 ares. — M. Voitellier a fait le calcul de ces pertes de temps. Il démontre, par exemple, qu'il faut 4 heures 25 minutes de plus pour semer (au semoir) 20 pièces de 5 ares qu'une pièce de un hectare. — (Voir Le morcellement de la propriété foncière, par Voitellier. )
ET PHÉNOMÈNES SOCIAUX i33
assertions erronées présentées par M. Jaurès et par M. Deschanel.
Le député socialiste déclare : « Le chiffre des hypothèques ne cesse pas de grandir » ; tandis que M. Deschanel riposte : « L'augmentation des prêts hypothécaires est un indice de prospérité agricole».
Voici une explication qui me paraît plus précise et plus juste. Le nombre des prêts hypothécaires, de l'avis de plusieurs notaires et avoués aurait diminué, d'abord par suite des difficultés de recouvrement qui proviennent de la faiblesse des bénéfices agricoles. Les capitaux ont été attirés par les titres, les valeurs financières et les rentes d'État.
Mais, comme à présent le taux de l'intérêt subit une baisse presque ininterrompue, et comme d'autre part, les valeurs en cours et les émissions nouvelles sont considérées comme des placements de jour en jour plus périlleux, les capitaux ont une tendance à se porter de nouveau sur la propriété foncière, et alors il s'en est suivi, sans doute, une recrudescence des prêts hypothécaires. Voilà le secret de ces fluctuations, mal interprétées généralement ou inexplicables aux yeux des théoriciens trop pressés de conclure.
Au-dessous de la condition de petit «propriétaire digent» il existe l'état de moyen propriétaire. Dans
ce cas, si le paysan est fermier ou métayer, la baisse générale des produits agricoles ne suffit pas à contrebalancer le prix déjà réduit de la rente foncière. La baisse des loyers agricoles — sauf pour quelques terres à cultures particulières — est générale.
Voici, par exemple les variations du revenu en argent de vingt-sept domaines ruraux situés dans la Somme et dans l'Aisne :
En 20 ans la baisse se réduit à 47.900 fr. , ou à 3 1 0/0.
Voici maintenant, soixante-cinq domaines et marchés de terre situés dans le département de l'Aisne. Citons, au hasard, les prix de location par hectare en 1-880 et 1896 :
Prix de location par hectare.
t° 405 francs. 70 francs.
•il» 123 — 75 —
Le fermier, forcé de quitter son emploi si pénible et si peu rémunérateur, se transforme en ouvrier agricole, tandis que son maître, le propriétaire, se résigne à venir cultiver lui-même son champ. Mais ce petit propriétaire, à son tour, ne parvient pastoujours à payer les frais de sa production, et, si la malchance l'atteint par surcroît, si la grêle, la gelée, déciment une partie de ses récoltes, il accumule des dettes jusqu'à ce que le fisc intervienne. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de consulter dans chaque département le nombre de ventes sur saisies immobilières. On verra qu'il tend à s'accroître de plus en plus, dans une proportion respectable.
Voici par exemple les chiffres compris entre 1878 et 1884. On remarquera la progression.
En 1878, il y a eu 1370 ventes sur saisie. • En 1882, — 7710
En 1884, — 9027 — —
Cette progression se continue jusqu'en 1890. Ainsi le total de ventes sur saisie immobilière pour l'année
1886 est de 11.498 1888 — 13.944
En 1890, le chiffre est un peu inférieur au précédent: 13.288.
En 1891, le nombre des ventes est de 11.753. Depuis cette date, ce chiffre n'a pas été dépassé, mais nous ignorons encore les résultats de l'enquête sta-
tistique dressée au Ministère de la Justice pour les années 1895, 1896, 1897, etc.
« Cette faible résistance de la propriété foncière à l'étreinte des capitaux et de la grande propriété, dit M. deMiakowski, provient de l'endettement croissant des terres disponibles, qui résulte des besoins d'argent nécessaires à l'augmentation de la production. Sur ces existences précaires, le capital et la grande propriété agissent comme l'aimant sur le fer pour les attirer à eux et se les attacher avec une frénésie invincible. »
La dépossession des paysans est donc un fait indéniable (1).
(1)« L'avenir appartient à l'entreprise collective, dit M. G. de Molinari, et le jour viendra où l'entreprise individuelle sera une rareté comme le rouet ou le métier à tisser à la main. Aucune branche de la production, pas plus l'agriculture et les professions libérales que l'industrie et le commerce, ne saurait échapper à l'invasion de cette forme progressive. Malgré l'énorme changement que cette évolution suppose, les jours de l'agriculture individuelle sont comptés. Aux petites fermes, aux exploitations parcellaires des propriétaires succéderont, dans un avenir plus rapproché qu'on ne pense, de vastes exploitations agricoles, où les travaux qui, depuis l'invention de la bêche et de la charrue, ont été exécutés à main d'homme, seront économiquement accomplis par des machines de toute sorte, où le capital d'exploitation se comptera par millions, le personnel dirigeant et auxiliaire par milliers. L'agriculture sera
Parmi les agents de cette transformation, il faut citer l'outillage agricole moderne, c'est-à-dire l'introduction de la machinerie dans la culture.
On sait qu'elle a pour effet de remplacer la main d'œuvre. C'est elle qui supplée chaque jour davantage au travail humain, c'est elle qui procure et procurera dans l'avenir la richesse en abondance. En attendant, voyons ce qui se passe avec la machine dans l'état de choses actuel avec le mode de production capitaliste.
Dans presque tous les travaux des champs on voit apparaître la machine agricole, A ce sujet voici quelques indications puisées dans un ouvrage de M.Ringelman, professeur à l'Ecole nationale de Grignon-
Il existe des moissonneuses mécaniques avec lesquelles on consacre deux heures à moissonner un hectare.
Il existe une moissonneuse à maïs (inventée en
alors entièrement ce qu'elle est déjà en voie de devenir dans les pays les plus avancés, une grande industrie, et toutes les conditions de la vie rurale seront changées ». (Evolution économique du dix-neuvième siècle.)
M. Paul Leroy-Beaulieu n'est pas moins précis.
« Un pays qui serait tout entier constitué en petite propriété paysanne, déclare-t-il, serait voué à la disette prochaine et à la misère définitive». (Journal des Débats). «Il faut une réorganisation complète des cadres de l'agriculture; il faut la disparition des petits propriétaires qui n'ont ni le crédit, ni les revenus, ni même les lumières nécessaires à une production, utile à la société : il faut la disparition des fermiers, qui, eux
issi, sont impuissants ». (Economiste français.)
1892) telle que, si le cheval est dressé à la parole, deux hommes suffisent. On peut, avec ces moissonneuses, faire le travail de six hommes et couper de deux et demi à trois hectares par jour,
Avec les moissonneuses-lieuses de Hornsby (1884) les gerbes liées tombent dans un berceau à clairevoie où elles s'emmaganisent. Lorsqu'il yen a quatre ou cinq, le conducteur, en appuyant sur la pédale qui est en dessous du siège, ouvre le berceau et les gerbes sont déposées doucement sur le sol.
Il existe des charrues à deux raies. Si pour labourer une terre donnée 16X22, il faut 2 chevaux, pour faire dans le même temps une dimension double 16X^4, il faut 2 charrues, 4 chevaux et 2 conducteurs. Or avec la charrue mécanique à 2 raies, on aura besoin de 3 chevaux et d'un conducteur, d'où économie d'un cheval et d'un homme.
L'emploi des faneuses mécaniques (retournement des foins) est tout naturel avec l'usage des faucheuses mécaniques : c'est toujours le même besoin, ajoute M. Ringelman, de compenser la rareté de la maind'œuvre et d'opérer avec la plus grande rapidité possible.
Il existe des ramasseurs et des chargeurs de foin mécaniques qui fonctionnent en Amérique et qui commencent à se répandre sur le continent.
Il existe un chariot à melons du système Couteau avec lequel deux hommes et un cheval font le travail de huit ouvriers ordinaires, etc.. ,
On pourrait multiplier encore les exemples. On voit que les résultats immédiats de l'application de la mécanique à la culture sont les suivants :
1° Accroître considérablement la production.
2° Remplacer la main-d'œuvre.
On a objecté pourtant (M. Deschanel) que ce n'est pas la machine qui chasse l'ouvrier des champs vers les villes et que la dépopulation des campagnes est antérieure aux procédés de culture mécanique. Il y a là une équivoque. Nous savons que le paysan ne peut plus guère soutenir la concurrence de ses produits nationaux provenant de la grande culture et des méthodes perfectionnées, c'est le cœur de la question et le commencement de la ruine du petit cultivateur. L'émigration date de ce moment.
Mais, dira-t-on, pourquoi ne demeure-t-il pas aux champs dans la condition de salarié, d'ouvrier agricole. Par la simple raison que les grands travaux (moissons, foulaisons, etc.), s'exécutant dans un laps de semaines relativement court, l'ouvrier des champs est obligé de chômer pendant quatre ou cinq mois et souvent plus. Autrefoisune foule d'ouvriers trouvaient toujours à s'embaucher pendant l'hiver pour exécuter certains travaux d'intérieur, tels que le battage des grains ou la réparation des outils à main. Aujourd'hui les battages mécaniques, avec un nombre d'ouvriers
t^e moitié inférieur, exécutent en quelques jours les Bvaux qui occupaient une grande partie de l'hiver. ^possible, dans ce cas, de nier les effets de la
machinerie sur l'émigration. La perspective d'un chômage certain chasse donc l'ouvrier agricole vers les villes; par suite, il n'est pas étonnant que les bras fassent défaut pour la besogne au moment des grands travaux. On peut dire alors que le stimulant des inventions mécaniques est provoqué par l'absence de main-d'œuvre.
Mais tout cela est de peu de conséquence : que les moteurs et l'outillage perfectionné aient chassé tout ou partie de la main d'œuvre, peu importe; le fait important, c'est qu'il la remplace désormais (1).
(1) On parle beaucoup, pour améliorer la situation du paysan, du crédit agricole. Naguère la Société d'Economie politique en faisait le sujet d'une de nos discussions. M.René Worm es réclama une législation agricole. A quoi M. E. Brelay répondit que « le crédit qui est la confiance ne se décrète pas, qu'il s'inspire. » Et M. A Neymarck ajouta : «]I1 n'y a qu'une sorte de crédit celui qu'on obtient « contre remise de garanties ».. M. Paul Leroy-Beaulieu fut du même avis. Quant aux philanthropes ils veulent faire du crédit agricole une forme de la charité ou de l'Assistance. C'est le système des Banques Raiffeisen auquel on est surpris de voir se rallier M. Leroy-Beaulieu (à moins que l'on sooge à des raisons... électorales) qui le présente comme un système de patronage « avec les gens riches de chaque commune se mettant à la tête de ces œuvres de concours et d'assistance aux cultivateurs ayant besoin de l'aide du crédit. « Le patronage des riches, » voilà une agréable perspective pour le paysan.
En somme l'échec du crédit agricole est certain et les arguments des économistes contre cette institution illusoire peuvent se résumer ainsi : « On ne prête qu'aux riches ».
vin
Ainsi nous venons de constater que le sort de la classe paysanne s'aggrave de plus en plus : expropriations, hypothèques, dettes, émigration forcée, constituent les signes visibles de cette détresse croissante.
Ce phénomène tiendrait-il à des causes provenant du milieu physique? Est-ce que la productivité serait par hasard moins abondante que par le passé? Est-ce que la terre ne veut plus nourrir la totalité des individus qui l'habitent?
Non, a priori, on sait qu'il n'en est pas ainsi.
Au contraire la valeur brute de la production agricole augmente et beaucoup plus vite que le développement de la population.
Ainsi en 1820 la production de froment était de 50 millions d'hectolitres; en 1880 de 100 millions, en 1885 de 109 millions; en 1890 de 116 millions ; après des fluctuations diverses dues à des intempéries accidentelles, elle atteint 122 millions d'hectolitres.
Dans l'ensemble de la production agricole, il faut noter ce fait important que si la quantité de froment obtenue augmente, ce n'est pas parce qu'on en cultive sur une plus grande étendue, puisque la surface emblavée diminue, mais c'est grâce au perfectionnement de la productivité.
Voici des preuves de la diminution de la surface emblavée :
En 1862 il avait 7.473.374 hectares cultivés.
En 1882 il y avait 7.192.149 hectares cultivés.
(En tenant compte de l'Alsace-Lorraine, la diminution réelle atteint 99.000 hectares).
En 1889 la surface emblavée a diminué de 31.122 hectares en 7 ans.
La culture du froment a diminué en Normandie, dans le Calvados et la Manche qui l'ont remplacée par des herbages; dans l'Est, le Doubs et la Manche dont les prairies se sont accrues ; enfin dans le Midi la Lozère et la Drôme qui ont crée des prairies; l'Aube et le Gers des vignes (Sérand).
Or pendant cette période, de 1862 à 1889, où la superficie cultivée ne cesse de diminuer, on constate une augmentation constante de la production et du rendement.
Voici d'ailleurs la progression des rendements jusqu'en 1894 :
En 1840 le rendement était de 13 hectolitres 66
De 1881-84 — — 15 - 67
En 1880 — — 16—55
En 1894 — — 17 — 52
M. L. Grandeau comparant deux années de récolte moyenne, en 1886 et 1895, évalue à 12 0/0 l'augmentation dans le rendement du blé par l'emploi des fumiers complémentaires.
Voilà donc les faits importants à retenir :
1° Tandis que l'aire des emblavements diminue, la production et le rendement augmentent.
2° Les herbages, les prairies artificielles, les pacages sont actuellement les cultures qui remplacent celle du froment.
Disons en passant que le système des pacages a pour résultat d'accroître l'élève du bétail : de 1882 à 1892, il y a augmentation de 130.000 têtes de gros bétail, 110.000 têtes de moutons, 60.000 têtes de porcs.
Ainsi, pendant que l'émigration rurale causée par les difficultés de vivre s'accentue, la productivité agricole augmente ! (1)
(1) Mais pour bénéficier de cette productivité croissante il faut disposer déjà de capitaux important?, afin de soutenir la lutte contre les concurrents de l'intérieur.* a L'abondance du capital, dit M. François Bernard, permet seule de conduire Vagriculture à la prospérité qu'elle chercherait vainement dans une autre voie, dans le relèvement des tarifs douaniers, par exemple. » (Dictionnaire d'Economie politique de Léon Say, tome I page 44.) Aussi M. Jaurès avait-il raison de dire a la Chambre des Députés (19 juin 1898) : « Les propriétaires fonciers sont avant tout des capitalistes, prisonniers des intérêts Conservateurs auxquels sont liés leur situation et leur fortune. La campagne agrarienne n'est pour eux qu'un moyen de maintenir les revenus de leurs domaines et d'associer les paysans à leur propre cause. Là même où ils leur lâchent quelques avantages c'est pour les arracher au rêve de libération que le socialisme cherche à éveiller dans leurs âmes engourdies. » Si tu veux, faisons un rêve. . .
Nous avons constaté que la baisse des prix des produits agricoles ne cesse de continuer ; la concurrence commerciale, stimulée par les perfectionnements de la culture, la production rapide et abondante sont les causes de cette baisse inévitable. Pour l'arrêter, il faudrait s'opposer à l'évolution même de la production, il faudrait tenter de remonter vers le passé. Quelques instants d'effervescence populaire peuvent entraver passagèrement ce mouvement à peu près comme une digue avant d'être emportée résiste aux assauts d'un fleuve.
Ainsi cette baisse fatale des prix signifie pour le fermier, le métayer et le cultivateur qu'ils ne peuvent rien attendre de la situation actuelle, qu'une existence de jour en jour plus précaire les guette, qu'ils sont destinés à être dépossédés fatalement par « l'étreinte des grands capitaux » (de Miakowski (1).
(1) Que l'on réfléchisse à la portée de l'apparition des céréales de la Sibérie sur le marché européen. Il y a quelques années une Compagnie russe s'e?t formée pour faciliter l'accès en Europe des blés des gouvernements de Touesh et de Tobolsk les plus rapprochés et qui sont traversés par le chemin de fer Transsibérien. Il s'est constitué aussi en Angleterre une Compagnie dans le but d'établir des communications régulières par mer entre ce pays et la Sibérie. Le gouvernement russe s'est montré très favorable à ce projet. L'étendue de la Sibérie, sa fertilité, l'application qu'on peut y faire sur une vaste super,-
Les économistes clairvoyants le savent. Ils ne craignaient pas de le dire autrefois : « Que nous parlet-on d'améliorer le sort des paysans pour empêcher la désertion des campagnes? Avant un siècle on • pourra se passer des paysans et ils disparaîtront comme ont disparu les espèces dont le rôle était fini. Il n'y aura que des ingénieurs agricoles. » {Journal des Débats. Juin 1878).
Rien de plus vrai. Cette transformation sociale s'accomplit tous les jours : métayers, fermiers, petits propriétaires, cultivateurs sont inévitablement destinés à glisser dans la population croissante des sans-travail. Le collectivisme, en leur promettant aide et protection, les trompe et les désoriente (1). Ce prolétariat agricole chassé de la glèbe se dirige forcément vers les centres industriels et il ne paraît pas que son rôle historique soit autre que celui d'un agent de dissolution.
En résumé, ce qui ressort d'une analyse impartiale et rigoureuse des systèmes agraires dont se prévalent avec ardeur les théoriciens et les chefs de parti, c'est l'impuissance môme de ces sys-
ficie des machines agricoles pour augmenter la production et en réduire le prix font prévoir ce que deviendra la culture du blé en France. Mais il ne faut pas trop s'alarmer de ces faits : Avec les capitaux que le czar nous a empruntés, tout cela fait partie des « bienfaits de l'alliance ».
(1) Que ce soit par erreur et de boune foi, ou par calcul politique, le fait est lemême : ce que peut la législation, en ce cas, se réduit a rien ou presque rien.
tèmes pour conjurer la crise sociale contemporaine
D'autre part la conclusion évidente d'une étude purement objective de la crise agricole, c'est la disparition de la classe paysanne en tant que classe et la formation incessante d'un prolétariat rural refoulé vers les villes par nécessité, et du même coup s'agrégeant au prolétariat urbain.
Voilà certes l'un des faits les plus considérables de la fin du siècle.
La population des sans-travail, produit social de l'évolution vertigineuse des formes mécaniques du travail, constitue l'élément dissolvant de la société marchande et prépare, à son insu, les éléments d'une s ociété nouvelle.
L'humanité de demain est peut-être celle dans laquelle l'homme n'aura plus besoin de travailler, c'est-à-dire celle où la forme compressive du travail aura disparu après les stades successifs de l'esclavage, du servage et du salariat.
DE L.\ DEPOPULATION
Au moment où le problème de la « dépopulation » fait l'objet de tant de controverses et suscite tant d'activités bruyantes, j'ai le courage de confesser mon impuissance à fournir une recette efficace pour enrayer le décroissement de la natalité.
Mais alors, m'objecteront les esprits impatients, à quoi bon nous renseigner sur les causes du mal, si vous n'apportez pas le moindre remède?
Et d'abord connaissez-vous les causes réelles et >rofondes de ce phénomène? Êtes-vous assuré que remède (si remède il y a) dépend forcément du soncours d'un individu, d'un Etat, d'une loi, d'un sys- >me d'éducation? Précisément j'ai pris à tache de lontrer ce qu'il y a d'illusoire dans les correctifs lue l'on préconise. L'affaiblissement progressif de
la natalité me paraît étroitement lié au mécanisme économique de la vie moderne.
Les démographes et les économistes qui ont traité le problème de la dépopulation ne paraissent guère s'accorder sur les causes de ce phénomène, ni sur les conclusions qu'ils en tirent, ni sur la nature des remèdes qu'il convient de préconiser. Gela tient, sans doute, à leur méthode défectueuse de généralisation qui leur fait envisager la question au point de vue abstrait de la nationalité. Mais si l'on veut introduire un peu de précision et de clarté dans la matière, il est préférable de limiter le champ d'observation à quelques groupes sociaux bien définis, et suffisamment importants pour peser sur les destinées ethniques de la nation.
Ce procédé d'investigation si simple et si naturel ne fut jamais appliqué par les théoriciens de la dépopulation. Aussi ont-ils abouti, le plus souvent, à des explications fantaisistes, à des propositions excessives, imprudentes et inutiles. Notre but, précisément, est de montrer les erreurs ou les contradictions renfermées dans les principales thèses que l'on a soutenues jusqu'à présent; puis, de considérer un groupe social important, celui des populations industrielles, et de prouver que l'affaiblissement de la natalité s'y manifeste avec intensité.
D'après la statistique le chiffre total de la natalité en France éprouve une diminution graduelle. C'est ce que l'on exprime d'une façon ambiguë en disant
que la dépopulation sévit avec force dans ce pays. Un a donné de ce phénomène une foule de raisons diverses et contradictoires. Si nous interrogeons les médecins, il va de soi que leurs réponses sont surtout d'ordre pathologique. Le docteur PiCon, par ' exemple, attribue cette décroissance delà natalité au développement des maladies vénériennes. On conviendra que cette explication est trop superficielle pour qu'on s'y attarde sérieusement.
Il est impossible encore de s'arrêter à l'hypothèse d'Herber Spencer, qui rappelle que l'activité intellectuelle ne peut se développer qu'au détriment d'une partie de l'activité génératrice. Il faudrait se garder de généraliser cette thèse — si on l'admet, — étant donné le nombre d'individus proportionnellement faible qui se trouvent placés dans ces conditions particulières de cérébration. L'hypothèse de M. Spencer est donc insuffisante.
Si nous consultons les docteurs Arthur Ghervin et Jacques Bertillon, nous sommes amenés à cette conclusion qu'il existe une relation entre l'état de richesse ou de pauvreté d'une part et le mouvement de la natalité d'autre part. « Dès "que disparaît la préoccupation de la fortune à conserver (à ne pas partager), déclare M. Bertillon, la natalité prend un essor
nsidérable. » M. Bertillon conclut en affirmant que
qui rend la natalité si faible, « c'est la stérilité des lies ayant quelque bien. » On ne peut mécon-
ître la justesse de cette considération, pourvu,
toutefois, qu'on se borne à l'envisager comme un effet parallèle à celui de la natalité. M. Bertillon le méconnaît ; aussi le voyons-nous s'illusionner sur la valeur de certains correctifs chimériques : il a recours à des lois fiscales rigoureuses permettant d'exonérer de l'impôt les familles nombreuses.
Quant aux arguments fournis par les économistes et les moralistes, on est forcé de convenir qu'ils sont tout aussi superficiels. Les uns font intervenir les effets de la guerre qui aurait décimé la partie la plus valide de la population, oubliant que ce facteur influerait plutôt sur un état de mortalité temporaire que sur le taux de la mortalité générale ; les autres l'attribuent au service militaire obligatoire, cependant que l'Angleterre, affranchie du militarisme (1), accuse une diminution sensible de la natalité.
M. Ghambert, dans son enquête sur la dépopulation, publiée dans- la Réforme sociale, parle du régime successoral qui porte atteinte à la. puissance paternelle et qui désorganise les foyers ; c'est pourquoi, sïnspirant des idées de Le Play, il réclame la restauration de l'autorité paternelle et la liberté de tester.
M. E. Gheysson, ancien président de la société de stastistique,[se trouve en désaccord complet avec son collègue M. Ghambert. Il fait judicieusement remarquer que le régime successoral est le même en
(1) Ecrit avant la formation des corps expéditionnaires du Transvaal.
France, en Belgique, en Hollande, dans la Prusse ■ rhénane, et cependant ces pays offrent des natalités extrêmement dissemblables : de 23 à 39 pour 100. M. Gheysson prétend que divers facteurs influent sur la natalité ; diverses causes se croisent, se contrarient et aboutissent à des effets contradictoires suivant leurs prédominances respectives. C'est ainsi que l'instinct pousse à la reproduction tandis que l'intérêt la limite ; d'autre part, certains hommes dominés par les sentiments religieux appliqueraient le « croissez et multipliez ».
Mais à cela M. Charles Richet répond « qu'il est facile d'attribuer aux sentiments religieux un rôle quelconque dans la fécondité, puisque la natalité est deux fois et demie moindre dans les quartiers de la Madeleine et de Saint-Thomas d'Aquin que dans ceux du Pont-de-Flandre et de laGoutte-d'Or ».
M. E. Gheysson a confiance dans les effets de Tin» tervention législative ; il réclame des lois fiscales exonérant les familles nombreuses.
Mais le docteur Arthur Ghervin, membre du Conseil de stastistique, ne croit pas à l'efficacité des mesures gouvernementales pour augmenter le nombre des enfants dans les familles. Dans l'antiquité on reouve la même idée, remarque-t-il : César rendit s lois sévères contre les célibataires, les lois Julia Pappia Poppœa, mais les résultats furent vains. A thènes et à Sparte même situation, môme échec, auban et Colbert eurent les mêmes préoccupations
suivies des mêmes insuccès. M. Bernard, député du Doubs, déposait en 1885 une proposition de loi tendant à mettre en vigueur la loi du 29 nivôse an XIII (19 janvier' 1805) : Tout père de famille .de sept enfants avait le droit d'en faire élever un aux frais de l'État. 400,000 francs furent votés. Maison avait mal calculé. Aussitôt une avalanche de réclamations effraya la commisssion du budget, qui fut obligée d'enrayer le mouvement. M. Arthur Ghervin, constatant l'impuissance du législateur pour pousser à la propagation de l'espèce, dit qu'il faut se rattraper sur la mortalité. « Il faut tout faire, écrit-il, pour économiser la vie humaine que nous avons : aux médecins de travailler au développement de l'hygiène publique, aux administrations publiques, aux administrateurs d'organiser l'Assistance publique surtout dans les campagnes, etc. »
On voit que si le docteur A. Ghervin se rend parfaitement compte de l'inutilité de l'intervention des || lois fiscales, il n'apparaît pas qu'il se rende compte exactement de certains facteurs de la mortalité. En effet la vérité nous oblige à constater que dans les populations vouées à la grande industrie on rencontre la moyenne de vie la plus courte. Sans parler des effets de l'industrie du plomb, du cuivre, de la fonte et d'une foule de métaux sur certaines catégories de travailleurs, écoutons ce que disait M. Chamberlain, maire de Birmingham, dans son discours d'ouverture à l'occasion de la Conférence sur les ré-
formes sanitaires (15 janvier 1875) : « Comme l'a constaté le docteur Lee, l'officier de santé pour Manchester, la duré« moyenne de la vie est à Manchester de trente-huit années pour la classe aisée et de dixsept années seulement pour la classe ouvrière, tandis qu'à Liverpool elle est de trente-cinq années pour la première et de quinze pour la seconde. Il s'ensuit que la classe privilégiée tient une assignation sur la vie de plus de deux fois la valeur de celle qui échoit aux citoyens moins favorisés. » Cette proportion n'est pas sensiblement différente dans les autres pays (1). La thèse soutenue par M. Paul Leroy-Beaulieu
(1) Eu 1889, il y a eu 880,579 naissances (légitimes ou illégitimes).
En 1899, il y a eu 847,627 naissances (légitimes et illégitimes).
Or, pendant que les naissances diminuent, les décès augmentent :
En 1889, il y a eu 794,933 décès.
En 1899, il y a eu 816,233 décès.
Il est curieux de remarquer le désespoir des législateurs et des philanthropes à l'endroit des naissances et leur indifférence à l'égard des décès... Est-ce que le phénomène de la mortalité creusante n'est pas aussi intéressant que celui de la natalité décroissante ?
Une ligue contre l'affaiblissement de la natalité entraîne nécessairement la formation parallèle d'une ligue contre la mortalité. Pourquoi cette lacune ? Parce que, dans le second cas, V impôt n'a plus de prise. Les hommes d'État et les philanthropes, encouragés par l'aimable M. Bertillon, sont )us disposés à punir les citoyens de leur stérilité, car ce faimt ils vont trouver une source nouvelle de revenus ; mais comment châtier les hommes d'avoir perdu le goût de la vie m n'avoir pu vivre en l'aimant? Et comment prélever un
prête le flanc à des critiques sérieuses. Il a publié dans Y Economiste français une longue étude sur la dépopulation ; elle renferme des chiffres, des documents et des aperçus instructifs ; mais son point de vue demeure très attaquable. Cependant M. Leroy- Beaulieu constate avec justesse que l'état démographique de la France inflige un démenti flagrant au prétendu principe de population de Malthus : « Les naissances sont peu nombreuses, dit-il, la population enfantine est en faible proportion avec la population totale ; la petite propriété porte à la stérilité. »
M. Leroy-Beaulieu convient que le poids des impots, le service militaire, l'absence de liberté de tester, sont des causes secondaires. A son avis la diminution graduelle du taux de la natalité qui paraît devoir s'étendre chez tous les peuples civilisés est dû à deux grandes causes :
1° Dans l'ordre matériel les enfants ne sont plus rémunérateurs et n'apportent pas de revenus aux parents comme autrefois dans les occupations agricoles et industrielles ;
2° Le développement de l'instruction, des idées démocratiques, le goût du luxe, la concurrence plus âpre dans les carrières diverses, etc., font appréhender la venue d'un grand nombre d'enfants par ménage.
impôt sur les morts ? Il y aurait, peut-être, un moyeu : ce serait d'atteindre les héritiers. Quiconque se laisserait mourir avant un âge fixé par la loi, serait exproprié ipso facto. M. Bertillon devrait étudier ma proposition.
M. Leroy-Beaulieu résume ces causes en disant que la prolificité décroit en proportion du développement du bien-être, de l'aisance, des idées et des mœurs démocratiques nouvelles. Il conclut en disant que la vraie loi de population se résout à ceci : « La civilisation réduit considérablement la natalité ».
L'erreur très grave de M. Leroy-Beaulieu consiste à faire intervenir les considérations morales dans l'interprétation des phénomènes économiques ou sociaux. Cette méthode de raisonnement provoque des malentendus considérables ; il substitue des notions purement subjectives aux résultats sans cesse révisables de l'analyse rigoureuse et de l'expérimentation (1).
M. Arsène Dumont dans son livre instructif : Civilisation et Dépopulation, tombe, lui aussi, dans le même travers. Après avoir démontré la fausseté des causes apparentes désignées sous le nom de luxe, vice, misère, concurrence, etc., M. Dumont croit trouver la véritable explication dans la volonté consciente de n'avoir que peu ou point d'enfants. Alors il étudie les causes qui déterminent cette volonté. La principale serait la forme de la politique française : « La France, dit-il, est une démocratie façonnée par la monarchie ». M. Arsène Dumont appartient donc
(1) Presque tous les économistes en sont là.. Ils sout d'accord, sur ce point, avec maints doctrinaires auarchistes qui ' conseillent aux pauvres diables affamés de « réformer leur
I esprit ». La manie philosophante est contagieuse.
à cette classe d'esprits idéalistes qui continuent d'attribuer aux mœurs, à l'éducation et aux préjugés le pouvoir d'exercer une action sur « la marche de l'histoire et le mécanisme de la société » Il part de ce principe que tout homme tend à s'élever des fonctions inférieures de la société à celles qui sont au-dessus. Il prête gratuitement à « chaque molécule sociale » un instinct « infaillible et fatal » qui la fait monter sans cesse vers un « idéal lumineux qui la séduit et l'attire ». Cette méthode d'explication un peu fantaisiste, très imprégnée de vague spiritualisme, prend le nom de « capillarité sociale ».
Il en déduit les règles suivantes :
Le progrès de la natalité est en raison inverse de la capillarité sociale ;
Le progrès de l'individu, soit en valeur, soit en jouissances, est en raison directe de la capillarité sociale.
D'où il conclut que le développement de la race en nombre est en raison inverse du développement individuel en valeur et en jouissances.
La théorie de M. Arsène Dumont ne repose pas sur des bases réelles : les lois qu'il a formulées ne sont pas déduites de rapports généraux entre divers faits sociaux; elles sont imaginées d'après une hypothèse absolument arbitraire : « la capillarité sociale » ; elles témoignent, de la part de l'auteur, d'une méconnaissance regrettable du jeu des forces économiques et de leur répercussion fatale sur la vie psychique, politique et intellectuelle.
M. Emile Levasseur, auteur d'un ouvrage remarquable, La population française, révèle plus de perspicacité. Il conseille d'envisager la question sous le rapport économique : c'est, évidemment, le véritable point de vue.
Il fait observer que les remèdes imposés depuis le dix-septième siècle sont impuissants, qu'ils continueront à l'être, et que la loi qui encourage les pauvres à n'avoir que sept enfants est fausse.
« Entre la natalité et la richesse, écrit-il, nous savons qu'il existe une relation, sans pouvoir établir numériquement que l'une soit fonction de l'autre. Le (bien-être est une des causes de la faible natalité de la France. » Mais, comme s'il voulait corriger ce |qu'il y a d'absolu dans ce dernier axiome, M. Levasseur a soin d'ajouter : « Il ne faudrait pourtant pas •s'arêter à l'opinion que la richesse en général est un obstacle à la population; car c'est le contraire qui est vrai : l'homme vit de richesse, et, plus il y a de richesse, plus il y a de subsistance pour entretenir une nombreuse population. Les progrès énormes de la population manufacturière au dix-neuvième siècle sont une des causes principales de l'accroissement du nombre des habitants de l'Europe et, si la Belgique en porte vingt fois plus par kilomètre carré que la Suède, c'est qu'elle tire de son sol et de ses ateliers de quoi les faire vivre. Mais, dans une popuition, ce ne sont pas en général les classes aisées qui >urnissentleplus fort contingent à l'accroissement. »
Si M. Levasseur emploie nettement les termes de « population manufacturière » et de « classes aisées », c'est, évidemment, parce qu'il est amené à considérer les classes sociales, ou si l'on veut les divers groupes sociaux. 11 est vrai que les statisticiens avaient déjà fait cette distinction, mais leurs conclusions nous paraissent fort attaquables. On dit couramment que dans les classes moyennes (petite bourgeoisie, petits propriétaires, salariat élevé) la natalité est faible et continue de diminuer ; au contraire, dans les dernières classes, où l'on vit au jour g le jour, soumis à des conditions d'existence précaires, la natalité paraîtrait généralement abondante.
« Non seulement le chiffre des naissances et des décès est élevé dans ces classes, dit l'auteur du Capital, mais les diverses catégories de cette surpopulation à l'état stagnant, s'accroissent actuellement en raison inverse des salaires qui leur échoient et par conséquent des subsistances sur lesquelles elles végètent. » ■
S'il est vrai que la prolificité des populations
industrielles est généralement abondante, s'il est vrai qu'elle tendait à s'accroître au milieu du siècle, au moment où Marx accomplissait ses magnifiques travaux, il n'en est plus de même aujourd'hui. Notons d'abord que le décroissement de la natalité n'est pas un mouvement propre à la nation française. En effet une récente statistique publiée dans la Westminster Gazette a reproduit un calcul instructif sur l'affaiblissement général de la natalité en
Europe. Voici le tableau qui donne les chiffres des années 1876 et 1883.
Pays. 1876. 1883.
Angleterre 36,3 30,8
Ecosse 35 31
Irlande 26,4 23
Royaume-Uni (entier) 34,8 30,6
Italie, 39,2 36,6
Suède 30,8 27
Autriche, 40 36,2
Hongrie 45,8 42.5
Belgique 33,2 29,5
Suisse 32,8 28.5
Pays-Bas - 37,1 33,8
Empire allemand 40,9 36,7
France 22,6 22,1
Prusse 40,7 37,5
On voit que le décroissement est général et qu'il s'est manifesté au plus haut degré en Angleterre (1). Or, comme ce pays est précisément celui dans lequel les populations nécessiteuses dépassent en nombre l'ensemble de la classe moyenne et de la classe élevée, on est obligé d'admettre que ce n'est pas la diminution de la natalité au sein de ces classes qui
(l) En 1889, le nombre des naissances était de 30, o pour 1000. La natalité irlandaise et écossaise diminuait dans des proportions semblables, si bien que dans l'ensemble du Royaumefeu le nombre complet des naissances est descendu dans mace de 10 ans de 5 3,3 à 29,6. (Voir Revue des Deux-Mondes, décembre 1891, article de M. Mille.) Des statistiques plus récentes attestent la continuité du mouvement ligure par le tableau ci-dessus.
influe sur le taux général, mais qu'au contraire c'est le même phénomène produit au sein de la fraction pauvre delà population. Cette conclusion contredit évidemment celle de M. Bertillon, qui, dressant le tableau de la natalité à Paris selon le degré d'aisance {Journal de la Société de statistique de Paris, n° de décembre 1895), arrive à ce résultat : que la moyenne des naissances dans les quartiers pauvres (Buttes-Ghaumont, Ménilmontant, Montmartre, etc.) est triple de celle des quartiers riches (tels que l'Opéra ou l'Elysée). Gela tient à ce que M. Bertillon paraît négliger l'importance de la densité de la population susceptible de procréer ; il y a plus de huit cents domestiques à l'Elysée (d'après ses propres chiffres) sur quatorze à quinze cents personnes; tandis qu'il y a huit à neuf cents ouvriers sur mille ou onze cents personnes aux Buttes-Ghaumont ou à Ménilmontant. Il y a, en outre, à tenir compte des déplacements fréquents des hautes classes (1). Au surplus les
(1) M. Bertillon obtient cette 'natalité en divisant les naissances par le nombre de femmes, tous les états civils réunis, célibataires et femmes mariées de 15 à 50 ans.
M. Cauderlier fait remarquer que la plupart des domestiques aux Champs-Elysées sont célibataires; que ce sont aussi des jeunes filles célibataires qui sont employées dans les magasins du centre de la ville : « il eût fallu comparer les naissances légitimes avec le nombre de femmes mariées dans chaque arrondissement, et tenir compte, en outre, que la mortalité étant plus petite dans les classes riches ces dernières comprennent une plus grande proportioa de femmes ayant dépassé 35 et 40 ans dont la fécondité est presque épuisée. »
chillres cités par la Westminster Gazette sont concluants en ce qui concerne l'Angleterre, où domine la population nécessiteuse (voir Y Angleterre vagabonde, par le marquis Paulucci di Calboli, dans la Revue des Revues, 15 mai 1896.) Ces chiffres accusent pour l'année 1876 une proportion de naissances égale à 36,3 pour 1000 et une proportion de 30,8 pour 1000 en 1883, soit une diminution de 5,5 dans l'espace de sept années.
Que conclure de là, sinon que la fameuse loi de population n'est pas une loi fixe, invariable, constante, puisqu'elle varie dans certains groupes sociaux avec leurs conditions d'existence. À l'époque de l'apparition, dans un pays, de l'industrie manufacturière, l'emploi considérable des bras écarte les risques de paupérisme intense dans les rangs des travailleurs : chaque famille trouve un avantage appréciable à se développer, puisque chaque enfant devient rémunérateur, comme le fait remarquer M. Leroy-Beaulieu ; c'est ainsi que de 1840 à 1870 la natalité de l'Angleterre augmente de 32,0 pour 1000 à 36 pour 1000 : c'est la période manufacturière (1).
(1) « L'augmentation rapide de la population en Angleterre de 1740 à 1780, dit Rogers, était due à la demande de bras dans les manufactures et surtout à la demande croissante d'enfants. » Six centuries of ivork and wages, London IS8ï .)
JJ. de Molinari fait remarquer que c'est le supplément de ressources qu'apporte le travail de l'enfant qui encourage cet accroissement.
Cela n'est vrai que quand l'offre des brus u'est pas supérieure
Mais le jour où l'homme introduit la machine dans le mécanisme de la production, une véritable révolution s'accomplit dans les rangs des travailleurs. L'industrie basée sur le machinisme se substituant peu à peu (ou violemment selon les cas) à l'industrie manufacturière, il en résulte, comme l'ont fait remarquer M. Funk-Brentano et M. Mécislas Gold-berg, que le nombre des bras inoccupés augmente, et que l'ouvrier d'acier remplaçant l'ouvrier de chair, le chômage prend une extension plus considérable et la misère un caractère plus général et plus aigd. En même temps, la femme et l'enfant suffisent à la machine perfectionnée, qui s'accommode fortbien d'un auxiliaire plus souple et plus docile que l'homme. C'est le moment où la natalité diminue ; c'est ainsi que la statistique anglaise accuse de 1871 à 1893 une diminution sérieuse de la natalité.
Il n'existe donc pas de loi fixe de la population, mais à chaque période historique correspond une loi propre de population :
a. Apparition de l'industrie des manufactures : accroissement numérique des travailleurs, degré de paupérisme relativement faible. Dans ce cas il est évident que toute famille nombreuse augmente ses chances de bien-être et la population augmente.
b. Apparition de l'industrie des machines : dimi-
à la demande. Si la main-d'œuvre est en partie superflue l'emploi de l'enfant ou de la femme est une économie pour l'employeur et une perte pour l'employé.
nution de la main-d'œuvre, extension du nombre d'individus inemployés, substitution progressive dans les ateliers de la femme à l'homme ; résultat forcé : diminution de la natalité, augmentation de la mortalité infantile, dépopulation. Si donc on envisage la question du point de vue particulier de la population industrielle, on est forcé de convenir, avec M. E. Levasseur, que les réformes et les remèdes proposés par les Congrès sont illusoires, car tout se passe dans l'ordre économique.
En résumé, si les théories de la population paraissent si souvent erronées ou superficielles, c'est parce qu'elles sont mal posées. Il en sera toujours ainsi Luit que les démographes continueront d'envisager le problème du point de vue abstrait de la nation. Pour le moment, les groupes sociaux demeurent le critère vrai. Si les remèdes sont impuissants, c'est peut-être parce qu'ils s'appliquent à des éléments antagoniques.
En considérant la population industrielle, nous avons vu que dans une phase particulière de la production la natalité augmente, dans une autre elle diminue. Or sa diminution correspond précisément
l'affaiblissement général de la natalité en Europe.
irait-ce donc que ce groupe social exerce (par sa ou moins grande vitalité) une action prépondé-
ite sur les destinées ethniques du inonde?