LE CHOMAGE ET SES CONSEQUENCES
La transformation du travail industriel est un fait capital dans la société moderne. Depuis quelques années, cette transformation s'effectue avec une rigueur et une rapidité sans exemple.
Aussi voyons-nous se développer parallèlement le fait social qui l'accompagne et qui en découle nécessairement : le chômage. On fait le silence sur cette question. Et pourtant, y en a - 1— il une capable de solliciter plus fortement notre attention? Y en a-til une qui touche de plus près notre existence ?
Qui ne comprend, à la réflexion, que le chômage étant lié indissolublement au travail, et le travail étant la condition de vivre pour la majorité des hommes, le fondement même des sociétés modernes, si
cette clef de voûte vient à céder, c'est tout l'édifice des institutions qui chancelle ?
Or, aucun phénomène, à cette heure, ne se produit d'une manière si nette et si forte. Aucun n'affecte ce caractère de permanence et d'universalité. En effet, il n'épargne aucun pays, aucune race, aucun peuple. Il sévit sur tous les points du globe « civilisé », soit à Fétat chronique, soit à l'état de crise soudaine et meurtrière.
Rechercher les causes de ce grand fait économique, en montrer l'étendue et l'intensité, la répercussion et les conséquences, tel est l'objet de cette étendue.
Il convient de dire qu'un certain nombre d'écrivains parmi les économistes et les politiques ont effleuré la question. Les uns et les autres ont dit des vérités intéressantes mêlées de beaucoup d'inexactitudes : généralement, c'était le souci de l'interprétation immédiate au profit d'un parti ou d'une doctrine qui gâtait tout. De là, des contradictions excessives jusque dans les écrits des théoriciens de la même école.
«Les ouvriers, dit M. Georges Michel, dans le journal de M. Paul Leroy-Beaulieu, se rendent vaguement compte que le chômage est l'ennemi et ils font individuellement tous leurs efforts pour s'y soustraire. Gela est si vrai que les ouvriers appartenant aux professions les mieux rétribuées n'hésitent pas à
abandonner leur métier pour des fonctions moins largement rémunérées, mais qui assurent un salaire régulier à l'abri des interruptions. De là, le grand nombre des demandes d'emploi dont sont assaillis les chefs des grandes administrations et surtout les directeurs des compagnies de chemins de fer... C'est dire que l'ouvrier, soumis à tous les aléas, est incapable d'établir un budget régulier et qu'il est réduit à vivre au jour le jour sans pouvoir économiser pour ses vieux jours. » (Économiste Français , 21 septembre 1895.)
Or, voici dans le même journal l'opinion de M. Paul Leroy-Beaulieu lui-même :
Pour réduire, dans la mesure où cela est possible, le chômage, il faudrait au contraire s'appliquer à ce que le travail fût le plus productif possible, c'est-àdire à ce que le prix del'ouvragesoitle moins coûteux. (Économiste Français, 14 avril 1894.)
Ainsi le premier auteur constate les aléas et l'impossibilité, pour un ouvrier, d'établir son budget, et le second souhaite un abaissement du prix de la maind'œuvre, c'est-à-dire une diminution des salaires!
D'ailleurs, voici une nouvelle preuve de ces contradictions choquantes sous la plume du même écrivain qui est cependant un éminent économiste :
Dans son Examen du nouveau Collectivisme, M. Paul Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi :
«Ce surcroît toujours inoccupé de population (les chômeurs), en dehors des infirmes, des malades, des gens vicieux ou naturellement incapables, n'existe à l'état permanent que dans l'imagination de Karl Marx et de ses disciples. »
Et pourtant, on est bien obligé de constater que :
«Ces crises si nombreuses, qui font irruption tour à tour dans nos divers centres manufacturiers et qui, en suspendant le travail, troublent le cours naturel de la production.. » (La Question ouvrière au diooneuvième siècle, p. 3, par M. PaulLeroy-Beaulieu.)
En présence de semblables contradictions, on est bien forcé d'avoir de la méfiance à l'endroit de 1 infaillibilité des dogmes économiques. C'est pourquoi dans cette étude nous avons laissé de côté toute préoccupation doctrinale, ne voulant pas subordonner l'investigation à des principes préétablis.