APERÇU SUR LES GRÈVES EN FRANCE EN 1899 ET DEPUIS DIX ANS
L'Office du Travail (ministère du commerce) vient I de publier le compte rendu statistique des grèves survenues en France au cours de Tannée 1899. Tl établit également une récapitulation des grèves de 1890 à 1899 inclus. Ces deux documents, malgré leur sécheresse, nous fournissent des renseignements précieux ainsi que des enseignements remarquables sur la situation sociale de la classe ouvrière en France. Je vais essayer d'analyser les plus importants.
11 y a eu, en 1899, 7i() grèves comprenant : 143,307 hommes, 23,417 femmes et 10,04*2 enfants; elles ont
entraîné 3,550,734 journées de chômage. La première constatation que nous pouvons faire, en additionnant le nombre des femmes et celui des enfants, c'est que l'ensemble de ces derniers constitue à peu près le cinquième de la population totale des grévistes. Gela nous donne une idée de l'importance croissante de la main-d'œuvre féminine et infantile dans l'industrie contemporaine.
Nous remarquons que 457 grèves (soit 63,19 pour 100), avec 78,94 pour 100 de grévistes, ont été motivées par des questions de salaires : 45 ont été faites pour s'opposer à des réductions de salaire et 422 pour obtenir des augmentations. Parmi ces dernières, 155 se sont produites dans l'industrie textile, 71 dans l'industrie du bâtiment et 57 dans l'industrie des métaux. Il n'y a eu d'ailleurs que 99 réussites. Or, quiconque est au courant de la situation des salaires dans les diverses industries sait que les textiles, le bâtiment et les métaux accusent une diminution du taux des salaires depuis quelques années.
Ce qui signifie que la cause de grève « pour s'opposer à la réduction des salaires » et la cause « pour obtenir une augmentation » résultent l'une et l'autre d'un phénomène unique : la baisse des salaires, laquelle entraînant forcément l'insécurité des travailleurs, provoque la résistance des victimes, c'està-dire la grève.
En ce qui touche le petit nombre des réussites (99 sur 422) on doit voir la puissance terrible du capi-
tal dans le mécanisme de la vie moderne. Il y a eu, sans doute, 168 transactions, mais les ouvriers savent, par expérience, ce que cela veut dire. Ce sont des moyens dilatoires, des échecs déguisés.
Un autre faut remarquable : il y a eu seulement 101 grèves causées par des « demandes de diminution des heures de travail ». Cela prouve que la longueur de la journée de travail n'a pas l'importance exagérée que lui prêtent certaines écoles. Sur ces 101 grèves, je relève le chiffre de 29 pour les métaux, de 20 pour le bâtiment et de 16 dans les textiles. Or, ce sont les industries où le chômage involontaire sévit continûment. Qu'est-ce que cela signifie? D'une part les ouvriers demanderaient de réduire le temps de travail, d'autre part ils demanderaient du travail pour éviter les coups du chômage? C'est une contradiction apparente. Cela prouve que dans les métaux, le bâtiment et les textiles on travaille par intermittences, par à-coups, par périodes intensives. C'est la loi même de la production actuelle de la richesse. Et je prie le lecteur de réfléchir à ce phénomène nouveau. Il est gros de conséquences, et je n'ai pas le loisir de l'étudier ici. Chômage et surmenage brusque, telles sont les conditions redoutables du travail.
Autre fait extrêmement intéressant : 84 grèves se sont produites dans 42 départements à la suite de l'application, le 1' r juillet 1899, de la loi du 9 avril 1898 sur la responsabilité des accidents dont les ouvriers
sont victimes dans leur travail. Je relève aussi 10 lock-outs (grèves patronales) qui ont eu la même cause. Ces 84 grèves peuvent se diviser en trois catégories : dans 31 cas les patrons, tout en prenant les frais d'assurance à leur charge, avaient annoncé à leurs ouvriers une réduction de salaire correspondant généralement au montant desdits frais. Dans 41 cas les ouvriers ont refusé de subir la retenue que les patrons voulaient leur imposer. Dans les 11 autres grèves les ouvriers ont repoussé toute augmentation de la retenue.
Ce fait est significatif : le patron se rattrape évidemment sur le taux des salaires pour compenser le dommage que sa responsabilité des accidents fait subir à sa bourse. L'Office du Travail nous dit que 70 de ces grèves se sont terminées par des réussites ou des transactions. Il aurait fallu distinguer, car une transaction, en pareil cas, est forcément une perte pour l'ouvrier. En tous cas, le législateur fera bien de méditer ce phénomène qu'il ne prévoyait guère ; la responsabilité des accidents retombant en définitive sur le travailleur lui-même. C'est un tour de passe-passe très curieux.
Jetons maintenant un coup d'oeil sur la statistique décennale de 1890 à 1899. Les phénomènes que nous avons relevés ci-dessus réapparaissent ici, naturelle-
ment. Leur généralisation prouve davantage leur importance et leur gravité.
Cette période de dix ans donne les chiffres sui vants : 4,210 grèves, 924,486 grévistes et 15,021,841 jours chômés. Quinze millions! Ce chiffre extraordinaire en dit long sur la transformation du travail depuis un siècle ! Se figure-t-on 15 millions de jours chômés en 10 ans sous le règne de Louis XV ou le gouvernement de Napoléon ? C'était la famine certaine. C'est que le travail à cette époque — et dans le passé tout entier — était permanent, continu et peu productif. Aujourd'hui que le travail est intermittent mais merveilleusement fécond (grâce aux machines puissantes et multipliées que nous possédons), le chômage ne nuit pas à la production de la richesse : au contraire il en est la condition. Et voilà ce que les économistes taisent (par prudence ou par ignorance?). Quinze millions de jours chômés n'ont nullement perturbé la vie sociale quant au phénomène de la production, bien entendu. Car au point de vue humain (sécurité du travailleur, etc.) le chômage a été, est encore, une calamité sans égale.
Remarquons que sur les 4,210 grèves survenues dans 10 ans, 402 seulement, soit le onzième, ont été causées par une demande de diminution du travail quotidien. Cette constatation corrobore celle que nous avons faite plus haut pour l'année 1899.
L'examen de la durée des grèves est aussi fort instructif. Il y a eu 27,74 pour 100 de grèves ayant duré
une semaine et moins ; 13,86 p. 100 de grèves ayant duré plus de 30 jours. Dans le premier cas, 32,66 p. 100 de grévistes ont réussi ; dans le second cas, 7,47 p. 100 seulement ont réussi. Ainsi les grèves les plus longues, c'est-à-dire les plus douloureuses, sont précisément celles qui échouent le plus souvent !
C'est donc un double avantage pour le patron : il n'a fait aucune concession et il a eu le temps d'écouler ses stocks en magasin, ou d'attendre le moment propice pour fabriquer. (D'ailleurs ce patron est souvent une société d'actionnaires qui laissent la direction à des contremaîtres ou des administrateurs.)
Enfin une dernière remarque : l'industrie textile fournit à elle seule plus de grèves et de grévistes que les industries du bâtiment et des métaux réunies. Or c'est précisément dans l'indutrie textile que les syndicats ouvriers ont le plus faible développement. Quelle réponse à ces politiques timorés qui voyaient dans les syndicats des éléments de révolte ou des foyers d'agitation et de grèves ! »
En résumé il ressort d'un examen attentif des statistiques des grèves publiées par l'Office du Travail, que la baisse des salaires est une des causes principale des grèves, les industries où les salaires s'avilissent le plus étant aussi celles où les grèves sont le
plus fréquentes (bâtiments, textiles, métaux) ; que les réussites sont rares, indice de la faiblesse des travailleurs vis-à-vis du capital ; que les faits des grèves causés par la longueur excessive du temps de travail sont rares par rapport à l'ensemble, ce qui prouve que la durée de la journée de travail est moins longue ; que les patrons ont souvent intérêt à la grève, et qu'ils la provoquent au besoin (lock-out) ; que la loi de la responsabilité patronale des accidents est esquivée par le patron, lequel se rattrape sur le taux abaissé des salaires ; que la grève favorise le chômage involontaire nécessaire à la production intensive et rapide (production à la machine) ;- que la durée d'une grève n'est malheureusement pas un élément de succès, au contraire, ce qui prouve que la durée prolongée favorise le patron (en lui permettant d'écouler ses produits, lorsqu'il y a eu surproduction) ; enfin que les syndicats ne répondent pas tout à fait aux espérances qu'ils avaient éveillées primitivement. On voit, par cette rapide esquisse, toutes les réalités sociales qui sont connues dans quelques arides statistiques.