CONSEQUENCES
La machine perfectionnée, multipliée, a nécessité la concentration de la grande industrie; la petite industrie et le petit métier ne pouvant pas disposer d'un outillage aussi coûteux. Il faut des capitaux, beaucoup de capitaux. Nous ne sommes plus à l'époque où « l'économie, l'épargne » faisaient quelque chose pour l'avenir et le développement d'une industrie. Aujourd'hui, les économies sont inutiles, insuffisantes et peut-être même dangereuses (et remarquez avec quelle insistance on parle de la prévoyance dans les haute sphères...)
Nous avons dit que la grande industrie avec son outillage perfectionné rendait le « métier » superflu. En effet les professions d'artisans disparaissent. Dans tous les pays industriels, le nombre de ceux qui travaillent pour une clientèle personnelle diminue. En 1897, le Reichstag allemand, inquiet de la décadence du métier, a voté un projet de loi qui rend obligatoire, en certains cas, l'association corporative. Nos socialistes français n'ont pas pris garde à la haute
signification de ce fait. La même inquiétude a inspiré au gouvernement autrichien des moditications au code industriel de l'Empire. Les corporations ont reçu le droit de se créer des ressources en levant des taxes sur l'inscription de leurs membres et de leurs apprentis, de se fédérer par districts. Mais toutes ces mesures ne trahissent que la transformation du travail sans pouvoir y apporter un remède sérieux. On n'entrave pas une pareille évolution économique à coups de décrets.
En France, le mouvement est non moins rapide. Il résulte d'une enquête ouverte, il y a quelques années par X Office du travail que les professions d'artisans diminuent :
A Lyon, c'est la Croix-Rousse, berceau de la soierie^ qui se dépeuple d'apprentis et d'ouvriers ; les ébénistes émigrent ou changent de profession ; les sculpteurs sur bois en sont réduits à la trolle pour les bazars; l'orfèvrerie, la bijouterie, le bronze, la tréfilerie manquent non seulement de spécialistes de haute valeur, mais d'ouvriers ordinaires; il n'y a plus de relieurs, les verriers vivent misérablement.
A Marseille, dans l'ébénisterie et la menuiserie, [e nombre des artisans diminue chaque jour. La bijouterie, qui avait conquis une grande réputation par une fabrication spéciale très soignée, est en décadence complète. Tombée aussi la ferronnerie d'art, il y a quarante ans très prospère. A Nîmes, disparition de l'ébénisterie, de la ferronnerie, de la bijouterie et de
l'imprimerie, industries fort brillantes dans la première partie de ce siècle. A Toulouse, patrons et ouvriers ébénistes déclarent que dans vingt ans l'industrie n'existera plus. On ne trouverait pas un ferronnier d'art, et pourtant autrefois, sur ces bords de la Garonne, le fer forgé était en grand honneur. L'industrie des vitraux d'art est à la veille de sa disparition. Plus d'ateliers importants de bijoutiers et d'orfèvres comme il en existait tant jadis.
A Bordeaux, les ateliers d'ébénisterie sont fort menacés par la concurrence à bon marché des usines rurales du Midi, les bijoutiers et les orfèvres, les peintres décorateurs et les sculpteurs ornemanistes végètent.
A Nantes, dans toutes les industries, on réclame des réformes radicales pour le recrutement des apprentis, pour l'enseignement professionnel des ouvriers (tout cela est contradictoire puisque ce sont les perfectionnements mêmes de la fabrication qui ont rendu l'apprentissage inutile).
A Rennes, bientôt on ne trouvera plus de ces ébénistes, menuisiers et verriers qui étaient renommés il y a moins d'un demi-siècle dans toute la Bretagne.
Autrefois, après Paris, Rouen passait pour la ville de France possédant le plus de sculpteurs, statuaires et ornemanistes, d'une habileté incontestée; elle avait aussi des ébénistes et menuisiers fort habiles ; en fait de métiers d'art elle ne peut offrir aujourd'hui que
quelques ferronniers et verriers. Tous ces travaux se font mécaniquement.
En résumé, la situation de notre pays n'apparaît pas différente de celle qui a provoqué en Allemagne la loi sur les corporations de métiers.
La décadence du métier, l'expansion de la machinerie à toutes les branches de la production, son intensité prodigieuse ont donc rendu une grande partie de la main-d'œuvre superflue.
En 1880, M. Evans écrit de Midland : « Malgré l'état de dépression sur le marché, l'exploitation du charbon s'est accrue de un demi-million et la quantité d'ouvriers a diminué. » A 295,000 tonnes de plus à Worcestersire, correspond 1,500 ouvriers de moins. En général, depuis 1874, les régions minières sont atteintes de surpopulation chronique ; le va-et-vient des bras employés, tantôt en baisse, tantôt en hausse, aboutit finalement en 1882 à la hausse de 27 pour 100 de la production, et à la suppression de 38,000 ouvriers.
Voici un tableau saisissant de la diminution des travailleurs en Angleterre pour le décade 1861-1871 :
Nombre d'ouvriers.
Agriculture 2 010.454 i. «57.138
Soie H7.289 8^.053
Coton 130.034 128.434
Laine. . 22.050 17.993
Dentelle :>:i.l>87 -W.370
Impress. d'étoiles 12.556 9.860
Teinturerie . 7.772 2.323
Confection 1.205.470 1.415.297
Cuirs, etc 22.883 24.073
Moulins . . . ., 32.103 30.060
Graisses, os, déchets 12.040 11.134
Argile 2.912 2.522
Clouterie ...... 26.130 23.231
Mouleurs 8.224 6.577
Produits de cuivre 9 733 5.758
Navigation fluv. et canaux. . . 31.428 29.864
Ouvriers des docks et des ports. 32.487 28.794
Il est à remarquer que la production augmenté en même temps que la main-d'œuvre diminue.
En 1861, le nombre d'ouvriers dans les industries mentionnées était environ de 3.912.138; en 1871 ce nombre aurait dû monter de 13.99 pour 100, c'est-àdire de 516.000, et il tombe au contraire à 3.393.902, c'est-à-dire il tombe de 518.000.
Pendant cette décade, il s'est donc formé un contingent d'un million d'ouvriers non employés ! Comprend-on la signification du paupérisme en Angleterre ?
On pourrait croire que cette baisse est compensée par la hausse dans d'autres industries qui fournissent la matière première et les instruments; ce n'est pas le cas. En effet, il y avait :
Ouvriers occupés En 1861 En 1871
Dans les mines de fer 20.626 20.931
Fabrication de fer et d'acier . . . . 360.572 360.366
Construction de machines diverses . 60.862 106.680 Construction de machines agricoles. 1.031 3.628
c'est-à-dire une augmentation d'à peine 92.501.
Or, suivant la marche ascendante de la population, ce chiffre devait s'accroître de 52.610, de sorte que la différence réelle est à peine de 37.871. Or, nous avons montré qu'il y avait par ailleurs 1 million d'inoccupés ; qu'on juge de la compensation !
Il est donc impossible de contester — comme certains économistes ont essayé de le faire (Levasseur, Yves Guyot, etc.), — que l'introduction des machines a eu pour conséquence de diminuer le nombre des travailleurs occupés. Au contraire, ce mouvement s'accentue. Et l'on peut dire que c'est le fait social le plus significatif de ce siècle (i).
M. Alfred Neymarck, dans une discussion à la Société d'Économie politique de Paris (5 février 1898), convenait que « lorsque des machines nouvelles viennent révolutionner toute une industrie, il y a là une période de transition avec laquelle les ouvriers doivent compter. Oue l'on suppose que du jour au len-
(1) En dépit de cea chiffres, de ces faitsetde ces promesses, M. Levasseur s'obstine à nier .cette vérité scientifique : la substitution progressive du travail mécanique à la main d'oeuvre.
Le cheval-vapeur coûte moins d'un sou par heure : il égalé l'effort de 3 chevaux de trait ou de 21 hommes. Le travail fourni par la vapeur, en Europe seulement, est évalué a :50 millions de chevaux-vapeur représentant l'effort de t milliard 50 millions d'hommes adultes.
demain, tous les transports par traction animale soient transformés en automobiles, que les compagnies de voitures, d'omnibus, n'aient plus besoin d'un personnel aussi nombreux que celui quelles emploient, il est clair que les cochers, conducteurs d'omnibus, palefreniers, garçons d'écurie, seront inquiets sur leur propre sort et cette inquiétude explique, dans une certaine mesure, les préjugés qui existent parmi un grand nombre de salariés contre l'emploi des machines... » Redouter l'emploi d'une chose qui vous prive des moyens d'existence, les économistes appellent cela un préjugé! Ajoutons que M. Neymarckcite parmi les avantages conférés aux ouvriers par l'emploi des machines... « Les voyages à longue distance! »
Nous avons montré la diminution des ouvriers occupés dans la décade 1861-1871 et nous avons dit que ce mouvement continuait. En voici la preuve pour la décade suivante 1871-1881, toujours d'après les documents officiels anglais.
Il y avait :
Ouvriers occupés
En 1871 En 1«S1
Cotonnades. „ ' . . 128.464 415.808
Flanelles 1.158 1.136
Draps et laines 17.993 12.063
Dentelles 49.370 44.144
Objets de luxe 8.836 7.573
Bas 42.038 40.372
Cordonnerie : 223.365 216.556
Ganterie 23.051 15.524
Fleurs artificielles. . 5.763 5.381
Produits de paille 48.863 30.984
Fabrication des machines 19.344 18.234
Graisses, os 11.134 10.401
Canalisation 3.387 2.673
Ces chiffres et ces faits relevés il y a quelques années par Schippel prouvent d'une façon mathématique que le nombre des travailleurs réguliers diminue sans cesse. La machine ne se contente pas d'arracher le travail à l'homme, elle réduit aussi les heures de travail à ceux qui restent occupés, nous l'avons montré par des chiures empruntés aux États-Unis ; elle rend illusoires les salaires fixés d'avance; elle réduit à rien les assurances ouvrières, en déplaçant le travail; elle rend inutiles les caisses de retraite ; en offrant à l'ouvrier moins que le nécessaire, elle arrive à le tuer avant la cinquantaine.
Comme les machines agricoles ont naguère trans- 1 formé l'agriculture, les machines à vapeur, en ce moment, révolutionnent les pêches maritimes.
La machine à vapeur en s'installant sur le bateau dépêche, a tout modifié en vue de son utilisation. Le navire lui-même, l'engin de pêche, le champ d'exploi tation, la préparation des produits, le contrat du pêcheur avec l'armateur, tout s'est renouvelé. La subs-
titution des vapeurs aux voiliers, du chalut à planches au chalut à bâton, delà pêche en haute mer à la pêche côtière, de )a conservation à la glace et à la salaison, de l'engagement au mois à l'engagement à la part, tels sont les traits principaux de l'évolution. Celle-ci s'accomplira partiellement ou plus complètement, suivant la région, dans l'un ou l'autre de ses termes, mais actuellement déjà elle affecte profondément l'exercice séculaire de la pêche dans nos ports du nord,
Gomme dans toute industrie, une pareille transformation ne saurait s'accomplir sans modifier les con^ ditions d'existence de l'ouvrier.
Le commandant M*** écrit :
« Négligeant quelques essais isolés, n'ayant
donné que des résultats peu satisfaisants, on peut dire que la pêche à vapeur a commencé à Boulogne en 1886. Le nombre des vapeurs de pêche, depuis cette date, n'a pas cessé de s'élever régulièrement ; il est aujourd'hui de 49. Les premiers avaient ^mètres de quille et 18 tonneaux de jauge. Les derniers ont 39 mètres de longueur, 200 tonneaux de jauge et 400 chevaux de machine... Parallèlement à ce développement de la pêche à vapeur, ces dernières années ont vu décroître le nombre des chalutiers à voile ; depuis sept ans, leur nombre a diminué de 25, soit de 16 pour 100, et aucun n'a étéjoiis en chantier depuis deux ans ; ceux qui existent encore, revenant à
25.000 fr., ne trouvent pas, en parfait état, preneur à 5.0Q0 fr. lorsqu'ils sont mis en vente. »
Le commandant M*** ajoute que l'évolution est encore plus marquée à Dieppe, où les chalutiers à voile ont presque disparu; mais les autres ports sont moins avancés. «Cela tient, dit-il, à ce qu'un chalutier à vapeur coûte environ 130,000 francs, et ses frais annuels peuvent s'estimer à une centaine de mille francs ; et que ne pouvant se mettre à sec sans danger, il lui faut un assez grand port; en outre, l'insuffisance du marché pour la quantité de poisson pêchée (6 à 8 mille francs en moyenne « parfois 10 à 12 mille). »
Mais l'avenir de la pêche des petits ports est compromis, car :
« Devant la « marée » montante des vapeurs, la « marée » des voiliers, chassée des régions voisines, refluera dans leurs ports vides, et ne trouvera plus d'écoulement que sur les grands centres, déjà abondamment approvisionnés par le trop-plein des vapeurs...
Trouville, par exemple, donnait, il y a cinq ans à peine, les signes de la plus grande prospérité. Dans aucun autre port de France, comme l'a montré M. Ganu, *e rendement pécuniaire n'était aussi élevé par rapport au tonnage des bateaux et à la force des équipages. Quatre ans après cependant, en 1899, les produits de pêche avaient diminué d'un tiers, un sixième des équipages avait abandonné le métier de la mer, et le recrutement des inscrits maritimes devenait de plus en plus difficile par suite de la chute des gains.
Au Tréport, depuis dix ans, le nombre des bateaux armés pour la pêche est tombé de 99 à 75, c'est-à-dire d'un quart; les équipages ont diminué dans une proportion plus forte encore, et, sur sa belle flottille de 22 grands cotres aux voiles blanches , combien de ses marins ont l'angoisse au cœur ! A Calais, depuis 10 ans, neuf chalutiers à voile et quinze barques ont disparu; soit un quart de la flottille. A Gravelines, qui vient en une année de perdre 12 bateaux, la pêche côtière avait diminué de 24 unités depuis six ans, les équipages de 220 hommes, c'est-à-dire d'un quart. A Dunkerque, depuis 10 ans, le nombre des pêcheurs côtiers a diminué de 41 pour 100.
... Si parfois certaines circonstances locales peuvent voiler exceptionnellement le fait, il n'en est pas moins indiscutable que la substitution de la pêche à vapeur à la pêche à voile tend à occasionner une diminution du nombre des pêcheurs. C'est ainsi qu'en Grande-Bretagne, malgré l'extraordinaire développement du chalutage à vapeur, le nombre total des pêcheurs diminue annuellement de 2 pour 100 environ depuis plusieurs années. On peut également constater chez nos voisins un autre phénomène que nous avons indiqué comme se dessinant en France , à savoir la centralisation de la pêche dansxertains ports au détriment des autres... » {Êcon. franc, 16 février 1901).
Néanmoins, plusieurs économistes se plaisent à
répéter que la machine élevé les salaires. Gela est vrai d'une minorité, cela est tout à fait inexact pour la masse. Du reste, voici une opinion orthodoxe : « Gomme il n'y a pas de surproduction dépassant la mesure des besoins, et que l'immigration fait affluer dans les cités industrielles plus de sujets que n'en peuvent occuper les machines, il arrive que l'excédent se trouve refoulé vers la petite industrie, et, par suite de la concurrence "des demandes de travail, y fait réduire les salaires ; c'est donc un effet indirect de l'emploi des machines, en ce sens que celles-ci font naître des espérances illimitées suivies de déceptions. » (Alfred des Gilleuls. — Discussion à la Société d'Économie politique, 5 février 1898.)
Ajoutons, avec M. Levasseur, que la machine exerce encore une influence dans le sens de la baisse des salaires chaque fois qu'elle substitue la femme à l'homme, ou lorsqu'elle accomplit automatiquement un travail qui exigeait auparavant un ouvrier très habile, — deux cas très fréquents (1).
1) Une autre conséquence du machinisme et du chômage. — Nous relevons dans le procès-verbal du Congrès mixte (patrons et ouvriers) de la Chaux-de-Fonds, un petit t'ait d'une haute sigilication sociale : le Congrès a adopté les résolutions suivantes (1899), auxquelles patrons et ouvriers sont restés fidèles.
Article premier. — Les patrons s'engagent, dès ce jour, soit du Ier octobre 1899 au 1er septembre 19J1, à ne prendre aucun apprenti graveur ou guillocheur. Toutefois, cet engagement ne concerne pas les fils des patrons.
Article i. — La Fédération des ouvriers graveurs et guillocheurs, de son côté, s'eogage à ne pas tolérer jusqu'au 1°' sep-
On peut donc dire, avec M. Golberg, qu'une marche fatale vers le paupérisme entraîne la société actuelle. Des foules, des millions d'hommes, de femmes et d'enfants sont condamnés à l'espoir factice du travail à trouver ou aux bonnes grâces de l'Assistance-
tembre 1901, la formation de nouveaux ateliers, et interdit a ses membres de travailler dans ceux qui tenteraient de s'établir.
Les causes de cette mesure étrange et... libtrticide ?
Voici l'explication absolument juste donnée par la délégation ouvrière :
« L'envahissement croissant de \a.machine dans notre métier, de même que la constatation d'un chômage régulier que nous contiunuons de subir, ont déterminé l'opinion générale des membres de notre Fédération, pour le maintien de l'interdiction partielle de faire de nouveaux apprentis. »
Que répondre à cela? Et quel réseau d'inextricables contradictions se découvre soudain aux yeux d'un observateur impartial ! Ainsi, au sein même de la classe ouvrière apparaît l'antagonisme des intérêts, que certaines écoles, pressées de conclure, ignorent ou négligent : ici l'apprenti est le concurrent de l'ouvrier, et comme le {travail humain se raréfie, l'ouvrier se protège non plus, cette fois, contre le patron, mais contre l'ouvrier ! — Quel sujet de méditation pour tous tes partis. M. Maurice Barrés, dans une esquisse puérile d'un programme économique du nationalisme, proposait naguère de protéger énergiquement l'ouvrier français contre son concurrent l'ouvrier étranger.
Et voilà que les faits eux-mêmes se chargent de démontrer l'insuffisance et la vanité de ses points de vue : dans la ?nétnc même patrie, dans la même ville, sans les conseils de personne . Youvrier se protège contre son frère, peut-être contre son fils : 1-apprenti ! Cet abîme de contradictions douloureuses nous prouve la complexité des problèmes contemporains. Elle nous montre, en même temps, le cas qu'il faut faire des vagues théories imaginées par des écrivains incompétents, égarés dans ces labyrinthes.
Ce jugement n'a rien d'excessif. M. d'Estournelles de Constant, député de la Sarthe et ancien diplomate, écrivait naguère dans la Revue des Deux- Mondes :
En attendant quel sera le sort des ouvriers ? La machine toujours en progrès leur prendra de plus en plus les meilleures places; elle travaille déjà presque toute seule, même en Europe, dans les minoteries par exemple, et ne comporte qu'un nombre infime de servants et de surveillants ; encore a-t-on déjà renversé les rôles et inventé des machines qui surveillent l'homme, contrôlent son travail de jour et de nuit. L'émigration des capitaux laissera donc l'ouvrier aux prises avec la machine et le chômage. On n'y songe pas assez ; RIEN N'EST PLUS GRAVE QUE LA GRISE OUVRIÈRE QUI SE PRÉPARE. Il est vrai qu'à défaut des nôtres, des capitaux étrangers, anglais notamment, viennent en France ; mais ce n'est qu'un palliatif non sans danger, et le ralentissement de notre activité se trahit par le chiffre toujours croissant des chômeurs et des déclassés. Pour 1.100 places dont dispose la préfecture de la Seine, 64,000 candidats se présentent, 03,000 malheureux sont évincés. Les révolutions en France ont toujours eu pour cause constante le chômage : cette constatation devrait suffire à éveiller notre inquiétude. Faute d'emploi, nos meilleures qualités tournent mal. Que voulez-vous attendre de notre jeunesse, si désireusequ'elle soit d'être utile : elle n'a rien à faire !
La rareté des places et du travail encouragent la débauche, le célibat, la stérilité ; on a déjà bien assez de peine à trouver un emploi si on est seul ; avec une femme, c'est plus difficile, avec des enfants c'est presque impossible. Les conditions modernes d'une production intermittente et fiévreuse nous exposent à passer sans transition de l'oisiveté prolongée au surmenage ; elles appellent l'usage des stimulants et propagent l'alcoolisme, autre auxiliaire de nos rivaux. C'est à force de stimulants que l'Europe essaiera de soutenir la lutte contre ses concurrents... (Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1897.)
Et maintenant, qui peut mettre en doute que la recrudescence du vagabondage et de la prostitution est la conséquence directe de cet état de choses? Et qui peut se tenir de rire, ou de s'attrister, au récit des sottises débitées, depuis plusieurs années, dans la presse à l'endroit des vagabonds (1).
Qui pourra garder son sang-froid devant les sinistres sophismes de l'école lombrosienne, cherchant les « stigmates somatiques » du vagabond et du criminel ?
Le nombre des chemineaux, des nomades errant de village en village s'accroît en de telles propor-
(l) Voici comment, s'exprime un membre du Conseil de la Société générale des prisons : « Depuis quelques années on s'est beaucoup occupé du vagabond ; tous les écrivains s'accordent à le définir par deux mots : il a horreur du travail, et il craint la solitude. » (Séance, 25 décembre 1897, L. Rivière). On ne saurait dire plus de sottises en si peu de mots.
tions que le législateur commence à sinquiéter sérieusement et à réclamer des mesures énergiques. M. Jean Gruppi, par exemple, veut distinguer dans le vagabond le paresseux (le paresseux forcé) d'avec le malheureux. Rien de plus superficiel et de plus fantaisiste que cette distinction (1).
« Les dernières stastistiques criminelles, lit-on dans un rapport de M. de Marcère, révèlent que les affaires de vagabondage, suivies ou non, atteignent en un an le chiffre de 30,500. D'autre part, une enquête ouverte en 1805 sur les abris communaux a fait ressortir que 406,000 individus avaient, au cours d'une année, passé la nuit dans les abris ruraux. Enfin en 1895 l'ordre fut donné à la gendarmerie d'interpeller le même jour, sur toutes les voies de communication, les individus inconnus dans les régions qu'ils parcouraient, de les interroger, de relever leurs papiers d'identité, leur état-civil, leur profession et de procéder ù. une sorte de dénombrement de cette population vagabonde. Beaucoup d'isolés échappèrent à ce recensement, la gendarmerie devant porter ces investigations surtout sur des individus voyageant en bandes et accompagnés de roulottes (autant dire la minorité) ; néanmoins, on
(1) « Là sera l'éternelle difficulté : distinguer L'homme manquant de travail sans sa faute de celui qui en manque parce qu'il n'en veut pas trouver. » (Hubert-Valleroux, Éconwiiste
français-, 4 juin 1898.) •
put constater qu'ils étaient au nombre de 25.000. » Et l'on ne comptait pas les 100.000 (chiffre officiel) de Paris, et ceux de Marseille, de Lyon, de Bordeaux, etc., etc. L'augmentation des vagabonds est d'ailleurs caractéristique de tous les pays de civilisation industrielle avancée. En Angleterre, le président du Local government Board, haut fonctionnaire qui a dans ses attributions un grand nombre de celles qu'exerce notre ministre de l'Intérieur, a envoyé le 25 février 1896 à tous les bureaux des pauvres une circulaire pour se plaindre de l'accroissement des vagabonds. Une enquête avait démontré qu'en dix ans le nombre avait doublé. Ajoutons que ce fonctionnaire recommande aussi d'appliquer aux vagabonds la cellule toutes les fois que cela est possible, « parce qu'il n'y a que la cellule qui puisse les intimider... »
« A la dernière assemblée du Conseil supérieur des prisons (1897), dit M. Voisin, conseiller à la Cour de Cassation, il a été fait par M. le Directeur de l'Administration pénitenciaire une communication très rassurante au point de vue de l'exécution de cette loi (la loi de 1875), car, en 1898 nous aurons, en plus, de 400 à 500 cellules. »
Tel est le remède au chômage. On veut châtier l'homme de ce crime : il ne travaille pas parce que son travail est devenu superflu.