N°. VI
Copie de la lettre adressée à S. M. l'Empereur Alexandre /. er , dont Mr. Monod fut porteur, et qu il présenta à Fribourg en Brisgau.
« Paris, 7 Décembre 1 8 1 3.
» Sire! l# '
» Le porteur de la présente est Mr. Monod , >» membre du Petit-Conseil du Canton de Vaud, » mon intime ami , dont j'ai eu plusieurs fois » l'honneur de parler à V. M. I.
» Dans la position critique où se trouve ma
pauvre patrie, ç'eut été une bien douce satisfaction pour moi, d'entretenir d'elle V. M. I. ; mais ne le pouvant pas , placé comme je le suis, et les momens étant précieux, j'ai chargé mon ami Monod de me remplacer.
» Veuillez, Sire, accueillir avec votre bonté ordinaire , cet autre moi-même , écouter ce qu'il vous dira en faveur d'un pays que vous aimez , au sort duquel vous n'avez pas cessé de prendre intérêt , puisqu'il est habité par un peuple ami de tous les autres.
» Son premier titre à la bienveillance des cœurs généreux , est d'avoir été pendant §50 ans , en paix avec tous ses voisins , grâce à la conservation de cette même neutralité , dont on voudroit le détourner aujourd'hui , et que l'Europe admit jadis , comme un élément nécessaire de ce système d'équilibre qu'elle regrette , et vers le retour duquel elle doit tendre , pour ne pas retomber dans la barbarie.
» Des députés de notre Diète , ont été chargés de vous présenter , Sire , ainsi qu'à vos alliés , les vœux de notre nation à cet égard.
» Malheureusement la défiance habite dans notre sein, depuis l'époque où la caste sujette, c'est-à-dire la nation, a forcé les familles privilégiées (anciens gouvernans , patriciens) , à renoncer aux prérogatives qu'elles s'étoient exclusivement arrogées, en abusant du sommeil de la nation , durant la longue paix qui fut son partage. Ressaisir ces prérogatives , à la première occasion favorable , est le mot d'ordre des uns : s'opposer au retour de Tan-
» cienne oppression , est celui des autres ; de là » les soupçons et les défiances.
» Ainsi que j'avois l'honneur de récrire , le
» 16 Juin dernier , à V. M. I. , nos ci-devant
» gouvernans (a) ont fait répandre par les nom-
» breux cliens qu'ils doivent à leur prépondé-
» rance dans presque tous les anciens Cantons,
>» que la coalition rétabliroit parmi nous , Van-
» cien régime , ainsi qu'elle l'avoit fait ailleurs.
» Des préparatifs ont effectivement été faits par
» eux , dans ce but , et „ si les événemens du
» printemps eussent répondu à l'impatience de
» nos Coriolans, probablement on se fut déjà
» entr'égorgé , et la Suisse seroit occupée par
» des voisins intéressés à ne pas abandonner
» à d'autres , son important territoire.
» Aujourd'hui nous savons' que les agens de >» ces mêmes hommes (b) travaillent avec un re- >» doublement d'activité dans le même sens ; et , » comme la cause de notre nation pourroit être » compromise , si ces personnages , peu scrupu- » leux sur les moyens , continuoient plus long- » temps à parler seuls , sans crainte d'être ré- » futés , il nous faut un défenseur.
» Je charge donc mon ami Monod d'aller , » Sire , vous présenter la vérité y afin que si ,
Notes explicatives faisant partie de l'original de cette lettre.
[a) a Je n'entends parler que des meneurs incorrigibles » de cette caste , qui renferme du reste un grand nombre 1 d'hommes éclaires et estimables , tout-à-fait étrangers à » ces menées. »
(b) o Ils sont de Berne et des Grisons , foyers de ces me- » nées. »
» parmi vos alliés , il en étoit (et je crois l'An- » gleterre et l'Autriche dans ce cas) , qui écou- » tassent favorablement les propositions de ces » agens , que nul na eu peut-être les moyens de » scruter sérieusement , et qui ne sont pas moins » contraires à vos intérêts qu'aux nôtres , vous » puissiez leur faire connaître les faits et les » éclairer.
» Mon ami sait que vous aimez la vérité ; il » aura le courage de la dire ; le reste est tout » entier du ressort de votre excellente judi- » ciaire , dans laquelle j'ai , ainsi qu'à vos prin- » cipes , une entière confiance. Il vous dira , » Sire , combien je pense à vous et m'occupe de » vous. Je lui envie le bonheur de vous voir ; >» il me trouvera probablement en Suisse à son » retour.
» Je termine en vous recommandant ma pa- » trie , au nom de tout ce qui vous est cher et » sacré. Ne lui reprochez pas des actes de foi— » blesse arrachés par cette même nécessité qui » força tant d'autres nations plus puissantes , à » des complaisances moins excusables peut-être.
» Tendez noblement votre main , à cette na- » tion essentiellement amie de toutes les autres, » qui ne demande qu'à conserver une indépen- » dance et une liberté dont elle n'abusa jamais : » et puisse le montagnard des Alpes et du Jorat » reconnoître dans l'Empereur- citoyen , qui » règne sur le 73 àe l'Europe et de l'Asie , le » généreux ami qui respecta son indépendance » et sa liberté , et qui les fit respecter par d'au- » très!
» Voir Alexandre I er . toujours fidèle à ces k» principes , dont il reconnut de bonne heure » la vérité , protégeant le foible au sein de la » toute - puissance , honorant le berceau de la » liberté européenne , et , s'arrêtant respec- » tueusement devant la limite du droit, seroit » une jouissance après laquelle il ne me reste- » roit plus d'autre vœu à former , que celui de » vous voir encore une fois , et de vous réitérer » de bouche les assurances d'un dévouement » qui ne finira qu'avec ma vie.
» Pensez , Sire , au sexagénaire que vous ap- » peliez votre AMI , qui , étranger , isolé , et » sans autre protecteur que le sentiment de son
devoir et de son courage , remplit , pendant » onze ans , sa tâche auprès de vous , qui ne » vous inspira que des maximes dignes de votre » haute destinée, et qui dut sans doute son ca- » ractère et ses principes , au bonheur d'être né » Suisse , d'avoir sucé , en Suisse , cet amour de » la vérité , ce respect pour les droits d'autrui , » et cette horreur de l'injustice qui lui valurent » votre confiance et votre estime. 11 ne vous » adresse que cette seule demande : Sauvez , » protégez, sa patrie : préservez - la de la des- » truction et de la servitude. »
Recevez , Sire , etc. etc.
F. C. De la Harpe.
( 5o ) N°. VU.
Copie de ta lettre adressée le 21 Décembre 1813, à S. E. le Comte de Nesselrode, Ministre des affaires étrangères , présentée par Mr. Monod , à Fribourg en Brisgau.
a Mr. le Comte !
» En me rappelant aujourd'hui au souvenir » de V. E. , je prends la liberté de lui recom- » mander le porteur de la présente , mon in- » time ami , Mr. Monod , qui a rempli successi- » veinent les premières places dans ma patrie > » et est maintenant membre du Petit -Conseil » du Canton de Vaud. -En voici les motifs et » l'occasion.
» Il nous revient de toutes parts , que des » agens de nos ci-devant gouvernans , les patri- » ciens des anciens Cantons , qui durent renon- » cer , en 1 798 et 1802 , aux prérogatives héré- » ditaires , que 250 années de paix avoient » procurées à leurs familles, travaillent à faire » regarder les nouveaux Cantons comme très- » mal disposés pour vos amis , et dévoués aveu- » glément h vos ennemis.
» Déjà même leurs cliens vont répandant le » bruit que vous les aiderez à rétablir ï ancien » régime; et la grande masse nationale , qui , si » elle pouvoit parler librement , exprimerait » avec énergie , l'horreur que lui inspire le seul » souvenir de ce régime détesté , çommence sé- » rieusement à craindre d'être enchaînée par » ceux qui s'annonçoient comme les libérateurs
de l'Europe.
» N'ayant auprès de vos amis personne qui