R, I. P, —— PRIONS POUR EUX
Après les vêpres. M. l'abbé Proulx, vice-recteur de l'Université Laval de Montréal, pronônça le sermon de circonstance. Cette pièce d'éloquence a fait verser bien des larmes. C'est l’histoire du colon courageux qui abandonne sa famille, ses parents, son pays, traverse les mers, s'enfonce dans la forêt et meurt souvent victime de la barbarie des indigènes. Nous avons pris aussi complètement que possible cet éloquent discours en sténographie, et nous le publions plus loin, étant assuré d'avance qu'il intéressera vivement les lecteurs.
Après le sermon, tous les assistarts se formèrent en procession et se dirigèrent vers le cimetière. En tête, la fanfare de Lachine jouait une marche funèbre pendant que les cloches sonnaient les glas.
Pieuse, recueillie, la procession fit le tour du cimetière et vint s'agenouiller aux environs du monument.
Sa Grandeur Mgr Fabre en fit la bénédiction et la procession se remit en marche au son d'accords funèbres.
Pendant les vêpres, une quête a été faite dans l’église pour aider à payer les frais du monument. La recette a été très bonne. Qui n'aurait pas été généreux dans cette circonstance ?
Voici les noms des membres du clergé présents à cette imposante démonstration religieuse et nationale. Outre Sa Grandeur l'archevêque de Montréal et M. R. N. Piché, curé de Lachine, il y avait encore M. l'abbé Collin, supérieur du séminaire de Montréal, les abbés F. Perreault, ]. B. Forget, F. X. Laberge, les Pères Boisramé, ©. M. I., Burtin, O. M. I, C. Thérien, K. Lamarche, J. H. Leclerc, M. Carrière, curé de la Pointe Saint- Charles, Brissette, Farbes, Bastien, les frères du collège et quatre ecclésiastiques.
| SERMON DE M. L'ABBÉ PROULX Voici le sermon de l'abbé Proulx, aussi exactement qu'il nous a été possible de le sténographier :
Quid sibi volunt lapides iste ! Que veulent dire ces pierres ? (Josué IV, 21.)
Lorsque les Israëlites eurént traversé miraculeusement le
L- Jourdan, Josué fit rapporter du milieu même du torrent douze 2. N grandes pierres, et il en bâtit un monument qui devait perst pétuer à travers les générations la mémoire de cet heureux évés nement. Et il dit à son peuple : ‘Quand vos enfants interroet geront un jour leurs pères et leurs demanderont : que veulent as dire ces pierres? vous leur répondrez : Israël a passé à pied rs sec à travers du lit du Jourdain. Que les peuples de la terre ré reconnaissent la main toute-puissante du Seigneur et apprenez vous-mêmes à craindre en tout temps le Seigneur votre Dieu. ” 0- Aujourd'hui, par ces pierres artistement travaillées, par cette de croix superbe, reposant fièrement sur ses bases solides, par ce es monument qu'un archevêque vient bénir, entouré d'un nombreux clergé, il s’agit de commémorer, non un souvenir joyeux, mais et tout au contraire un événement lugubre, qui a laissé une trace de sang dans notre histoire et dont les échos lointains, comme O- des voix plaintives, ont porté l’attendrissement dans bien des à cœurs. Cependant, notre Dieu qui rappelle des enfers, qui ur souvent châtie les bons pour sauver les coupables, qui sait tirer ès : le bien du mal, a tiré de ce désastre des enseignements salude taires, un germe de régénération et de victoires. bo - Et si un jour vos enfants vous demandent : que signifient eur ces pierres que vous avez élevées avec un luxe à la fois patrione, tique et religieux ? vous leur répondrez: Elles rappellent le de deuil et le réveil de la patrie, une grande affliction qui a été l’auwe, rore d'un grand triomphe, les douleurs et le mérite de l’expiation, R. les secrets divins de l'épreuve, les souffrances et les gloires du
martyre, l'affaissement et la surrexcitation des forces nationales, le cri d’un peuple chrétien vers Dieu: /# te speravi, Domine, non confundar in elernum.
O vous qui jouissez de la prospérité présente, n'oubliez pas les sacrifices de vos pères ; apprenez à craindre et à bénir le Dieu qui distribue également, pour notre plus grand avantage, les biens et les maux ; et en tout temps, célébrez la munificence du Seigneur qui n’a cessé de vous prévenir de ses bontés et de ses bienfaits.
Oui, paroissiens de Lachine, vous habitez un coin de terre privilégié que Dieu s'est plu à combler, pour parler le langage de l'Écriture, des grâces du ciel et de la graisse de la terre, sol fertile, site favorisé de la nature, terre aux souvenirs historiques qui rafraichissent l'âme, foyer de ces dévouements et de ces enthousiasmes qui ennoblissent les cœurs, lieu protégé par la religion qui semble l'avoir choisi avec amour pour y implanter plusieurs de ses plus fortes assises matérielles.
Comme marque de sa dilection, le Seigneur faisait lui-même
à Israël l'éloge de la terre promise, en ces termes : ‘“/xtres in lerram fluentem lacte et melle, vous entrerez dans une terre où coulent le lait et le miel.” Je vous le demande, les montagnes de la Judée étaient-elles plus fertiles que vos plaines et vos coteaux plantureux ? le fleuve du Jourdain était-il supérieur au majestueux Saint-Laurent qui roule, large, profond, inépuisable, ses masses et ses flots d'azur ? le lac de Jéricho surpassait-il en
beauté votre petite mer intérieure avec sa nappe d'eau circulaire où flottent des îles coquettes, avec ses rivages feuillus dont les contours lointains, pâles, effacés, vont se perdre dans le bleu du firmament, avec ce rapide tourmenté, aux puissants murmures et aux saults bouillonnants, au-dessus duquel! humaine lance une longue trainée de voiture:
billon d'une rapidité vertigineuse, avec cet ris embaumées, ces bosquets luxuriants, où les abitai d'un: grande ville, où les poitrines fatiguées viennent chercher la santé, le repos et le frais, le frigus opacum du poète.
Le pittoresque de ces lieux n'avait pas échappé aux premiers découvreurs de la Nouvelle-France... Cartier, lorsque
pour la première fois, il vint amarrer ses vaisseaux au pied de votre rapide, promenant du sommet du Mont-Royal ses regards étonnés vers les profondeurs de l'Ouest, dit: ‘C'est la terre la plus belle qu'il est possible de voir, unie, plane et labourable ; et par le milieu des dites terres, nous voyons le dit fleuve outre le lieu où étaient demeurées nos barques, auquel va un sault d'eau le plus impétueux qu'il est possible de voir. ”
De son côté, Champlain écrivait: ‘Je fis quelques huit lieues par terre, côtoyant le grand Sault par les bois qui sont assez clairs et jusques à un lac, où notre sauvage me mena... Ce lac est rempli de belles et grandes iles qui ne sont que des prairies, où il y a plaisir de chasser le gibier qui est en abondance, aussi bien que le poisson. Le pays qui l'environne est rempli de grandes forêts. ”
Vraiment, on dirait que les fondateurs de notre pays ont entrevu, comme dans un nuage, les agréments divers de cette villégiature réconfortante dont votre ville champêtre est l'orvueilleux foyer.
De plus, ce coin de terre fut le point de départ de ces expéditions aventureuses qui cherchaient le passage de la mer de l'Ouest, et aussi de ces expéditions apostoliques qui allaient enseigner aux âmes, jusque-là assises dans les ombres de la mort, le passage de la terre promise de l’Éternité. Il rappelle des noms célèbres dans notre histoire : Leber, aussi connu pour sa piété que pour son commerce étendu, dans la famille duquel on vit fleurir, comme un lys caché, cette récluse qui fut l'étonnement des personnes de son temps ; un Lemoyne, dont la iaison fut comme une pépinière féconde qui fournit à toutes nos luttes d'alors des guerriers et des héros ; un de La Salle, nom historique dans la vieille France, dont les projets audacieux ont valu son nom à votre localité ; un Fénelon, neveu du grand évêque de Cambrai, membre de cette compagnie de Saint-Sulpice qui couvrit de ses bienfaits cette colonie de Montréal, prêtre dévoué dont le zèle, comme le dit un document officiel, l’a porté à renoncer à tous les établissements considérables que sa naissance et son mérite lui pouvaient faire
espérer en France, pour s'appliquer à la conversion et à l'éducation des sauvages, lequel mit son idée à exécution en fondant une mission indienne à l'endroit qui fut appelé Genti/ly ou la Présentation, en face des îles Courcelles, aujourd’hui îles Dorval, ces perles de votre lac.
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Mais ce qui, plus que toute autre chose, donna du retentissement au nom de Lachine, ce qui le mit en évidence devant toute la colonie, ce fut le triste événement dont vous rappelez aujorid'hui le souvenir solennel : ce que les chroniques du temps appellent le #assacre, le saccagement, l'éfcendie et la destruction de la paroisse de Lachine. Toute médaille a son revers, tout avantage est côtoyé d'un accident, toute faveur est balancée par une épreuve : c'est le sort de l'humanité dans cette vie de lutte et de purification.
Un historien contemporain, grave, exact, ne craint pas de dire que Dieu s'était servi des Iroquois pour les fins de sa justice, parce que cette paroisse de Lachine avait été le théâtre le plus fameux de l'ivrognerie des sauvages. Cependant je me permettrai d'ajouter un correctif, de donner une explication : je ne crois pas que les coupables fussent ces braves colons, dont le même écrivain loue ailleurs la piété, vivant de leur pénible travail et de leur économie, toujours en la présence de Dieu, parce que la pensée comme le danger d'une mort soudaine et cruelle planait continuellement au-dessus de leur tête.
Oui, il y avait besoin d'expiation. L'arrivée des troupes avait apporté dans la colonie des vices inconnus jusque-là. La cupidité des commerçants, en rebellion ouverte avec les ordres d'un saint qui était leur évêque, minait, par leur misérable trafic d'eau de feu, la foi des sauvages que, chaque année, réunissaient en ces lieux les besoins et les facilités de la traite. Et surtout un crime politique criait vengeance vers le ciel. Un gouverneur aux vues étroites avait tendu un guet-à-pens à des ambassadeurs sans défiance, et contre tout droit des gens les avait fait prisonniers, puis envoyé mourir sur les galères en France. Le
sang d'Abel était retombé sur la colonie ; et comme depuis les premiers âges du monde, et en particulier depuis la grande expiation du calvaire, c'est le sang du juste qui lave les fautes des pécheurs, dans la circonstance, ce fut le sang de ces braves et paisibles colons qui, dans l’économie des desseins impénétrables de Dieu, fut chargé de laver les fautes du gouvernement, de l'armée et des traiteurs, Ainsi leur mémoire est sans tache. Ce sont, non des coupables qui subissent la peine de leur crime, mais des victimes choisies, des hosties salutaires dont les tortures et le martyre servent de sacrifice expiatoire ; ils méritent avec notre piété et notre commisération, évalement notre estime, notre respect et notre filiale admiration.
IT est inutile de faire ici l'historique du massacre. Tout le monde présent dans cette église connait depuis leur enfance les horreurs de cette nuit orageuse où les vents, les flots irrités, la grêle et le tonnerre, qui semblaient devoir protéger le sommeil des habitants de Lachine, favorisèrent au contraire l'approche de leurs ennemis ; un terrible cri de guerre, à un signal donné, s'éleva tout le long de la côte, au milieu des ténèbres, pendant que le tomahawk enfonçait la porte des maisons et que des espèces de démons à la face humaine tiraient de leur lit la population réveillée en sursaut, affolée ; les hommes égorgés, les femmes empalées, les enfants mis à la broche et rôtis tout vivants, les maisons en flammes et l'incendie éclairant de ses blafardes lueurs, au milieu des gémissements et des ricanements, les tourments les plus affreux et les supplices les plus inouïs.
Le lendemain vit la défaite des troupes et leur captivité. Le carnage et la terreur se promenèrent par toutes les campagnes : l'esprit de conseil abandonna les chefs de la nation ; les vaillants n'eurent plus ni force, ni valeur. Une longue file de prisonniers prit tristement la route des cantons iroquois et un voile de deuil s'étendit sur tout le pays. On aurait pu appliquer à la Nouvelle- France ce que l'Ecriture Sainte dit de Béthléem : Vox 2x rama audila est. On a entendu une voix lamentable, des pleurs et de grands cris ; la colonie pleurant ses enfants et ne voulant pas recevoir de consolations, parce qu'ils ne sont plus. ‘ Comment
les forts sont-ils tombés ? s'écriait David dans une circonstance analogue. Montagnes de Gilloé, que la rosée et la pluie ne tombent jamais sur vous, parce que c'est là qu'a été jeté le bouclier -des forts. Ils étaient l'élite et la gloire d'Israël ; comment ces vaillants hommes sont-ils tombés ?”
Cependant l'espérance et les beaux jours revinrent avec un gouverneur que suivait la victoire. Il y eut, dans tout le pays, comme un réveil, une én:rgie nouvelle, d'autant plus forte qu'elle avait été trempée dans les malheurs. Et cinq ans plus tard, après que Frontenac eut répondu à Phipps par la bouche de son canon, après que Hertel et Portneuf eurent enlevé à la raquette les forts de Corlar, de Salmonfalls et de Casco, après que Lemoyne d'Iberville eut promené son vaisseau vainqueur sur toutes les mers du nord, enfin après que l'orgueil des Iroquois eut été humilié dans leurs bourgades elles-mêmes incendiées, en 1694, le curé de Lachine, le bon pasteur, songea, aussitôt que le permit le malheur des temps, à rendre les honneurs de la sépulture chrétienne à ses infortunées ouailles ; il alla lui-même ramasser leurs os épars et leurs cendres dispersées, pour les confier à la terre bénite, avec des prières. Mais laissons-le parler lui-même. ‘“ Nous
avons été les recevoir, dit-il, avec le surplis et l’étole noire, au son de la grosse cloche, accompagné d’acolytes en surplis, portant les chandeliers, la croix et l'eau bénite, en chantant des psaumes suivant les coutumes de la sainte Eglise pour en faire, le lendemain, l’inhumation dans le cimetière ; ce que nous fimes avec grande solennité, après avoir dit, dessus les os, une grande messe de leur anniversaire et fait tout le service avec offrande du pain et du vin.”
Ce fut ia première démonstration publique en l'honneur de
ces intéressantes victimes. La seconde eut lieu, il y a deux ans passés, lorsque les citoyens de Lachine, ayant à leur tête leur
zélé et infatigable pasteur, célébrèrent avec éclat le deux
centième annit ire de l'année du massacre. Il y eut messe solennelle avec toutes les pompes de l'Eglise, et sermon par Monseigneur l'archevêque, dont la piété ingénieuse sait toujours trouver .dans l'évangile du jour les considérations qui con-
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viennent à chaque circonstance ; il y eut séance publique et discours pleins d'éloquence et de patriotisme par des citoyens marquants ; des recherches considérables furent faites, à cette occasion, dans la poussière des vieux bouquins et le résultat en fut donné au public dans un livre tout à fait intéressant : ‘ Le vieux Lachine,” qui constitue un monument encore plus durable que la pierre, ære perennius.
La troisième est la démonstration d'aujourd'hui, qui de toutes, n'est pas la moins touchante. Honneur à vous, citoyens de Lachine ! parce que vous avez le culte des vieux souvenirs, la foi dans les vertus et les exemples des ancêtres, la mémoire du cœur.
“Mais, dira quelqu'un peut-être, pourquoi ‘lever un monument pour perpétuer le souvenir d'un malheur. Je comprends qu'on célèbre une victoire. Ici, je ne vois aucun acte de bravoure, aucune action d'éclat.”
À cette distance, nous n’apercevons, il est vrai, aucune de ces actions brillantes qui frappent, au premier abord, l’admiration des hommes. Mais s'il nous était donné de voir se dérouler comme dans un miroir les scènes terribles qui se sont succédé dans cette nuit lamentable, si les ténèbres révélaient ce qu'elles renferment dans leur sein discret, si les échos de ce rivage étonné répétaient ce qu'il a vu alors et entendu. Ah! que de résistances héroïques, que de paroles admirables, que de sentiments généreux, que de nobles sacrifices seraient rendus au grand jour et nous diraient : le martyre des Macchabées a été répété sur nos bords. |
Du reste, lorsqu'un bon père de famille après une vie chrétienne, paisible, obscure, s'éteint au milieu des siens doucement, sans bruit, si son fils élève sur ses cendres dans le dortoir de la mort un monument, chacun s'accorde à dire: Il a bien fait, il honore son père, il lui rend une partie de cet‘ héritage qui a été amassé au prix de bien des travaux et des sueurs. Or quelles sont les victimes de cette catastrophe ? Quels sont ceux que je vois frappés dans l'année du massacre, soit par la mort, soit par la captivité? Les Rapain, les Quesnel, les ?Gauthier, les
Arnault, Hurtubise, Bourcier, Lemoine, Brunet, Vinet, Roy, Rolland, Cadieux, Morin, Paré, Caisse, Godin, Prévost, Cuillierier, Dupuy, Tabeau, Fortin, Cardinal, Lalonde, Fortier. Ne sont-ce pas là les fondateurs, les ancêtres, les pères de cette paroisse |
L'Écriture ne dit-elle pas : Qui honoratl patrem suum, etc. Celui qui honore son père trouvera sa joie dans ses enfants et il Sera exaucé aux jours de sa prière.
D'ailleurs ces premiers colons n'étaient-ils pas des braves ? Il y a le courage militaire qui, surexité par l'émotion du moment, soutenu par la perspective de la gloire, brave les dangers d'un jour de bataille. 11 y a le courage civique, le courage chrétien qui accomplit avec calme dans l'obscurité, toujours égal à lui-même, les devoirs d'une existence, d’une mission souvent paisible et difficile. Certes ils ne manquaient pas de courage, ces pionniers de notre Canada qui, pour la plupart, afin de travailler à leur salut dans des conditions plus favorables, quittaient les campagnes de la belle France, disaient adieu pour toujours à leur patrie, bravaient les dangers et les ennuis d'une longue traversée, s'enfonçaient dans l'inconnu d'un pays sauvage et, la hache à la main, se taillaient des propriétés à même la forêt vierge, conquérants pacifiques, précurseurs de la foi, soldats du devoir. Et lorsque, comme dans le cas présent, ces pionniers se sont portés aux limites de la colonisation, qu'ils ont fait de leur corps le rempart vivant de la colonie, et qu'ils ne craignaient pas même en face d’un danger continuel, je n'hésite
pas de dire que ce courage de chaque jour, de chaque instant, était de l’héroïsme. Héros obscurs qui dormez depuis deux siècles dans le cimetière de cette paroisse, levez-vous devant nos acclamations joyeuses, sortez du sommeil de votre tombe
comme autrefois. les acclamations féroces de l'Iroquois vous arrachaient du sommeil de votre lit. Promenez vos regards autour de vous et vovez quel a été le fruit de vos travaux, quelle est la récolte féconde de la semence que vous avez semée au milieu des sacrifices et des larmes. Des prairies verdoyantes et des moissons dorées ont remplacé les arbres de la forêt et
les souches de vos déserts ; sur les ruines de vos demeures incendiées s'élèvent des collèges, des villas, des résidences princières, entourées de jardins et de parterres superbes ; le canot d'écorce a fait place à des bateaux splendides qui marchent sans le secours de la rame, de l’aviron ou de la voile.
Une ville ambitieuse a fait disparaître la trace même de vos forts, l'industrie y a construit des palais ; et, chose inconnue à vos jours, un fluide dérobe au tonnerre l'électricité ; l'électricité écrit, l'électricité éclaire, l'électricité parle. Enfin le secret de cette découverte qui vous préoccupait est résolu ; et chaque jour partent de la Petite Chine des voitures chargées de voyageurs, traîinées par des chevaux de feu, léviathans aux membres de fer, vomissant de leurs noires narines la vapeur, la flamme et la fumée, réveillant les échos endormis de leur hennissement strident, traversant, avec la rapidité du vent, plaines, forêts, montagnes, prairies, barrière infranchissable, pour n'aller s'arrêter que sur le rivage du Pacifique, en face de la Grande Chine.
Je les entends vous répondre: Bénissez Dieu de tous ces progrès. Surtout soyez bénis vous-mêmes de ce que vous avez conservé intacte la foi de vos pères. Ce qui fait notre plaisir le plus sensible, c'est de voir que dans notre ville, au milieu des dômes profanes, s'élèvent les coupoles et la croix des clochers. L'emplacement où nous avons prié chaque dimanche est occupé par un noviciat nombreux, par un de ‘ces parterres chrétiens où l'on cultive le dévouement apostolique ; l'éducation de vos filles est confiée à l’une de ces communautés florissantes implantées au milieu de vous et dont le zèle et les services débordent sur le pays tout entier ; les enfants d’un autre LaSalle, découvreur, celui-là, dans les champs de l'éducation, distribuent l'instruction et la vérité à vos fils Demeurez toujours obéissants aux préceptes de.la sainte Eglise et ne vous lassez pas d'écouter la parole de votre pasteur qui vous aime, Au revoir, au ciel, et ne nous oubliez pas.
Non, âmes des ancêtres, nous ne vous oublierons jamais, jamais. Rentrez dans le silence de la tombe. Dormez du som-
vasseas
68 L'AGRICULTURE AU XVIle SIÈCLE
meil du juste, à l'ombre de cette croix qui a fécondé votre vie . et fortifié votre mort. Vos noms sont inscrits aux pages de l’histoire, votre légende est racontée le soir au coin de nos foyers. Ce monument est chargé de prolonger votre souvenir iusque chez vos petits neveux les plus reculés. Et si, par hasard, vous étiez en besoin de quelques prières, voyez : ce que la reconnaissance a gravé profondément dans nos cœurs, nous l'avons gravé en lettres d’or sur la pierre :
Priez pour eux.