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CHAPITRE SIXIÈME

L'AGRICULTURE AU XVIle SIÈCLE

LA COUR DE FRANCE RECOMMANDE LA COLONISATION ET DÉCOU- RAGE LES POSTES ÉLOIGNÉS. — DÉVELOPPEMENT DE L'AGRI- CULTURE DE 1666 A 1687. — RÉGIMENT CARIGNAN- SALIÈRES. — LES HABITANTS. — CONCESSIONS DE SEI- GNEURIES ET TERRES. — CARTE DES HAIES. -— PAROISSES DU LAC SAINT-LOUIS EN 1714, D'APRÈS CATALOGNE. — CATHERINE TEKAKWITHA. — RECENSEMENT DE 1681. — LES CENSITAIRES COLONISATEURS. — LES SEIGNEURS. — LES FONCTIONNAIRES ET MILITAIRES. — LES NOBLES. — LES COMMERÇANTS. — LES ECCLÉSIASTIQUES ET RELIGIEUX.

Lorsque je dis, à la page 205 du Zake Sf. Louis, que tout le monde dans la colonie se livrait au commerce des fourrures, je n'ai pas voulu dire que la colonisation fut entièrement négligée. f. Il est incontestable que le commerce des Pays d'en haut était

nuisible à l'agriculture, en créant cette classe de jeunes gens que l’on appelait les coureurs de bois, mais les mémoi-es du temps et les recensements constatent que les progrès de la colonisation, fort lents au commencement, furent cependant remar-

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quables durant les quelques années de paix dont jouit la colonie de 1666 à 1687. ‘ Au commencement ”, dit le chroniqueur du voyage de M. de Courcelles au lac Ontario en 1670, ‘les François n'estoient icy que pour faire la traite des castors, sans se soucier de faire aucun establissement, ny défricher aucunes terres.” (Margry, 1, 174.) A plusieurs reprises, la cour de France recommanda le défrichement des terres. Le 17 mai 1674, elle insistait auprès du comte de Frontenac sur l’impor- . tance de restreindre les entreprises de découvertes et de commerce et le 12 novembre de la même année, ce gouverneur reconnaissait la sagesse de cette politique qui, selon lui, avait si bien réussi chez les Anglais et les Hollandais. (/414., 249, 256, 276.) Le 22 avril 1675, le Roi lui mande de nouveau ‘“ de resserrer autant qu'il pourra les habitations ”. (/414., 278.) Plus tard il écrivait à l'intendant Champigny : ‘ Pénétrez-vous de cette maxime qu'il vaut mieux occuper moins de terre et de la peupler que de s'étendre sans mesure et mettre les colonies à la merci du moindre accident.” Le 10 mai 1682, il informait M. de Meulles qu'il n'approuve pas les découvertes “et qu'il vaut mieux s'appliquer à la culture de la terre dans les habitations défrichées ”. (/4., II, 309.) Le 12 novembre 1685, M. de Denonville fait rapport qu'il y a encore huit lieues de terre à concéder sur l'ile de Montréal au nord et deux à l’ouest. (Cor. gén., VII, 178; NV. Y. Col. Doc. IX, 281.) Le 20 mai 1686, la cour suggérait de construire deux églises et deux ou trois moulins sur l'ile de Montréal “pour y attirer les habitans et des gens qui prennent des concessions dans cette ile et commencent à défricher les terres”. (Cor. gén., VIII, 71.) Malheureusement, ces instructions laissaient aux gouverneurs une grande latitude qui ouvrait la porte aux aventures et aux voyages. Ils pouvaient l'exercer dans deux cas, l’un, ‘si les pays dont vous prendrez possession sont nécessaires au commerce et aux traites des François,” et l'autre, “si les pays que vous descouvririez vous puissent approcher de la France par la communication avec quelque mer qui soit plus méridienne que l'entrée du fleuve Saint-Laurent”. (Aargry, I, 257.)

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Le gouvernement du Canada ne songea sérieusement à la colonisation qu'à la conclusion de la paix avec les Iroquois, en 1666. Dans le but de la favoriser, le régiment Carignan- Salières fut licencié en 1668 ; des seigneuries furent données à ses officiers et des secours en argent et en provisions furent offerts aux soldats qui y prenaient des terres. En 1675, des privilèges propres à favoriser leur établissement furent accordés aux habitants, c'est-à-dire à ceux qui s'émparaient du sol, le cultivaient et y tenaient feu et lieu, entre autres d'obtenir des congés où permis de chasse et de faire chez eux, dans leurs habitations, la traite des produits de leurs terres avec les sauvages. (/ug. et Déc., I, 923.)

Cette politique produit d'excellents résultats. Talon écrivait à Colbert : “Il y a depuis le cap Tourmente, qui est à huit lieues au dessous de Québec, jusqu’à huit lieues au dessus de Montréal, des habitans le long de la rivière. Il y a 9 à 10,000 âmes. Chaque habitant a sa grange et une frontière de deux arpents.” (Cor. gén., III, 23, 250.) Le 10 mai 1691, M. de Champigny dit que ‘toutes les terres sur le bord du fleuve sont concédées depuis 30 lieues au dessous de Québec jusqu'à 10 lieues au dessus de Montréal”. (/414., XI, 468.) Le 15 octobre 1692, MM. de Frontenac et de Champigny écrivent au ministre qu’ ‘il n'y a plus de terres à concéder le long du fleuve, depuis le commencement des habitations jusqu'au haut de lisle de Montréal”. (/4id., XII, 18.) Un mémoire de 1701 constate que depuis la paix avec les Iroquois (en 1698) ‘la population a augmenté d’un quart et aussi la culture et le commerce ”. (/41@., XIX, 155.) |

En 1709-1711, Gédéon de Catalogne dressa un plan des seigneuries de la Nouvelle-France, avec des explications écrites vers 1713-14, que l’on trouve au 1er volume de la collection Moreau Saint-Méry, aux archives canadiennes. Les détails suivants sur les paroisses du lac Saint-Louis, pages 198-215, nous intéressent tout particulièrement :

(1) Catalogne nous dit que l’original de ce plan fut perdu dans un incendie. M. Richard in’écrit qu’on n’en trouve pas de copie aux archives de Paris.

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‘“ La Paroisse de la Chine est desservie par un des prestres: du Séminaire de Montréal qui y a contribué à un establissement des filles de la Congrégation pour l'instruction des jeunes filles ; la scituation de la coste est très-belle par son exposition au mydy et soleil couchant, les terres y sont fertiles en toute sorte de grains et légumes ; les forets contiennent toutes sortes de bois ; les habitants y estoient autrefois à leur aise par le commerce qu’ils faisoient de leurs denrées avec les Sauvages qui y abordaient en descendant à Montréal ; mais depuis la désolation que les froquois y portèrent en 1689 qui brullèrent les maisons et la plupart des habitants amenez captifs, elle a dégénéré en tout ; les terres y sont demeurées incultes pendant plusieurs années outre que les habitants ont beaucoup de difficulté à porter leurs denrées à Montréal par rapport au Saut St Louis qui est un rapide impraticable où du moins très-dangereux et où il y a péry nombre de personnes, avec les bateaux et marchan-

dises qu'ils conduisoient ; il y a eu des années pendant la guerre des [roquois, par raport à ce rapide, qu'il en coustoit annuellement plus de mille escus au Roy en charrois seulement...

“La Paroisse de Ste-Anne! establie à la pointe élevée en 1713, est desservie par un des prestres du Séminaire ; les habitants pendant la guerre des [roquois ont suivy le mesme sort que ceux de la Chine, les terres et bois y sont de mesme qualité qu'à la Chine, c'est à dire très fertiles. Il y à un moulin à vent.

“ La Paroisse du haut de l'Isle sous le titre de St Louis est desservie par monsieur de Brelay, Prestre du dit Séminaire, cy de devant gentilhomme servant chez le Roy. Le dit sieur dessert | aussi une mission de Sauvages appelés Nepissingues, establis dans une isle® à une lieue plus haut que la paroisse, laquelle en

1689 suivit le même sort que la Chine ; les terres dans tout son continent sont mélangées de roches, la plupart mouvantes à la charrue ; elles produisent cependant de bon grain et en abondance ; les bois y sont mélangez de toute espèce ; ses avenues (1) Catalogne indique ici la paroisse de la Pointe-Claire, érigée en 1713, qui jusqu'alors.

avait un moulin à vent, mais pas d'église. — (2) L’ile-aux-Tourtes. Catalogne ne fait aucune mention de la seigneurie de Vaudreuil concédée depuis plusieurs années. à

+ à Pom

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sont avantageuses pour la pesche et la chasse, beaucoup plus : pour le commerce des Sauvages qui abordent dans ses quartiers. [l y a un moulin à vent...

“Je reprends icy l'Isle Perrot qui est au sud du haut de l'Isle de Montréal, elle appartient au Sieur Des Ruisseau, voyageur aux Outaouais, par acquisition qu'il en a faite des Sieurs Le Moyne qui la tenoient de Monsieur Perrot, cy devant gouverneur de Montréal ; il n'y a que le Domaine du Seigneur, quoiqu'il y a des contrées que les terres y sont bonnes à produire des grains, mesme grande estendue de prairies pour la nourriture des bestiaux, de beaux bois pour la bâtisse des maisons et pour chaufage, la pesche et la chasse abondantes ; au devant de cette isle on fait la pesche l’hyver sous les glaces tendant les filets avec des cordeaux passez par des trous faits à la glace de distance en distance ; lesquels cordeaux on attache à une perche de longueur suffisante qui surnage vis à vis des trous, laquelle on fait couller avec une fourche jusqu’à ce que l’on ait atteint le dernier trou de la tenture qui est ordinairement de cinquante brasses. Le Seigneur y a fait construire un moulin à vent...

“ La seigneurie de Chateauguay appartient au Sieur La Noue, lieutenant dans les troupes, par l'acquisition qu'il en a faite des Sieurs Le Moyne. Les terres n’y sont bonnes que par contrées ; aussy il n'y a que peu d'habitants, plus par rapport à la proximité des Iroquois en cas de guerre que par la difficulté du commerce de leurs denrées, qu'ils ne sauroient porter à Montréal à cause du sault St Louis et de la traversée du lac. Les terres qui sont cultivées produisent toute sorte de grains ; il y a aussy une grande étendue de paccage pour les bestiaux. La pesche et la chasse y est abondante particulièrement aux Isles de la Paix ; les Rivières du Loup et de St Louis qui déchargent dans le lac venant de la profondeur de cette seigneurie sont poissonneuses, particulièrement du saumon. Il y a aussi grande quantité de bois de construction, mais impossible de le descendre à Montréal, Il yaun moulin à vent. Les habitants font paroisse avec ceux de Ste-Anne, ne pouvant pas entretenir un curé.

(1) Evidemment le chenal des cageux, au Sault-Saint-Louis, n’était pas encore connu.

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“La ission sous le nom de St François Xavier (Caughnawaga) establie au bas de Chateauguay, vis à vis la Chine, a environ trois lieues de front, quoyque les Sauvages n'en occupent qu'une petite partie et de temps en temps ils changent leur village ou fort. Il y a des [roquois des cinq nations qui la composent, gouvernés par trois pères Jésuites ; il v a aussi une garnison de soldats, un enseigne qui les commande plus pour parade que pour autre chose, n'ayant aucune authorité sur ces nations, estants incapables de subordination ; ils sont extremement fiers ; quoy qu'ils ayent des chefs, ils suivent le plus souvent leur propre sentiment ; les femmes y sont dévotes quoy qu'elles s'enyvrent aussi bien que les hommes lorsqu'elles vont à Montréal, cest à dire quelques unes. C'est en cette Mission qu'il s'est estably un pèlerinage par des veux très fréquents de Catherine Tekakouita, qui mourut en odeur de de sainteté en 1690. Comme depuis ce temps-là, ils ont changé trois fois de village, ils transfèrent son corps où ils font leur rési-

D Les terres dans l’estendue de cette mission sont fort

dence.!

bonnes pour produire toute sorte de grains, quoy que les nations ne sènent que du blé d'inde, fèves d'aricot, citrouilles, melons et soleils pour faire de l'huile ; ils portent à Montréal la surabondance de leurs grains, et dans les saisons ils vendent comme ceux du Sault aux Recollets du sucre d'érable en faisant grande quantité ; toutes ces gens-là partent l'automne pour la chasse et ne reviennent qu'au mois de may, quelques uns aux faites de Noël ; ils font aussy un grand commerce chez les Anglais d'Orange où ils portent du castor et en rapportent des écarlatines plus belles, et presque de moitié meilleur marché que celles qui vieuinent de France, ce aui fait le sujet de la fraude.”

Le recensement de 168:, publié par M. Sulte (Can. Fr., V, 53) nous donne une idée de la colonisation à cette époque. La population française de la colonie était de 9,710 personnes, possédant 24,427 arpents de terre sous culture, 6,936 bêtes à cornes, 78 chevaux, 16 ânes, 600 moutons et 18 chèvres.

(rt) Eu 1890, un monument fut érigé à sa mémoire, sur l'endroit où elle fut inhumée le. première fois, er la côte Sainte-Catherine de la Prairie de ia Magdeleine.

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Presque chaque habitant, tant des villes que des campagnes, l'artisan comme l'homme de profession, avait au moins 5, 10, 20 et 30 arpents en valeur et quelques bestiaux. Le défrichement était beaucoup plus avancé au nord du fleuve qu'au sud, probablement parce qu'il était moins exposé aux attaques des Iroquois. Plusieurs habitants devaient avoir de jolies habitations. À Québec, Jacques Larchevêque avait 40 arpents sous culture, Thierry Delestre 50 et Sébastien Liénard 65. L'ile d'Orléans et Beauport formaient les plus belles paroisses du pays. À Ste-Anne de Batiscan, Jean Le Moyne,(! ancêtre de Sir James Le Moine, avait 40 arpents en valeur et 20 bêtes à cornes et, à la rivière Ouelle, Joseph Renault avait 50 arpents et 16 bestiaux. A Champlain, de simples cultivateurs, comme Antoine Des Rosiers, Vincent Montbeuf, Guillaume de La Rue avaient 30, 40 et 50 arpents sous culture et plusieurs bêtes à cornes. À Trois-Rivières, deux habitants ont 30 arpents en valeur, deux 40 et 45 et deux 80 et 100. À Montréal. qui est le point du pays qui nous intéresse tout particulièrement, la colonisation avait certainement fait des progrès remarquables. Je relève les noms suivants :

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