Cf. Extraits des chroniqueurs ^ op. c, p
PROISSART. 13
mais non sans payer sa dette à leur auteur, témoin cet hommage non équivoque : ce Je me vueil fonder et ordonner sur les vraies croniques jadis faites et rassemblées par vénérable homme et discret seigneur monseigneur Jehan Le Bel, chanoine de Saint Lambert du Liège qui grant cure et toute bonne diligence mist en ceste matière et la continua tout son vivant au plus justement qu'il pot, et moult lui cousta.... »
Rédaction des deux premiers livres des chroniques. — C'est dans la paix de sa cure des Estinnes que Froissart, de 1373 à 1378, enrichit sa chronique de tous les événements courants et exécute la plus grande partie de cette ce première rédaction révisée > du premier livre dont son savant éditeur M. Luce a démontré Texcellence. Elle est d'inspiration anglaise. Puis de 1376 à 1383, s'exerce l'influence française de Gui de Blois, et nous avons une seconde rédaction des mêmes faits, la ce version française », selon l'expression du même éditeur. Vers 1386, Froissart quitte le Hainaut pour le Blaisois, à la suite de Gui de Blois, et écrit son second livre, entre 1386 et 1388.
Frolsaart A la conr de Gaston Piiœbns. — Puis les troubles de Flandre étant apaisés et ne lui fournissant plus de matière, le besoin d'informations et son humeur nomade le remettent en campagne. C'est alors qu'il exécute, par étapes de dix lieues environ, cette chevauchée mémorable qui l'amène à travers toute la France, à la cour d'Orthez où c< applouvoient » les nouvelles ; où affluent des deux côtés des Pyrénées et des quatre coins de l'Europe, c< chevalliers et escuiers d'honneur », acteurs, témoins et hérauts complaisants des hauts faits dont ils sont encore tout chauds et qui intéressent si fort notre chanoine ; où règne enfin le beau, brave et généreux Gaston Phœbus. Ce prince était ce coujouissable et accointablc à toutes gens », nous dit son hôte, surtout quand ils apportaient dans leurs trousses un roman comme Méliador^hwec les ce chansons, ballades, roudeaulxet virelais que le gentil duc (Wenceslas) fit en son temps » et dans leur mémoire tout un trésor de merveilleuses prouesses . Aussi quel accueil pendant c< plus de douze septmaincs », où
il fut « très bien administré et de toutes choses délivre.... et ses chevauls bien peûs » ! quelles lectures « toutes nuis après souper » au milieu d'un silence attentif, sans que nul osât ce sonner mot ne parler », à la lueur des « douze torches alumees que douze varlets portoient » ! et quels devis du prince « non pas en son gascon, mais en bon et beau franchois.... quand il cheoit aucune chose où il vouloit mettre argument » I et alors quel « grant esbatement en menestrandie, car moult bien s'y congnoissoit » ! et toujours quelle « bonne chière », et enfin quel récit de tout cela nous fait rhô te « françois » I
Rédaction des livres III et IV et remaniements du premier. — Derniers ifojmge» et mort. — Âu bout de douze semaines, notre bon chanoine s'arrache à ce lieu de délices, bien gras sans doute et assez bien doré, et surtout bien informé, pour suivre jusqu'à Riom la nièce de Gaston qui vient y épouser le duc de Berri. Après avoir perdu sa bourse à Avignon, ce qui Toblige à battre monnaie avec ses vers et lui inspire l'exquis Dit du florin, et, après plusietirs crochets, dont un par Paris pour assister à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il « rentra dans sa forge » et commença (1390) son troisième livre, sous l'impression toute fraîche des récits qu'il venait de provoquer et de noter. Il met même sur le chantier le quatrième livre : mais la trêve du 2 janvier 1394, entre la France et TAngleterre, lui fait passer le détroit, avec le double désir de contrôler une dernière fois « les histoires et les matières » de ses chroniques, et de revoir le pays où s'étaient écoulés huit ans de sa belle jeunesse. « Et me sembloit en mon imagination, dit-il, que se veù Tavoie, j'en viveroie plus longuement ». Il y trouve plus d'un sujet de tristesse ; il ne reconnaît pas les gens, dans les hôtels de Douvres, et n'en est pas reconnu. Il trouve enfin à qui parler du temps jadis, à la cour; mais l'accueil de Richard II ne lui ferme pas les yeux sur les signes avant-coureurs du malheur du prince dont il avait officiellement et joyeusement enregistré la naissance jadis, dams tout l'éclat de la cour de Bordeaux. Il vécut assez longtemps pour consigner aussi la chute et la mort du
pauvre roi, pour achever son quatrième livre, remanier le troisième, et exécuter une troisième et très curieuse rédaction du commencement de son premier livre, afin de purger son texte de ses emprunts à Jean le Bel et de ne rien devoir à son maître que Thonneur d'en avoir appris à passer maître à son tour et entre tous. On est à peu près sûr qu'il tenait encore la plume en 1404 ; mais il est peu probable qu'il ait survécu longtemps aux événements qu'il notait alors et dont le récit est assez brusquement interrompu.
Caractère et bonheur de Frolsart . — Telle fut la curieuse existence de notre chroniqueur. Hannuyer d'origine et en fait cosmopolite; bourgeois de naissance et admis à la suite des « hauts princes », aux « coulages », c'est-à-dire aux gages desquels il est ; clerc par occasion, chroniqueur par vocation ; ayant une horreur naturelle et avouée des coups, mais n'aimant rien tant que de se frotter amicalement, de « s'accointer » à ceux qui les donnaient ou les recevaient; chevaucheur par nécessité de métier et poète par délassement, le bon chanoine a suivi sa fantaisie en rimant trois volumes de vers dans le goût de l'école de Guillaume de Machaut, ou en dérimant les romans de la Table ronde, témoin les fragments de aon Méliador; il a satisfait sa curiosité, en entendant ou voyant les héros et les fêtes, sinon les batailles de son temps ; il a conquis la fortune et la gloire en les racontant ou les répétant; et enfin il a réussi à être un homme heureux dans un siècle de fer* « Philozophie » l'avait bien conseillé.
Il fut enterré dans son église de Sainte-Monegonde de Ghimay; son portrait est à la bibliothèque d'Arras; Valenciennes lui a élevé une statue ; et on achève une édition excellente de ses œuvres. Voyons dans quelle mesure il a mérité son bonheur et sa gloire