L'ÉCRIVAIN
Composition de ses chroniques. — Plaisir qu'il j prend. — «En labourant et ouvrant sur ceste matière, je me habilite et délite », écrivait Froissart, en tête de son quatrième et dernier livre. Il a goûté, en effet, un plaisir d'artiste à coudre les pièces de « la haute et noble histoire et matière », et son mérite personnel est ici fort appréciable. Certes, il ne brille pas par les transitions, il abuse du procédé discursif, et il se met en scène sans façon et quelquefois hors de propos. Mais il a eu, dans la juxtaposition de ces mille et un récits sortis de toutes les bouches, un bonheur de curiosité, une netteté de notation et une ha-
hileté de main qui sont visibles dès le début. Il y joignit bientôt certains soucis de la forme qui allèrent croissant avec Texpérience, et qui le poussèrent à remanier jusqu'à trois fois son premier livre.
Ses marratloas. — Son pittoresque. — Sa mise en seéme. — Son esprit narquois. — Dans les grands tableaux de guerre ou de fêtes qui dominent dans ses chroniques, il voit l'ensemble, comme Villehardouin ; le détail, comme Joinville ; et nous fait tout voir mieux que personne. Mais il n'est pas seulement un peintre de batailles, de tournois, de noces et d'entrées royales, il a de délicieux tableaux d'intérieur et il excelle dans l'anecdote.
C'est qu'il a, au plus haut degré et en toute occasion, le sens du trait pittoresque. Veut-on le voir dessiner un champ de bataille, masser et mouvoir les combattants, qu^on lise la bataille de Poitiers ou simplement celle de Gocherel*. Veut-on le comparer avec Villehardouin, en un sujet semblable, et mesurer ainsi toute sa maîtrise comme coloriste? Que Ton rapproche de la description de la flotte, au départ de Gorfou, citée plus haut (p.* 7), cette autre mise à la voile de la flotte du duc de Bourbon : c< Grant beaulté et grant plaisance fut a veoir l'ordonnance du département, comment ces bannières, ces pennons et ces escus armoiés bien richement des armes des seigneurs ventiloient au vent et resplejidissoient au soleil, et de oyr ces trompettes et ces clarons retentir et bondir, et ménestrels, faire leur mestier de pipes et de chalemelles..., tant que du son et de la voix qui en yssoient, la mer en relentissoit toute». Veuton enfin apprécier combien son ironie martiale, tout homérique, diffère de la bonhomie narquoise de Joinville ? Qu'on écoute le fracas épique de la tuerie de Rosebecque : <c Là estoit cliquetis sur ces bachines (les bassinets des Flamands) si grans et si haus d'espées et de haces, de plommées et de maillés de fier et de planchons, que on n'y ooit goûte pour la noise, et oydire que, se tout li hyaumier de Paris et de Brouxelles fussent ensamble, leur mestier
1. Cf. Extraits des chroniqueurs ^ Hachette, op. cit., p. 224 sqq*
faissant, ils n'euissent point mené ne fait si grand noise comme li combattant et li ferant sur ces hachinès fa^soient. » Et quel vigoureux dessin de la mêlée, tout rehaussé de termes techniques ! Voici d'abord le captai de Buch ce premièrement, son glave (lance) en son poing » ; puis c'est un combat singulier, silencieux, terrible : « se combatèrent longuement main a main »; et puis ce sont le bruit et le fouillis, et les « si grans horions » des mille corps à corps avec ce trait « si s'entrelaçoient li un dedens l'autre », qui rappelle celui de Victor Hugo :
La mêlée, effroyable et vivante broussailie.
Quel charme piquant dans tout le récit de son voyage en Béarn,et quelle variété, quelle habileté de mise en scène et quelle progression dramatique dans le récit de la mort du jeune Gaston M Ailleurs encore, quel pathétique dans celui du massacre d'Arteveltl Quelle délicatesse où se retrouve tout le poète, dans l'épisode de cet amour chevaleresque d'Edouard III pour la comtesse de Salisbury, dans cette remarque sur « l'étincelle de fine amour qui le jférit au cœur et lui dura par longtemps», et dans ce délicieux marivaudage de la partie d'échecs avec la belle comtesse, dont l'enjeu est l'anneau du roi qui eut tant de peine à le perdre pour « que quelque chose demourât du sien à la dame » ! Enfin partout, quelle vigilance à saisir et à graver le détail qui peint les mœurs et le costume, le dedans comme le dehors I a Briefment, dit-il, toute l'ordonnance je regarday à mon pouooir et rais en retenue. » Qu'on en juge ! Phœbus aime fort les volailles « et en especial les elles et les cuisses tant seulement ». Phœbus devise « en bon et beau franchois » avec Froissart : mais vienne la passion, « le premier mot que le conte dist, ce fut en son gascon : « Gaston, fais traditour.., 1 » Ne sont-ce pas là de ces traits familiers et caractéristiques que voulait Fénelon, et que Rousseau notait avec enthousiasme dans son cher Plutarque?
1. Cf. Extraits des chroniqueurs, op. cil., p. 322 sqq. et Debidour, Les Chroniqueurs, 2* série op. c, p. 121.
Ici même, en y regardant de près, on pourra démêler un ton et des traits qui sont plus que narquois et déjà très spirituels : par exemple, dans le récit des perdrix si gaillardement enlevées, à la pointe de Tépée, avec leur propriétaire anglais, par Olivier de Mauni, à la grande joie du duc de Lanças tre lui-même, qui « assez le rigola des perdriz ». On sait la plaisanterie macabre des bourreaux des mystères^ disant à la victime qu'ils vont décapiter- et coiffer de rouge : « Je vais te faire cardinal I » Eh bien, on la retrouve dans les menaces du peuple de Rome contre les cardinaux dont ils veulent faire la tête plus rouge que les chapeaux et qui s'en ébahissent^ vu qu'ils aimaient mieux mourir confesseurs que martyrs K
lies discours et les dialogues dans Frolssart. — S^ langue. — Les discours et les dialogues abondent dans Froissart et surtout dans les dernières rédactions, où on a pu noter un soin croissant d'animer et de varier le ton. Il y va même jusqu'à nous avertir, dans des termes identiques à ceux de Thucydide, que ses orateurs ont parlé ou dû parler ainsi, ou à peu près. On y trouvera des modèles de tous les tons, depuis la véhémente apostrophe de Jean Ghandos àKerlouetle Breton et à Louis de Saint- Julien qu'il défie, jusqu'à la harangue solennelle de Charles Y à ses frères sur son lit de mort. Les discours intercalés d'Aymerigot et de ses compagnons de brigandage, sont des merveilles de verve que n'éclipseront pas, dans Gil BlaSj toutes les vantardises picaresques du capitaine Rolando et de sa bande. Mais le chef-d'œuvre oratoire de Froissart nous paraît être cette harangue enflammée du « fol prestre Jehan Balle » que « trop de menues gens looient » et qu'il leur tient parmi les atres (cimetières), avec des antithèses si formidables entre leur condition et celle de « cil que nous nommons signeur », sur ce thème, déjà familier aux gueux normands de Robert Wace : « Bonnes gens, les coses ne poent bien aler en Engletiere ne yront jusques à tant que li bien yront tout de commun et que il ne sera
1. Cf. Extraits des ehroniqueurSj op. c, 219 sqq. et Debidour, op. c, p. 124.
ne villainSy ne gentils homs, que nous soions tout ouny * ».
A côté de ces pièces d'éloquence, il faut citer et quelquefois même préférer les dialogues qui foisonnent dans les chroniques, surtout dans les dernières» et contribuent si puissamment à dramatiser les situations et les personnages ou à rompre agréablement le fil de la narration. Nous citerons comme un délicieux spécimen de ce dernier genre le dialogue de Froissart et de messire Espang de Lyon, chevauchant botte à botte*.
Et partout quelle variété, quelle richesse, quelle saveur, quelle souplesse et quel relief de la langue, eu dépit de quelques tournures diffuses ou incorrectes !
fixamem de quelques ipraires obJeetloBS contre l'orlstnaltté de Froissart. — Mais si Ton est d'accord sur tous ces mérites littéraires des chroniques de Froissart, sur la netteté du dessin, l'intensité de couleur et le fracas épique de ses tableaux de bataille, sur la verve et le tour dramatique de ses anecdotes, sur la vivacité et même sur l'éloquence de ses harangues et de ses dialogues et, par-dessus tout, sur son sens éminent du trait pittoresque, on Test beaucoup moins sur le degré de son originalité. Où commence-t-elle, parmi tant de collaborateurs dont très souvent et très évidemment il n*est que l'écho? Ne va-t-il pas jusqu'à nous confier qu'il écrit sous la dictée, à l'occasion, quand le narrateur, comme messire Fernand Pacheco conte ce si doucement et attempreement que je prendoie, nous dit-il, grant plaisir à le oyr et à Vescripre? » Ne marquet-il pas lui-même les haltes de ses narrateurs avec celles de la route qu'ils suivent ensemble, tout en devisant? Enfin ne pouvons-nous pas noter nous-mêmes leur accent personnel, comme dans cette confidence sur la mort du fils de Gaston Phœbus, que lui a refusée messire Espang et qu'il arrache à un écuyer, lequel, entraîné sans doute par le plaisir d'être
1. Cf. Extraits des chroniqueurs français y pour plus amples détails, sur les discours dans Froissart, op. c, p. 263 sqq., 295 sqq. et Debidour op. c, p. llSsqq., et G. Boissier : FroûaaH restitué^ etc.. Revue des Deux Mondes, 1" février 1875, p. 688.