‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 22 sur 49 · I. — FEMMES ET HOMMES DU MONDE · texte numérisé non relu

I. — FEMMES ET HOMMES DU MONDE

Salons parisiens dn XVIU® siècle et mattresses de céans. — Pendant tout le xviii* siècle, et suivant la mode du xvii% la vie intellectuelle de la France, malgré sa puissante expansion à travers toute l'Europe, garda pour centres quelques salons parisiens dont le ton et les hôtes étaient d'ailleurs très bigarrés, depuis le noble appartement du Palais Mazarin où Mlle de Scudéry, nonagénaire, venait personnifier aux yeux attentifs de la marquise de Lambert,

que l'ordre qu'il lui a plu de me donner pour le rendre plus digne de l'Académie, comme il est très judicieux, ne peut être que profitable; mais qu'encore que j'eusse eu plus de loisir et plus de capacité pour le rendre meilleur, j'eusse toujours conservé l'imagination qui me vint d'abord, que de tous les styles il n'y avoit guère que le grave dont on se pût servir en cette occasion, laquelle nous ayant fendu juges, me semble nous obliger à fuir, dans ce que Ton verroit de nous sur ce sujet, les mouvemens et les ornemens qui font toute l'éloquence de ceux qui attaquent ou qui défendent, et à conserver seulement la force de raisonnement et la netteté de l'expression, pour instruire plutôt que pour plaire ; ce que je ne dis point pour maintenir bon ce que j'ai fait, si son Eminence juge qu'il soit mauvais, mais simplement pour lui rendre raison des motifs que j'ai eu de le faire et pour en attendra son souverain jugement avec tout le respect que je lui dois comme à mon supérieur et maître en toutes choses. » p. 117.

maîtresse de céans, les traditions lointaines de l'hôtel de Rambouillet et résumait, dans ses Conversations morales, avec la bonne grâce indulgente d'une aïeule, tout un siècle de politesse, jusqu'à la chambrée politique de Mme Roland^ où l'on s^enivrait si éloquemment de la liberté qu'on s'y trouva prêt pour le martyre, en passant par les salons aristocratiques ou bourgeois de Mmes du Deffand et d'Épinay, de Mme Geoffrin et de Mlle de Lespinasse. Les femmes que nous venons de citer ne se montrent pas, dans leur correspondance, indignes d'avoir régné dans leurs salons, à Paris et au siècle de l'esprit.

Le» principales ce éplstoliére» » da X¥III« siècle t les marquises da Ileffand et de Lambert ; IHlle de Lespinasse I Urnes Geoffrin, d*Éplnaj, Roland. — Par l'esprit comme par le bon sens, par le tour et par le sens littéraire, comme par la philosophie, avec une pointe d'amertume qui est sa marque et que sa cécité accidentelle doit excuser (pp. 377, 384, 385, 389, 390), la marquise du Defifand (1697-1780) est, au xviii« siècle, la reine du style épistolaire*. Elle ne serait pas trop indigne de succéder à Mme de Sévigné, si son ami Voltaire n'était pas là pour tenir la place de grand épistolier de France et de tous les pays, comme de tous les temps.

La marquise de Lambert montre dans ses lettres, ainsi que dans ses écrits, en matière d'éducation et de morale, le clair bon sens do Mme de Maintenon, et, sur le reste, elle n'a emprunté à la préciosité d'ailleurs mitigée de ses hôtes, les Fontenelle, les la Motte et les Perrault, que de l'esprit (pp. 7, 9, 10, 14). En lisant la correspondance de Mlle de Lespinasse, empreinte tour à tour d'uo enjouement si aimable et d'une mélancolie si poignante, on comprend que Mme du Deffand ait été jalouse du style et encore plus du cœur de sa demoiselle de compagnie (pp. 359, 361,

1. Cf. E. Caro, La fin du dix-huilième siècle, Paris, Hachette, 1881, 2* éd. D&ux typeê de femmeê de l'autre siècle. Madame du Deffand et Madame JRoland.

2. Cf. J. J. Weiss {Eisaiê sur Vhisloire de la littérature française, Paris Calmann Lévy, 1891, p. 33» sqq.) sur Madame du Deffand, — à qui Sainte-Beuve donnait une place « parmi nos plus excellants classiques », — Madame de Choiseul et l'abbé Barthélémy « cette trinité épistolaire ».

362, 366, 367). La bonté et une solidité bourgeoise donnent du prix aux lettres de Mme Greoffrin, comme elles en donnaient à son commerce. Le droit sens et la bonne humeur, très visibles dans celles de Mme d'Ëpinay, montrent qu'elle était encore pins digne de polir et de distraire Rousseau et son ourserie^ que d'attacher le fuyant et défiant Grimm (pp. 433, 434, 439). Celles de Mme Roland offrent un intérêt vraiment dramatique, en montrant comment cette « imagination vagabonde et romantique » qu'elle se découvrait dans sa première jeunesse, était tempérée par une sensibilité toute bourgeoise, à l'occasion, et fut mûrie plus tard par de mâles convictions, éloquentes, à force d'héroïsme ou d'indignation (pp. 661, 663, 665, 667, 669, 674, 677).

Caractères des antres correspondanees de lèniiiies i Mmes de Simlane, da Maine, , de Staal, da ChAtelet, de Grain^ny, de Cholsenl, de Saxe, d'Ef^ont, de Bonf- 11ers, de la Marck, Catherine II, Snard. — Ge pétillement d'esprit et cette hardiesse de philosophisme, cette agilité de curiosité et cette liberté de propos discursifs, qui étaient Fâme des salons du dernier siècle, se retrouvent aussi, à divers degrés, suivant la date et le milieu, dans les lettres de Mmes de Simiane, qui n'a pas trop déçu rhoroscope enthousiaste de sa grand'mère, Mme de Sévigné (pp. 4, 5) ; de la médisante mais si spirituelle femme de chambre de la duchesse du Maine, Mme de Staal (pp. 19, 20, 21) dont Villemain disait avec une justesse piquante : « elle a le pli de sa condition, c'est une soubrette de cour, mais une soubrette »; de la marquise du Châtelet qui a, quelque dix ans durant, si adroitement conduit la tête de Voltaire et si bien percé k jour ses petites misères de grand seigneur de l'esprit (pp. 183, 185) ; de Mme de Grraffigny, encore une mauvaise langue mais si intéressante (pp. 190, 191, 194); de la duchesse de Ghoiseul, si sensée (pp. 400, 407); de l'électrice de Saxe (pp. 504, 505), cette étrangère si à Taise dans notre langue ; de la comtesse d'Egmont à qui il arrive, dans son indignation libérale contre le parlement Maupeou, de rencontrer l'accent des

Mémoires de Beaumarchais (p. 536) ; de la comtesse de BoufQers, la spiritaelle amie de Gonti, « Tidole du Temple, » qui fait un tableau terrible de la mort de Louis XY, avec des traits à la Saint-Simon (p. 538) ; de la comtesse de la Marck (p. 542) ; de Catherine II, d'un exotisme si expressif (pp. 571, 572); enfin de Mme Suard, dont le style vaut bien celui de son mari et dont le cœur valait sûrement mieux (p. 605 sqq).

Inaignilianee et rareté des hommes purement mondains I eanses de ce fait. — En parallèle avec ces épistolières on ne peut mettre alors aucun homme du monde. Ils sont ou laborieusement spirituels on insignifiants, comme le chevalier de Lisle (pp. 567, 569). Ceux qui ont vraiment de l'esprit ne se contentent plus de l'employer à être honnêtes hommes y au sens un peu dédaigneux de ce mot au grand siècle, et nous les retrouverons dans les rangs des politiques ou des auteurs. Jja qualité seule ne suffisant plus pour être distingué dans la cohue bigarrée des salons, les plus grands seigneurs mettront à leur blason une cocarde philosophique ou littéraire. Que les temps sont changés ! Les Orontes pullulent et c'est la revanche de Trissotin. Ne nous en plaignons pas trop : on voit bien ce que la. politesse de jadis y perd, mais il ne faut pas fermer les yeux sur ce qu'y gagne la civilisation générale, la po/tce, comme disaient alors les économistes du club de l'Entresol. C'est même le cas de rappeler une fois de plus le mot célèbre de Talleyrand, sans le prendre à la lettre : « Qui n'a pas vécu avant 1789, ne connaît pas la donceur de vivre: »

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