IL — POLITIQUES ET PHILOSOPHES
Les politiques, — Un si§^ne des temps f les mérites étonnants des lettres firançalses de certains étrang^ers t Frédéric II, le prince de Lig^ne, etc. — C'est une preuve bien remarquable de la diffusion des idées et de la langue françaises, au dernier siècle, que de voir figurer, en tète des auteurs de lettres les plus remarquables, un roi de Prusse et un diplomate autrichien, originaire des Pays-Bas, dont
ni Tun ni Tautre n'avait reçu chez nous, comme Hamilton, réducation française.
La correspondance de Frédéric II nous met aussi avant dans les coulisses de la politique que celle de Retz, avec cette différence, pour surcroît d'intérêt, qu'il ne s'agit pas là de confidences sur des plans plus ou moins avortés, mais sur de grands desseins dont l'exécution s'achève sur les champs de bataille de l'Europe, au grand jour de l'histoire. Le ton du bon apôtre de Potsdam y passe de la gravité royale à une ironie philosophique tout à fait digne de son maître Voltaire, avec un style et un esprit qui n'en sont pas indignes, nonobstant quelques germanismes, discrets d'ailleurs et beaucoup plus rares, par exemple, que ceux de Marie-Thérèse (pp. 467, 468, 470, 473, 475, 479, 481, 485, 486, 489, 495, ^98 sqq.). Le prince do Ligne est bien intéressant et tout à fait surprenant par la manière dont il a attrapé le tour et l'esprit français (pp. 546, 547, 556). Il trace, en se jouant, des tableaux dont le piquant exotisme, teinté çà et là des chauds reflets du soleil d'Orient, nous est rendu accessible, s'acclimate chez nous, pour ainsi dire, par des réminiscences classiques ou des saillies du plus pur philosophisme (p. 557 sqq.). Il y a bien de l'intérêt aussi, et qui n'est pas seulement historique, mais qui remonte jusqu'à l'esprit et aux sentiments de leurs auteurs, dans les lettres de Stanislas Poniatowski (pp. 423, 424, 425), de Gustave III (p. 517) et môme dans celles du maréchal de Saxe (pp. 35, 39), ou du comte de Stedingck (p. 522).
Correspondance des politiques français i les trois Mirabeau, Da§^uesseau, de Brosses, Tur§^ot, d*Arg^ens, Camille Desmoulins. — La correspondance des trois Mirabeau, à savoir le marquis (pp. 323, 325, 326 sqq., 329), le bailli (pp. 333, 335) et l'orateur (pp. 640 sqq, 646,650), fait éclater la parenté de leur esprit truculent et inégal, capable de vues et de tours qui sont de génie, avec des saillies du goût le plus douteux, mais qui gardent jusqu'au plus bas degré le grand air de la famille. Quel contraste avec la gravité et le style tempéré de Henri-François Daguesseau (pp. 29, 31, 34). Mais voici un magistral d'un
LES LETTRES DU XVIir SIÈCLE. 71
tout autre style : c'est Tingénieux, clairvoyant et si spirituel président de Brosses, dont les Lettres écrites d'Italie offrent à la fois tant d'esprit et un si haut intérêt documentaire, sans compter celles où il réplique à Voltaire, d'une si bonne encre (pp. 199, 209, 210, 212, 217, 219). Turgot, au contraire, sorti lui aussi des rangs de la magistrature, se fait plus estimer, comme Daguesseau, par sa sagesse que par son style ; maisl'on reste un peu étonné que la hardiesse de ses idées n'ait pas plus échauffé sa correspondance (pp. 338, 339, 345, 347). Le marquis d'Argens fournit un intéressant supplément aux impressions de voyage de Voltaire et des autres missionnaires de l'esprit français à Berlin (p. 510 sqq.). Enfin la correspondance des politiques se clôt tragiquement, comme le siècle, par ces billets de Camille Desmoulins, qui commencent ainsi que d'éloquents bulletins de victoire, avec des invocations aux héros de Plutarque, et se terminent par des cris de désespoir et d'indignation , sous le couteau de la guillotine , avec l'effroyable sensation des mains liées^ du cœur qui palpite encore pour sa jeune femme, et de la tête séparée qui ouvre encore ses yeux mourants sur Lucite (pp. 680, 685). Les philosophes i Diderot, d'Alembert, Gallanl. -»- La philosophie ayant pris peu à peu dans les préoccupations de l'esprit public, au xviii^ siècle, presque toute la place qu'y tenait la religion dans le siècle précédent, en toute correspondance, ainsi qu'en tout autre écrit, elle donne sa note et glisse au moins « le bavard philosophisme du grand peut-être cher au citadin qui a les pieds chauds et son pain cuit », comme disait le marquis de Mirabeau. Pourtant, on peut signaler à part des philosophes do profession qui restent tels dans leurs letlres. Celles de d'Alembert, par exemple, permettent d'apprécier* l'honnêteté de son esprit, la gravité limpide de son style, et même la correction de ses procédés quand il n'est pas soufflé par l'esprit de parti (pp. 229, 232, 239, 241). Cette verve universelle et inégale et cette humour prêcheuse, cette exubérance toute plébéienne et cette éloquence haletante, ce débordement torrentiel d'idées justes et de contre-vérités
piquantes, qui faisaient, au dire des contemporains, le charme prestigieux de la conversation de Diderot, scintillent et bruissent à travers sa correspondance privée , comme à travers cette Correspondance dite de Grimm^ dont les meilleurs morceaux sont partis de sa plume, toujours en mouvement, comme sa langue (pp. 245, 247, 250, 253 sqq. 258, 262, 263, 267, 273). Joignons à ces philosophes, pour l'universalité et le mouvement perpétuel de l'esprit, cet abbé Galiani, ce délicieux Arlequin, venu en droite ligne du fond de l'Italie, « pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds », selon le mot de Diderot. Il fut, pendant une dizaine d'années, la coqueluche des salons parisiens, en remporta dans son pays un goût passionné pour l'esprit français, et se l'assimila avec un succès qui serait absolument prodigieux, si la parenté des langues et des génies ne l'expliquait en partie (pp. 446, 447, 450, 454, 455 sqq. 459).