‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 25 sur 49 · VOLTAIRE CRITIQUE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE CRITIQUE

¥oUalre critique est aajet h «santion. — Après Tëpistolier et Thistorien, ce qu'il y a de plus remarquable dans Voltaire prosateur, c'est le critique. Mais que d'erreurs et de vices de formes dans les arrêts de son goût ! Aussi importe-t-il fort, avant de le consulter, de bien savoir sur quels points il est sujet à caution. « Un excellent critique, disait-il, serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût; sans préjugés et sans envie. » Mais où trouver un artiste qui ait le goût assez large pour apprécier dquitablement une conception de l'art différente de celle qu'il pratique? Et dès lors, se gardât-il de l'envie, peut-il échapper aux préjugés, et n'érigera-t-il pas, à son insu, son goût personnel en règle universelle ?

Ses i§^iioranees | outrances de son « elassicisme » ; ses préja^és. — C'est le cas de Voltaire. Il est plein de préjugés et il manque de science. Ajoutons, hélas! que Tenvie lui a dicté ses plus grands dénis de justice, et a réprimé' trop souvent et trop vite les premiers élans de son admiration. Mais quand sa vanité n'est pas alarmée, quand ses préjugés ne sont pas choqués, quand il est suffisamment instruit sur les conditions de temps et de milieu de l'œuvre qu'il juge, il est un excellent critique.

Il suit de là qu'en toute matière relative à l'antiquité

i. Pour faire suite h l'étude de M. Merlet, t. II, p. 507-592.

grecque ou à notre littérature médiévale, il devra être suspecté d'ignorance; et que tous ses jugements sur ses contemporains ou sur ses rivaux, dans tous les temps, seront entachés de partialité. Enfin il a beau faire effort quelquefois pour déclarer que « le to kalon n^est pas le même pour les Anglais et pour les Français... que le beau est souvent très relatif » S il ne réussit jamais à s'affranchir assez de son goût classique, ou plus exactement néo-classique , De là les singulières aberrations de sa critique sur les Anglais ou les Espagnols, ou sur toute œuvre qui est conçue en dehors des règles et des bienséances néo-classiques. Pour Voltaire, comme pour La Bruyère qu'il continue directement, le dogme fondamental et plus ou moins avoué de toutes ses théories littéraires est la prédominance de la forme sur le fond.

Cette insuffisance d'érudition, ce classicisme outré, cette envieuse partialité, voilà donc les trois causes principales d'erreur pour Voltaire critique, celles auxquelles il faut toujours songer avant d'adopter ses arrêts, et dont on retrouve l'influence dans ses jugements sur tous les genres.

ÉtroUesse de sa conception de l*épopée et de la haute poésie |t sa partialité ponr on contre ses contemporains. — Par exemple, si sa théorie du poème épique est trop évidemment insuffisante; s*il ne devine pas les conditions de temps et de milieu nécessaires à l'éclosion d'une épopée ; s'il ne soupçonne pas la distinction essentielle à faire entre l'épopée primitive et l'épopée savante ; s'il croit nécessaire de réfuter cette opinion de M. de Malézieux que les Français n'ont pas lu tête épique ; s'il espère y avoir réussi en écrivant sa HenriadCy et en y faisant jouer la machine épique suivant la recelte du père Le Bossu, c'est qu'il n'entend pas mieux Homère que ne fait la Motte, c'est qu'il ignore comme Boileau et tout le

1. Cf. Extraits en prose de Voltaire^ par M. Brunel (Hachette), p. 277 sqq. Nous renvoyons nos lecteurs à ce choix très judicieux et très suffisant. Nous en suivrons le texte et les divisions d'aussi près que possible, dans ce complément à Tetude de M. Merlet, qu'a rendu nécessaire l'article des nouveaux programmes, intitulé : Voltaire, Extraits en prose.

monde autour de lui, ce vénérable trésor de nos épopées nationales qu'exhumera Térudition du siècle suivant.

Si sa conception de la poésie est mesquine, c'est qu'il a voulu, suivant la pure formule néo-classique, subordonner l'imagination et la sensibilité elle-même à la raison. Il déclare expressément que « les vers, pour être bons, doivent avoir l'exactitude de la prose, en s'élevant au-dessus d'elle ». Ne donne-t-il pas, comme un critérium infsdUible de la valeur des imaginations poétiques, le conseil de les dessiner en idée et de voir le tableau qu'elles feraient ainsi sous nos yeux? Gomment s'étonner après cela que, non content de ne pas entendre Pindare, comme Boileau, il se soit cru dispensé de tout respect envers lui, et ait étalé en le critiquant, une ignorance si plaisante? En vérité, son intelligence de la haute poésie touche parfois au comique, et il en arrivei écrire très sérieusement: « V enthousiasme est admis dans tous les genres de poésie où il entre du sentiment... Ce qui est toujours fort à craindre dans l'enthousiasme, etc.... U enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes.... » Ne croirait-on pas entendre cet abbé précepteur, interprète du goût français à l'étranger et si finement croqué par Stendhal, auquel il définissait la poésie l'art d'orner la prose de rimes et de l'illustrer avec des images bien dosées? Aussi, l'auteur de la Henriade était-il plus fondé qu'il ne le croyait à dire : « De toutes les nations polies, la nôtre est la moins poétique. »

Sans entrer dans le détail de ses jugements sur ses contemporains, il suffira de ranvoyer à ceux qu'il a multipliés sur les trois écrivains du xviii* siècle qui furent les plus grands, avec ou après lui, à savoir : Montesquieu, Buffon et Rousseau. Ils sont célèbres par leur injustice ou leur frivolité. En revanche, pour combien d'écrivains plus ou moins médiocres, mais amis, n'a-t-il pas fait fumer son encens, dans sa correspondance?

¥oltalre et « le grand goût ». — Mais, après CCS réserves expresses, il faut reconnaître que Voltaire a senti mieux que personne et loué, même chez les autres, cer-

taines qualités littéraires qu'il possédait au plus haut degré, telles que le sentiment du génie de notre langue, le style, l'esprit , le goût classique , le grand goût , comme il l'appelle*. Alors quelle rapide sûreté dans le coup d'oeil, quelle alerte finesse dans le goût, quelle gravité ou quelle verve dans les considérants du jugement, et avec quelle précision la formule de l'arrêt se grave dans l'esprit ! Le chapitre xxxii du Siècle de Louis XIV mesure, par exemple, toute la portée de la critique de Voltaire, quand il échappe aux causes ordinaires de ses erreurs. C'est un monument admirable de la critique classique, et mieux et plus que la Bruyère, dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit^ il y a parlé le langage définitif de la postérité sur le grand siècle.

¥oltalre critique tiiéAtrali Imporiani^ capitale de ses théories dramatiques f fierté de ses déclarations y relatives. — Mais l'effort principal de la critique de Voltaire a porté sur le théâtre. Aussi l'examen de ses théories dramatiques est-il une source inépuisable d'intéressantes dissertations, surtout si l'on veut bien considérer, avec lui, que c'est sur la scène que se sont produits les plus incontestables chefs-d'œuvre de notre littérature.

L'ensemble de l'œuvre de Voltaire montre clairement que sa vaste activité n'eut pas d'objet plus constant que le théâtre. Il avait soif des triomphes retentissants qu'on y remporte, et il estimait que la plus haute gloire littéraire en est la suite. Mais son goût, parlant plus haut que sa vanité, même après les plus heureux succès dos tragédies, des comédies, des opéras, par lesquels il tentait infatigablement la conquête de cette gloire, le forçait cruellement à s'avouer vaincu, dans tous les genres dramatiques, par ses incomparables devanciers, les Corneille, les Racine, les Molière et les Quinault.

Le critique songeait alors à tirer honneur et profit de cette même clairvoyance qui venait de faire le tourment de l'auteur, et il revendiquait hautement l'autorité didactique

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