‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 26 sur 49 · Cf. Extraits, op. c. pp · texte numérisé non relu

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comme le moindre fruit de sa pratique de la scène. C'est ainsi que, par un calcul qui lui était familier, et que lui seul pouvait faire sans danger, Voltaire demandait à son esprit de le consoler des défaillances de son génie.

Dès 1731, après les fortunes diverses de ses premiers essais dramatiques, il écrivait aux auteurs des Nouvellistes du Parnasse celte déclaration formelle : « Je ne me vante que de connaître mon art et mon impuissance. » Trente ans plus tard, étant alors Fauteur de Zaïre et de Méropey il affecte de pousser la familiarité de l'aveu sur ce point délicat jusqu'à écrire à Lekain, à son cher Roscius : « La tragédie est un art que j'ai peut-être mal cultivé, mais je suis de ces barbouilleurs... qui connaissent très bien la touche des grands maîtres ». Enfin, c'est la fierté du critique qui éclate encore sous la modestie solennelle de cette affirmation faite à son vieux confident littéraire d'Argental, à propos du Commentaire sur Corneille : « Si je n'ai pu servir mon pays comme auteur, je le servirai du moins comme commentateur. » Ainsi, quelques réserves qu'on puisse et doive faire, là comme partout, sur la sincérité de Voltaire, il reste néanmoins évident que s'il affectait parfois de faire bon marché de sa gloire d'auteur tragique, il n'eût pas entendu raillerie sur l'autorité qu'il affichait en matière de critique théâtrale.

Ses titres * l'autorité en matière théAtrale^ Intérêt et prollt qu'on trouve A les examiner. — La liste de ses titres à cette autorité est longue et le contrôle en est délicat. Que d'oeuvres dramatiques, en effet, depuis les Perses d'Eschyle, jusqu'aux Barméddes de La Harpe, sur lesquels Voltaire a dit son mot, en passant, ou disserté dans les règles I Et dans la mêlée de tous ces jugements, tantôt aiguisés et décochés en épigrammes^ tantôt pesés et for^ mules avec l'imposant appareil d'une critique qui se déclare didactique avant tout, quels sont ceux qu'il faut récuser ou au moins reviser, comme dictés par les nécessités suspectes d'une polémique tour à tour agressive et défensive ? Et quelle est l'exacte portée de ceux où le critique n'a consulté que son goût et son expérience? Enfin,

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peut-on résumer en un corps de doctrines bien cohérent, ou au moins rattacher à quelques principes théoriques, les mobiles impressions de la sensibilité littéraire la plus exquise, mais aussi la plus irritable qui fut peut-être jamais? Chercher des réponses détaillées à ces questions, c'est agiter les principaux problèmes de la critique dramatique. Glaner dans l'œuvre touffue de Voltaire les solutions de ces mêmes problèmes, telles que les lui suggéraient une expérience constante de la scène, et ses lectures discursives des productions dramatiques les plus diverses; en rapprocher les résultats les plus certains de la critique de nos jours, que l'érudition d'une part et de l'autre l'évolution des genres dramatiques ont faite plus expérimentée et plus éclectique, ce serait composer toute une Pratique du théâtre bien autrement avisée que celle de l'abbé d'Aubignac. Et quels documents curieux pour l'histoire des révolutions du goût on recueillerait ainsi !

Mais pour y réussir, il faut -suivre Voltaire dans ses promenades capricieuses à travers les œuvres et l'histoire de la littérature dramatique. Or les impressions d'un pareil guide attirent moins souvent la sympathie qu'elles ne provoquent la discussion. De là des risques à courir, mais ni la sécheresse ni l'ennui ne sont parmi eux.

illéprisefi et contradlctlonii plaisantes sur Sophocle et ^Shakespeare. — Quelle piquante méprise par exemple que toute la critique de Voltaire sur la conduite de l'Œc/tpe- Roi de Sophocle, qu'il traite de déclamation et dont il prend les sublimes adresses, depuis l'imprécation de Tirésias qui fait tout pressentir et tout craindre, pour autant de fautes d'écolier qui ôtent d'avance tout intérêt en laissant deviner tout le secret! Et se peut-il que le préjugé aveugle un homme d'esprit jusqu'à lui faire débiter tant de sottises sur « le galimatias » du plus parfait des tragiques ! Quelle revanche prend ici l'érudition rudimentaire d'un écolier de nos jours sur toute la finesse du roi de l'esprit ! Et quelle leçon de modestie pour tous !

Et n'est-ce pas une comédie bien plaisante encore que les variations de son jugement sur Shakespeare, depuis le

jour où il signale l'auteur du Jules César à radmiration mitigée des Français, dans les copies corrigées qu'il leur en ofiPre, jusqu'au jour où il dénoncera furieusement le sauvage wre, Gille Shakespeare^ avec son traducteur, le misérable Letoumeury à l'indignation de l'Académie et de tous les honnêtes gens !

lie « Commentaire iiiir Corneille » 9 « an art poétique et une grammaire ». — Voltaire ce puriste ». — Mais jl a été moins injuste au fond pour Corneille qu'on ne le prétend d'ordinaire. Il faut faire en effet doux parts dans le Commentaire^ dont l'une est de critique grammaticale, l'autre de critique littéraire, et lui-même écrivait : « Ainsi mon commentaire pourra être à la fois un art poétique et une grammaire ». Dans la gra/tnmaire, le purisme de Voltaire se donne très injustement carrière, sous ce prétexte cent fois répété d'être utile aux étrangers « pour qui principalement ces remarques sont faites ». Il regratte les mots et ne pardonne à Corneille aucun provincialisme. Il lui compte, comme autant de solécismes, des archaïsmes et des latinismes qui avaient cours de son temps et que ce modeste grand homme rajeunissait d'ailleurs de son mieux dans les éditions ultérieures. Il suffit de consulter le Lexique de la langue de Corneille, par M, Marty-Laveaux ou surtout, dans l'espèce, celui de M. Godefroy, pour voir que presque toujours Corneille est excusé par ses contemporains et que, neuf fois sur dix, l'auteur du Commentaire pèche par une ignorance fâcheuse de l'histoire de la langue en critiquant le style bourgeois de l'auteur A'Othon,

SlérlCefi et démérltefi de Voltaire commentateur de Corneille % le « Baelnlen » ; le fondateur de la critique tiftéAtraie classique. — Mais dans la partie de pure critique, que d'éloges ardents et sincères, parmi toutes ces remarques « un peu vétillardes » — comme il disait de celles de l'abhé d'Olivet sur Racine — qui portent sur les rimes faibles et les défauts de versification, sur le manque de liaison des scènes^ sur les conversations dont il ne sort rien, sur le phœbus, gur le « remplissage », sur le goût des maximes et sur les mille et une fautes contre le costume

et « les bienséaaces théâtrales » ! Au demeurant, tout en prônant trop souvent et quelquefois hors de propos, les beautés racinienneSj il a su louer les extraordinaires mérites de Corneille, père du théâtre français, et s'enthousiasme pour ses belles scènes. On pourrait même ici élargir le débat et prouver, par une foule de citations piquantes et décisives, que la plupart des jugements qui ont cours partout sur les beautés de notre théâtre classique, dans l'école comme dans la presse, ont été formulées pour la première fois par Voltaire, à travers sa correspondance et ses préfaces, ses histoires et ses romans, et surtout dans le Commentaire sur Corneille. On peut même déclarer, sans méconnaître la haute portée des théories éparses dans les Discours et Examens de Uorueiile, dans les préfaces de Racine, dans la Critique de VÈcole des Femmes, dans le iii« chant de VArt Poétique, dans les Caractères ou dans la Lettre à V Académie, que Voltaire est le véritable fondateur de la critique théâtrale classique.

Irrévérenees «t excmiefi de ¥0! taire commentatenr de Oomellle. — Ne lui tenons donc pas rigueur pour quelques espiègleries par lesquelles il traduit sa mauvaise humeur de racinien, selon son mot, devant les défaillances du sublime et inégal auteur du Cid. D'ailleurs, elles lui échappent surtout dans les lettres où il traduit, au jour le jour, avec sa verve primesaulière, les impressions variées qu'il éprouve à la lecture de Pierre. Il est vrai qu'elles sont fort irrévérencieuses. Après avoir déclaré solonnelloment, par exemple : ce II ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire la vérité. Je la dirai à genoux et l'encensoir à la main »; il écrira à d'Olivet : «Je donne quelquefois des coups de pied dans le ventre à Corneille, l'encensoir à la main, mais je serai plus poli. » Voulonsnous enfin voir à plein le gamin de Paris qui fut toujours en lui, écoutons-le déclarer à d'Alembert, en riant sous cape : « Il est vrai que dans l'examen de Polyeucte je me suis armé quelquefois de vessies do c au lieu d'encensoir. » Mais si Berois le trouve trop bon pour « ce rabâcheur, ce déclamateur », d'Alembert le tance vertement.

« La patience ëcbapperait aux anges comme à moi v, se rccrie-t-il alors, mais il promet d'adoucir ses jugements, il s'accuse même sincèrement. Il s'excuse aussi sur toute sa lactique de dénigrement, et non sans adresse; par exemple quand il d(îclare : « C'est sur les imperfections des grands hommes qu'il faut attacher sa critique; car si le préjugé nous faisait admirer leurs fautes, bientôt nous les imiterions, et il se trouverait peut-être que nous n'aurions pris de ces célèbres écrivains que l'exemple de mal faire. »

Enfin, s'ad ressaut respectueusement à Tauleur de Cinna lui-même, il s'écrie : « Je ne peux ni ajouter ni ôter rien à votre gloire : mon seul but est de faire des remarques utiles aux étrangers qui apprennent notre langue, aux jeunes auteurs qui veulent vous imiter, aux lecteurs qui veulent s'instruire. » Ajoutons-y quelque malignité, celle qui lui venait du double désir d'exalter par ricochet l'inimitable perfection de son cher Racine, « sans lequel il n'y a point de salut » et de faire ressortir, par la même occasion, les mérites évidents du meilleur disciple de ce maître, c'est-à-dire de Voltaire lui-même. Mais lui objecterons-nous avec La Bruyère que « le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touché de très belles choses? 5> Loin d'en convenir, il déclare que « les censures de réflexion n'ôtent jamais le plaisir du sentiment ». Et il a du moins prouvé à tous les lecteurs du Commentaire qu'elles le renouvellent ; car, en y inquiétant souvent notre admiration, ne nous a-t-il pas obligés à la mieux ressentir, à force de la défendre contre lui?

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