QUATRIÈME PÉRIODE
liO ehemln de Damas. — Un sneeès aeadémlqae t Diseonrs snr les selenees el les arts. — Diderot, le « premier » de ses deux amis de choix, l'autre étant Grimm, venait d'être enfermé au château de Vincennes, pour certaines personnalités de sa Lettre sur les aveugles (1749), et Rousseau allait l'y visiter. Un jour qu'il lisait, chemin faisant, le Mercure de France^ ses yeux tombent sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : <t Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » Ce fut son chemin de Damas, un éblouissement dont il a fait le pathétique récit dans une lettre célèbre à M. de Malesherbes (12 janvier 1762) et, en tout cas, une ère nouvelle.
Aidé des conseils de Diderot, il fait le procès à la civilisation et envoie son discours dit « Discours sur les sciences et les arts ». Un an après (1750), l'opuscule est couronné, Diderot le fait imprimer et, comme il l'écrivait à son ami, « il prend par-dessus les nues, il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil ». Rousseau déclare avec une fierté légitime, tout en confessant les défectuosités de ce premier essai: ce Cette faveur du public me donna la première assurance véritable de mon talent dont, malgré le sentiment interne, j'avais toujours douté jusqu'alors».
Un Insnceès académique et une antre centre pie. — Ce doute était fondé, comme le prouvent tous les essais que nous avons énumérés, y compris deux autres élucubrations de la môme époque, dont un ouvrage de commande, VOraisonfunèbreduducd' Orléans^ pour l'abbé Darti, et un certain Discours sur la vertu la plus nécessaire aux héros, qui est mal venu et qu'il n'envoya môme pas à l'Académie de la Corse par laquelle le sujet avait été mis au concours ( 1 750) .
Noo'velie erise phonique et morale t la « réforme personnelle ». Mais nous voyons que les lauriers de l'Académie de Dijon le consolaient, s'ils ne le nourrissaient pas. Avec ce succès coïncide à peu près le second accès de sa maladie chronique, et le tout aboutit, comme aux Cbarmettes, à une crise morale. Rousseau entreprend de « briser les fers de l'opinion », de dévouer sa vie à la vérité, suivant la fière devise qu'il emprunte à Juvénal, vitami impenderevero, et, pour mettre d'accord ses moindres actes avec sa conduite, il exécute sa « réforme personnelle ».
Il venait d'ôtre promu au poste lucratif de caissier de M. de Francueil, qui était receveur général des finances ; il démissionne, et, se laissant traiter de fou, de caissier d'un financier il se fait copiste de musique. Il renonce à toute parure, quitte la dorure et les bas blancs, prend une perruque ronde, pose l'épée, et un voleur qui lui dérobe « ses quarante-deux chemises, de très belle toile, reste de son équipage de Venise », l'aide à achever sa « réforme somptuaire ». Dès lors il a un rôle 'et un costume, il ne cessera de se dire, comme écrivait Gicéron à Brutus : Tu es in
scena. La curiosité publique en est surexcitée. « Bientôt, dit-il, il aurait fallu me montrer comme Polichinelle à tant par personne. »
Le Devin de ▼lllag^e (1752). — Honnear et profit. — Polémiques. — La préface de IVarelsse. — Tout en rêvant à son « grand système » de rénovation sociale, et non content de copier de la musique, il en fait. Son opéra du Devin de village^ joué à Fontainebleau, en octobre 1752. devant le roi, y remporte un succès qui non seulement atténua la chute ultérieure de Narcisse (décembre 1752), mais rélève au-dessus de la notoriété jusqu à la gloire ou peu s'en faut. L'argent s'ajoutait à l'honneur. Il avait évité une pension du roi, moitié par une fierté calculée, moitié par peur de l'entrevue, et néanmoins il eut de son Devin un produit pécuniaire assez grand pour le « mettre en état de subsister plusieurs années », et suppléer à « la copie qui allait toujours assez mal ».
Cependant il était assailli par une nuée d'adversaires que lui avait suscités son discours couronné, et parmi eux le roi Stanislas. Il leur tient tête, mesurant d'ailleurs la portée de ses ripostes à leur qualité, ou à leurs intentions. Il achève même de prendre position contre le siècle, ses pompes et ses œuvres, dans la préface de Narcisse et de se camper « en républicain et frondeur en titre ».
Un nonvean eoneonrs académique i « Discours sur ilnégalité » (1754). — « Le g^and système ». — Surgit une seconde question, toujours du cru de l'Académie de Dijon : Sur V origine de V inégalité parmi les hommes (1 754) . Surpris d'abord de l'audace du sujet, Rousseau sent croître la sienne, y voit une occasion de pousser sa thèse, va s'enfoncer dans la forêt de Saint-Germain et en rapporte le fameux « Discours sur cette question proposée par l'Académie de Dijon: Quelle est Vorigine de V inégalité parmi les hommes j et si elle' est autorisée parla loi naturelle? Diderot redoubla ses applaudissements, mais l'Académie de Dijon n'eut garde de décerner le prix à un concurrent qui commençait par présenter la propriété comme l'origine de tout le mal social.
Ifojwtge ik Genèire et sur le lae (1*754]. — Installation A rErmltage (avril 1956). — La Lettre ft d'Alembert
(1958). — ce La NonTelle Hélolse » (i96t). — Le « Contrat
•oelal» (196»). — «Emile» ( 196»). — En 1754, Rousseai^ va promener sa gloire naissante et <c son enthousiasme républicain » dans son pays, y est fêté et rétabli sur la listé des citoyens, après un retour à la religion protestante. Il y fait une première rédaction du Contrat social^ et recueille dans sa tête, pendant six jours de promenade autour du lac, des paysages qui seront les cadres de la Nouvelle Héloïse^ sondant même la profondeur de l'eau, en face de Meillerie, à l'endroit d'où Saint-Preux désespéré écrira : « La roche est escarpée, Ceau est profonde y et je suis au désespoir. » Puis il revient à Paris, hésite quelque temps entre une installation définitive à Genève, comme bibliothécaire, et une retraite loin de « Turbaine cohue », dans la maison que lui a aménagée Mme d'Épinay à VErmitage^ à un quart de lieue de son château de la Chevrette, au bord de la forêt de Montmorency. Il s'y installe (9 avril 1756) « aux grandes huées de la coterie holbachique »; déclare que de ce jour seulement il commence à vivre ; et devient Yours préféré de Mme d'Épinay. Il se recueille, cesse sa collaboration à V Encyclopédie^ où il avait donné des articles sur la musique et l'économie politique, et entame la rédaction de ses chefs-d'œuvre. Notons seulement qu'il avait achevé de se préparer à les écrire en se mettant à l'école de Tacite et en traduisant le premier livre des Histoires. «Quand j'eus le malheur de vouloir parler au public, dit-il, je sentis le besoin d'apprendre à écrire, et j'osai m'essayer sur Tacite, » Le choix était heureux, et l'âpre éloquence de l'historien stoïcien dont il disait à Bernardin de Saint-Pierre : « U éloigne des hommes, Plutarque en rapproche », ne servit pas peu, comme on verra, à enflammer la sienne.
Les trois œuvres qu'il mit là sur le chantier, outre ses Extraits des ouvrages de Vabbé de Saint-Pierre, Projet de paix perpétuelle, Polysynodie, sa Morale eensitive et autres opuscules, furent : le Contrat social, dont il avait mûri le plan et achevé une première rédaction dès son
voyage à Genève (1754); La Nouvelle Héloïse^ terminée en septembre 1758; V Emile enfin qui tenait à tout le reste. Il les achève à Montmorency, tantôt dans la petite maison de Montlouis, que lui arrange le procureur fiscal du prince de Gondé, M. Mathas, et où Ton montre encore le donjon dans lequel il écrivit la Lettre à d' A lember t (hiyer de 1758), ainsi que le fameux cabinet de verdure; tantôt au château même de Montmorency, où il accepte de temps en temps l'hospitalité du maréchal et de la maréchale de Luxembourg, après sa rupture avec Mme d'Épinay. Ges trois écrits parurent coup sur coup : La Nouvelle Héloïse^ au commencement de 1761 ; Le Contrat social et V Emile, au commencement de 1762, à quelques semaines de distance. G'était la gloire, mais elle allait lui coûter cher.
Bonssean en faite. — Son annueBai^e et sa névrose.— Le 9 juin 1762, le Parlement condamnait Y Emile à être brûlé par la main du bourreau. Les considérants de Tarrêt portaient principalement sur ce que l'ouvrage ne paraissait « composé que dans la vue de ramener tout à la religion naturelle..., qu'à ses impiétés il ajoute des détails indécents ». « Que seraient d'ailleurs, s'écriait le rapporteur Joly de Fleury, des sujets élevés dans de pareilles maximes, sinon des hommes préoccupés de scepticisme et de tolérance, etc....!» Et Rousseau, qui avait cru toucher au triomphe avec YÈmile^ couronnement de son « grand système », écrivait, navré, en marge de son exemplaire de l'arrêt : « G digne journée de la SSaint-Barthélemy sanctifiée par les Jésuites, réprouvée par le Parlement dans les livres Des assertions, composés pour instruire le clergé de France ! mais l'on prescrit icy une religion qui proscrit la raison et la loy naturelle, qui réclame la persécution. Estce là la religion qui éclaire les hommes? Est-ce là l'ordre immuable et éternel, cette règle souveraine du Gréateur et de la créature intelligente? Il faut une religion dans les États, mais il faut que Ton y croie une religion forcée qui exclut la raison et n'est pas la religion des hommes* ! » Décrété
1. Jean-Jacques RoHSseaUy fragmenU inédits^ par AlbeH Jaruen. Paris- Berlin, 1883, p. 33.
de prise de corps, et effrayé par ses protecteurs auxquels il commençait à devenir à charge, Rousseau prend le large, rencontre les huissiers chargés de Tarrêter, qui le saluent en souriant, et continue sa route, tout en ruminant de postes en postes Le Lévite d'Éphraïm,
Il s'échappe aisément, mais le coup était porté. Surmené par la production forcenée des huit dernières années, démonté par mille tracasseries du sort et des hommes, il sera la proie d une incurable névrose, et se croira désormais la victime d'un complot et de complices innombrables. Avouons qu'il y avait un peu de quoi s'y tromper. Dans quelque camp qu'il regardât, il ne voyait que des ennemis. Dénombrons-les, puisqu'ils tiendront désormais tant de place dans sa vie et dans ses écrits.
lies « broulileries » el les ennemis de Boassean. — En condamnant Rousseau, le Parlement, qui s'apprêtait à chasser les Jésuites, affectait l'impartialité et se livrait à un jeu de bascule où Rousseau vit très clair, quoi qu'on en ait dit, témoin sa correspondance. Dans l'affaire, il n'y avait que le parti des philosophes qui triomphât. Or Kousseau n'y comptait plus d'amis, mais beaucoup d'ennemis, et que les brusqueries de sa rupture avec Mme d'Epinay, sa protectrice et leur amie, autorisaient à le prendre de haut avec lui, La lettre à d'Alembert, dite Lettre sur les Spectacles, avait consommé sa rupture avec tous les encyclopédistes, auxquels d'ailleurs sa répulsion avouée pour les athées l'avait rendu de plus en plus suspect.
Au commencement de 1757, dans ses Entretiens sur le Fils naturel^ Diderot, partisan déclaré de l'utilité des théâtres, avait proposé sérieusement de les faire servir à moraliser les spectateurs, en assimilant la fonction des comédiens à celle des prédicateurs. Un an après, d'Alembert, pour faire sa cour à Voltaire installé sur le territoire de Genève et toujours passionné pour les spectacles, avait insinué, dans son article Genève de l'Encyclopédie, que cette ville devrait avoir un théâtre et réunir « la sagesse de Lacédémone à la politesse d'Athènes ». Rousseau vit là un double défi à relever, comme adversaire des arts et des
lettres et comme Genevois; et, tout en s' attaquant obliquement à Diderot, il écrivit une lettre publique à d'Alemberl. Sous prétexte de consoler la jeunesse de son pays d'être privée d'un amusement qui coûterait si cher à la patrie, il y proteste contre cette conception ultra-philosophique du théâtre, et contre le « bon effet qu'on semble en attendre ». Ce dernier trait, parmi vingt autres, visait évidemment Diderot, Voltaire et les philosophes.
Enfin sa querelle avec Voltaire, brochant sur le tout, l'affola. Gela commença par des picoteries aigres-douces à propos du Discours sur l'inégalité, qui, disait le spirituel seigneur de Ferney,* donnait envie de marcher à quatre pattes, et prouvait qu'on n'a jamais mis tant d'esprit à vouloir nous rendre bétes. Puis avait suivi une longue lettre de Rousseau, d'une dialectique serrée et d'un optimisme éloquent, en faveur de la Providence et contre le poème de Voltaire sur le Désastre de Lisbonne. Dans la Lettre à d'Alembert, Voltaire était repris pour vouloir donner le goût du théâtre aux Genevois et, peu après, la lettre privée au môme Voltaire, relative au désastre de Lisbonne, était imprimée dans lejoumal du Prussien Formey,« un pillard », malgré le refus d'autorisation du destinataire. Ce dernier s'émeut, comme de juste, et Rousseau alors, en manière d'excuse, de faire l'éclat fameux : « Je ne vous aime point, Monsieur, vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'étre le plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu.... C'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable, etc....» «Fou!» s'écrie Voltaire. « Baladin! » réplique Rousseau. Bâtard du chien de Diogène! glapit l'un ; Tigre altéré de sang, hurle l'autre ; et les pamphlets de pleuvoir de Ferney sur le malheureux, proscrit de partout.
Bonaseaii proscrit. — Trois ans ciieB le roi de Prusse (ilf6t-l»e«). — Genève, à laquelle il avait déjà fait faire la grimace par la dédicace du Discours sur r inégalité, imita Paris, et par ordre, un ordre dont Rousseau rendait à tort Voltaire responsable, elle condamnait au feu l'Étni/e et le
Contrat social et décrétait raiiteur de prise de corps. Berne suivait Texemple de Genève. Rousseau fuyait dTverdun à Motiers-Travers, dans le comté de Neufchâlel, chez le roi de Prusse, où il rencontra enfin la protection et Tamitié du gouverneur, l'Écossais lord Keith, connu par la correspondance et les Confessions^ sous le nom de milord Maréchal. Il devait y passer plus de trois ans (juillet 1762septembre 1765). Prié seulement, à son arrivée, de ne plus écrire, il répondait fièrement : « J'ai dit (dans mes livres) tout ce que j'avais à dire et je n'aime pp à rabâcher. Aussi je me suis promis et je me promets de ne plus écrire; encore une fois, je ne l'ai promis qu'à moi. » Rousseau se tint parole, en ce sens qu'il n'écrivit plus que pour sa défense» Et le moyen de se taire ! . . , t
La Lettre it Christophe de Beanmoiit (i96S). — Le <c Dictionnaire de musique » . -— Le Lyenrgne genevois et ses projets de constitution. — Un mandement de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, contre VÈmile^ avait suivi de près l'arrêt du Parlement. A la prière de ses amis, qui voulaient le réconcilier ainsi avec Genève et, en choisissant son heure, Rousseau écrit en novembre 1762, et lance, en mars 1763, l'éloquente Lettre à Christophe de Beaumont. Mais il essuie un refus d'imprimer cette lettre à Genève, et du coup abdique à perpétuité son droit de bourgeoisie et ce titre de citoyen dont il avait signé la susdite lettre (12 mai 1763). Il se reposera de ces polémiques et de celles qui les suivirent de près, en préparant l'édition de son Dictionnaire de musique^ qui parut vers la fin de 1 767 ; en rêvant la scène lyrique de Pygmalionf et en se faisant leLycurgue des Corses, honneur que lui vaut la popularité de son Contrat social. Sur les instances d'un agent de Paoli lui-même, il écrit un Projet de constitution pour les Corses^ que l'annexion de l'île par Choiseul fit rester à l'état de projet, comme le partage de la Pologne stérilisera ses curieuses Considérations sur le gouvernement de la Pologne (1772). La lapidation de Motlers (6 septembre 1965). — Une guerre de pamphlets. — Les «Lettres écrites de la Montagne ». — Une crnanté féline de Voltaire. — Cependant
les fanatiques s'ameutent à Motiers. Rousseau est menacé de coups de fusil dans les champs et il manque d'être lapidé dans sa maison. C'était un coup de Voltaire. Les Lettres écrites de la Campagne, œuvre assez éloquente du procureur général Tronchin, avaient réduit au silence ses amis de Genève qui taxaient d'illégal le décret du conseil contre VÉmile et le Contrat sociaL Rousseau riposte victorieusement par les Lettres écrites de la Montagne (1764), mais il y dénonçait au passage, comme auteur du Sermon des Cinquante^ V^aire, qui s'en défendait comme un beau diable, à son ordinaire. La riposte de Voltaire fut rapide, féroce, inexcusable. Il lança le pamphlet du Sentiment des citoyens. On y dénonçait à l'indignation publique toutes les tares de la vie privée de Rousseau, l'abandon de ses enfants à l'hôpital, jusqu'à ce costume d'Arménien dont il s'afiFublait, « déguisé en saltimbanque », tandis que le malheureux y trouvait une commodité précieuse pour le traitement de sa maladie. On l'accusait même d'avoir fait mourir la mère de Thérèse, laquelle vivait encore, comme il le fit remarquer. « On punit capilalement un vil séditieux », concluait sur le beau ton le Pasquin, auteur anonyme de cet a infâme petit libelle », comme on disait à Ferney, d'où il était parti.
HÏJL semaines A Tlle Saint-Plerre. — Ronssean A Strasbourg, A Paris, A Londres (i965-i9tMl). — Cependant on s'indigne à Berlin*, tandis que Rousseau se réfugie à l'île Saint-Pierre, sur le lac de Sienne. Il en est chassé par les autorités bernoises, fuit à Strasbourg où il passe un mois, fêté partout. Puis il traverse Paris, avec un sauf-conduit de Ghoiseul, et s'y arrête un peu (16 décembre-4 janvier), grâce au prince de Conti qui le fait bénéficier du droit d'asile dont jouissait le Temple, sa propriété. Mais il y reçoit trop de visites au gré du gouvernement qui hâte son départ, et il arrive enfin, le 13 janvier 1766, à Londres. Il y avait été attiré par les conseils de ses amis et par
1. Documenlê sur Jean-Jacques Rousseau, par A. Jansen, Genève, 1885 p. 166 sqq.
le philosophe Hume, secrétaire de Tambassade d'Angleterre à Paris, qui depuis*... Rousseau l'appelait alors « le bon David, le cher patron ».
Séjour A Wootton. — Un accès de folle. — Tribulations et existence nomade de «^ Renou ». — Retour dénnltlf A Paris (Juin ilto). — Il quitte bientôt Londres pour la campagne de Wootton, où il herborise assez paisiblement et rédige les six premiers livres des Confessions. Mais là, tyrannisé et soufflé par sa compagne qui s'ennuie, il retombe en proie à son délire des persécutions, et écrit dans ses Confessions ce curieux passage, monument de sa folie, qu'il effaça plus tard, mais qui se lit encore dans le manuscrit de Thérèse Levasseur : « Je me laisse bercer au fol espoir que la nation française, à son tour victorieuse, viendra peut-être un jour me tirer de la triste captivité où je vis ». Une méchante plaisanterie, une fausse lettre comminatoire du roi de Prusse, fruit de Vhumour d'HoraceWalpole et rédigée avec la collaboration de Hume, avait suffi à déchaîner Taccès. Nouvelle brouille, éclats, insultes même, et tout le fracas de ses ruptures théâtrales. En proie à un véritable délire, il fuit, gagne péniblement Douvres, passe le détroit dès que l'état de la mer le lui permet, traverse Amiens où on le fête, le château de Pleury, près de Meudon, où le marquis de Mirabeau lui offrait l'hospitalité, et s'arrête enfin à Trye-Ghâteau, à une lieue de Gisors, chez Gonti. Il s'y cache un an (juin 1767juin 1768) sous le pseudonyme de Renou ^ qu'il conserve quelque temps, puis reprend ses courses affolées à travers la Savoie et le Dauphiné. Il passe à Lyon, reste un mois à Grenoble, et séjourne quelques semaines à Bourgoin. Il se fixe enfin à Monquin, au-dessus de Bourgoin, jusqu'à son départ définitif pour Paris. Il y arrive à la fin de juin 1770, après un crochet par Montbard, pour aller saluer, dans son temple, le majestueux historien de cette nature dont il aimait à se dire, lui-même, « le peintre et l'apologiste ». A travers tous ces déplacements, avec une peur navrante de ses ennemis imaginaires, il n'avait cessé de rédiger son dernier chef-d'œuvre, les Confessions.
' Clrconstan«efi de la rédaction et de la pnblleatlon des «Confessions ». — Les a Dialog^ues » et les « Rêveries du promeneur solitaire ». — Dès janvier 1762, V Emile et lô Contrat social étant encore sous presse, le libraire Rey d'Amsterdam lui conseillait d'écrire l'histoire de sa vie pour « honorer sa mémoire et contribuer k corriger les hommes ». C'était le prendre par son faible. Mais Rousseau résiste, « parce qu'elle est mêlée de beaucoup de faits qui en sont inséparables et qui compromettraient le secret d'autrui ». Cependant les cruelles nécessités de sa polémique et ses terreurs imaginaires l'amènent plusieurs fois affaire un tableau apologétique de sa vie. Vers la fin de 1761, s'imaginant que les retards tout accidentels de Y Emile étaient l'effet d'un complot, il écrit des lettres folles au libraire Duchesne et à tous ses amis. Ceux-ci le rassurent et l'impression s'achève. M. de Malesherbes, alors directeur de la librairie et qui avait patronné Rousseau de son mieux dans toute l'affaire, lui écrit avec une touchante bienveillance, au sujet de « cette mélancolie sombre qui fait le malheur de sa vie ». Ému, Rousseau répond par les Quatre lettres à M. le Président de Malesherbes (4, 12, 26, 28 janvier 1762), contenant «le vrai tableau de son caractère et les vrais motifs de toute sa conduite », et où il se peint et s'analyse en traits admirables. 1a Lettre à Christophe de Beaumont lui est une nouvelle occasion de présenter sa vie en raccourci. Ses amis l'invitaient toujours à publier ses mémoires et, le 24 février 1764, Duclos lui écrit finement : « Il me semble que vous les aviez commencés. Je trouve dans Héloïse et dans Emile des morceaux qui sont plus copiés qu'imités de la nature. Ce n'est pas ainsi qu'on imagine. » Le Sentiment des citoyens^ « l'infâme brochure » reçue en étrennes, le 2 janvier 1765, vint lever ses scrupules. « J'ai beaucoup à dire, écrit-il à Duclos (13 janvier 1765), et je dirai tout »; et il a tout dit, dicenda tacenda locutus. Les Confessions furent commencées au début de 1765, et le douzième et dernier livre terminé dès le commencement de 1771. Déjà il avait esquissé, en guise d'introduction, un fragment intitulé Mon Portrait^
titre qui devait être celui de Touvrage ; puis dans une introduction, récemment publiée, qui est de 1765, il écrivait : « Ce sont mes confessions à toute rigueur* U est juste que ma réputation expie le mal que le désir de la conserver m'a fait faire. »
En 1770, comptant que son séjour à Paris serait toléré par Ghoiseul, il y accourt pour faire son apologie. Le précieux manuscrit des Confessions à la main, — manuscrit terminé à Tencre de Chine puisqu'il croit qu'on lui dérobe l'encre ordinaire, — il en fait des lectures à des auditeurs choisis. Hélas! le succès est de scandale et les auditeurs vont au dehors travestir les faits, les journaux aidant. Rousseau en gémit, s'en désespère, regrette même dans son Tasta/ment (1771) d'avoir été dupe du « prestige de l'amourpropre ».
Alors, aiguillonné par son délire, il rédige, entre la fin de 1772 et le commencement de 1776, l'opuscule étrange qui a pour titre : Roicsseau, juge de Jean-Jacques Rousseau, Dialogues. Le délire y est visible ; il pousse l'auteur jusqu'à vouloir porter son manuscrit sur l'autel de Notre- Dame, avec la suscription : « Dépôt remis à la Providence », et avec l'espoir que cet éclat fera « parvenir son manuscrit jusque sous les yeux du roi ». Une grille fermée l'arrête dans l'exécution de ce projet et il reprend la plume, remaniant et multipliant les manuscrits de ses Confessions et de ses Dialogues. Enfin, dans une période d'accalmie, il écrit le supplément aux Confessions^ tant de fois annoncé, ces dix Rêveries du promeneur solitaire, suite de cette infatigable apologie de sa vie et de ses œuvres, que la mort seule interrompit.
Tous ces écrits, sur la volonté expresse de Rousseau, ne devaient voir le jour qu'aw xix« siècley et parurent peu après sa mort. Le manuscrit définitif des Confessions avait été remis solennellement par Rousseau lui-môme, aux Moultou, de passage à Paris en 1776. Paul Moultou en publia à Genève les six premiers livres en 1781, et son fils Pierre y publie les six autres en 1788, le tout très expurgé. Du Peyrou proteste contre cette édition tronquée et donne aussi la
il2 JE AN- JACQUES ROUSSEAU.
sienne, avec une clef. Enfin une troisième édition avec les noms en toutes lettres, et sans aucun ménagement, mais sans critique, et qui laisse encore à désirer l'édition définitive, malgré toutes les rééditions ultérieures, paraît en 1795. Elle est à peu près complète et conforme au texte intégral du manuscrit offert à la Convention par Thérèse Levasseur, qui signe ccfamedeu gean iacque rousseau », lui survécut vingttrois ans et exploita sa mémoire sans vergogne.
Les huit dernières années. — Rousseau Intime. ^ Il y en avait dix qu'il était mort, quand parut cette édition complète de ses Confessions.il avait habité, pendant les huit dernières années de sa vie, rue Plâtrière, le quatrième étage d'une maison qui faisait hier encore le coin de la rue Jean- Jacques-Rousseau et de la rue Goquillière (présentement n® 11). Il en sortait, dès le beau temps, pour promener ses rêveries solitaires à travers les bois et les villages de la banlieue, avec ou sans sa Thérèse, et vivant de ses copies de musique et de son revenu. Ce dernier était, depuis assez longtemps, d'un peu plus de onze cents livres environ, sans compter une pension de cent livres sterling du roi d'Angleterre à laquelle il avait cru devoir renoncer dès les premiers quartiers. Décidément Jean-Jacques, qui s'était déjà dérobé à une pension de Louis XV, comme nous l'avons vu, n'aimait pas à être le pensionné des rois, et l'on aurait mauvaise grâce à ne pas constater qu'en cela du moins l'auteur du Contrat social mettait assez fièrement d'accord ses principes et sa conduite. L'ami de ces dernières années fut Bernardin de Saint-Pierre. Nous lui devons des croquis familiers et émus, et entre autres ceux de Jean-Jacques « vêtu d'une robe de chambre d'indienne bleue, la tête couverte d'un bonnet de coton, copiant de la musique... écumant le pot, » ou chantant, d'une voix restée juste, des airs de sa composition, en s'accompagnant de son épinette, une de ses dernières consolations, tandis que son serin gazouille au plafond, que les moineaux pépient et pillotent le pain qu'il leur jette par sa fenêtre garnie de caisses et de pots de fleurs.
Rousseau A Ermenonirllie. — ce La chanson du Saule » et la mort (t Juillet 1998). — Arguments pour et eontre
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. lia
le snlclde. — Rousseau et Socrate. — Après plusieurs velléités de se retirer dans un asile de vieillards, il accepta avec sensibilité^ parmi les offres d'hospitalité qui lui arrivaient de divers côtés, celle que vinrent lui faire M. et Mme de Girar^ din sur l'initiative de M. Lebègue de Presles, son médecin. Il part pour leur superbe propriété d'Ermenonville, le 20 mai 1778, et y passe quelque temps dans un état voisin de la sérénité. Le 21 juin, il accompagnait au piano-forte, dans un concert de château, « la chansonnette du Saule qui se trouve en Ottello*^^ qu'il venait de mettre en musique. Le 2 juillet, il mourait, dans des circonstances obscures et dramatiques, et les soupçons de suicide qui coururent, dès la première heure, n'ont pas encore été tout à fait détruits^. Il fut enseveli d'abord à Ermenonville. Le 20 vendémiaire an m, la Convention faisait porter en grande pompe et accompagnait ses restes au Panthéon. En 1814, son tombeau fut violé nuitamment et ses restes jetés à la voirie, comme il le prédisait formellement dans une lettre à Voltaire, qui d'ailleurs partagea son sort ce jour-là.