‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 34 sur 49 · De Magellan, Relation, etc...., op. c, p · texte numérisé non relu

De Magellan, Relation, etc...., op. c, p

3. Après tant de discussions et de dissertations, le suicide de Rousseau reste un grand peut-être^ comme on disait jadis. Se trouva-t-il dans le cas d'une de ces souffrances physiques ou morales incurables, où Saint-Preux, comme les stoïciens, excuse le suicide? Sous une poussée aiguë de sa lypémanie dont certaines misères domestiques auraient élé la cause occasionnelle, prit-il de la ciguë comme Socrate, auquel il se comparait, dans son for intérieur, dès le Discours sur les sciences et

qui est de nature à en rendre la lecture et la critique plus courtes et plus claires : c'est que — les Confessions et autres opuscules mis à part, bien entendu, — elles se subordonnent toutes à un dessein dont il importe singulièrement de faire ressortir Tunité.

« Toutes mes idées se tiennent, déclarait Rousseau dans VÉmile, mais je ne saurais les exposer toutes à la fois. » On n'y a pas pris garde, et c'est un point sur lequel personne ne lui a rendu justice, depuis Dideî'Ot, qui écrivait à Mlle Voland : « Rien ne tient dans ses idées ».

lies critiques de ses idées ont méconiiii leur unité systématique et pourquoi. — Mais d'abord pourquoi les critiques de ses idées ont-ils méconnu leur unité systématique*? C'est parce qu'ils ont exagéré la nature des paradoxes et l'étendue des contradictions qu'on y relève ; les uns, comme Voltaire, parce qu'ils avaient un intérêt évident à en discréditer l'auteur, « le sophiste sauvage », selon le mot injuste de Byronqui l'admirait pourtant; les autres, comme Saint-Marc Girardin, parce qu'ils étaient à la fois séduits et offusqués par l'éclat de ses paradoxes, au point de ne plus voir dans le reste que des « lieux communs » ; d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, parce qu'ils lisaient toujours les mêmes œuvres de Jean-Jacques, et, dans ces œuvres, les mêmes pages, si bien qu'ils auraient pu et dû déclarer, comme le Français qu'il met en scène dans son troisième dialogue : « Avant néanmoins de me décider tout à fait, je résolus de relire ses écrits avec plus de suite et d'attention que je n'avais fait jusqu'alors. J'y avais trouvé des idées et des

es arts? Cela reste très possible, pour quiconque voudra bien lire de sang-froid d'une part, l'argumentation contre le suicide, de M. Chereau {Union médicale de 1867 et Bulletin de la Société de Paris et de l'Ile-de-France de 1876), et celle du D' Châtelain {La folie de J.-J. Rousseau, Paris, Fischbacher, 1890, c. ix); et, d'autre part, les arguments pour le suicide, du D' Dubois {Bulletin de l'Acadétnie de médecine, 1866) et surtout le résumé si net de M. Alfred Bougeault. {Etude sur V état mental de J,^. Rousseau et sa mort à Ermenonville. Paris, Pion, 1883.)

1. Seul M. Paul Janet nous semble s'être avisé de cette unité systématique^ quand il parle du passage si délié du vrai au faux, dans la Politique de Rousseau ; mais il n'a pas cru devoir la faire ressortir, sans doute parce qu'elle importait peu à son examen de la valeur absolue des idées politiques de notre auteur. (Cf. Histoire de la science politique^ t. Il, page 418 sqq. 3* éd.)

maximes très paradoxes, d'autres que je n'avais pas pu bien entendre. J'y croyais avoir senti des inégalités, môme des contradictions. Je n'en avais pas saisi l'ensemble assez pour juger solidement d'un système aussi nouveau pour moi. » Enfin combien de lecteurs de ses œuvres, parmi les plus sincères, ressemblent à leur auteur sous l'arbre de Vincennes ! Ils ont « l'esprit ébloui de mille lumières, des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion » qui les jettent « dans un trouble inexprimable ». Effrayés par le fracas des vérités, des contre-vérités et des erreurs qui se beurtent sous leurs yeux, ils renoncent trop vite à savoir si leur éloquent auteur les conciliait sincèrement dans son esprit, ou s'il ne fut le plus souvent qu'un cbarlatan,maître passé dans l'art d'attirer l'attention sur des banalités par un étalage préalable de scandaleux paradoxes. Ils se bornent alors à répéter finement avec Bersot, résumant Saint-Marc Girardin : « Rousseau a porté immédiatement à sa perfection un art qui a été beaucoup pratiqué depuis, l'art de tirer un coup de pistolet dans la rue pour attrouper les passants. On est émerveillé de la clairvoyance qu'il a eue dans cette affaire. » On voit tout ce que cet éloge de la clairvoyance de Rousseau, s'il était pleinement mérité, retrancherait de sa logique et surtout de sa bonne foi. Il s'ensuivrait en effet que ses œuvres ont deux parties fort distinctes, dont l'unoi serait toute paradoxale et uniquement destinée à une réclame^ comme on dit, en faveur de l'autre. Nous osons être d'un avis fort différent, estimant que Rousseau a professé, avec une égale sincérité, vérités, demi-vérités et paradoxes, et qu'on peut même montrer le lien qui unissait les uns et les autres en un corps de doctrine très cohérent, du moins dans sa tête.

Rléthcide pour llr« ses éerlts et saisir la « eiialne de leur contenu ». — Pour s'en convaincre, il suffit de le lire avec une certaine méthode, celle-là même qu'il proposait dans l'avantdernier et le moins connu de ses écrits. Ecoutons en effet le Français des Dialogues : « J'avais senti, dès ma première lecture, que ses écrits marchaient dans un certain ordre, qiCil fallait trouver pour suivre la chaîne de leur con-

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tenu. J'avais cru voir que cet ordre était rétrograde à celui de leur publication et que Fauteur, remontant de principes en principes, n'avait atteint les premiers que dans ses derniers écrits. Il fallait donc, pour marcher par synthèse, commencer par ceux-ci, et c'est ce que je fis en m'attachant d'abord à VÉrrtile^ par lequel il a fini; les deux autres écrits qu'il a publiés depuis ne faisant plus partie de son système^ et n'étant destinés qu'à la défense personnelle de sa patrie et de son honneur. »

Quel est donc ce système? Exposons-le en bref et nous y trouverons la chaîne du contenu de ses œuvres; puis nous la suivrons pour les analyser; enfin après avoir demandé à ses écrits apologétiques et à ses divers opuscules un supplément d'informations, nous aurons la mesure de sa logique, de sa bonne foi et de son talent. Connaissant déjà les faits de sa vie, nous pourrons alors comparer et juger l'homme et l'auteur.

Le « grand système » de Rousseau. — La thèse, l'antithèse et la synthèse. — En janvier 1762, la Nouvelle Héloïse ayant été publiée, V Emile et le Contrat social étant sous presse, leur auteur écrivait à M. de Malesherbes, en se reportant à la crise du chemin de Vincennes : « monsieur! si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social! avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions ! avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement, et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants ! Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités, qui, dans un quart d'heure, m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits ; savoir, ce premier Discours^ celui sur V Inégalité et le Traité de l'éducation; lesquels trois ouvrages sont inséparables et forment ensemble un même tout. » Et, plus tard, il faisait dire de lui par un de ses porte-paroles : « Suivant de mon mieux le fil de ses méditations, fy vis partout le développement de son grand principe, que la vnature a fait l'homme heureux et bon,

mais que la société le déprave et le rend misérable». Voilà donc le grand principe de ce que Rousseau appelait déjà a le grand système », alors qu'il méditait son Discours sur Vinégalité, dans la forêt de Saint- Germain. Ce premier principe est fameux. U consiste à opposer l'homme bon dans l'état de nature à l'homme dépravé par l'état social, à Vhomme de rhomme, comme il dit quelque part. Mais se hâter, comme on fait d'ordinaire, de tirer les conséquences d'une pareille comparaison qui est toute à l'avantage de l'homme de la nature, c'est trahir Rousseau.

En effet, à cette thèse il a toujours opposé Vantithèse, « Quoi donc ! s'écrie-t-il dans une note de son Discours sur V inégalité^ faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours ?conséquence à la manière de mes adversaires. » Quelle est donc celle de Rousseau? Nous lisons dans un endroit de V Emile ; « Il ne faut pas confondre ce qui est naturel à l'état sauvage et ce qui est naturel à l'état civil » ; et dans un autre : « S'il ne fallait qu'écouter les penchants et suivre les indications, cela serait bientôt fait : mais il y a tant de contradictions entre les lois de la nature et nos lois sociales que pour les concilier il faut gauchir et tergiverser sans cesse : il faut employer beaucoup d'art pour empêcher l'homme social d'être tout à fait artificiel, » Voilà déjà un précieux aveu ; mais c'est encore le Français des Dialogues qui nous dira le dernier mot de Rousseau : « Mais la nature humaine ne rétrograde pas, et jamais on ne remonte vers les temps d'innocence et d'égalité quand une fois on s'en est éloigné; c'>est encore un des principes sur lesquels il a le plus, ins^isté. Ainsi son projet ne pouvait être de ramener les peu J^left nombreux ni les grands États à leur première simplicité, mais seulement d'arrêter, s'il était possible, le progrès de ceux dont la petitesse et la situation les ont préservés d'une marche aussi rapide vers la perfection de la société, et vers la détérioration de l'espèce. Ces distinctions méritaient d'être faites et ne l'ont point été. On s'est obstiné à l'accuser de vouloir détruire les sciences, les arts, les théâtres, les académies, et de replonger l'univers dans la première barbarie;

et il a toujours insisté au contraire sur la conservation des institutions existantes^ soutenant que leur destruction ne ferait qu'ôter les palliatifs en laissant les vices et substituer le brigandage à la corruption. »

Ces distinctions méritaient d'être faites et ne Font point été, remarquait Rousseau, et, après un siècle de discussions et de polémiques là-dessus, sa remarque subsiste.

Les « trois i^rands principes > et les trois parties da « grand système. » — En tous cas, voilà qui est net et qui permet de saisir fortement par les deux bouts la chaîne du contenu des écrits de Rousseau. En effet, résumons ses déclarations : — 1<* Tétat de nature est bon, Tétat social est mauvais, — voilà la première partie de la thèse et le grand principe; — 2<» mais on ne peut revenir à l'état de nature, il faut donc se résigner à l'état social comme à un pis-aller nécessaire, — voilà la transition, le second et le plus méconnu de ses grands principes^ F antithèse ; — 3<» d'ailleurs on peut améliorer l'état social en le rapprochant par divers moyens de l'état de nature, — voilà la troisième et de beaucoup la plus importante partie de la thèse et le troisième principe du « grand système », la synthèse.

Dès lors on aperçoit comment le développement de la première et de la troisième parties de la thèse se distribue entre ses œuvres. La bonté de l'état naturel et les vices de l'état social, voilà le sujet des deux Discours et de la. Lettre à d'Alembert, c'est-à-dire le développement de la première partie de la thèse. Remédier aux maux de l'état social pour l'individu p«rtiBe éducation conforme à la nature, voilà le sujet de VÉmil&;j remédier pour l'homme en famille par la pratique des vertus de la famille selon la nature, qui sont capables de purger les passions mondaines des deux sexes, voilà le sujet de la Nouvelle Héloïse ; y remédier enfin pour les hommes soumis à un gouvernement, par l'observation loyale des conditions qu'ils mireal jadis à cette soumission et que leur dicta la nature, voilà le sujet du Contrat social, et ces trois ouvrages capitaux constituent précisément le développement de la troisième partie du système. Que l'on en croie leur auteur, et l'homme social sera réconcilié avec l'homme

naturel, comme individu, comme époux et comme citoyen. Il suit de là que les paradoxes prédomineront dans les deux Discours et les vérités dans le reste, mais qu'en examinant une des parties de la thèse il ne faut jamais oublier les deux autres.

Que Rousseau n'a pas assez détaefaé sa transition entre la première et la troisième partie de son système. -— Entre les ouvrages qui développent la première et la troisième partie de la thèse, aucun autre écrit que la lettre à Voltaire du 10 septembre 1755 et lapréface de Narcisse, ne ménage expressément la transition, mais Rousseau a cru bien faire en la glissant un peu partout. Il faut croire qu'en cela il a mal calculé, puisque tous ses commentateurs s'y sont plus ou moins trompés, et qu'il a ainsi donné prise au double soupçon de manquer de logique ou de sincérité.

Utilité de ees considérations poar Texamen de ses œuvres. — Nous ne nous flattons certes pas d'avoir débarrassé le système de Rousseau, par ces remarques, de toutes les utopies et contradictions qu'on y a si souvent dénoncées, mais elles en atténuent singulièrement le nombre et la portée. Elles permettent surtout de lire ses œuvres, avec une précieuse sécurité d'esprit, en y retrouvant cette suite systématique qu'il affichait sur le tard, qu'on n'a pas voulu y voir, et qui va précisément nous en faciliter l'examen.

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