PREMIÈRE PARTIE DU SYSTÈME
Bonté de Thomme naturel, dépravation de l'homme social.
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS, — DISCOURS SUR l'inégalité, — LETTRE SUR LES SPECTACLES.
Discours sur les sciences et les arts.
Sa division en deux parties. — Le DiscOUrS SUr les sciences et les arts a pour devise Decipimur specie recti et se divise en deux parties : dans la première, Rousseau interroge surtout l'histoire; et dans la seconde, considérant « les sciences et les arts en eux-mêmes », il invite ses lecteurs
« à convenir de tous les points où ses raisonnements se trouveront d'accord avec les inductions historiques ». Mais ce plan n'est suivi qu'en gros, et l'ordre des arguments est assez confus. Toutefois le dessein de l'auteur reste clair.
Première partie i Réquisitoire historiqoe contre la civilisation. — Prosopopée de Fabricins. — Rousseau fait le procès à la civilisation et aux hypocrisies de la politesse, au nom de la liberté et des bonnes mœurs, qui étaient saines et sauves dans l'état de nature. Néanmoins il laisse échapper cet aveu, bon à noter au passage : « La nature humaine au fond n'était pas meilleure », mois plus ouverte. Il prétend prouver par l'histoire universelle que le sort des empires, celui des mœurs et de la probité, sont aussi assujettis au progrès des sciences et des arts que « l'élévation et l'abaissement journaliers des eaux de l'Océan au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit ». Dans une prosopopée fameuse, mais bien déclamatoire, et qui sent son vieux temps, devant la face pompeuse de Rome, esclave du luxe importé par « les hommes frivoles » qu'elle avait vaincus, il évoque la grande âme et l'indignation de Fabricius, son héros à la Plutarque, prenant à témoin de la vérité de ses invectives et Louis XII et Henri IV. La conclusion de cette première partie est qu'il ne fallait pas essayer de soulever « le voile épais » dont la sagesse étemelle avait couvert toutes ses opérations.
Deuxième partie t origines Yicienses des sciences et des arts s rinégalité cause de tous les abus. — Puis il démontre la vanité et le néant des connaissances humaines, et leur perversité originelle. « L'astronomie est née de la superstition; l'éloquence, de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie, de l'avarice ; la physique, d'une vaine curiosité; toutes, et la morale môme, de l'orgueil humain. Les sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices. » Alimentés par le luxe et l'oisiveté des citoyens, ils sont aussi nuisibles au vrai courage qu'aux bonnes mœurs, et fomentent tous les vices d' « une éducation insensée ». Et tous ces abus ont une cause unique : ce l'inégalité funeste introduite entre les hommes par la
distinction des talents et par Tavilissement des vertus n. ce Nous avons des physiciens, s'écrie Rousseau, des géomètres, des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres; nous n'avons plus de citoyens; ou, s'il nous en reste encore, dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigents et méprisés. Tel est Tétatoù sont réduits, tels sont les sentiments qu'obtiennent de nous ceux qui nous donnent du pain, et qui donnent du lait à nos enfants. »
Restrictions de Rousseau et modestie inattendue de eette eoneinsion. — Mais, ayant poussé sa pointe jusquelà, Rousseau bat en retraite et commence dès lors à ménager ses transitions vers un accommodement, en ces termes : « Je l'avoue cependant, le mal n'est pas aussi grand qu'il aurait pu le devenir ». La prévoyance éternelle a bien fait les choses et placé partout le contre-poison près du poison, comme dans les plantes. Fort de cette distinction, il envient à louer un peu les Académies, « ces sages institutions » qui servent de « frein aux gens de lettres » tous désireux d'y entrer. Et, après avoir flagellé les faux savants, « cette troupe de charlatans », qui éternisent leurs extravagances par la complicité de l'imprimerie, « cet art terrible », il ne craint pas de vanter « les savants du premier ordre, ces précepteurs du genre humain qui n'en ont point eux-mêmes ». Il voudrait les voir admis dans les conseils des rois pour faire concourir la vertu, la science et l'autorité à la félicité du genre humain. Pour nous, « hommes vulgaires », bornons-nous à remplir obscurément nos devoirs.
Voilà', avec un hymne final à la vertu, « science sublime des âmes simples », la conclusion modeste d'un auteur qui, dans ses prémisses, partait si bruyamment en guerre contre la civilisation, ses pompes et ses œuvres.
Mérites et défauts littéraires de ce discours. — Tel est ce discours, médiocrement composé, trop enluminé de figures et trop échauffé de ton, dont Rousseau dira : « Cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d'ordre.... C'est de tous mes ouvrages le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d'harmonie. » Il n'en était que plus curieux pour nous à
étudier, non seulement parce qu il étale les défauts ordinaires de Rousseau, mais parce que ses qualités dominantes y brillent déjà, notamment cette vigueur oratoire, cet art d'imposer Tidée par un développement dont la force s'accroît avec son ampleur même, ou de la resserrer dans des formules plus ou moins justes ou heureuses, mais qui se gravent dans la mémoire et tyrannisent la raison. Outre celles que nous avons déjà citées, notons encore celles-ci au passage : ce Les sciences, les lettres et les arts étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes dont ils (les hommes assemblés) sont chargés » ; — « On a de tout avec de l'argent, hormis des mœurs et des citoyens » ; — « Il y a mille prix pour les beaux discours, aucun pour les belles actions » ; — « Il n'a point fallu de maîtres à ceux que la nature destinait à faire des disciples » ; — ou encore cette autre, d'un goût plus douteux : « Sommes-nous donc faits pour mourir attachés sur les bords du puits où la vérité s'est retirée ? »
Les thèmes de Rousseau. — Remarquons soigneusement avant d'aller plus loin que ce discours énonce les idées principales de Rousseau sur la politique, la morale et l'éducation, et indique déjà une conciliation possible entre elles. La religion exceptée, nous y avons relevé, comme on verra par la suite, les thèmes qu'il développera dans toutes ses œuvres ultérieures, jusqu'aux Confessions, et dont la première en date est le Discours sur Vinégalité
Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes.
Sa division en deux parties. — D'une part, l'inégalité est à peine sensible dans l'état de nature, et son influence y est presque nulle; d'autre part, elle a tiré son origine et ses progrès des développements successifs de l'esprit humain et, en devenant sociable, l'homme est devenu méchant et esclave : telles sont les deux parties de la réponse faite par Rousseau à cette question mise au concours par l'Académie de Dijon en 1754 : Quelle est Voriginede l' inégalité parmi les hommes et si elle est autoriséepar la loi naturelle?
Tableau Idéal de l*état de nature. — RouSSeau trace
d'abord le tableau du véritable état de nature, celui dont la lecture faisait dire à Voltaire : « Vous donnez envie de marcher à quatre pattes ». Dans cet état idéal, Thomme est mû par deux ressorts antagonistes, celui de la conservation et celui de la pitié. Il trouve leur équilibre et leur jeu dans cette formule instinctive : Fais ton bien avec le moindre mal d' autrui qu'il est possible. La pitié tient lieu de lois, de mœurs et de vertus, nul n'étant tenté de désobéir à sa a douce voix ». Si le sauvage exerce sa vengeance, ce sera ce machinalement et sur-le-champ, comme le chien qui mord la pierre qu'on lui jette ».
La bonté de l'homme naturel et l*é¥oliitloD aoelale. — Il reste à expliquer comment un être si bon a pu se dépraver. Rousseau va donc s'appliquer à considérer et à rapprocher « les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable ». Il avoue que ses considérations seront conjecturales sur la suite des événements et il fait d'avance leur part aux objections que l'école dite historique n'a cessé d'élever depuis contre son système. Mais il fait remarquer que ses conclusions ne seront nullement conjecturales, puisqu'elles reposent sur les principes qu'il vient d'établir, lesquels n'en sauraient admettre d'autres. Après avoir pris cette précaution capitale, il désigne avec une précision parfaite les deux principaux facteurs du transformisme y comme disent aujourd'hui nos philosophes, à savoir «le laps de temps qui compense le peu de vraisemblance des événements », et «la puissance surprenante des causes très légères lorsqu'elles agissent sans relâche ». Il entreprend alors de retracer l'évolution naturelle des sociétés, de montrer « les routes oubliées et perdues qui de l'état naturel ont dû mener l'homme à l'état civil ». C'est l'objet de la seconde partie. Deuxième partie. — Le propriétaire, volIA l'ennemi. — Le début est fameux. « Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre
humain, celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ! » Le propriétaire, voilà l'ennemi ; et Rousseau le désigne tout d'abord, bien qu'il ne soit que le fruit tardif d'une corruption progressive.
Il la décrit, puis il reprend le thème du début, avec une force nouvelle « en continuant d'examiner les faits par les droits ». Le grand coupable c'est le riche; et il lui lance cette formidable apostrophe où gronde déjà tout l'orage d'aujourd'hui : «Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès du genre humainpour vous approprier sur la subsistance commune tout ce gui allait au delà de la voire? ^^ C'est le riche qui, « semblable à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture, et ne veulent plus que dévorer les hommes », a provoqué, par ses usurpations insatiables, les brigandages des pauvres; c'est lui qui, pour se défendre contre leur nombre, leur persuada par des raisons spécieuses de se donner « d'autres institutions qui lui furent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire »; lui enfin qui confisqua la liberté naturelle sous prétexte de fonder le droit civil.
Les ce conveiitlons yéDérales » qui ont consliliié les nations. — Idée première dn « Ciontrat soeial ». -^ Le droit é, iiiiflurrection. — Puis il fait, sur « les conventions générales » qui ont constitué les nations en corps politique et sur les diverses formes de gouv.ernement, des considérations succinctes dont le développement « serait la matière d'un grand ouvrage ». Nous les retrouverons dans le Contrat social, y compris le droit à l'insurrection qu'il formule en ces termes : « L'émeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets ».
Résumé des causes politiques et s(»eiales d'inégalité. — En résumé, l'évolution de l'inégalité a trois périodes qui sont successivement : l'établissement de la loi et des droits
de propriété; puis celui de la magistrature; enfin le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire. A ces trois causes politiques, Rousseau ajoute quatre sortes d'inégalités, extérieures en quelque sorte à l'action du gouvernement et qui sont : la richesse, la noblesse ou le rang, la puissance, le mérite personnel, ce dernier étant la cause première des inégalités et la richesse les condensant toutes à la fin. Il estime qu'il en a dit assez, pour montrer l'effroyable chaîne de maux et de crimes qui dérivèrent de ses inégalités, jusqu'à ce que vînt enfin le monstre que Rousseau, s^inspirant sans doute d'une admirable image de Lucrèce sur la superstition, fait surgir « du sein de ces désordres et de ces révolutions, élevant par degrés sa tête hideuse* ». Il a, comme il dit, fermé le cercle et touché au point de départ, puisque le despotisme ramène les hommes à une nouvelle égalité, celle du néant; et, par la loi du plus fort, à un nouvel état de nature, « le contrat du gouvernement étant dissous par le despotisme ».
Tableau pessimiste de la soeiété. — Hardiesse réwolatlonaalre de la conclusion. — En somme, et en considérant les positions intermédiaires, un assemblage (Thommes artificiels et de passions factices; de Vhonneur sans vertu ; de la raison sans sagesse^ et du plaisir sans bonheur y voilà la société aux yeux du sage. La conclusion s'impose et à la question de savoir si l'inégalité est autorisée par la loi naturelle, Rousseau ose répondre, en finissant : « Il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. »
Pourquoi ce discours est un des chefs-d'œuvre de Rousseau. — Toutes ces hardiesses, plus ou moins conjecturales, étaient présentées avec une candeur de ton, une force de raisonnement, une solidité de style, une justesse et une poésie d'images, qui font de ce discours un des plus incon-
Quœ caput a cceli regionibus ostenlabat, Horribiii super aspectu mortalibus instans....
testables et des plus caractéristiques chefs-d'œuvre de Rousseau, « celui de tous mes écrits, déclare-t-il dans les Confessions^ où mes principes sont manifestés avec le plus de hardiesse, pour ne pas dire d'audace ».
Trois obJecttoBS contre ce dlaconra. — Mais après avoir rêvé, raisonné, protesté avec l'auteur, le lecteur se sent l'esprit inquiété par des objections que nous ramènerons à trois principales : Où Rousseau prend-il le modèle de son état de nature? — Y revenir serait donc le remède au mal social ? — En tout cas^ sous un mauvais gouvernemsnt, l'insurrection serait-elle le premier des droits et le plus saint des devoirs?
Examen des réponses de Ronsscan A ces objections.
— Le ponr et le contre. — A ces trois ordres d'objections, Rousseau a répondu plus ou moins directement, dans le corps même du discours, dans la dédicace qu'il en fit aux a magnifiques, très honorés et souverains seigneurs » de la république de Genève, au risque « d'être coupable de quelque transport indiscret dans cette vive effusion de son cœur » ; dans sa préface ; dans ses polémiques notamment avec le métaphysicien et naturaliste Bonnet de Genève, M. Philopolis, sous le masque ; enfin dans les notes qu'il ajoute, selon « sa coutume paresseuse de travailler à bâton rompu ». Résumons ces réponses, conformément à notre dessein de chercher, dans Rousseau lui-même, le pour et le contre, ce qui est le plus court et le plus sûr moyen de trancher les polémiques innombrables qui hérissent les abords et masquent la vraie nature de ses écrits.
Première objection sur la réalité de l'état de nature.
— Avec Hobbes, et peut-être avant lui, trois contemporains de Rousseau l'avaient évidemment amené à considérer la fiction de l'état de nature, et à en tirer les conséquences politiques et morales qui sont l'âme de ce discours et de tous ses écrits. L'un est certainement l'auteur de V Esprit des lois qui écrit (1. VIII, c. m) : « Dans l'état de nature, les hommes naissent bien dans l'égalité, mais ils n'y sauraient rester. La société la leur fait perdre; et ils ne redeviennent égaux que par les lois «.L'autre est le jurisconsulte genevois Burlama-
qui qu'il cite en ces termes, dans sa préface : « L'idée du droit, dit M. Burlamaqui, et plus encore celle du droit naturel, sont manifestement des idées relatives à la nature de l'homme. C'est donc de cette nature même de l'homme, continue-t-il, de sa constitution et de son état, qu'il faut déduire les principes de cette science. » Le troisième, qu'il lisait assidûment, estimait fort, mais qu'il ne cite pas ici, est ButTon qui avait dit textuellement dans son Histoire naturelle: c< Un sauvage absolument sauyage... serait un spectacle curieux pour un philosophe; il pourrait, en observant son sauvage, évaluer au juste la force des appétits de la nature ; il y verrait l'âme à découvert... et peut-être verrait-il clairement que la vertu appartient à l'homme sauvage plus qu'à l'homme civilisé, et que le vice, n'a pris naissance que dans la société. » Ces quelques lignes ne contiennent-elles pas en germe, en puissance^ comme il aimait à dire, toute la mécanique sociale et toute la thèse morale de Rousseau !
Une réponse péremptolre aux objections de « l*école historique ». — La Considération de l'état de nature et « l'histoire hypothétique des gouvernements » seront donc pour le théoricien social, une hypothèse servant à remonter à la vérité des principes, sinon une histoire adéquate aux faits, et, dans l'espèce, une fiction de droit. Rousseau s'est expliqué là-dessus, à maintes reprises, et avec une clarté qui semblait devoir écarter toutes les méprises, et ruiner par Irf base les objections obstinées que lui font encore de nos jours, au nom de la réalité des faits, les théoriciens spéciaux de l'école dite historique*. Qu'il nous suffise ici de citer ce passage entre autres : « Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, pliùs propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine^ et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. » Voilà la première
1. Cf. là-dessus et dans notre sens La'snience sociale coniemporainef par ■Alfred Fouillée, Paris, Hachette, 1885, 1. 1, c. i et v.
réponse de Rousseau et elle nous paraît péremptoire.
Réponse A la deuxième objection. — Reste Tobjection que si cet état de nature est la panacée sociale, il faut la retrouver et employer tout notre esprit à nous rendre bêtes. A Voltaire qui disait : « Vous donnez envie de marcher à quatre pattes 55, Rousseau eût pu répliquer sur le même ton que, dans son discours, il prouvait justement combien la conformation physique de Thomme s'oppose à cette allure ; sa conformation morale, œuvre des siècles, ajoutée à celle de la nature, ne s'y oppose pas moins. « Que ceux qui se sentent capables d'aller reprendre dans les bois leur antique et première innocence n'hésitent pas! » Pour Jean-Jacques, il donnait à entendre, non sans finesse, qu'il n'était plus bon qu'à être « le roi des ours » de Mme d'Épinay, assez semblable en somme au citoyen civilisé qui « fait sa cour aux grands qu'il hait », et que s'il n'était, de par son humeur, qu'une chouette, suivant le mot de la Pompadour, du moins était-il celle de Minerve, selon la réplique d'une femme d'esprit. « Quant aux hommes semblables à moi, dit-il, dont les passions ont détruit pour toujours l'originelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes et de glands, ni se passer de lois et de chefs ; ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles; ceux qui verront, dans l'intention de donner d'abord aux actions humaines une moralité qu'elles n'eussent de longtemps acquise, la raison d'un précepte indifférent par lui-même et inexplicable dans tout autre système ; ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au bonheur des célestes intelligences : tous ceux-là tâcheront, par l'exercice des vertus qu'ils s'obligent à pratiquer en apprenant à les connaître, à mériter le prix éternel qu'ils en doivent attendre, ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres. »
Réponse ù. la troisième objection. — Mais alors on abdique le droit de révoquer le pacte social? Rousseau semble en convenir formellement, au moins dans ces deux passages : « Les établissements humains paraissent, au premier coup d'oeil, fondés sur des monceaux de sable mouvant:
ce n'est qu'en les examinant de près, ce n'est qu'après avoir écarté la poussière et le sable qui environnent Tédifice, qu'on aperçoit la base inébranlable sur laquelle il est élevé, et qu'on apprend à en respecter les fondements » ; — « Mais les dissensions affreuses, les désordres infinis qu'entraînerait nécessairement ce dangereux pouvoir (le droit de renoncer à la dépendance), montrent, plus que toute autre chose, combien les gouvernements humains avaient besoin d'une base plus solide que la seule raison, et combien il était nécessaire au repos public que la volonté divine intervînt pour donner à l'autorité souveraine un caractère sacré 'et inviolable qui ôtât aux sujets le funeste droit d'en disposer. » Ces considérations, difficiles à concilier avec les autres, et dont la dernière vient après l'éloge sophistiqué d'une déclaration de principes de Louis XIV, sontelles de simples précautions oratoires, comme semble l'indiquer cette remarque finale : « J'ai tâché d'exposer l'origine et le progrès de l'inégalité, l'établissement et l'abus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l'homme par les seules lumières de la raison et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à Vautorité souveraine la sanction du dcoit divin »? Nous penchons pour l'affirmative. Ici Rousseau, après les hardiesses relevées ci-dessus, rompt et prend des parades, mais le Contrat social porta ensuite à ses adversaires un coup droit qui ne laisse pas de doute sur ses sentiments agressifs, dans l'espèce. On peut tenir Rousseau pour un théoricien du droit à l'insurrection considérée, en face du despotisme, comme le premier des droits et le plus saint des devoirs, ou du moins comme un partisan déclaré du droit de la résistance à l'oppression, selon la formule des Droits de l'homme.
« Mais suivons le fil de notre hypothèse » comme dit ici Rousseau revenant à son thème primordial de la société cause de la dépravation de l'homme. Nous touchons au bout d'ailleurs, car il ne nous reste plus qu'à examiner la Lettre d'Aletnbert,
ÉTUDES LITTÉRAIIES. II. — 9
La Lettre sur les spectacles.
La thèse do ce tliéAtre utile » dans Diderot. — « Ge
n'est pas au théâtre de remplacer TÊvangile 5), aurait dit M. de Lamoignon à Tauteur de Tartuffe; Fauteur du Fils naturel pensait exactement le contraire, quand il s'écriait avec son humour ordinaire : « Ah ! mes amis, si nous allons jamais à la Lampedouze [île déserte entre Tunis et Malte) fonder, loin de la terre, au milieu des flots de la mer, un petit peuple d'heureux , ce seront là nos prédicateurs (les théâtres),... Tous les peuples ont leurs sabbats et nous aurons aussi les nôtres. Dans ces jours solennels on représentera une belle tragédie qui apprenne aux hommes à redouter les passions, une bonne comédie qui les instruise de leurs devoirs et qui leur en inspire le goût. »
Répliques de Bousseau. — Contre la poryatlon par la tragédie. — Il n'y a ni tragédie, ni comédie capables de produire ces effets, réplique Rousseau, dans les circonstances qu'on a vues plus haut. Pour ce qui est de la tragédie, il lui refuse toute purgation efficace des passions. La pitié à laquelle elle mène par la terreur n'est qu' « un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions, une pitié stérile, qui se repaît de quelques larmes, et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité ». Objectera-t-on les a pleureuses de loges si fières de leurs larmes y> ? Il réplique avec une ironie âpre et éloquente : « Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans les fables et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à exiger de lui? N'est-il pas content de luimême? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme? Ne s'est-il pas acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient de lui rendre? Que voudrait-on qu'il fît de plus? Qu'il la pratiquât lui-même? // n'a point de râle à jouer, il n'est pas comédien. »
Inutilité de la eomédle* — « Arlequin sanvage » et le système de Rousseau. — Quant aux comédies, les meilleures ne valent rien, témoin par exemple, V Arlequin sai^
vage de Delisle, pièce de la foire pour laquelle Rousseau paraît avoir une prédilection que la conformité du sujet avec son système suffit à expliquer*. Ce n'est pas « le sens et la simplicité du personnage » qui lui valent le l)on accueil des spectateurs, car nul ne voudrait lui ressembler : il n'est dû qu'aux « idées neuves et singulières » de la pièce.
Roosaeaa contre «le Misanthrope », Molière et le publie.
— Pour prendre un exemple décisif, il examinera « de toutes les comédies de Molière celle qui contient la meilleure et la plus saine morale », le Misanthrope. « Vous ne sauriez me nier deux choses, avance-t-il : l'une, qu'Alceste dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien ; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. » Quant à Philinte, « le sage de la pièce», « c'est un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons;... qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ». Il est vrai d'ajouter que dans cette comédie, « quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fît des pièces répréhensibles, il était personnellement honnête homme ». Le vrai coupable en vérité, c'est le public et
1. On y trouve en germe le système de Rousseau. Le fait est assez curieux pour être établi. — « Arlequin : Vous êtes fous, car vous cherchez avec beaucoup de soins une infinité de choses. Vous êtes pauvres, parce que vous bornez vos biens dans l'argent ou d'autres diableries, au lieu de jouir simplement de la nature comme nous, qui ne voulons rien avoir afin de jouir plus librement de tout ; vous êtes esclaves de toutes vos possessions, que vous préférez à votre liberté et à vos frères, que vous feriez pendre s'ils avaient pris la plus petite partie de ce qui vous est inutile. Enfin vous êtes ignorants, parce que vous faites consister votre sagesse à savoir les lois, tandis que vous ne savez pas la raison qui vous apprendrait à vous passer de lois comme nous. » — Voilà, ce nous semble, le premier grand principe de Rousseau, et cet aveu de Lélio n'est-il pas le troisième, sa conclusion 7 — oc Lélio : Oui, mon cher Arlequin, nous sommes des fous, mais des fous réduits à la nécessité de l'être. »
— Cette petite pièce, longtemps fameuse, fut écrite en 1721 par Delisle de la Drevetière, et il faut compter son auteur parmi les plus oseurs, comme dira le père de Figaro.
non Molière, car <c le désir de faire rire aux dépens du personnage Ta forcé de le dégrader contre la vérité du caractère ». Tant il est vrai, comme le remarque ailleurs Rousseau, q\ï « au lieu de faire la loi au public, le théâtre la reçoit de lui ». Et voilà pourquoi cette « admirable pièce n'aboutit qu'à faire rire aux dépens d'un honnête homme; sur celle-là jugeons des autres ». La stérilité de la morale de théâtre est donc évidente aux yeux de Rousseau. Peu lui importent d'ailleurs les fines distinctions des esthéticiens sur les alliances tacites de la moralité et de l'art, il lui suffit d'avoir prouvé que « ces productions d'esprit, comme la plupart des autres, n'ont pour but que les applaudissements ».
Rouflseaii et les autorités pour et contre c le théAtre utile ». — Dès lors le théâtre lui apparaît comme un danger public, et il fait le tableau des ravages qu'il exercerait par exemple parmi les Montagnons, ces candides habitants de sa Salente suisse, comme pour l'opposer à celui des sabbats de la Lampedouze. Il condamne donc le théâtre en bloc, et s'il se sépare en cela d'une autorité formidable, d'Aristote, le premier en date et en talent des critiques partisans du théâtre utile^y du moins a-t-il pour lui Bossuet. Gela peut se plaider, comme on dit au Palais.
D'ailleurs Rousseau se rencontre de nouveau, ici comme en bien d'autres endroits, avec l'auteur de la Politique^ en reconnaissant la nécessité de divertissements à l'usage des artisans et des mercenaires, pour leur délassement^ (■jrpôç àvaTcaudiv). Mais il ne les demandera pas au théâtre; la nature en fournira les décors et la simplicité des mœurs en sera l'assaisonnement : des joutes de bateliers sur le lac l'été, et des « bals entre de jeunes personnes à marier » l'hiver, voilà les fêtes lacédémoniennes et économiques qui conviennent à Genève : et telle est, après d'éloquentes digressions, sa conclusion sur ce sujet litigieux.
1. Aristote charge formellement les spectacles de procurer au public de sa cité déale, la musique aidant, quelque purgation et un allégement agréable, càvu