‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 40 sur 49 · Cf E. Faguet, Dix-huitième siècle, op. c, p · texte numérisé non relu

Cf E. Faguet, Dix-huitième siècle, op. c, p

par tous les orateurs de la Révolution. C'est Rousseau qui a infusé à notre littérature cette éloquence dont le secret était perdu depuis Bossuet, et qui n'a cessé depuis de nous en offrir le modèle le plus suivi. On pourrait aisément faire toucher du doigt Tinfluence de la prose de Rousseau sur les plus véhéments orateurs, comme sur les plus délicats écrivains de ce temps. Remarquons seulement, sans désigner personne, que nos contemporains les plus voisins de la perfection dans l'art d'écrire sont ceux qui ont tempéré le lyrisme et l'éloquence de Rousseau par l'atticisme de Vokaire, et non les malavisés qui répètent avec la dédaigneuse marquise du Deffand : « J'estime et j'aime trop le style de Voltaire, pour goûter celui de Jean- Jacques. »

Les Ronsseauistes d*oiitre-Rhln. — Un ce génie dn monde ». — Un monde qui commence. — Mais C*est de l'autre côté du Rhin que le lyrisme de Rousseau a produit tous ses effets, et, en ce sens, les Allemands ont raison de prétendre que l'influence de cet écrivain a été plus grande chez eux que chez nous. Gomme il s'agit surtout ici de l'influence de ses idées et de ses sentiments, nous pouvons nous en consoler, car le meilleur de Rousseau nous reste, qui est son style. Cette distinction faite, que d'éminents Rousseauistes^ — c'est le mot d'outre-Rhin, — à saluer! Voici Goethe, le père de Werther, ce premier né des innombrables fils de Saint-Preux ; et Schiller, auteur de ces Brigands échappés des marges du Discours sur l'Inégalité, et créateur de ce marquis de Posa, exalté jusqu'au martyre par les doctrines du Gontrat social ; et Kant qui complète si utilement la métaphysique du Vicaire savoyard; et Fichte, disciple authentique de Jean-Jacques, père véritable du socialisme moral et maître avoué de Ferdinand Lassalle ; et tous ces ardents philosophes et poètes de la période de trouble et d'assaut ; et enfin tous ces pédagogues qui corrigèrent ou outrèrent l'Emile, depuis Herder jusqu'à Pestalozzi et à Basedow. Mais on pourrait faire le tour de la littérature européenne sans perdre la trace de Rousseau. Il fut en effet un génie du monde, selon une

autre expression chère aux Allemands, et Ton a même pu dire qu'il était Vécrivain de demain^ tant il reste le contemporain des plus hardis d'aujourd'hui. « Avec Voltaire c'est un monde qui finit, avec Rousseau c'est un monde qui commence 5?, prophétisait Goethe au seuil de ce siècle, et sa fin n'est pas faite pour démentir V Olympien,

Ii*ldéallsine de Jean- Jacques. Une allég;orie platonicienne. — Mais d'où vient, en dernière analyse, la puissance permanente de l'action de Rousseau sur les masses, encore plus que sur les individus? Elle ne vient pas seulement du fond de ses idées qui est emprunté, comme le montraient déjà et Buffon et Laharpe, et bien d'autres, et parfois leur auteur lui-même. Elle ne vient pas seulement de cette éloquence lyrique qui a tout enflammé, non plus que de cette logique décisionnaire qui a tout systématisé. Elle vient par-dessus tout de la sincérité de sa foi à l'idéal. « Rousseau, dit excellemment M. Paul Janet, est une sorte de platonicien imprégné de sensualisme. Il est spiritualiste comme Platon. Gomme lui, il aie goût de l'idéal, le rêve du mieux. 5) Ge rêve du mieux, voilà justement la voix intérieure qui le sauvait de lui-même, en l'élevant au-dessus des sophismes de sa raison et des misères de son être moral. Pour obéir à ses appels il a soufi'ert; lui aussi il a cherché, en gémissant, et c'est ce dont il faut le louer pour finir. Nous y emploierons, pour le faire court, une de ces allégories qu'il aimait.

Il a écrit dans quelque endroit de son chef-d'œuvre : « En méditant sur la nature de l'homme, j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un l'élevaità l'étude des vérités éternelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l'autre le ramenait bassement en lui-même, Tasservissait à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux njouvements contraires, je me disais : Non, l'homme n'est point un. y> Ainsi, disait son maître en idéalisme, Platon, qui comparait ces

deux mêmes principes à Taltelage ailé qui doit élever le char de Tâme jusqu'à cette région supérieure du ciel, où, dans un ravissement divin, elle contemplera les essences, ce les vérités éternelles », si le cocher du char a maîtrisé le coursier rétif qui, le long du chemin montueux, cherche à se rejeter vers la terre. Rousseau a été un cocher médiocre de ce char allégorique. Mais si généreux étaient les élansdu bon coursier qu'il Ta emporté sur Tautre, et que Tâme de Jean-Jacques, après des chutes profondes, a achevé la pénible ascension vers l'idéal. Là elle a été du nombre de celles qui, selon l'auteur du Phèdre^ « troublées par les coursiers, contemplent difficilement les essences », mais du moins a-t-ellc entrevu ce vrai^ ce beau et ce hierij dans lesquels son ami Diderot, une autre âme troublée, saluait sa « Trinité ». Dans ses œuvres, dans « ses livres, transmis à ht postérité », comme il dit, en défiant les outrages de ses envieux, avec l'accent et les mots mêmes de Tacite, il a reflété l'éblouissement de cette vision rapide ; et les rayons d'idéal qu'il a fait jaillir ainsi du chaos de ses idées et de ses sentiments, lui font encore une visible auréole. Aussi la postérité lui doit-elle tout l'honneur qu'il attendait d'elle, « la seule gloire qui ait jamais touché son cœur », à l'en croire. Elle lui devait môme les statues dont il se déclarait digne, en face de ses contradicteurs, et que les hommes de 89 s'empressèrent de lui décréter, hommage d'autant plus significatif qu'ils ne l'ont rendu qu'à lui^

l.Dans la séance de l'Assemblée nationale du 11 juillet 1790, à V unanimité. Voir le Moniteur à cette date. — La troisième république a exécuté le décret de la première, et Jean-Jacques a aujourd'hui sa statue près du Panthéon.

Page 1