‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 39 sur 49 · JUGEMENT GËNÉRAL SUR L'HOSIHE ET SUR L'AUTEUR · texte numérisé non relu

JUGEMENT GËNÉRAL SUR L'HOSIHE ET SUR L'AUTEUR

Appels de Rousseau A la Juste postérité. — Rousseau, comme les héros de son cher Plutarque, pensait souvent à la postérité, et en appelait volontiers à elle de tous les dénis de justice dont il accusait ses contemporains.

« La seule gloire qui ait jamais touché mon cœur, écrivait-il, est rhonneur que j'attends de la postérité et qu'elle me rendra parce qu'il m'est dû, et que la postérité est toujours juste. » Après un siècle écoulé et, à considérer l'ensemble des études dont il vient d'être l'objet, on peut estimer que la postérité lui marchande encore trop l'honneur qui lui est dû, et qu'en somme sa pleine justice est bien lente à venir. Que de réticences se mêlent à tous les éloges I et quel tort font encore aux mérites de l'écrivain, et même à certaines vertus de l'homme, les fautes de sa vie et les outrances de ses idées ! Et pourtant que de circonstances atténuantes pour les unes, et çà et là que de sages corrections apportées aux autres, à tout prendre ! Mais il faudrait tout prendre.

Rousseau ne veut pas être « connu A demi ». — Devoirs de la critique envers son g^énle. — Ah! qu'il avait raison d'écrire à M. de Malesherbes : « Ce qui peut m'être le plus défavorable est d'être connu à demi. » Mais aussi pour tenter de le connaître tout entier, quel labeur ! L'assumer est pourtant le premier devoir de la critique envers ce génie complexe. Rousseau, après tout, n'est pas un monstre incompréhensible, quoi qu'on veuille dire ; mais il est souvent, dans ses actes et quelquefois dans ses théories, une

énigme que ni la sagacité ni Tesprit ne sauraient suffire à déchiffrer. Il y faut joindre un patient interrogatoire de tous les témoins à charge* et à décharge, une lecture vigilante de toutes ses œuvres, et un compte scrupuleux des diverses influences qu'il a exercées et exerce encore sur la politique, la religion, la morale et la littérature.

Ainsi inscrit dans ce cercle de recherches, Jean- Jacques peut encore échapper par plus d'un point à ses. critiques, mais du moins ont-ils acquis le droit de dire leur sentiment sur cette fi ère déclaration dix fois réitérée du pauvre grand homme : « A charge et à décharge, je ne crains point d'être vu tel que je suis ». Voici le nôtre, sans étaler davantage nos preuves, car elles sortiraient désormais du ton comme du cadre de cette étude.

L'homme. — Clrconstancea atténuantes de se« fautes. — Les tares morales et même physiques qu'il devait à ses ce origines un peu troubles et limoneuses»', une éducation déplorablement négligée, une sensibilité dévoyée dès l'âge de sept ans par la lecture des romans et par la sensiblerie d'un père volage, un caractère exalté par la lecture précoce de Plutarque et par les commentaires politiques qu'y ajoutait à tort et à travers le citoyen Isaac Rousseau, certaines camaraderies et rudesses de l'atelier, les inévitables souillures du vagabondage et de l'office, enfin toutes les suggestions de la misère et de la faim, mauvaise conseillère, comme dit le poète, nous semblent être des excuses suffisantes pour les polissonneries de son enfance et pour les pires aventures de son adolescence.

Une seule faute n'est pas vénielle dans cette période, c'est celle du vol d'un ruban, qu'une fausse honte l'empêcha d'avouer et dont il chargea une pauvre jeune fille domestique comme lui, chez madame de Vercellis. Mais sur quel ton il s'accuse ici! Non, un remords si éloquent, si cuisant, après quarante ans écoulés, ne peut partir d'une

1 . Y compris parmi ces derniers, plutôt que parmi les premiers, M. Henri Beau- (iouin, qui paraît au moment où nous allions mettre sons presse La vie et les œuvres de J.-J. Fovsseau. Paris, LamuUe et Poisson, 1891. (Voir d'ailleurs notre Bibliographie, p. IV.)

2. La famille de Jean-Jacques^ par Eugène Ritter. Genève, 1878, p. 8.

de ces « âmes cadavéreuses » qu'il avait en horreur. Et cette confession n'est pas pour nous donner le change, car il y en ajoutera une plus grave encore, celle de Tabandon de ses cinq enfants, qu'il fît déposer successivement à l'hôpital, dès leur naissance. Voilà Paveu qui a longtemps déconcerté ses apologistes les plus intrépides, qui lui aliène bien des lecteurs, et discrédite singulièrement ses maximes. Aussi ne plaiderons-nous ici ni l'invraisemblance ni même quelque accès précoce d'une folie trop avérée, plus tard. Sans nous arrêter à toutes les excuses qu'il tire tour à tour ou de ses convictions àe « citoyen de la république de Platon », ou encore de sa misère, de son désir de soustraire ses enfants à l'influence de la famille Levasseur, nous irons droit à la vraie coupable qui fut ici son indigne compagne. C'est ce que nous savons aujourd'hui, et ce que le pauvre Rousseau a failli avouer plus d'une fois. Cependant il eut la force de se taire, par une générosité bien mal adressée et bien irritante pour qui sait le fond des choses. Mais c'est tout, et après cette faute vénielle de son mensonge de laquais, après cette faute si grave, mais partagée et même provoquée, de l'abandon de ses enfants, que reste-t-il donc dans sa vie qui légitime les répugnances que certains affichent encore si hautement et qui discréditent ses meilleures idées? Et d'autre part, n'a-t-ilpas eu un prodigieux mérite à s'affranchir assez des instincts vicieux et des mauvais exemples de la première partie de sa vie, pour s'élever jusqu'à l'honnêteté et à la dignité constantes, sauf une défaillance, de son âge mûr et de sa vieillesse ? Ne renvoyait-il pas 45 louis sur 50 que lui adressait le duc d'Orléans, pour de la musique copiée, fait connu seulement par le témoignage de Frédéric II qui le tenait de Maupertuis?Et quel surcroît d'excuses dans la noble énergie qu'il a mise à secouer sa paresse de vagabond, à nourrir et à affranchir son génie? En conscience, peut-on se répéter aujourd'hui, même tout bas, ce que Mme de Choiseul écrivait, en 1766, à Mme du Deffand : « Je ne serais pas du tout étonnée qu'on me prouvât que Rousseau n'est pas un honnête homme » ?

Ses travers et «es mérites. — Son orgueil et «on eas pathologilqiie. — Dès lors, pourquoi lui reprocher si fort son humeur dëfiante et chagrine, la versatilité de ses affections et le peu de sûreté de son commerce, son orgueil ou encore sa promptitude à fuir devant un arrêt du Parlement? Et d'abord on est mal venu à accuser de lâcheté le seul des écrivains militants de cette époque qui osât signer tousses écrits, et quels écrits! celui dont Mirabeau, qui s'y connaissait, a pu louer « Tinflexible courage ». Ses défiances en toutes circonstance^, après sa fuite de Montmorency, sont pénibles à lire ; mais il avait été, pendant la première moitié de sa vie, le plus confiant des hommes, et il faut bien reconnaître qu'à partir de sa rupture avec Mme d'Épinay et les philosophes, depuis Tarrêt du Parlement contre VÉmilôy jusqu'à l'interdiction par la police de lire en public ses Confessions^ en passant par la mystification de Walpole et de Hume, par les machinations de Voltaire et par les ostracismes de ses compatriotes, tous les coups qui le frappaient pouvaient lui paraître concertés.

D'ailleurs, à travers toutes ses brouilleries, après ces ruptures théâtrales dont un de ses compatriotes disait récemment qu'elles sont un « tic genevois », dans les plus sombres accès de son délire des persécutions, jamais il n'a calomnié sciemment un ancien ami. Bien plus, jamais on ne l'entendit médire d'un ennemi ou d'un confrère. Sa réputation de sincérité était si bien établie, près de ceux qui le connaissaient, que Mme d'Épinay, voulant faire arrêter par la police les lectures des Confessions qu'il faisait en public, écrivait à M. de Sartines qu'il « suffisait de lui faire donner sa parole^ parce qu'il la tiendrait ». On a d'ailleurs des preuves abondantes et sans réplique de sa bienveillance, de sa charité et de sou désintéressement.

Il n'a été insolent qu'avec les grands ; mais on ne peut nier qu'il ait fait des sacrifices difficiles à son indépendance. Il reste vrai que son orgueil fut quelquefois haïssable, surtout pour ses contemporains, mais songeons àTardeur des contradictions qu'il essuyait, de toutes parts, à l'impertinence des critiques que le roi de l'esprit faisait

pleuvoir sur ce plébéien de la littérature. Il Ta déclaré luimême : ce Cette passion factice s'était exaltée en moi dans le monde et surtout quand je fus auteur : j*en avais peutêtre encore moins qu'un autre, mais j'en avais prodigieusement y> ; et surtout il ne s'en cachait pas, tout prêt à crier avec Corneille :

Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on en dit.

- Et s'il a encore besoin ici et ailleurs d'un supplément d'excuses, n'oublions pas d'abord que cette dilatation de son moi était maladive, pathologique, comme on dit, et que l'infirmité spéciale dont il souffrait depuis l'enfance, a pour effet bien connu d'aigrir et d'assombrir l'humeur jusqu'à la folie. C'est là qu'il faut voir la source intermittente des frasques du dernier tiers de sa vie.

11 a été beaucoup aimé et « Il est Impossible de ne pas l'aimer ». — Sens de cette formule d'amnistie. — Tel fut son cas ; mais il faut le plaindre, surtout si Ton veut bien remarquer que non seulement il fut très malheureux, mais qu'il a beaucoup aimé! Il est vrai aussi qu'il fut beaucoup aimé. Quelles déficatesses dans l'amitié de Milord Maréchal! quels dévouements dans celle de Moultou! quelle abnégation dans celle de Mme Latour de Franqueville, et toujours et jusqu'à la dernière heure que de protecteurs empressés à remplacer ceux qu'il rebutait! Et, après sa mort, quelles ardentes sympathies pour sa personne ! combien de lecteurs et de lectrices s'écrièrent avec Mme de Staël : « Oh ! Rousseau, qu'il eût été doux de te rattacher à la vie !... Que rarement on sait consoler les malheureux ! Qu'on se met rarement au ton de leur âm,e! » Oui, envers Rousseau, l'indulgence est un devoir et d'autant plus noble que plus on connaît les hommes, plus on lui pardonne. « 11 nous sera toujours impossible de ne pas aimer Jean-Jacques Rousseau», déclarait naguère Sainte-Beuve; et, hier encore, un des critiques les plus délicats de ce temps, renouvelait la même déclaration en termes presques identiques*, tant ce

1. ce II m^est impossible d& ne pas l'aimer. Je sens qu'il fut bon. » Jules Lemaitre, Journal des Débats^ 29 juin 1891.

cri uniforme : « Il est impossible de ne pas aimer Jean- Jacques», part spontanément du cœur, dominant le tumulte des sentiments qu'on a éprouvés en le lisant. C'est la formule d'amnistie pour l'homme, celle qui l'eût le plus ému, lui qui a si souvent déclaré son besoin d'être aimé, « ce besoin d'attacher son cœur, satisfait avec plus d'empressement que de choix », comme il le confesse. Et ce besoin qui a, dit-il, ce causé tous les malheurs de sa vie », doit bien par une juste compensation, en être la principale excuse. Mais, après tout ce qu'on sait, cette formule d'amnistie est, en outre, un hommage significatif à son génie et peut servir à mesurer son charme.

L*aiiteiir. — Examen de ses Idées. — Ce génie fut bienfaisant, en somme. Pour s'en convaincre, il suffit de faire ce que Rousseau appelle le compte des plies et des moins.

Il fait sien le principe du stoïcisme : vivre conformément à la nature, et en tire, comme nous l'avons vu, une politique, une pédagogie, une morale et une religion. Résumons-les.

La politique de Roasseau. — Le peuple souverain et l'égalité Idéale. — En politique, il a détrôné toutes les puissances pour faire régner seule la volonté générale. Il tend à réaliser l'égalité idéale. Certes, il lègue à ses successeurs de redoutables problèmes, tels que le soin d'accorder cette égalité avec la liberté et la propriété. Mais il leur a du moins désigné dans la volonté générale la reine légitime du monde moderne, et on sait si son empire s'étend tous les jours. Les hommes de la Révolution se montraient donc à la fois reconnaissants et conséquents avec leurs principes, depuis la Déclaration des droits de l'homme, en faisant porter solennellement devant eux le Contrat social^ le jour où ils escortaient au Panthéon les restes de Rousseau.

La pédag;o|;ple de Rousseau et son Influence sur les dernières réformes de rinstruction publique. — Parmi les utopies de sa pédagogie, brillent des vérités que les éducateurs modernes ne se bornent pas à célébrer officiellement, quoi qu'en disent certains détracteurs de leurs réformes, mais dont ils s'inspirent visiblement. Une certaine

confiance dans le développement naturel des facultés de l'enfant; un appel direct à ses curiosités instinctives et à sa dignité naissante; la diminution de la concurrence dans les classes ; la substitution des interrogations multipliées, des développements motivés et spontanés et des leçons de choses^ en prenant le mot dans un sens large, aux leçons eœ cathedra; et, pour préciser, l'enseignement du dessin par la copie directe des objets, présentés dans la réalité de leurs trois dimensions ; le respect des droits de l'écolier à la vérité démontrée et non imposée, aux libres exercices du corps et de l'esprit, à la santé et au grand air, sont autant de conquêtes de Rousseau sur le pédantisme et sur cette défiance séculaire dont l'enfance était l'objet. En un mot, la pédagogie moderne, sans diminuer chez l'élève Veffort nécessaire^ se préoccupe de le provoquer par Vexcitation agréable; et, en cela, elle relève tout entière de Rousseau. La morale de Rousseau. — Le <c sixième sens ». — Foule, qualité et hommages de ses disciples. — Tout étrange que le fait puisse paraître à ceux qui ont lu les Gon-fessions et savent ses fautes, Rousseau ouvrit une école de vertu où il dogmatisait sur ce sens moral, qu'il appelait le ce sixième sens ». Les disciples affluèrent. Les uns, mesurant sans doute les mérites de ses relèvements, et l'étendue de l'expérience de ce parvenu de la morale, à la profondeur de ses chutes, saluaient en lui « l'apôtre de la vertu», estimant qu' ce il ne fut jamais peut-être d'homme aussi vertueux ». Ces expressions sont de Mirabeau, mais la caution est médiocre. D'autres, moins indulgents, pensaient comme Mirabeau le père : c< Vous êtes toujours vrai, selon votre conscience momentanée ». Et qu'on ne voie pas ici une ironie, un pendant à la théorie sceptique des opinions successives^ car Vami des hommes ajoute : ce Je ne connais pas de morale qui pénètre plus que la vôtre; elle s'élance à coups de foudre ; elle marche avec l'assurance de la vérité. » Et ce fut ensuite l'opinion du plus grand nombre qui ne s'inquiéta plus de savoir si Rousseau avait prêché d'exemple. Les femmes déclaraient, comme Mme Roland : ce II inspire la vertu », ou, comme Garnot devant la Convention et du

haut de son fauteuil présidentief : « Il a vivifié la morale». On aura beau multiplier les réserves sur les qualités du moraliste et de la morale, et objecter avec raison qu'il n'a pas su graduer les devoirs, que sa morale sensitive est des plus périlleuses, il n'en reste pas moins établi que Rousseau fut, dès la fin du siècle dernier, le directeur de conscience d'une foule d'honnêtes gens. C'est un fait, et il faut le constater, en répétant à son honneur ce jugement d'un sagace historien des hommes et des idées de ce temps-là : a C'est pour avoir proclamé le culte de la conscience qu'il fut idolâtré ».

La religion de Bouaseaii. — Quant à sa religion, il ne l'a jamais donnée que comme un pis-aller, et sans l'opposer à aucune orthodoxie. N'a-t-il pas déclaré par la bouche du Vicaire savoyard : « Si vos sentiments étaient plus stables, j'hésiterais de vous exposer les miens ; mais, dans l'état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi. »? Et il ajoute en note : « Voilà, je crois, ce que le bon vicaire pourrait dire à présent au public .» Que l'on pèse ces deux déclarations, avant de lancer l'anathème contre Rousseau.

Qu'on veuille bien considérer surtout que toute la construction logique de son système, telle que nous l'avons déduite de l'ensemble de ses œuvres, suppose le dogme de la Providence comme un indispensable postulat, si bien qu'en ce sens il faut répéter avec M. F. Brunetière : « Oter du système de Rousseau le dogme de la Providence, c'est en ôter la clef de voûte ». En effet, dès le Discours sur les sciences^ nous l'avons vu invoquer la prévoyance étemelle. En tête du Discours sur Vinégalité^ il constatait que cette même prévoyance a donné une assiette inébranlable à nos institutions, que leurs désordres sont superficiels et qu'à la fin elle fait naître le bien du mal même. Voilà le secret de son optimisme. Nous avons d'ailleurs remarqué que, quoi qu'on en ait dit à la légère, il n*a pas évité de considérer, notamment dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, comment et pourquoi l'homme né bon a pu faire le mal. Rien ne prévaut chez lui contre sa foi optimiste à X eurythmie providentielle, et si on lui opposa

le triomphe du méchant et l'oppression du juste, il y voit une raison de plus, une raison suprême de justifier la Providence, en résolvant « une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle » par une survie de Tàme au corps, au moins suffisante «pour le maintien de l'ordre ». Remarquons enfin que, s'il s'est défié des preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, il partage au fond cette défiance avec Pascal, et que ce dernier eût souscrit à tous ses appels à la conscience et au sentiment, lui qui se préoccupait tant de parler au cœur, après avoir satisfait à la raison, pour a faire croire nos deux pièces ». La religion de Rousseau s'arrête au seuil de toutes les orthodoxies, mais elle y mène.

Suite de l'anteur l Examen de la forme chez Bonsseau. — La earaetéristique de son originalité. — Voilà en substance les idées de Rousseau. L'influence qu'elles exercèrent sur les hommes s'explique moins par leur fond qui est emprunté, que par l'éclatante originalité de leur forme. Cette originalité est d'abord dans leur subordination systématique, telle que nous l'avons montrée, au grand principe de l'universelle bonté de la nature, en toute matière. Mais cette ordonnance, plus ou moins logique, est le moindre des mérites du système de Rousseau. « Le génie de Rousseau, écrivait G. Eliot, a éveillé en moi de nouvelles facultés, a fait pour moi de l'homme et de la nature un nouveau monde de pensées et de sentiments, non en mHnculquant quelque croyance nouvelle^ mais par le souffle de son inspiration qui a vivifié mon âme ». Dans le même sens, avec un sentiment de reconnaissance tout pareil, mais avec une brièveté plus heureuse, un autre de ses disciples, Mme de Staël, avait dit : « Rousseau n'a rien découvert, mais tout enflammé». Nous touchons ici à la vraie caractéristique de son génie. Elle réside dans l'expansion lyrique de sa personnalité.

Un grand artiste. — Rousseau substance, otseaslon et fin de ses écrits. — Le Descartes de la sensibilité. — Si l'art est, selon le mot de Bacon, l'homme ajouté à la nature, nul écrivain n'a été plus artiste que Rousseau. lia étendu, suivant sa propre e^cpressjon, « son âme expanaive » h tous les

objets de la sphère où il se mouvait et qu'il a remplie de ses affections et de ses désaffections. II a projeté son moi sur la nature matérielle et morale, avec une puissance telle qu'il Ta recouverte parfois jusqu'à la masquer. C'est en ce sens qu'on peut lui appliquer pleinement le mot d'Horace à Virgile, dans Fénelon : « Yous animez et passionnez toute la nature ». Certes il avait le droit de s'en dire « le peintre et l'apologiste », avec cette réserve toutefois qu'il s'est partout peint lui-même, et qu'il a fait constamment sa propre apologie, à propos de la nature.

Il est lui-même la substance, Toccasion et la fin de ses écrits. Ce qu'ils racontent surtout, c'est le drame intérieur de sa personnalité qui se construit et s'affirme, s'exalte ou se perd à travers le tumulte de ses passions et de ses raisonnements, de ses sensations et de ses idées, de ses rêves et de ses expériences, toujours inquiète d'ailleurs, toujours tyrannisée par « le sentiment, plus prompt que l'éclair », si bien qu'il s'écriait : « On dirait que mon cœur et ma tête n'appartiennent pas au même individu. »

Qu'est-ce en effet que sa politique, sinon la constitution de sa patrie, idéalisée, modelée sur ces républiques antiques dont Plutarque lui avait donné la nostalgie dès l'enfance ? Sa pédagogie est une généralisation de la méthode que les circonstances et son tempérament lui avaient imposée. Sa religion n'est que l'expression de l'admiration qu'il avait conçue, pour la beauté et l'harmonie de la nature, dès le premier éveil de son incomparable sensibilité. Mais voulons-nous prendre sur le fait sa personnalité s'érigeant en règle universelle, en commune mesure de tout, regardons-le construire sa morale. Il déclare quelque part : «Quant à la sensibilité morale, je n'ai connu aucun homme qui en fût autant subjugué ». Croyez-vous que ce soit là un aveu de faiblesse et qu'il va charger sa raison de surveiller les écarts de sa sensibilité? Bien au contraire, il fera de nécessité vertu. C'est à la raison d'être l'humble servante de la sensibilité. Il le déclare formellement en ces termes: « La raison prend à la longue le pli que le cœur lui donne... Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le

conduit... La sensibilité est le principe de toute action ». Les épicuriens mettaient la volupté sur le trône et lui donnaient toutes les vertus pour servantes, Rousseau y met la sensibilité, et non seulement toutes les vertus prennent son mot d'ordre, mais la science elle-même est sa sujette. Écoutez plutôt : « Si nous sommes petits par nos lumières, nous sommes grands par nos sentiments. « Travaillons donc à bien penser, c'est de là qu'il faut nous relever, » disait Pascal, sous l'influence de Descartes. « Travaillons donc à bien sentir, » hasarde Rousseau, et il prétend démontrer que le reste suivra, à savoir la dignité avec le bonheur, la science et la religion nécessaires et suffisantes. <c Hélas ! — comme disait son admiratrice Mme Roland, devant un coucher de soleil qui la transportait — quel dommage que les sentiments ne soient pas des preuves ! » Il a comparé une fois vaguement son entreprise avec celle de l'auteur de la Méthode et il avait raison plus qu'il ne pensait. Gomme penseur il a été, risquons le mot, le Descartes de la sensibilité.

Comme écrivain, il est le plus illustre exemple des dangers et des avantages de la prédominance du sentiment dans la conduite du talent et dans celle de la vie, et il a pu être appelé par Lamartine, avec une malignité éloquente : c le tribun des sentiments justes et des idées fausses ». De là ses erreurs de logique, de goût et de conduite, car le sentiment est une source trouble pour la vérité ; de là cette unité de système plus formelle qu'essentielle, organique pour ainsi dire, comme le moi ondoyant et divers au centre duquel trônait cette orgueilleuse sensibilité; mais de là aussi cette exaltation soutenue, qui enlève les cœurs, ce feu sacré qui flamboie dans son style et fascine l'esprit.

Le mtjle de Rousseau. — Le premier jet est une lave brûlante chargée de scories; mais elles se volatilisent au creuset d'une méditation intense ; puis « ce puissant ouvrier », comme l'appelle Victor Cousin, forge, lime, polit sa matière avec une longue patience. Alors le bel outil et combien adapté à sa fin I Dans la dialectique, il a le liant et le piquant d'une épée; dans l'invective, il a le tranchant et le poids

de la hache. Mais c'est partout le même métal, brillant, solide et de bon aloi. Rousseau en fixe le titre avec des scrupules infinis dont témoignent ses manuscrits S et aussi quelques lettres où il traite de son art.

Il aime par-dessus tout les vérités de l'expression, et la correction lui est sacrée comme la plus précieuse de ces vérités. Il pousse cet amour jusqu'à ne reculer à l'occasion devant aucun de ces « détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques » dont il dit ironiquement qu^ils ^ 8ont bannis du style moderne ». Il les y a fait rentrer de vive force, et, en ce sens, il peut être tenu pour un précurseur du naturalisme contemporain. Ne lui reprochons pas trop fort d'avoir brillante son style, avec un alliage trop visible de prosopopées et d'apostrophes ; il nous a répondu : « H n'y a qu'un géomètre et un sot qui puissent parler sans figures ». D'ailleurs aux endroits les plus purs, comme les plus suspects de ses écrits, à ceux où son art de rhéteur s'étale le plus visiblement, il pourrait répéter cette déclaration qui se lit dans une préface longtemps inédite de ses Confessions : « mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai, fera lui-môme partie de mon histoire ». Il est vrai, et dans aucune langue on ne rencontre un style aussi personnel, et c'est par là que Rousseau est, en dépit de ses outrances de ton, ce un si grand écrivain », au jugement de La Harpe lui-même, Il est vrai aussi de répéter ici avec Cousin : « Par ses défauts, comme par ses qualités, Rousseau est un excellent sujet d'étude. »

ConiposUion médiocre de ses écrits. — Mais si la sensibilité est une bonne source pour le style, elle trouble la composition et il faut bien avouer que celle même des meilleurs ouvrages de Rousseau est médiocre. Mais c'est un reproche qu'il partage avec tous ses contemporains. Le xviii® siècle, si l'on en excepte Buffon, est un siècle qui n'a pas su composer.

1. Voir notamment : « Du style de Rousseau, particulièrement dans la Profession de foi du vicaire savoyard, d'après le manuscrit de l'Emile conservé à la bibliothèque de la chambre des représentants. » Fragments et souvenirs ^ par Victor Cousin, Paris^ Didier, 1857; 3* éd., p. 489 sqq:

Soo lyrisme. — AYénement de l*lndiwlduallsnie et du quatrième état dans la haute littérature. — D'ailleurs, combien ce défaut est racheté chez Rousseau par le lyrisme, expression suprême de cette personnalité d'où nous avons vu que sortaient, comme d'une source intarissable, et le fond et la forme. C'est par Téloquence toute subjective de ce lyrisme que Rousseau a fait une révolution dans l'art.

De lui date en effet l'avènement de l'individualisme dans la haute littérature. Quel coup de théâtre que l'entrée en scène de ce rude orateur surgissant de la foule obscure, élevant la voix au nom des droits roturiers de la nature, qu'il prétend incarner, et fixant l'attention de tout ce beau monde doré, fardé et poudré, sur sa bure, sa misère et ses revendications de plébéien, puis sur toutes les hontes et les fiertés de son individualité trouble et tragique! Quel émoi, des salons de Paris au château de Ferney, et quelle secousse dans tout le monde de la pensée et des lettres ! La portée de tout cela est encore incalculable. On a dit qu'avec Figaro le tiers-état avait fait son coup d'état dans la haute littérature; mais, auparavant, avec Rousseau, le quatrième état avait fait le sien.

Influenee universelle de Rousseau sur 89 et sur le romantisme} sur la sensibilité et sur le paysag^e dans la littérature française f sur les romanelers, les orateurs et les Journalistes. — En France il est un des plus incontestables promoteurs d'une double révolution : celle de 89, dans l'ordre des faits ; celle du romantisme, dans l'ordre intellectuel. Oui il est, par Chateaubriand et Mme de Staël, ses disciples reconnaissants, le vrai père du romantisme, celui qu'on va chercher d'ordinaire au delà du Rhin et de la Manche. Il a même inventé le mot avec la chose, avant Stendhal ^ Toute la mélancolie de René, d'Obermann et de Lamartine découle de la sienne, et Musset le traduit aveo sincérité, mais fidèlement, quand il s'écrie :

Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. !. Cf ci-dessus, p. 176:

Mais il n'a pas seulement rouvert la source des larmes. Il a dessillé les yeux de l'homme ; il lui a appris à voir le paysage, avec tous ses accidents, ses perspectives, et ses valeurs de tons ; à le sentir, et à encadrer, pour ainsi dire, ses sentiments dans la nature ambiante. Dès lors le drame de la vie humaine eut ses décors, et voilà la plus importante découverte de sa sensibilité lyricpie, et en cela surtout il a mérité d'être appelé par Bersot « un trouveur de sources ». C'est ainsi encore que, selon le mot un peu précieux, mais si juste de Sainte-Beuve, «il a mis du vert dans notre littérature. » Au moyen âge quelques refrains, presque toujours les mêmes, moins sentis qu'appris et plaqués; au xvi* siècle, quelques idylles, et combien mignardes encore, combien « amenuisées » ; au xvii® siècle, les fables du seul La Fontaine, quelques traits à l'aventure et non tâtés, partis de la plume de Balzac, de Mme de Sévigné ou de Mme de La Fayette, quelques vers détachés de Corneille, de Racine ou encore de Molière, voilà, en gros, toute la place que le pentiment de la nature avait prise dans notre littérature. Pour mesurer celle que lui a faite Rousseau, et celle qu'on a usurpée à sa suite, il suffit d'ouvrir un roman moderne quelconque, depuis ceux de George Sand jusqu'à ceux de l'école naturaliste, car les responsabilités de l'auteur de la Nouvelle-Héloïseel des Confessions vont jusque-là. Gomme romancier d'ailleurs il les a toutes, et on a pu commencer spirituellement une étude récente dont il était l'objet, en ces termes : « Jean-Jacques Rousseau, romancier français.* »

Mais ce n'est pas seulement par le lyrisme du fond et de la forme que Rousseau a agi sur les écrivains qui l'ont suivi, et il y a longtemps que Villemain- offrait aux orateurs et aux journalistes des modèles achevés d'éloquence et de dialectique, dans les Lettres de la Montagne, à d'Alenihert^ à Christophe de Beaumont. Le conseil n'a pas été perdu. Il avait été d'ailleurs deviné depuis longtemps par des écrivains avisés, tels que Linguet ou Beaumarchais et

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