Cf. Extraits des chroniqueurs, op. c, p. 71 et passim
ainsi sur Thibault : « Chaques hom de son aage ne fu plus amôs de ses homes ne de l'autre gent », ou encore sur Boniface dont la mort tragique clôt sa chronique : ce Ha las! corne doulereus domage ci ot a Tempereeur Henri et à louz les Latins de la terre de Romenie, de tel orne perdre par tel mésaventure, un des meilleurs barons et des plus larges, et des meilleurs chevaliers qui fust eu remanant deu monde ! »
lie style de Vlllehardoiiin. Analof^es entre sa ehronique et les ehansons de i;estes de la bonne ëpoqae. — - Ainsi le. trait dominant du style de Yillehardouin, dans la narration comme dans les harangues, est, outre la limpidité des expressions et la netteté du contour des phrases, une sobriété poussée jusqu'au laconisme. On a cherché la cause de ce laconisme sévère dans l'indigence et la rudesse de sa langue. Pour voir Tinsuflisance de cette explicsition, il suffit de se rappeler la fluidité de style des trouvères épiques et lyriques de l'âge précédent. Cette fluidité, bien loin de se figer dans la prose de l'âge suivant, deviendra l'abondance quelque peu fastidieuse d'autres prosateurs presque contemporains de Yillehardouin, comme les romanciers en prose du cycle breton. Elle se retrouve dans les chroniques d'Henri de Valenciennes et de Robert de Clari, sans pousser jusqu'au ménestrel de Reims déjà si raffiné. En réalité Villehardouin fit de la langue du xii« siècle si claire/ si rapide et déjà si française, un usage adapté à la nature de son esprit. Sa concision est voulue. C'est le capitaine qui partout donne le ton aux récits de batailles; c'est le diplomate qui met en clair les intrigues ; c'est l'orateur d'afiaires qui coupe court aux développements de pure rhétorique. Voilà pourquoi Villehardouin a retrouvé, pour son compte, la sobriété qui est la caractéristique de nos meilleures gestes. C^est là la ressemblance la plus réelle qu'il ait avec leurs auteurs anonymes, et nous venons de voir qu'elle tenait à des causes toutes personnelles.
villehardouin, Hérodote et Jules César. — Dans le voisinage de la décadence des chansons de gestes, il est une exception et il diffère autant des chroniqueurs qui
Tentourent ou le suivent immëdiatement, que le Roland diffère des prolixes romans bretons ou antiques.
Sans doute, ce premier en date de nos chroniqueurs succède aux trouvères épiques, comme Hérodote à Homère. On a même pu signaler chez lui J 'impersonnalité objective du poète épique, quelques formules importées directement de nos épopées, et notamment ce procédé si caractéristique de la naïveté de tous les temps, depuis Homère jusqu'aux Contes de ma mère VOye^ qui consiste à exprimer les mêmes choses dans les mêmes termes, à Toccasion, avec les légers changements nécessaires, mutalis mutandis, comme disent les scholiastes. Il n'est pas jusqu'à la division de son récit en paragraphes, semblables aux laisses des trouvères, qui ne contribue à donner à sa chronique une allure épique. Mais insister sur ces ressemblances superficielles, ce serait s'exposer à rapprocher Villehardouin de cet Henri de Valenciennes qui lui fait suite, et qui se borna à dérimer une des gestes du cycle des croisades, et on ferait par là le plus grand tort à son originalité. Ce serait la méconnaître tout à fait que de persister à le rapprocher d'Hérodote, conformément à une tradition de la critique, qui est une erreur de perspective historique. Notre Hérodote, — si l'on tient à ces rapprochements de noms toujours plus intéressants que précis, mais consacrés, — c'est Joinville, ou mieux encore Froissart.
Le chef-d'œuvre de l'antiquité auquel il faudrait comparer les mémoires de Villehardouin, — pour la précision militaire du récit, pour la brièveté impérieuse des harangues, pour la lucidité et l'effacement discret, ou, comme on dit, pour l'objectivité de l'auteur, et, risquons le mot, pour l'atticisme relatif du style, et même pour l'habileté diplomatique des réticences, — n'est-ce pas les Commentaires de César ? Ils sont nws, droits^ élégants^ disait Cicéron de ces derniers, et nous avons montré à quelles réserves près, m^Ur tatis mutandis^ cet éloge s'appliquerait à la chronique de Villehardouin.