‹ Supplément aux titres et travaux scientifiquesChapitre 12 sur 14 · Suite de recherches sur la surdi-mutité · texte numérisé non relu

Suite de recherches sur la surdi-mutité

(Société française d'oto-rhino-laryngologie, mai 1907.)

Le titre que je donne à ma communication veut indiquer que nous poursuivons régulièrement, à l’Institution nationale des Sourds-muets de Paris, nos recherches sur cette infirmité, qui, son nom l’indique, ressortit doublement à notre spécialité.

Une fois par semaine, avec l’aide de l’interne et des professeurs, j’examine six de ces enfants. Ils sont en moyenne 250. Nous étudions : l’origine de leur infirmité, ses caractères particuliers pour chaque élève, l’état anatomique, physiologique et pathologique des organes de l’audition et de la phonation, leur développement physique et intellectuel.

Parmi les causes souvent exposées, nous voyons reparaître, pour la surdité congénitale, les conditions qui peuvent nuire pendant la vie intra-utérine.

rfaitement normal»

celui-là, la mère avait eu une violente émotion âu quatrième mois de la grossesse. Son mari avait été enseveli dans un éboulement et elle en avait été avisée sans aucun ménagement.

Dans un autre cas, c’était la sœur jumelle d’un frère. Elle était née complètement sourde. Le jumeau était normal.

La méningite se montre toujours une cause importante de surdité acquise, mais elle peut évoluer de façon latente, si bien qu’à un examen rapide son influence se dissimulerait.

On nous présentait, il n’y a pas longtemps, un petit garçon de neuf ans qui, au dire delà mère, était devenu sourd brusquement et complètement, au commencement de l'année, en l’espace de cinq ou six jours, sans aucune cause apparente, chute, fièvre, etc. Mais en questionnant la mère de très près, nous apprîmes que l’enfant, sanss'aliter, avaiteu quelques vomissements avec du malaise, qu’ellemême était très nerveuse et que sur 8 enfants qu’elle avait eus, elle en avait perdu 6 de méningite. Nous avons donc pensé que nous étions en présence d’un de ces cas de méningite fruste, ambulatoire, qui n’oblige pas les enfants à s'aliter et qui ont été bien étudiés par A. Sicard, en 1901 (t).

Un petit nombre de ces enfants sont des hérédo-syphilitiques qui deviennent sourds à l’époque de la puberté. D’après ce que nous savons de l’influence du sexe féminin sur le développement de l’hérédo-syphilis à l’oreille, il est vraisemblable que le cas doit être surtout fréquent dans les institutions de sourdes-muettes.

Pour l’anatomie et la physiologie, nous remarquons que, saut otorrhées, rares d’ailleurs, les oreilles moyennes sont normales, les adénoïdes peu fréquentes, le voile du palais comme la langue et les lèvres sont mous dans leur fonctionnement normal. Le larynx est normal en général; parfois les cordes semblent un peu molles et atrophiées, d’où l’aspect méniscoïdal de la glotte dans leur rapprochement et un peu de coulage glottique dans l’émission sonore. L’épiglotte est assez souvent recroquevillée sur elle-même comme sur les larynx restés infantiles. Nous poursuivons dans la mesure

(t) A. Sicard, De la forme ambulatoire des méningites bactériennes (Presse médicale, 21 août 1901, page 88).

du possible nos recherches microscopiques sur les cerveaux, cherchant notamment si le centre du langage n'est pas altéré avec celui de l’audition, ce qui n’est pas certain. •

. C’est avec le diapason La 3 que nous interrogeons leurs restes auditifs.

Quand on le présente successivement en face du méat auditif, contre la mastoïde, l’extrémité inférieure du radius et la rotule, on constate que le sourd-muet, en général, n’éprouve de sensation qu’au genou et surtout au poignet.

Est-ce de l'audition? Non, certes. C’est uniquement du frémissement, de la vibration sans sonorité.

Quant à savoir pourquoi ce frémissement est mieux perçu au poignet qu’au genou et surtout qu’au vertex, c’est probablement parce qu’il se produit vers la partie moyenne du corps d’où il peut diffuser dans tout le corps.

La voix des sourds-muets a des caractères très particuliers qu’il importe d’analyser et de mettre en évidence pour les combattre par une éducation spéciale.

Un premier caractère frappe l’observateur, c'estson instabilité, son manque de tenue. Dans la prononciation d’une phrase, même courte, elle va du pharynx aux lèvres, des dents aux fosses nasales. C’est une voix flottante (Dufo de Germane) ; on l’entend passer du doux au fort avec des sortes d’explosions, du registre de poitrine au registre de tète. Toutes ces conditions font qu’elle est peu intelligible, non que le son laryngien soit anormal, mais il se timbre défectueusement dans les cavités de résonance, parce que les organes d’articulation

Autres caractères : elle est gutturale, surtout chez les sourds de naissance et les sourds complets (Dupont), un peu nasillarde, s’accompagnant alors de secousses dans les muscles de la face. Car ces enfants ne savent pas se servir de la respiration nasale quand ils arrivent à l’institution. Parfois elle est comme sépulcrale, à ce point que les parents préfèrent ne pas entendre parler leur enfant.

Et ce n’est pas tant leur voix que leur arucuiauon qui doit être incriminée. Celle-ciestmartelée, brutale, bestiale presque; elleexa-

gère l’H de façon ridicule. C’est ce qui a fait parler des « chaos de la parole » (Giboulet).

L’effort de correction des professeurs s'applique donc particulièrement k discipliner tous les organes d’articulation, langue, dents, lèvres, à bien faire émettre les voyelles pour rendre leur parler plus intelligible, à placer la voix sur les lèvres et à l’y maintenir. Us y ont d’autant plus de mérite que le jeune sourd-muet ne tient pas à parler et se contenterait volontiers des signes.

Le travail est plus aisé chez les enfants devenus sourds après la naissance ; parce que leur voix est plus naturelle. S'ils ont perdu l’ouïe vers l’âge de cinq ans, ils conservent leur accent régional.

Quand arrive la mue, à la puberté, tous les résultats acquis peuvent être compromis et parfois il faut refaire une éducation sur nouveaux frais.

Chez la plupart des élèves sourds-muets, après plusieurs années d’éducation spéciale, la voix reste encore monotone, monocorde. Il y a plusieurs années déjà que je me suis occupé de ce défaut et, avec l’autorisation du Directeur de l’Institution nationale, j’ai imaginé de leur faire donner des leçons de chant. M.Hettich, professeur au Conservatoire de Paris, a bien voulu diriger ces essais. Les premiers résultats sont encourageants. La voix se mobilise, monte à l’aigu et descend au grave. Il en résulte plus de variété dans leur débit qui se rapproche un peu du parler normal.

Le phonographe peut servir à constater les différences obtenues.

On ne saurait se faire une idée, sans l’avoir vu, de l’attention et de l’ingéniosité avec lesquelles procèdent les professeurs spéciaux de ces enfants. La base de leur enseignement est l’imitation.

Grâce à leurs soins assidus, le développement intellectuel et moral s’effectue heureusement, malgré que les enfants arrivent à l’institution, à l’état de retardants. Leur tâche est facilitée si l’élève sort d un milieu familial plus affiné. L’influence du milieu parisien, les promenades dans les rues contribuent à former leur intelligence.

Conclusions :

La surdi-mutité acquise, sans cause apparente, peut tenir à une

méningite fruste, telle la variété ambulatoire qui n’oblige pas le malade à s’aliter.

L’oreille moyenne est généralement normale, de même que le larynx, encore que les cordes soient un peu molles.

La plupart de ces enfants perçoivent le frémissement, la vibration du diapason, mais non sa sonorité.

Leur voix est instable parce que les organes d’articulation ne se fixent pas.

Les leçons de chant servent à rendre leur voix moins monotone, à la mobiliser et à la musicaliser un peu.

Le développement intellectuel et moral de ces enfants est très satisfaisant.

Page 1